‹ Le Monte-CristoChapitre 34 sur 135 · I" ANNEE. N · texte numérisé non relu

I" ANNEE. N

UM WDMBIIO, 15 CENTIMEa.

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lEDDI 28 MAI ISP.

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

TVBLi£ ET B^Matf

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

Od «'alionHe A Parla, «a barean dn Jonrnal. me Nelre-IMiiie d«« Victoire*. d« 11.

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CAUSERIE ÀVIC MES LECTEURS

Chers lecteurs,

J'ai teruiiaé ma dernière causerie, au moment de mon départ pour Bourg.

DeuitchemiosconduisentàBourg, quand on vient de Paris, bien entendu :

On peut quitter le chemin de fera Mdcon, et prendre une diligence qui conduit de Màcon à Bourg

On peut conticuer jusqu'à Lyon, et prendre le chemin de fer de Boui^ î Lyon.

î'hésitaia entre ces deux voies, lorg-jue je fus déterminé par un des voyageurs qui habituient momentanément le même vagon que moi.

' Il allait à Bourg, où il avait, me dil-il, de fréquentes re-

lations ; il y allait par Lyon, donc la route de Lyon était la meilleure.

Je résolus d'aller par la même route que lui.

Je couchai donc à Lyon, et le lendemain à dix heures du matin j'étais à Bourg.

Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. li contenait un article aigre-do'ix sur moi.

Lyon n'a pas pu me pardoiiner depuis 1833, je croie, il y a de cela 24 ans, d'avoir dit qu'elle n'était pas littéraire.

Hélas I j'ai encore sut Lyon en 1857 la même opinions que j'avais sur elle en 1 833.

Je ne change pas facilement d'opinion.

Il y a en France une seconde ville qui m'en veut près-

Jfi

LS MQNTft-GUfR).

qu'autant que Lyon.

C'est Bouen.

Rouen à sifflé toutes mes pièces, y compris le Comte Bermann.

Un jour un Napolitain se .van tait à moi d'avoir sifflé Rossini et la Malibran, le Barbier et la Desdemona,

— Celadoit être vrai, lui repondis-je, car Rossini et la Malibran, de leur côte, se vantent d'avoir été siffles par les Napolitains.

Je me vante donq d*avoir été sifflé par les Rouennais.

Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main, je résolus de savoir pourquoi on me sifflait à Rouen.

Que voulez-vous, j'aime à me iiendre compte. des plus pe • tites choses.

Le Roaennais me répondit :

— Nous vous sifîlons, parce que nous vous en voulons. Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu à Jeanne

d*Arc.

Cependant, ce ne pouvait pas être pour le même motif.

Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en voulaient: je n'avais famais dit de mal du sucre de pomme. J avais respecté M. Barbet tout le temps qu'il avait été maire, et délégué par la Société des gens de lettres à l'inauguration de la statue du grand Corneille, j'étais le seul qui eusse pensé à saluer la statue avant de prononcer mon discours.

Il n'y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me mériter la haine des Rouennais.

Aussi, à celle fiére réponse :

— Nous nous sifflons parce que nous vous en voulons, Fis-je humblement cette demande :

— Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?

•— Ohl vous le savez bien, repondit le Rouennais.

— Moi? Ûs-je.

— Oui, vous.

— N'importe, faites comme si je ne le savais pas.

— Yous vous rappelez le dîner que vous a donne la ville, à propos de la statue do Corneille.

— Parfaitement» M'en voudrait-elle de Le pas le lui avoir rendu?

— Non, ce n'est pas cela.

— Oi^'est-ce ?

— Eh bien I à ce dinér, on vous a dit : M. Dumas, vous devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet tiré de son histoire.

— Ce à quoi j'ai répondu : Rien de plus facile, je viendrai, à votre première sommation, passer quinze jours à Rouen. On me donnera un sujet, et pendant ces quinze jours, je ferai la pièce, dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.

— C'est vrai, vous avez dit cela. -

— Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais, que j'aie encouru leur haine.

Oui, mais Ton a î^outé : La ferez-vous en prose ? ce 4 quoi vous avez répondu, — vous rappelez- vous ce que vous avez repondu?

— Ma foi, non.

— Vous avez repondu : Je la ferai eu vers, ce sera plus tôt fait.

— J'en suis bien capable.

— Eh bien I «— Après?

— Après, c'était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas; voilà pourquoi les Rouennais vous en veulent, et vous en voudront encore longtemps. /

Textuel 11!

Ohl dignes Rouennais! J^espérebien que vous ne ferez jamais le mauvais tour de me pardonner et de na*; plaudir.

Le journal disait que H. Dumas n'était resté qu'une nuit à Lyon, sans doute parce qu'une ville si peu Htle— raire n'était pas digne de le garder plus longtemps.

M. Dumas n'avait pas songe le moins du mondf à cela. Il n'était reste qu'une nuit à Lyon, parce qu'il était presse d'arriver à Bourg. Aussi, à peine arrive à Bourg, M. Duaias se flt-il conduire au journal du département.

Je savais qu*il était dirige par un archéologue disting:ué, éditeur de l'ouvrage de mon ami Baux s)ir Teglise de flrou.

Je demandai M. Milliet. ^ M. Milliet accourut.

Nous échangeâmes une poignée de mains, et je lui ex~ posai le but de mon voyage :

— J'ai votre affaire, me dit-il, je vais vous conduire chez un magistrat de notre pays qui écrit l'hiâtoire de la province.

— Mais où en est-il de votre biitoire ?

— Il en est à 1822.

Tout va bien, alors. Comme les événements que j'ai à raconter datent de 1799. et que mes héros oqt ete exécutes en 1 800, il aura passé Tépoque, et pourra me renseigner. Allons ch^z votre magistrat.

£n route, M. Milliet m'apprit que ce même magistrat historien était eu marne temps un gourmet distingué.

Depuis Brillât-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient gourmets. Par malheur, beaucpup se contentent d'être gourmands, ce qui n'est pas du tout la même chose.

On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.

Je trouvai un Homme à la figure luisante et au sourire goguenard.

Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens daignent avoir pour les poètes.

— Eh bien ? monsieur, me demanda-t il, vous venez donc chercher des sujets de roman dans notre pauvre pays?

— Non, monsieur, mon sujet est tout trouvé, je viens seulement consulter les pièces historiques.

— Bon 1 Je ne croyais pas que pour faire des romans il fût besoin de se donner tant de peine.

— Vous êtes dans Terreur, monsieur, à mon endroit du moins. J'ai l'habitude de faire des recherches trés-serieuses sur les sujets historiques que je traite.

— Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu*un.

— La personne que j'eusse envoyée, monsieur, n'étant point pénètre de mon sujet, eût pu passer prèsde faits trèsimportants sans les voir; puis, je m'aiile beaucoup des localités, je ne sais pas décrire sans avoir vu.

-r- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vousmême?

— £h! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet de chambre. Mais comme il a eu un grand succès, le drôle m*a demandé des gages si exorbitants, qu'à mon grand regret je wisi pu le garder.

Le magistrat se mordit les lèvres. Puis, après un instant de silence.

— Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me ditil, à quoi je puis vous être bon dans cet important travail.

— Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant fait une histoire du département, ai;cun des événements importants qui se sont passés dans sa capitale ne doit vous être inconnu,

— En effet, monsieur, je crois sous ce rapport être assez bien renseigné.

-* Eh bien, monsieur, d*abord votre département a été le centre des opérations des Compagnons de Jéhu.

— Monsieur, j'ai entendu parler des Compagnons de Jésus^ répondit le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.

— C'est-à-dire des jésuites, n*est-<e pas ? Ce n'est pas cela que je cherche, monsieur.

— Ce n'est pas de cela que je parle non plus ; je parle des voleurs de diligence qui infestèrent les routes de 1797 à 1800.

— Eh bien, monsieur ! permettez-moi de vous dire que ceux-là justement sur lesquels je viens chercher des renseignements à Bourg s'appelaient iejs Compagnons de Jéhu^ et non les Compagnons de Jésus.

-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre des Compagnons de Jéhu ? J'aime à me rendre compte de tout.

— Moi aussi, monsieur, voilà pourquoi je n'ai pas voulu confondre des voleurs'de grands chemins avec les apôtres.

— En effet, ce ne serait pas très-orthodoxe.

— C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse pas venu tout exprès pour rectifier, moi poète, votre jugement, à vous historien !

— J attends Texplication, monsieur, reprit le magistrat en se pinçant les lèvres.

— Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d'Israël sacré par /^/i^^^pour l'extermination de la Maison d'Achab. J?//>^e c'était Louis XVIII; /^A»fc'étaitCadoudal. Ia Maison i/'iltîAflft c'était la révolution. Voilà pojiEquoi les détrousseurs de diligence qui pillaient l'argent du gouvernement pour entretenir la guerre de la Vendée s'appelaient les Compagnons de Jéhu.

— Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose à mon Sge

— Oh I monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge : pendant la vie, on apprend l'homme ; pendant la mort on apprend Dieu.

— Mais enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement d'impatience, pi^is-je savoir à quoi je puis vous être bon. •

— Voilà, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux parmi les Compagnons de Jebu, ont été exécutés à Bourg, sur la place du Bistion.

D'abord, monsieur, à Bourg on n'exécute pns sur laplace du Bastion, on exécute au Champ de foire.

— Maintenant, monsieur, depuis quinze ou vingt ans, c'est vrai. depuisPeytel. Mais auparavant, et du temps de la révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion.

— C'est possible.

^ C'estainsi: Ces quatre jeunes gens se nommaient 6uyon,Leprêire, Amiet et Hyvert.

— C'est la première fois que j'entends prononcer ces scias là.

— Ils ont pourtant eu un certain retentissement, à Bourg surtout.

— Et vous étea sûr, monsieur, que ces gens-là ont été exécutés ici ?

'— J'en suis sûr.

— De qui tenoz-vous le renseignement?

— D*un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait à l'exécution.

— Vous nommez cet homme ?

— Charles Nodier.

— Qiarles Nodier, le romancier, le poète?

— Si c'était un historien, je n'insisterais pas, monsieur. J'ai appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu'il faut faii-e des historiens Mais justement parce que c'était un poète, un romancier, j'insiste.

— Libre à vous, mais je no sais rien de ce que vous désirez savoir ; et j'ose même dire que si vous n'êtes venu à Bourg que pour avoir des renseignements sur Texecur tion de MM. . . ? Comment les appelez-vous.

— Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

— Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur, que je compulse les archives delà ville, et je n'ai rien vu de pareil à ce que vous médites là.

— Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe, monsieur ; peut-être dans celles du greffe trouverai-je ce que je cherche.

— Ah I monsieur, si vous- trouvez quelque chose dans les archives flu greffe, vous serez bien malin ; c'est^ un chaos, monsieur, que les archives du greffe, c'est un chaos; il vous faudrait rester ici un mois, et encore... encore...

— Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais si dans ce jour je trouve ce que je cherche, me permettrezvous de vous en faire part?

— Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très-grand service.

— Pas plus grand que celui que je venais vous deman«-> der, je vous apprendrai une chose que vous ne savez pas, voilà tout.

Je me levai pour prendre congé de mon historien, lors- •qu'en me retournant pour regajgner la porte, mes yeux se portèrent sur une statuette antique.

Je fus émerveillé.

— Oh I m'écriai-je, le charmant petit César I

— Oh ! oh I vous êtes donc archéologue aussi ?

— Moi, je ne suis absolument rien.

— Cependant, à la premièrb vue, vous avez reconnu que cette statuette était un buste de César?

— Il n'y a pas là une grande malice. César est un type connu.

— Oui, et puis la fameuse couronne de laurieis qu'il avait obtenu de porter toujours, pour cacher sa calvitie.

— Oh ! ceci n'est' point une raison, le décret sur la couronne de lauriers date des derniers temps de sa vie, de Tan 46 ou 47 avant JesusChrist, quand César avait cinquante-deux ou cinquante- trois ans ; ici, voyez, il en a de quarante à quarante-cinq ; et je retournai la statuette, et voyez encore, il n>st pas chauve, car cette place pelée, c'est une lime ou le temps qui a fait cela; non, il a là tout simplement la couronne de lauriers de VlmperalOf\ du général, du vainqueur; celle pelite statuette a dû être trouvée en France, elle aura ete faite lors de sa premièit; expédition desGaules, cinquante-six ou cinquante-sept ans avant Jésus-Christ.

— Elle a été retrouvée aux environs de Besançon, monsieur.

— C'est cela, Besançon avait été menacée par la migration des Helvètiens, qui avait failli lui passer surle corps. Les Helvètiens refoules dans leurs montagnes, César dut apparaître à Vesuntio ou à Chrysopolis, comme vous voudrez, César lui donne ces deux noms^comme un sauveur. D'ailleui*s, César en parle avec le plus grand éloge, je me le rappelle parfaitement, dans ses Commentaires ; si vous les aviez là je vous trouverais la page en cinq minutes ; ce doit être dans le livre premier. Vous chercherez cela quand je n y serai plus. B^'sançon est devenu depuis une grande capitale, la métropole de la Sequanie ; mais il est vrai que c'est sous Auguste. Il lui reste des vestiges d'antiquités qui datent d'Aurelien, je crois, la Porte noire, des ruines de théâtre, d'aqueduc.

— Vous avez ete à Besançon ?

— Jamais.

— Comment savez-vons cela, alors ?

^ Comme je sais une foule d'autres choses, par circons-

tances. Besançon est la ville natale de Nodier et d'Hugo, dont l'un a été, dont Taulre est encore et sera toujours mon ami; vous connaissez. les beaux vers d'Hugo sur Besançon ?

— Je ne me les rappelle pas.

— Oh ! mais tout le monde les sait par cœur.

Le siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte, Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.

El du premier consul déjà par maint endroit, Le front impérial brisait le masque droit. Alors dans Besançon vieille ville espagnole,

Et cœtera, et cœtera. lien résulte que j'ai beaucoup causé de Besançon avec Hugo et Nodier, et que je connais Besançon comme ma poche. D'où vous vient cette statuette?

— C'est le Musée de Besançon qui m'en a fait cadeau.

— Il faudra que je la demande.

— Je crois qu'elle n'a été tirée qu'à vingt-cinq exemplaires ?

— On en tirera un vingt-sixième pour moi, on me doit

bien cela.

— A quel titre ?

— Mais comme historien de César.

— Vous avez fait une histoire de César ?

— Oui I

— Vous ?

— Pourquoi pas moi, vous voyez bien que je connais César, aussi bien que. . . que beaucoup de gens, et même mieux.

— Quand avfez-vous fait cette histoire de César?

— Dame, il y a un an.

— Excusez; c'est que, comme on n'en a point parlé dans le monde savant. . .

~ Oh ! Je monde savant ne parle jamais de moi.

— Une histoire de César doit cependant faire une certaine sensation ?

— Celle-là n'en a fait aucune, on Ta lue, voilà tout ; ce sont les histoires illisibles qui font sensation, c'est comme les dîners qu'on ne digère pas ; les dîners que Ton digère, on n'y pense plus le, lendemain. On devrait proposer un prix sur cette question : lequel est le plus ingrat de l'estomac ou de la mémoire des hommes ?

Et sur ce vœu philanthropique, je saluai mon magistrat et sortis non sfl^ns jeter un dernier regard de convoitise au petit César.

Vous voyez, chers lecteurs, que tout chemin conduit à Rome ; seulement nous ne sommes pas encore arrivés ; à jeudi prochain la dernière étape.

Alexandre Dumas.

LES MOHICANS DE PARIS

iÇJITE.

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