‹ Le Mont-Saint-MichelChapitre 2 sur 15 · LIBRARY · texte numérisé non relu

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Oronto, 0^a

apr n 197Q

Photo Neurdeiu.

Le Mont-Saijnt-Mighel vu des grèves

AVANT-PROPOS

Décrire, en peu de mots, le Mont-Saint-Michel est une tâche bien malaisée.

Nous n'avons pas ici l'ambition d'étudier, même superficiellement, les édifices que les siècles ont accumulés sur le célèbre rocher; à peine effleurerons-nous ce sujet si vaste, nous efforçant simplement de rendre plus attrayante une visite de la Merveille de l'Occident.

Ce lieu dont l'existence fut si intimement liée à

b AVANT-PROPOS

la vie nationale de la France, a joué à travers les siècles un rôle si important, a été le théâtre de tant d'événements divers que, vouloir conter son histoire serait sortir du cadre et de l'esprit de cette monographie.

Nous renvoyons donc le lecteur curieux au magnifique ouvrage de M. Paul Goût. Il trouvera dans ce livre l'étude du Mont-Saint-Michel traitée avec tous les développements qu'elle comporte.

L'auteur, architecte en chef du gouvernement, chargé de la délicate mission de restaurer les monuments du Mont-Saint-Michel, a pu, grâce à sa fonction, disséquer les édifices confiés à ses soins et leur arracher ainsi le secret de leur existence. Ayant l'honneur, depuis six ans, de collaborer à ses travaux nous ne saurons être ici que l'écho lointain de ses doctrines; nous nous reporterons sans cesse à son ouvrage.

Sans narrer tout au long l'histoire de l'abbayeforteresse et de la ville qui s'étend à ses pieds, nous en donnerons cependant un court résumé. 11 est, en effet, indispensable, pour bien comprendre les édifices du passé, de connaître, ne fut-ce que superficiellement, les raisons qui les ont fait bâtir et les principaux événements dont ils furent le théâtre.

L'étude des monuments nous retiendra plus longuement : nous nous efforcerons de faire ressortir les trois grandes phases de développement de l'abbaye, celles qui correspondent aux principales campagnes de construction et à un état complet du monastère. Le lecteur verra que du mélange à

AVANT-PROPOS

première vue inextricable des édifices se juxtaposant en apparence sans méthode, on peut dégager trois états complets et presque intacts.

D'abord, c'est la primitive abbaye, édifice carolingien dont il subsiste des restes importants et insoupçonnés jusqu'en 1908; noyau autour duquel viennent se grouper les constructions des siècles suivants.

Puis c'est l'abbaye romane. Elle nous fournit un exemple presque unique d'un monastère avant les transformations grandioses qui furent le résultat de la splendide éclosion de l'art et de la pensée du moyen âge. Le xme siècle, ici, a respecté presque intégralement les constructions des époques antérieures et les édifices extraordinaires qu'il élève répondent à un programme grandiose dont l'achèvement sera l'œuvre des siècles suivants. Survint la guerre de Cent ans et la résistance héroïque des défenseurs du Mont-Saint-Michel donna naissance à un ensemble de fortifications présentant un des plus beaux spécimens de l'art militaire du moyen âge.

La fin de la période gothique marque l'apogée du monastère, alors complet et parfait dans toutes ses parties. Mais là décadence va commencer et l'institution de la commende est fatale à la communauté. Peu à peu, les diverses salles changent de destination, des bâtiments entiers sont défigurés au point de devenir méconnaissables. La Révolution transformant le vieux monastère en une immensegeôle, achève l'œuvre de destruction.

AVANT-PROPOS

En 1873, le Mont-Saint-Michel est classé parmi les monuments historiques : l'Administration des Beaux-Arls fait entreprendre d'importants travaux d'entretien et de déblaiement. Peu à peu, la vieille abbaye se dégage des constructions parasites ; l'archéologue peut enfin entrevoir les dispositions anciennes et ce sera un grand honneur pour M. Goût d'avoir réussi à mettre en lumière l'état de l'abbaye à l'époque de chacune des grandes évolutions de son histoire. Et il est vraiment bien intéressant de constater comment les états successifs de cet établissement monastique répondaient de la façon la plus absolue aux exigences de la règle bénédictine.

Aussi allons-nous le suivre dans les trois grandes étapes d'un développement au début bien modeste puis enfin grandiose.

Photo Ch. H. Besnard.

Chapiteau dans le tkansept nokd de l'église abbatiale

ABBAYE DU MONT-SAINT-MICHEL Plan à la hauteur du « Promenoir » après restauration.

10 15 mètres.

Plan à la hauteur de « l'Aquilon » après restauration.

fn'anr^ l'mivrap-p. dfi M. Paul Goût ; Le Mont- Saint-Michel.)

Photo Neuriieiii.

Entrée du Mont-SaiiNT-Michel, a makée haute

Sur l'immensité grise des grèves aux reflets d'argent, le Mont-Saint-Michel détache sa silhouette imprévue et altière. Le voyageur qui Faborde au nord, le soir, lorsque le soleil couchant embrase toute l'abbaye de lueurs d'incendie, peut retrouver encore l'impression profonde que devait ressentir les pèlerins qui, en foule, venaient au xve siècle faire leurs dévotions au Mont-Saint-Michel-au périlde-la-mer.

Ilélas ! si l'on n'y met bon ordre cette dénomination ne s'expliquera bientôt plus, et les touristes en franchissant la porte de la ville après avoir entrevu, au lieu de la mer, un mince filet d'eau, coulant mélancoliquement en de longs serpentins dans le lit du Couesnon, se demanderont pourquoi ce qualificatif, et rechercheront en vain le danger qui jadis avait tant effrayé les pèlerins.

Dans un temps qui n'est guère éloigné, entreprendre la traversée des grèves était pour le voyageur inexpérimenté, entreprise hasardeuse et grosse de dangers. Outre la terrible menace de la marée montante, qui, dans ces parages, s'avance avec une rapidité inconnue ailleurs, les rivières : la Sée, la Sélune et Je Couesnon surtout, vagabondaient sans cesse, laissant dans leurs déplacements des étendues de sables en apparence inoffensives, mais en réalité traîtresses : les lises. Malheur à l'imprudent qui s'aventurait insouciant sur ces lises; le sol sans consistance à ces endroits s'enfonçait sous ses pas et subitement il disparaissait happé par la grève.

A présent, ce danger est en quelque sorte chimérique, les ingénieurs ont construit sur le sable une immense levée, qualifiée par eux du nom de digue insubmersible, qui permet d'arriver sans danger jusqu'à la ville.

Mais ce serait s'abuser profondément que de supposer cette digue établie dans le seul but de faciliter aux touristes l'accès du Mont-Saint-Michel. Simple prétexte cela ; en réalité elle fait partie

utile de tout un système de mesures prises en vue de précipiter le colmatage d'une grande partie de la baie.

Depuis le vine siècle, date de l'envahissement de la côte normande par les flots de l'océan, la mer n'a cessé de déposer le long du rivage, un limon appelé tangue : résidu de roches granitiques, de débris de coquillages et de végétaux marins. Très riche en iode, en phosphate et en azote, celte tangue fut, dès le moyen âge, utilisée par les riverains qui s'efforcèrent de retenir à leur profit ce précieux engrais. Les tentatives faites, jusqu'à nos jours, pour réaliser des emprises sur la mer avaient toutes plus ou moins échoué, et la montagne de l'Archange semblait défier les travaux des hommes.

Mais, notre époque d'utilitarisme où la science de l'ingénieur aidée des capitaux des grandes sociétés financières, dispose de puissants moyens, devait réussir dans cette entreprise, rémunératrice sans doute, mais profondément déplorable.

En i856, la sociétéMosselmann et Donon, obtenait la concession de 2.800 hectares de terres à conquérir sur la mer. Elle entreprit aussitôt une série de travaux d'endiguement en vue de créer, dans la baie, un nouveau régime hydrographique plus favorable au colmatage.

La digue insubmersible et la longue digue de Roche Torin furent établies pour maintenir et détourner les cours du Gouesnon, de la Sée et de la Sélune.

Bientôt, à la faveur de ces travaux, la tangue se déposa sur les grèves dans des proportions inconnues jusqu'alors et, d'année en année, on put se rendre compte des progrès inquiétants de l'exhaussement du sol.

Dès 1881, l'administration des Beaux-Arts s'éleva avec énergie contre ces mesures néfastes et surtout contre la digue insubmersible alors en cours d'achèvement, mais rien ne put triompher des résistances de la puissante société des Polders de l'Ouest; et depuis bientôt trente ans cette longue chaussée déshonore le site splendide au milieu duquel s'élève le Mont-Saint-Michel.

Un tracé malheureux rend encore plus odieuse la digue insubmersible. Le projet primitif la faisait aboutir tangentiellement au rocher, mais, les ingénieurs des Ponts et Chaussées préférèrent la faire buter brutalement contre le rempart avec la préméditation évidente de l'éventrer.

Depuis deux ans, l'opinion publique s'est émue de la gravité de la situation, et les Chambres ont voté des motions invitant le gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour assurer l'insularité du Mont-Saint-Michel. Mais il faut que ces mesures palliatives interviennent de suite; dans quelques années il sera trop tard, l'œuvre des vandales sera consommée. Le célèbre rocher se verrait alors délaissé des artistes, abandonné par tous les amis des grands spectacles de la nature.

Le Mont-Saint-Michel ne doit pas seulement sa célébrité aux magnifiques constructions témoins

de sa grandeur passée ; son site est unique au monde et la vision d'un coucher de soleil dans la baie est un spectacle inoubliable. Il faut, à tout prix, conserver dans son intégrité et dans son cadre la merveille de l'Occident.

Photo Neurdein.

Maison du xve siècle

Photo iSeurdeia.

Le Mont-Saint-Miciiel d'après une gravure du xyiii0 siècle

En Tannée 708, i'évêque d'Avranches, Aubert, exerçait sa vigilance pastorale sur une vaste région forestière disparue depuis sous les flots de la mer envahissante.

Quelle était l'étendue de cette forêt de Scissy et à la suite de quels phénomènes géographiques fut-elle anéantie? Ce sont des questions très controversées et trop complexes pour être abordées ici. Il suffit de retenir qu'à cette époque les deux rochers connus de nos jours sous les noms du

Mont-Saint-Michel et de Tombelaine, s'élevaient au milieu des bocages d'une forêt riche et verdoyante.

De pieux ermites avaient trouvé sous ses ombrages la paix et le repos favorables à leur recueillement. Aussi, sur le Mont-Tombe, avaient-ils élevé deux oratoires dédiés, Tun à saint Etienne, l'autre à saint Symphorien.

La légende veut que pendant le cours de cette même année 708, l'Archange Saint-Michel apparut à l'évêque Aubert en lui ordonnant d'aller au Mont- Tombe fonder un sanctuaire en son honneur. Après quelques hésitations, le saint évêque, enfin convaincu, se rendit à l'endroit indiqué par la révélation. Il trouva conformément aux paroles de l'Archange, un espace de rocher resté exempt de l'humidité déposée partout ailleurs par la rosée du matin. Ceci semble indiquer la présence d'une cavité de la montagne soustraite à la pluie par sa forme même.

Aidé par ses pieux compagnons, saint Aubert se mit en mesure d'élever la chapelle demandée par le prince de la milice céleste. Il fallut déblayer la place et la chose ne se fit pas sans quelque difficulté; des roches éboulées durent être déplacées; ce fut le pied du petit Bain, enfant encore au berceau, qui opéra ce miracle de faire rouler au bas de la montagne les pierres encombrantes.

L'oratoire construit, son fondateur voulut l'enrichir de précieuses reliques; aussi, envoya-t-il des clercs en quérir au Mont-Gargan. Ces messagers

l6 LE MONT-SAINT-MICHEL

fidèles mirent un an à faire le voyage et leur stupéfaction dut être grande en voyant, au lieu du rocher perdu au milieu de la forêt qu'ils pensaient retrouver, la montagne de l'Archange s'élever triomphante au milieu des flots.

Saint Aubert institua un collège de douze chanoines pour veiller à la garde du sanctuaire, et, comme pourleurs besoins, cesreligieux manquaient d'eau, il fit, par ses prières, jaillir une source désignée depuis sous le nom de fontaine Saint-Aubert. Longtemps elle suffit à pourvoir d'eau potable l'abbaye entière.

Fuyant l'invasion des pirates du Nord, les populations voisines vinrent, à la fin du ixc siècle, se réfugier au Mont-Saint-Michel où elles fondèrent une petite ville.

Ici, nous quittons la légende, et c'est à présent à travers l'histoire que nous allons suivre les fastes de la montagne de l'Archange.

Depuis plus de ^5o ans que la garde des reliques avait été confiée à un collège de chanoines l'austérité première de ces religieux s'était bien relâchée, leur conduite était devenue sujet de scandale.

Le duc de Normandie, Richard Ier, jugeant impossible de tolérer plus longtemps ces gardiens indignes de ce sanctuaire vénéré, les somma de revenir à une vie plus austère. Devant leur refus de reprendre une existence plus conforme à leurs devoirs, le duc Richard, de concert avec le pape Jean XIII, décida de chasser ces chanoines aux

mœurs dissolues. En 966, il établit au Mont-Saint- Michel, trente moines bénédictins venus de l'abbaye de Saint-Wandrille et choisis parmi (les plus dignes de veiller au précieux dépôt.

Tel fut le début de l'abbaye qui devait bien lot devenir un des plus puissants monastères de France.

Maynard Ier fut choisi pour abbé parles religieux. Il s'efforça aussitôt d'organiser la vie de son couvent conformément à la règle de Saint-Benoit, qu'il avait rapportée de son monastère de Fontenelle. L'existence en commun étant la première condition de l'organisation monacale, il fallut construire des bâtiments pour loger les religieux; en attendant l'achèvement des travaux, ils s'installèrent isolément dans les cellules des chanoines.

Lamortempêcha Maynard Ior d'achever son œuvre. Les religieux élevèrent en 991 son neveu, Maynard Il , à la dignité abbatiale. Le monastère prospérait sous une sage administration, lorsqu'un terrible incendie vint, en 992, détruire, en partie, la petite église.

La générosité du duc permit aux moines de réparer le désastre et même d'agrandir leur couvent. Le sinistre, toutefois, dut se borner à l'anéantissement des charpentes, et l'on voit mal les dommages que les flammes eussent pu causera des constructions dont les murs ont près de deux mètres d'épaisseur.

Les travaux furent donc certainement limités à la simple réfection des toitures.

Hildebert 1er succéda à Maynard II. Sa prélature

l8 LE MONT-SAINT-MICHEL

est marquée par rétablissement d'une croix au milieu des grèves en commémoration d'un miracle. Cette croix, de dimension colossale, était située à

Photo Ch. H. Besnard.

Notre-Dame-Sous-Tp.rre (église carolingienne), état actuel

égale distance du Mont-Saint-Michel et de la pointe du Mouet; elle reposait sur un soubassement de 4 mètres carrés élevé au milieu d'une chaussée en pierre de 10 mètres de largeur et d'une longueur de 200 mètres.

Cet édifice tombant en raine dut être réparé en 1249. Peu ** peu, il disparut enseveli sous les sables. On put le revoir en 1868, une grande

Église cakolingiennf, état en 996, restitution de M. Paul Goût1

marée d'équinoxe ayant mis à découvert les fondations.

1. Cette gravure est extraite de l'ouvrage de M Paul Goût : Le Mont- Aairtl-Miehel, 2 vo). gr. in-8°.

Avec la prélature d'Hildebert II commence la construction de l'abbaye romane.

Le duc Richard II vint en 1017 au Mont-Saint-Michel faire bénirsonmariage avec Judith de Bretagne.

La fastueuse cour de ce prince n'ayant pu trouver place tout entière dans la petite église abbatiale, Richard résolut de doter le monastère d'une basilique digne d'un lieu si renommé. Hildebert conçut alors le projet grandiose de construire la nouvelle église abbatiale au niveau du sommet du rocher. Il fallait, pour cela, établir une plateforme dans des conditions particulièrement hardies : sans hésiter, on se mit de suite à l'œuvre. La crypte orientale était à peine achevée quand Hildebert II mourut (ioa3).

Ses successeurs s'employèrent à continuer son œuvre et à mener à bien cette audacieuse conception. Les travaux se poursuivirent d'une façon continue, mais forcément lente. En io58, on élevait seulement les arcs doubleaux du clocher. Mais, la construction de l'église nécessitait la démolition des lieux réguliers de l'abbaye carolingienne. Pour les remplacer, Ranulphe de Bayeux, construisit à la fin du xie siècle, des bâtiments conventuels accolés au bas côté Nord de l'église. C'étaient : l'aumônerie, aujourd'hui galerie de l'Aquilon ; le cloître ou promenoir des moines, avec ses annexes : le réfectoire et la cuisine; enfin, au niveau de l'église, le dortoir et l'infirmerie.

L'église était à peine achevée, lorsqu'en no3, pendant une nuit où les moines étaient dans le

chœur à chanter matines, tout le bas côté Nord s'écroula, ensevelissant sous ses décombres, le

Photo Gh. H. Besnard.

Pignon est du dortoir

dortoir, où, par miracle, dit-on, personne ne se trouvait.

Roger Ier, chapelain du duc Guillaume avait suc-

cédé dans la dignité abbatiale à Radulphe de Bayeux. 11 commença à relever la nef de ses ruines et, en même temps, s'occupa de rebâtir le promenoir et le dortoir anéantis.

On travaillait à cette reconstruction, lorsque la foudre, le 25 avril 1112, vint incendier tous les bâtiments au Nord.

Roger II avait succédé, en 1106, au chapelain de Guillaume le bâtard; il poussa activement les travaux et, sous son habile administration, le promenoir des moines fut voûté et le dortoir rétabli dans son intégrité. En même temps, afin de loger dignement les religieux, il fit construire de vastes bâtiments contre le croisillon Nord de l'église. Le xme siècle en élevant la merveille fit disparaître les derniers vestiges de ces bâtiments.

Bernard du Bec, reçut la crosse abbatiale en ii3i : il ne s'occupa, pas seulement de continuer les travaux entrepris par ses prédécesseurs, il fit élever, en outre, un clocher de pierre sur la croisée des transepts. Les fouilles exécutées par M. Goût, en 1909, ont amené la découverte de deux pièces de monnaie d'Edon de Penthièvre, placées dans un coffret au milieu delà croisée. Ces pièces donnent la date de la construction de ce clocher1.

Bernard en outre décora les fenêtres de vitraux peints; quelques fragments en furent retrouvés lors des fouilles de 1875.

* Cf. P. Goût. Lt Mont-Saint Michel, i. If, p. 4o5.

Robert de Torigny, ou Robert du Mont, fut. élu abbé au libre choix de ses frères en Tannée 1 1 54-

Plioto Ch. H. Besnard.

Plate foumk de l'ouest ev constructions de Robert de Torigny

Sous la direction de ce moine, au génie puissant, la prospérité de l'abbaye reçut une vive impulsion.

Il augmenta considérablement les biens du monastère où l'étude fut mise en honneur. Les épaves de la magnifique bibliothèque du Mont- Saint-Michel recueillies au commencement du xixe siècle par la bibliothèque d'Avranches nous permettent de juger du haut degré de culture atteint par les compagnons de Robert de To« rigny.

Si Robert, savant et érudit, sut développer dans son monastère l'amour des lettres, il ne négligea rien pour y accroître l'importance du temporel; il porta à soixante le nombre des religieux et fit exécuter des travaux d'agrandissement considérables. L'entrée de l'abbaye modifiée permit d'obtenir un isolement plus complet des lieux réguliers pour éviter le contact trop direct avec les étrangers. Audessus il plaça l'oflicialité et son propre appartement où fut reçu Henri II Plantagenet. Voulant couronner son œuvre d'une façon grandiose, il fit élever en avant de la façade de l'église, deux tours reliées par un porche.

Le monastère présentait alors un plan complet. Cet ensemble fut altéré par les siècles suivants, mais les transformations postérieures ne l'ont pas suffisamment défiguré pour que nous ne puissions nous faire une idée exacte de l'abbaye romane, monastère déjà important où le programme bénédictin est suivi dans tous ses détails.

Martin de Furmendi, succédant à Robert, eut une prélaturepaternelleetlesreligieux vivaient en paix. A sa mort, il fut enterré à côté de son prédéces-

seur, contre la tour sud de l'église. Les deux cercueils retrouvés et ouverts en 1875 contenaient chacun une crosse de plomb et un disque du môme métal portant gravé le nom du corps déposé dans le tombeau.

En i2o3, une catastrophe vint soudainement jetter la consternation parmi les religieux : un incendie, dû, cette fois, à la main des hommes, réduisit en cendres une partie des bâtiments conventuels. Allié de Philippe Auguste, en guerre avec le duc de Normandie déclaré félon pour avoir assassiné son neveu Arthur, Guy de Thouars vint mettre le siège devant le Mont-Saint-Michel. Les religieux tenaient pour Jean Sans-Terre, la politique montoise étant anglaise de tradition. Venu pour convaincre et rattacher l'abbaye à son parti Guy de Thouars ne sut qu'assiéger une place que sa position défendait d'elle-même ; impuissants devant l'abbaye, désespérant de s'en emparer, les bretons se retirèrent en se vengeant sur le bourg sans défense : ils l'incendièrent. Malheureusement, les flammes gagnèrent l'abbaye etdétruisirent une grande partie des constructions au Nord.

Ce fut l'œuvre de l'abbé Jourdain de réparer ce désastre. Philippe Auguste, fort marri des dégâts causés par ses trop zélés partisans, aida puissamment les religieux de ses dons généreux. Sa munificence leur permit de construire le bâtiment Est de la merveille. Les successeurs de Jourdain : Raoul des Iles et Thomas des Chambres, non seulement continuèrent l'œuvre colossale commen-

cée, mais encore abandonnant l'idée première de restaurer les constructions de Roger II, échappées en partie aux flammes, les firent démolir et élevèrent le bâtiment Ouest de la merveille. Raoul de Villedieu acheva en 1228 cette conception audacieuse. Les magnifiques salles qui la composent comprenaient une partie des lieux réguliers : Taumônerie et le cellier venant remplacer la salle de l'Aquilon, de dimension exiguë pour les nouveaux besoins; les moines trouvaient au premier étage le chaufFoir ou salle de travail, et l'abbé, à cette époque fastueuse, pouvait offrir une brillante hospitalité dans la salle des hôtes. Enfin un magnifique réfectoire et un cloître d'un goût exquis venaient offrir aux religieux des salles spacieuses où la vie monacale pouvait se développer tout à son aise.

La reconstruction de ces diverses parties de l'abbaye devait fatalement entraîner la transformation du monastère tout entier, les nouveaux logis n'étant plus en rapport avec les parties anciennes, Richard Turstin (i236) n'hésita pas à construire, à l'entrée nouvelle de l'abbaye qu'il transporta dès lors à l'Est, la magnifique salle de l'oflicialité. Les biens de l'abbaye étant considérables, il fallait des locaux importants pour contenir les services administratifs de son immense fortune; à cette fin, Richard fit élever la procure et ses annexes.

Enfin, voulant rivaliser de luxe avec les évêques d'Avranches, il abandonna la vieille coutume d'ha-

biter avec les moines : au-dessus de la procure il

se fit construire un magnifique logis digne d'un prélat puissant.

Prévoyant, il établit les premières défenses en avant de l'abbaye.

La foudre, allumant un nouvel incendie en i3oo, vint ruiner complètement le clocher. Mais la générosité de Philippe le Bel, venu en pèlerinage au Mont en i3ii, permit à l'abbé Guillaume du Château, de réparer promptement le désastre. L'abbaye puissamment riche continuait à développer et à étendre ses bâtiments : de chaque nouvelle catastrophe naissait une nouvelle splendeur.

Guillaume établit aux pieds des bâtiments abbatiaux de grands magasins qu'on a désignés sous le nom de faillis, et qu'il entoura de fortifications. Les soins de cet abbé se portèrent également sur la ville, où il étendit les travaux de défenses commencés par son prédécesseur.

Le bourg, d'ailleurs, était fort petit, et l'incendie de i3oo avait réduit en cendres un grand nombre de ses maisons. Elles étaient, à cette époque, groupées entre l'abbaye et la petite église paroissiale près de laquelle se trouvait l'entrée du village. Les fortifications de Guillaume durent se bornera quelques travaux de peu d'importance.

Ces mesures de précautions allaient, hélas ! être bientôt justifiées par les débuts de la guerre de Cent ans.

Il semble que chacun, dès lors, pressentait le fléau qui allait s'abattre sur la France. Si l'abbé Nicolas le Vitrier, après avoir réparé les dégâts causés par un nouvel incendie en i35o, fit quelques travaux somptuaires en enrichissant l'église abba-

tiale de magnifiques verrières, il prit grand soin

Photo Ch. H. beMiasii.

Le Grand degré, la Bakbacane et le Ciiatf.lf.t

des remparts, leur entretien était de plus en plus justifié par l'approche des Anglais que la courte

3o LE MONT-SAINT-MICHEL

prélature de Geoffroy de Servon (i363-i 386) vit s'installera l'Ile de Tombelaine1.

Pierre Le Roy, prenant la crosse abbatiale en 1 386, s'efforça de multiplier les fortifications en avant de l'entrée de l'abbaye. Il flanqua la salle de l'ofïicialité à l'Ouest par une tour carrée qui reçut le vocable de tour Perrine, et à l'Est par un châtelet admirablement conçu pour défendre la porte du monastère; puis il établit, en avant, une barbacane où venait aboutir un grand degré, lui-même fortifié et dominé par la tour Claudine. L'abbaye étant ainsi mise à l'abri d'un coup de main, la sollicitude de l'abbé s'étendit sur la ville; pour la protéger, il remania complètement les remparts de Guillaume du Château.

Mais la prélature de Pierre Le Roy ne brille pas seulement comme une ère de constructions militaires. Savant et lettré, l'abbé du Mont-Saint-Michel fut une des plus grandes figures du commencement du xve siècle : il ramena les moines à une plus juste observation de la règle de Saint-Benoît et remit l'étude en honneur dans le couvent. La Bibliothèque d'Avranches témoigne de l'heureux résultat de ses efforts.

Pierre Le Roy mourut à Bologne en chargeant son chapelain et compagnon de voyage, Robert Jolivet, de remettre auxreligieux un legs de4 ooo écus d'or. Ce dernier, avant de quitter l'Italie, eut soin de se faire délivrer par le pape des bulles lui

1 Cf. Paul Goût. Le Mont-Saint-Michel, t. II, p. 75.

HISTOIRE 3l

conférant la succession de Pierre Le Roy. Mais, astucieux, il revint au Mont et se fit élire canoniqueinetit avant d'exhiber le parchemin pontifical.

Étrange figure, à vrai dire, que celle de cet abbé. A peine élu, il s'empresse d'abandonner son monastère pour venir s'installer à Paris, sous le prétexte d'étudier à la Faculté des Décrets. Cependant, la position des Anglais dans l'Avranchain était devenue assez inquiétante. Ils avaient transformé Tombelaine en une véritable place forte et leurs incursions étaient si audacieuses, que les religieux mandèrent à leur abbé investi de la capitainerie du Mont de venir au plus vite rejoindre son poste.

Robert Jolivet accourut et s'efforça de mettre la ville en état de défense. Il s'y employa merveilleusement et étendit les fortifications de façon à englober dans la même enceinte l'ancien village et le faubourg installé à sa porte. Voulant éviter que la prise de la fontaine Saint-Aubert entraînât la capitulation de la place privée dès lors de son alimentation en eau potable, il fit, en 14^7, construire une énorme citerne-filtre contre le chevet de l'église abbatiale. La garnison fut confiée au commandement de Jean d'Harcourt.

Il semblerait qu'après le traité de Troyes, il eut jugé la cause de la royauté française à jamais perdue, et pensant trouver avantage à reconnaître de suite la domination du vainqueur, il crut»de bonne politique de s'incliner devant sa puissance;

du moins, c'est la thèse qu'il faut admettre pour expliquer la conduite de Robert.

Sans cause apparente, l'abbé du Mont-Saint-Michel devint subitement l'ami et le conseiller du roi d'Angleterre et son lieutenant en Normandie.

Robert Jolivet fut alors l'ennemi le plus acharné de la forteresse si bien préparée par lui à la résistance. Après s'être fait donner par Henri Yl tous les biens de l'abbaye il s'efforce de reconquérir son monastère, indiquant lui-même les points faibles de la défense. Une suprême flétrissure devait entacher sa mémoire : celle d'avoir assisté au procès de condamnation de Jeanne d'Arc sans songer à élever la voix pour la défendre.

Elles étaient très sûres, les fortifications élevées par l'abbé félon, et Louis d'Estouteville, commandant la place depuis le départ de Jean dllarcourt, s'efforça de les rendre encore plus formidables.

En 1420 la lutte devint des plus dures. Les Anglais triomphant de toute part serraient de près l'abbaye-forteresse ; espérant réduire la place par la famine, un siège en règle fut entrepris. Le courage et la résistance des Montois fut héroïque et Louis d'Estouteville, secondé par 119 chevaliers réfugiés dans la ville, parvint à repousser tous les assauts.

La garnison fit une très heureuse sortie en i^'ij et repoussa l'ennemi avec de grosses pertes. En se retirant précipitamment devant cette poignée de héros, les Anglais durent abandonner

toute leur artillerie. Les Montois traînèrent les pièces jusque dans la ville. Les deux bombardes, actuellement placées dans l'avancée, sont les témoins glorieux de cette brillante journée et rappellent au visiteur la plus belle page de l'histoire militaire du Mont-Saint-Michel.

Photo ; Bombardes anglaises dans l'avancée

Louis d'Estouteville ne se laissa pas griser par ce triomphe et s'occupa activement à renforcer les fortifications Les progrès de l'artillerie ayant augmenté les moyens d'attaque, un remaniement des remparts s'imposait. Le sagace capitaine montois doubla une partie des courtines en leur donnant une surépaisseur du côté de la ville. Puis fit pratiquer de grandes canonières et renforcer les flanquements. Pour rendre l'approche de la ville

encore plus inaccessible, il établit en avant la barbacane ou boulevard, conception défensive admirable dans ses dispositions. Ayant la forme d'un éperon, elle forçait l'ennemi d'établir ses batteries en un point dominé par les fortifications construites sur le rocher à pic.

La bataille de Formigny (i4^o) en chassant les Anglais de la Normandie vint enfin dégager le Mont-Saint-Michel de sa ceinture d'ennemis.

La guerre contre les Anglais avait détourné l'attention des religieux au dehors de l'Abbaye. Une grave catastrophe pourtant s'était produite : le 10 novembre 1^11 le chœur de l'église s'était écroulé. Jean Gonault, chargé par intérim du gouvernement du monastère, s'était contenté de faire boucher l'arc triomphal de la croisée pour clore l'église. Il ne pouvait être question à cette époque de travaux plus importants.

Le cardinal Guillaume d'Estouteville, frère du vaillant défenseur de la forteresse, fut nommé abbé de par la volonté du roi. Une bulle pontificale confirma cette nomination en 1 44^- Si l'opulent prélat ne résida pas au Mont, il s'occupa du moins de rendre au monastère son ancienne prospérité. Profitant de son très grand crédit, il répandit partout le culte de saint Michel et sut obtenir du pape des bulles d'indulgences pour les pèlerins généreux. Les dons affluèrent aussitôt.

D'ailleurs, chose curieuse, les pèlerinages pendant le plus fort de la guerre de cent ans étaient à peine venus en moins grand nombre. Les Anglais

Photo Ch. H. Besaard.

Abside de l'église abbatiale

délivraient contre espèces des sauf-conduits à tous ceux qui, dans un but pieux, se rendaient à la montagne de l'Archange.

Des ressources considérables naissaient de ces pèlerinages, elles permirent en i44$ d'entreprendre la reconstruction du chœur écroulé. Le projet de Guillaume d'Estouteville était vaste, ce prélat magnifique ne songeait rien moins qu'à reconstruire l'église tout entière. Les travaux se. poursuivirent rapidement : Louis XI venant au Mont en 1470 put voir le chœur élevé jusqu'à la hauteur du triforium. Il avait Tannée précédente fondé Tordre des Chevaliers de Saint-Michel et avait fixé Tabbaye Montoise comme lieu de réunion du Chapitre, mais ces assises n'y furent jamais tenues.

La fin de la guerre de cent ans avait marqué une recrudescence des pèlerinages et de longues processions traversaient la France, se dirigeant vers le rocher de l'Archange. Un ralentissement se produisit dans la ferveur populaire vers la fin du xve siècle l. Les pèlerint p1 - rares, les ressources qui naissaient de leur présence diminuèrent dans des proportions importantes.

Cependant la prospérité de Tabbaye n'avait pas encore eu trop à souffrir de l'institution de la commende, et Tabbé Guillaume de Lamps poursuivit l'achèvement du chœur. Il dut reconstruire le clocher, un nouvel incendie ayant encore une fois anéanti un ouvrage aussi exposé au feu du ciel.

4 On trouvera une curieuse étude sur les pèlerinages dans Pau] Goût, Le Mont-Saint-Michel, t. I, Appendice II, p. 3at5.

Contre le bas côté Sud, vis-à-vis du nouveau logis abbatial qu'il se faisait construire, Guillaume fit exécuter une charmante citerne à l'usage de la cuisine de l'abbé. Enfin il remania le Saut Gautier qu'il couronna d'une galerie aujourd'hui disparue Son frère, Jean de Lamps, lui succéda en i5i3; il eut l'honneur de faire sculpter ses armoiries sur la clef de voûte du chœur de l'Eglise achevé par ses soins.

L'ère des travaux était terminée, du moins pour l'abbaye. Les abbés commendataires successeurs de Jean de Lamps ne songèrent plus qu'à jouir de leur bénéfice sans s'occuper de l'entretien des bâtiments du monastère.

La ville reçut quelques fortifications complémentaires. En i53o, Gabriel du Puy, lieutenant pour le roi de la place du Mont-Saint-Michel, fit construire en un point très faible de la défense a l'angle Ouest des Fanils, la grosse tour Gabriel aménagée pour utiliser une artillerie puissante. Cinquante ans plus tard le talus de couronnement fut établi par le marquis de la Chesnay Vaulonet conformément au système employé par ce capitaine au château de Fougères où l'on en peut encore voir une partie intacte sur la porte Sainl-Sulpice.

Devant la barbacane de la ville, Gabriel du Puy% construisit également Y Avancée avec le petit corps de garde des bourgeois. Les fortifications étaient ainsi complètes ; on y travailla encore au xvne siècle en transformant la tour Denis en batterie barbette.

L'abbaye gothique avait atteint à la mort de

Jean de Lamps un splendide développement et présentait dans chacune de ses parties des dispositions grandioses. Les siècles suivants ne seront plus que des siècles de décadence et amèneront peu à peu la mutilation du monastère médiéval. Sous l'influence des moines de Saint-Maur une renaissance littéraire va se produire, mais l'ère des constructions magnifiques est close et ceux qui vont venir habiter la merveille n'en comprendront pas la beauté.

Les guerres de religion causèrent de grands tracas aux religieux. Ils avaient dès 1576 embrassé le parti de la ligue : aussi l'abbaye devint-elle la proie convoitée des huguenots. L'Avranchin souffrait particulièrement des guerre civiles, les Montgommery installés dans leur château de Ducey avaient un poste très fort dans Pontorson et de là menaçaient sans cesse le Mont-Saint-Michel.

Après la signature de l'édil de Nantes l'abbaye connut le repos; mais le contact des soldats avait singulièrement altéré l'austérité des religieux, aussi en 1622 le cardinal de Bérulle, chargé de gouverner l'abbaye pour le compte de l'abbé commendataire Henri de Lorraine alors âgé de cinq ans, dut-il introduire dans le monastère la réforme de saint Maur.

Les bénédictins de Saint-Benoît demeurèrent dans l'abbaye de concert avec les nouveaux venus. Ceux-ci s'installèrent dans les logis abbatiaux en attendant d'avoir remis en état les bâtiments conventuels dont les toitures tombaient en ruines.

Abandonnant l'ancien dortoir transformé en salle de récréation, ils établirent leurs cellules dans le réfectoire. Ce travail fut l'occasion de mutilations navrantes. Les nouveaux religieux commencèrent par diviser en deux étages la magnifique salle, puis, jugeant trop étroites les fenêtres, sans hésiter ils les élargirent en brisant les colonnettes et les chapiteaux. Sans réfléchir aux conséquences très graves que cette fantaisie pouvait avoir, ils établirent un jardin sur Taire du cloître, chargeant ainsi les voûtes de la salle des chevaliers.

La salle des hôtes fut divisée en deux parties : l'une servit de réfectoire, et la seconde de cuisine. La jolie chapelle Sainte-Madeleine fut coupée par un plancher, l'étage inférieur fut affecté à la buanderie, celui du dessus devint un logement pour les hôtes. Le porche de la Merveille fut complètement défiguré par un escalier montant aux

Photo Ch. H. Besnard.

(Jkédence dans le chœur de l'église abbatiale

4o LE MONT-SAJNT-MICHEL

anciennes cuisines transformées en ehauffoir, et surélevées d'un étage afin de loger la bibliothèque.

Le vandalisme des bénédictins de l'ordre de Saint-Maur n'hésita pas à démolir Tabsidiole du croisillon Nord pour y placer un escalier. De leur temps le splendide logis abbatial de Richard Turstin fut divisé par des planchers et des cloisons dissimulant les grandioses dispositions du xin° siècle. Partout où leur attention venait à se porter naissaitune construclion résultantd'uneconception mesquine et sans ampleur.

Le mauvais goût avait succédé aux qualités gracieuses et spirituelles de l'architecture du moyen âge. En 1780 trois des travées de la nef et la façade romane menaçant ruine, on résolut de les détruire. Cette solution éminemment simple permit aux religieux de faire élever sur la plate-forme occidentale l'horrible façade qui déshonore aujourd'hui l'abbaye montoise.

Pourtant ces mêmes moines étaient des hommes cultivés et savants. En relation directe et constante avec l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, ils suivaient les traditions des Dom Luc d'Achery et des Dom Mabillon. Un moine profès : Dom Jean Huynes écrivit une chronique, source inépuisable, base de toute étude historique sur le Mont-Saint- Michel. Dom Thomas le Roy, plus curieux, voulut conuaître les auteurs des bâtiments qu'il était chargé de faire visiter aux étrangers; il reprit l'histoire de Dom Jean Huynes et s'efforça de compléter les passages traitant des édifices. Son ouvrage est

pour l'archéologue un document des plus précieux. Dom Louis de Camps et Dom Etienne Jobard se signalèrent également par leurs travaux.

La lutte contre les jésuites avait épuisé l'énergie des bénédictins. Peu à peu le zèle des religieux du Mont-Saint-Michel se ralentissait et la Révolution trouva l'abbaye en pleine décadence. Le pillage des immenses richesses accumulées par les siècles de foi commença : le trésor fut dispersé, les châsses fondues, les reliques profanées. Les cloches ellesmêmes ne furent pas épargnées : on les descendit, et les habitants de Beauvoir et de Genêts s'en emparèrent pour leurs églises. Les parchemins du chartrier furent brûlés, quelques manuscrits seuls échappèrent au désastre, ils forment à présent le fonds le plus riche de la bibliothèque d'Avranches.

L'abbaye fut alors transformée en prison, on y incarcéra 3oo prêtres réfractaires à la constitution républicaine. L'empire en fit une maison de force; le gouvernement de juillet y enferma les détenus politiques.

Cette nouvelle affectation de l'abbaye n'alla pas sans amener des modifications profondes dans divers locaux de l'ancien monastère et les directeurs des prisons voulant disposer les lieux suivant les besoins du régime pénitentier, continuèrent dignement l'œuvre de mutilation commencée par les moines de la congrégation de Saint-Maur. Les grandes salles de la Merveille furent coupées par des planchers, puis on établit des métiers de tisserands. L'église elle-même fut divisée en deux

étages où des ateliers de fabrication de chapeaux

de paille furent installés. Seul le chœur fut respecté et réservé à l'exercice du culte. Les

bâtiments abbatiaux divisés par des cloisons en étroites et tristes cellules servirent de prison pour les détenus politiques. Les bâtimenls mal entretenus menaçaient ruine de toutes parts. Les constructions à l'Ouest présentaient un état inquiétant. En 1817, l'hôtellerie du xnc siècle, appropriée en prison des femmes, s'écroula. En i834, un incendie ayant pris naissance dans l'atelier des chapeaux, gagna le comble de la nef de l'église et le détruisit complètement.

Un décret impérial, le 20 octobre i863, en supprimant la maison de détention, vint arrêter l'œuvre d'anéantissement poursuivie pendant trois siècles. En i865, l'abbaye du Mont-Saint-Michel fut rendue au culte et les religieux de Saint-Edme de Pontigny s'y installèrent. Enfin, le 20 avril 1874, un décret présidentiel classait l'abbaye et les remparts parmi les monuments historiques.

La Restauration. — Dès Tannée 1872, l'architecte M. Edouard Corroyer chargé d'étudier un projet de restauration entreprit l'exécution des travaux les plus urgents. Il restaura le cloître et commença les réparations qu'exigeait l'état lamentable du réfectoire qui fut achevé en 1890 par M. Victor Petitgrand qui reprit ensuite en sousœuvre les piliers de la croisée et construisit la tour et la flèche, terminée par une statue de saint Michel due au talent de Fremiet. M. Paul Goût prit, en 1898, la direction des travaux, il s'efforça d'abandonner la méthode de recons-

truetion employée jusqu'alors, pour ne plus faire que des travaux de consolidation. Il restaura ainsi le chœur gothique, les transepts et la nef. Puis les nombreuses fouilles exécutées par lui, de 1906 à 1909, ayant révélé maintes dispositions très curieuses, M. Goût s'employa à les mettre en lu-

Pkoto Neurdein.

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