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HISTOIRE D'UN CUISN ET DE ONZE POULES

xra.

De tout ce qu'on a lu dans le chapitre précédent, il résulte que le caractère de Mouton m'était resté, sinon in-

connu, du moins ténébreux, et que ce qu'il en avait laissé trs^sparaitre n'était pas couleur de rose.

C'était dans cette situation que les choses se présentaient vers deux heures de Taprès-midi : Mouton s'amusant à déterrer un dahlia de Michel, — qui, en sa quahté de jardinier, était à la recherche du dahlia bleu ; — mon fils fumant sa cigarette dans un hamac, et Maquet, de Fiennes et Atala agaçant Mysouff, condamné à cinq ans de singes pour crime d'assassinat, avec circonstances atténuantes.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de reculer la catastrophe que nous avons fait pressentir, mais nous croyons que le moment est venu de dire quelques mots de M"« Desgarcins, du dernier des Laidmanoir et du forçat Mysouff.

Mii« Desgarcins était une guenon noacaque de la plus petite espèce. Le lieu de sa naissance était inconnu ; mais, en s'en rapportant à la classification de Cuvier, elle devait être née sur le vieux continent. '

La façon dont elle était passée entre mes mains était des plus simples.

J'étais allé faire un petit voyage au Havre ; -r- dans quel but? je serais fort embarrassé de le dire; —j'étais allé au Havre peutrêtre bien pour voir la mer. Une fois arrivé au Havre, j'avais éprouvé le besoin de revenir à Paris.

Seulement, on ne revient pas du Havre sans en rapporter quelque chose.

n s'agissait de savoir ce que je rapporterais du Havre.

J'avais le* choix entre les joujoux d'ivoire, les éventails chinois et les trophées caraïbes. *

Rien de tout cela ne me séduisait absolument.

Je me promenais donc sur le quai, conune Hamlet,

"Priste et les bras pendants dans mon rôle et ma vie.

lorsque je vis à la porte d'un marchand d'animaux une guenon verte et un ara bleu.

La guenon avait passé sa patte à travers les barreaux de sa cage et m'avait attrapé par le pan de ma redingote.

Le peiToquet bleu tournait la tête et me regardait amoureusement avec son œil jaune, dont la prunelle* se rétrécissait et se dilatait avec une expression des plus tendres.

Je suis fort accessible à ces sortes de démonstrations, et ceux de mes amis qui disent me connaître le mieux prétendent, pour mon honneur et celui de ma famille, qu'il est bien heureux que je ne sois pas né femme.

Je m'arrêtai donc, serrant, d'une main, la patte de la guenon, et grattant, de l'autre, la tête de l'ara, au risque qu'il m'en arrivât autant qu'avec l'ara du colonel Bro. Voir mes Mémoires.

Mais, loin de là, la guenon tira doucement ma main à la portée de sa gueule, passa la langue à travers les barreaux de sa cage, et me lécha tendrement les doigts.

Le perroquet inclina sa tête jusqu'entre ses deux pattes, ferma à demi et béatement les yeux, et fit entendre un petit râle de volupté qui ne laissait aucun doute sur la sensation qu'il éprouvait.

— Ah 1 par ma foi i me dis-je, voilà deux charmants animaux, et, si je ne les soupçonnais pas de valoir la rançon de Duguesclin, je demanderais leur prix.

— Monsieur Dumas, dit le marchand en sortant de sa boutique, vous accommoderai-je de ma guenon et de mon perroquet ?

Monsieur Dumas I C'était une troisième flatterie qui mettait le comble aux deux autres.

Unjour, je l'espère, quelque sorcier m'expliquera con^

L£ MONTE-CRIffrO.

ment il se fait que mon visage, un des moins répandus qu'il y ail par la peinture, la gravure ou la lithographie, .soit connu aux antipodes, de façon que, partout où j'arrive, le premier commissionnaire venu me demande :

— Monsieur Dumas, où faut-il porter votre malle ?

Il est vrai qu'à défaut de portrait ou de busle, j'ai été grandement illustré par mes amis Cham et Nadar; mais alors les deux traîtres me trompaient donc, et, au lieu de faire nia caricature, c'était donc mon portrait qu'ils faisaient ?

Outre l'inconvénient de ne pouvoir aller nulle part incognito, cette popularité démon visage en a encore un autre : c'est que tout marchand, ayant lu dans mes biographies que j'ai l'habitude de jeter mon argent par les fenêtres, ne me voit pas plus tôt approcher de son magasin, qu'il prend la vertueuse résolution de vendre trois fois plus cher à M. Dumas qu'il ne vendrait au commun des martyrs, résolution qu'il met tout naturellement à exécu-

tion.

Enfin, le mal est fait; il n'y a plus à y remédier.

Le marchand me dit donc de cet air onctueux' du marchand qui est bien décidé à vous vendre qusgad même vous ne seriez pas décidé à lui acheter : « Monsieur Dumas, vous accommoderai je lîe ma guenon et de mon perroquet? »

11 n'y avait que deux lettres du mot à changer pour lui donner sa véritable signification, qui était : « Monsieur Dumas, vous tncommoderai-je de ma gueuou et de mon

perroquet? »

— Bon, répondis -je, du moment où vous me connaissez, vous allez me vendre votre perroquet et votre singe deux fois ce qu'ils valent.

— Ohl monsieur Dumas, pouvez- vous dire ! Non, ce n'est pas à vous que je voudrais surfaire. Vous me donnerez... voyons... ♦

Le marchand eut l'air de chercher à se rappeler le prix

d'achat.

Vous me donnerez cent francs.

Je dois dire qfte je tressaillis d'aise. Je n'ai pas une conns^issance bien exacte du prix courant de la place à l'égard des singes et des perroquets, mais cent francs, pour deux créatures pareilles, me parurent un bon marché

inouï.

— Seulement, je dois vous dire en honnête homme, continua le marchand, que le perroquet ne parlera probablement jamais.

Cela doublait son prix à mes yéu;c. J'aurais donc un perroquet qui ne me bredouillerait pas éternellement aux oreilles son inévitable : « As-tu déjeuné, Jacquot ? »

— Ah 1 diable 1 repris-je, voilà qui est fâcheux.

Mais à peine eus- je dit ce mot, que j'eus honte de moimême : j'avais menti, et menti dans l'espérance d'obtenir une diminution, tandis que le marchand avait dit la vérité, au risque de déprécier sa marchandise.

Aussi, emporté par le remords :

Tenez, lui dis -je, je ne veux pas marchander avec

vous , je vous en donne quatre-vingts francs.

Prenez-les, dit sans la moindre hésitation le mar-

chand.

— Ah I mais, entendons-nous, fis-je en voyant que

j'étais volé, quatre-vingts francs avec la cage de la guenon et le bâton du perroquet.

— Dame, fit le marchand, ce n'étaient pas nos conventions', mais je ne peux rien vous refuser. Ah I vous pouvez vous vanter dé m'avoir amusé, vous, avec votre Capitaine Pamphile. Allons, allons, il n'y a rien à dire, vous

connaissez les animaux, et j'espère que ceux-là ne 'seront pas malheureux chez vous. Prenez la cage et le bâton.

La cage et le bâton valaienr bien quarante sous.

Selon l'invitation du marchand, je pris la cage et le bâton, et je rentrai à l'hôtel de l'Amirauté avec un faux air de Robinson Crusoé.

Le même soir, je partais pour Paris, ayant pris pour moi seul tout le coupé de la diligence jusqu'à Rouen.

Quand je dis pour moi tout seul, c'est-à-dire pour moi, ma guenon et mon perroquet.

De Rouen à Poissy, je vins en chemin de fer, et de Poissy à la villa Médicis, dans un berlingot que je louai dans la capitale de la comté du roi saint Louis.

Je n'ai pas besoin do vous dire que M^^^ Desgarcins et Buvat n'étaient point encore baptisés, mon habitude étant d'appuyer les noms, surnoms et sobriquets de mes com mensaux sur des qualités ou des infirmités physiques ou morales.

Ils s'appelaient tout simplement la guenon et l'ara.

— Eh vite 1 eh vite ! Michel 1 dis-je en entrant, voilà de la pratique pour vous.

Michel accourut, et reçut de mes mains la cage de la guenon et le sabot du perroquet, d'où la queue sortait comme un fer de lance.

J'avais substitué un sabot qui m'avait coûté trois francs, au perchoir, qui me revenait à vingt sous.

— Tiens, dit Michel, c'ftst la guenon callitriche du Sénégal, cercopitkecus sabœa.

Je regardai Michel avec le plus profond étonnement.

— Que venez-vous de dire là, Michel ?

— Cercopithecus sabœa.

— Vous savez donc le latin, Michel? Mais il faut me le montrer dans vos moments perdus, alors.

— • On ne sait pas le latin, mais on connaît son Dictionnaire d'histoire naturelle.

— Ah I.sapristi I et cet animal-là, le connaissez-vous? lui demandai-je en tirant le perroquet de son sabot.

. — Celui-là, dit Michel, je crois bien que je le connais ; c'est l'ara bleu, macrocercus ararauna. Ah I monsieur, pourquoi n'avez-vous pas rapporté la femelle en même temps que le mâle ?

— Pourquoi faire, Michel, puisque les perroquets ne se reproduisent pas en France ?

— C'est justement là où monsieur se trompe, dit Michel.

— Comment, l'ara bleu se reproduit en France ?

— Oui, monsieur, en France.

— Dans le Midi, peut-être?

— Non, monsieur, il n'y a pas besoin que ce soit dans le Midi.

— Où cela, alors?

— A Caen, monsieur.

— Comment, à Caen ?

^ A Caen, à Caen, à Caen 1

— J'ignorais que Caen fût sous une latitude qui permit aux aras de se reproduire. Allez me chercher mon Bouillet, Michel.

Michel m'apporta le dictionnaire demandé. . — Cacus, ce n'est pas cela... Cadet de Gassicourt^ ce n'est pas cela... Caducée^ ce n'est point cela. . Caen...

— Vous allez voir, dit Michel.

Je lus :

— « Cadomus^ oh.-L du dép. du Calvados, sur l'Orne et l'Odoû, à 233 k. 0. de Paris, 41,876 hab. Cour royale,

iiB MQNTS-GRISTO.

tribunal de première instance et de commerce. »

— Vous allez voir, dit Michel, les perroquets vont venir.

— « Collège royal, faculté de droit, académie... »

— Vou^ brûlez !

— > « Grand commerce de plâtre, sel» bois du Nord... — Pris par les Anglais en 1346 et 1417. — Repris par les Français, etc. — Patrie de Malherbe, Lelèvre, Choron, etc. — 9 cantons : Bourguebus, Villers-Bocage, etc., plus Caen, qui compte pour deux; 205 communes et 140,435 hab. — Gaen était la capitale de la basse Normandie. »

— Voilà tout, Michel.

— Comment I il n'est pas dit dans votre dictionnaire que Vararauna^ autrement dit Tara bleu, se reproduit à Caen.

— Non, Michel, cela n'y est pas dit.

— Eh bien, voilà uu joli dictionnaire ! Attendez, attendez, moi, je vais aller vous en chercher un, et vous verrez.

En effet, cinq minutes après, Michel revint avec son Dictimnaire d'histoire naturelle. *

— Vous allez voir, vous allez voir, dit Michel en ouvrant son dictionnaire à son tour. Péritoine ^ ce n'est pas cela.^. P^rotf... ce n'est pas cela... Perroquet^ c'est celai « Lès perroquets sont monogames. »

— Vous qui savez si bien le latin, Michel, savez-vous ce que cela veut dire, monogame^

— Ça veut dire qu'ils peuvent chanter sur tous les tons, je présume.

— Non, Michel, non, pas tout à fait ; cela veut dire qu'ils n'ont qu'une épouse.

— Ah ! ah I fit Michel, c'est parce qu'ils parlent comme nous, probablement. Voyons, j'y suis ! « Longtemps on avait cru que les perroquets ne se reproduisaient point en Europe, mais les résultats ont fait preuve du contraire, etc., etc., sur une paire d'arasbleus qui vivaient à Caen... » A Gaen, vous voyez bien, monsieur...

— Ma foi, oui, je vois.

— «M. Lamouroux nous fournit les détails de résultats. »

— Voyons les détails de M. Lamouroux, Michel. Michel continua. «

— « Ces aras, depuis le mois de mars 1818 jusqu'au mois daoût 182:^, ce qui comprend un espace de quatre ans et demi, ont pondu soixante-deux œufs eu neuf pon-

— Michel, je n'ai point dit que les aras ne pondaient point ; j'ai dit...

— a Dans ce nombre, continua Michel, vingt-cinq œufs ont produit des petits, dont dix seulement sont morts. Les autres ont vécu et se sont parfaitement acclimatés... »

— Michel, j'avoue que j'avais de fausses notions à l'endroit des aras...

— « Ils pondaient indifféremment dans toutes les saisons, continua Michel, et leurs pontes ont été plus productives dans les dernières années que dans les premières... »

— Michel, je n'ai plus ri'^n à dire...

— « Le nombre des œufs, dans le nid, variait. 11 y en avaitjusqu'à six ensemble... »

— Michel, je me rends, secouru ou non secouru...

— Seulement, dit Michel refermant son livre, monsieur sait qu'il ne faudra lui donner ni amandes amères, ni persil ?

— Les amandes amères, je comprends cela, répondisje : elles contiennent de l'acide hydrocyanique ; mais le persil ?

Michel, qui avait laissé son pouce enfermé dans le livre, rouvrit le livre :

— « Le persil et les amandes amères, lut-il, sont, pour les perroquets, un poison violent. »

— C'est bien, Michel, je ne Toubllerai pas.

Je l'oubliai si peu, que, quelque temps après, comme on m'apprit que M. Persil était mort subitement, je m'écriai :

— Ah I mon Dieu 1 il aura peut-être mangé du perro^ quet?

Par bonheur, la nouvelle fut démentie Je lendemain.

Alexandre Dumas.

(La suite au prochain numéro).

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