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LE SOLDAT DE PLOMB ET LA DANSEUSE DE PAPIER

Charles frappa dans ses mains.

— Oh ! cela promet d'être joli.

— Veux-tu te taire l fit Paul, qui, usurpant les prérogatives du droit d'aînesse, imposait silence â son frèi*e.

Gérard attendit que le calme fût rétabli, et reprit :

— Il y avait une fois vingt-cinq soldats, tous frères, car ils étaient non-seulement nés le même jour , mais encore avaient été fondus d'une seule et même vieille cuiller de plomb. Ils avaient tous Tarme au bras et la figure de face.

» Leur uniforme était magnifique : bleu avec des revers rouges.

— Ah I j'en ai justement de pareils, dit Paul.

— Silence ! cria à son tour Charles, enchanté que son frère cadet lui fournit si vite l'occasion de prendre sa re* vanche.

Gérard reprit :

— Les premières paroles qu'ils entendirent quand on enleva le couvercle de la boite où ils avaient été enfermés le jour même de leur apparition dans ce monde, et qu'ils n'avaient pas quitté depuis ce jour-là, furent ceux-ci :

— Oh I les beaux soldats !

Inutile de dire que ces paroles les rendirent très fiers.

Cos paroles étaient prononcées par un petit garçon à qui on venait de les donner pour le jour de sa fête : il s'appe* lait Jules.

Et de joie il sauta d'abord, frappa dans ses mains ensuite; après il les rangea en ligne sur la table.

Tous ces soldats se ressemblaient non-seulement d'uniforme, mais de visage.

Nous avons donné l'explication de cette ressemblance en prévenant qu'ils étaient frères.

Un seul différait des autres. — Il n'avait qu'une jambe.

Le petit garçon crut d'abord qu'il avait eu cette jambe emportée à quelques-unes de ces grandes batailles que les soldats de plomb se livrent entr'eux. Mais un navant médecin, qui était Tami de la maison, ayant examiné le moignon du pauvre éclopé, — déclara que le soldat était infirme de naissance, et qu'il n'avait qu'une jambe, parce^ qu'ayant été fondu le dernier, le plomb avait fait défaut.

Mais il n'y avait que demi mal. — Le soldat était aussi solide sur sa jambe unique que les autres sur leurs deux jambes.

Or, c'est justement de celui-là que je vais vous raconter l'histoire.

Il y avait, outre la boite aux soldats de plomb, plusieurs autres joujoux sur la table, car le petit garçon avait une petite sœur qui s'appelait Antonine, et pour ne pas faire de jaloux, quand c'était la fête du petit garçon, on donnait comme à lui des joujoux à la petite fille, et vice-^ersâ.

— Qu'est-ce que cela veut dire vice-versà^ demanda Charles, qui aimait à se rendre compte de tout.

— C'est juste, dit Gérard, je suis dans mon tort.

Et il expliqua aux enfants que vice-versâ voulait dira qu on en faisait autant pour le petit garçon le jour de la fête de la petite fille, que Ton en faisait pour la petite fille le jour de la fête du petit garçon.

Je disais donc, continua Gérard, qu'outre la boite aux soldats de plomb, il y avait plusieurs autres joujoux sur la table ; parmi ces joujoux, celui qui sautait le premier aux yeux était un joli petit château de cartes, avec quatre tou< relies, une à chaque angle, et chaque tourelle surmontée d'une girouette indiquant de quel côté venait le vent. — Les fenêtres en étaient toutes grandes ouvertes, et à travers ces fenêtres, toutes grandes ouvertes, on pouvait voir dans Tintérieur des appartements. Devant le château, il y avait des aibres plantés par groupes près d'un petit miroir découpé iiTégulièrement, posé à plat sur le gazon, et simulant un lac limpide et transparent ; — des cygnes de cire blanche y nageaient et s'y miraient. Tout cela était mignon et gracieux au possible.

Mais le plus gracieux et le plus mignon de tout cela, c'était une petite dame qui était debout sur le seuil de la grande porte d'entrée. Elle était en papier et avait une robe du linon le plus clair ; un ruban bleu était jeté sur ses épaules en guise de châle ; elle avait en outre à sa ceinture une rose magnifique, presque aus» large que son visage.

— Bon, dit le petit garçon, j'ai là un soldat invalide qui n'est bon à rien et qui dépareille ma compagnie, je vais le mettre en faction devant le château de cartes de ma sœur.

Et il fit ainsi qu'il disait, de sorte que le soldat de plomb ee trouva de garde en face la dame de papier.

La dame de papier, qui était une danseuse, était restée au milieu d'un pas» les bras étendus et la jambe en Tair, le» cordons de son soulier s'étant accrochés à ses cheveux.

Comme c'était une danseuse très-souple, sa jambe était tellement collée à son corps que le soldat de plomb, ne la voyant plus, crut que, comme lui, elle n'avait qu'une

jambe.

— Ah! voilà la femme qu'il me faudrait, pensa-t-il;

mais par malheur c'est une grande dame ; elle habite un château, tandis que moi je- demeure dans une botte, et encore dans cette boite sommes-nous vingt-cinq. Ce n'est point là une habitation convenable pour une baronne ou pour une comtesse^ Contentons-nous donc de la regarder sans nous permettre de lui déclarer nos sentiments.

Et fixe au port d'armes, il regarda de tous ses yeux la petite dame qui, toujours dans la même position, continuait de se tenir sur une seule jambe, sans perdre un instant réquilibre.

Quand le soir fut venu et qu'on vint chercher le petit garçon pour le coucher, il mit tous les soldats de plomb dans leur boite, laissant par mégarde ou avec intention l'invaUde en sentinelle.

Mais si ce fut avec intention et par méchanceté, le petit garçon se trompait fort. Jamais soldat en chair et en os ne fut plus content que notre soldat de plomb, quand il vit qu'on ne le relevait pas de faction, et qu'il pourrait rester toute la nuit à contempler sa belle dame.

Sa seule crainte était qu'il ne flt pas clair de lune ; enfermé depuis longtemps dans sa boîte, il ignorait où on était du mois. Il attendit donc avec anxiété.

Vers dix heures, au moment où tout le monde était couché dans la maison, la lune se leva et darda son rayon d'afgent a travers la fenêtre, alors la dame de papier qui un instant s'était perdue dans l'obscurité, reparut plus belle que jamais, cette lumière nocturne allant admirablement bien à l'air de son visage.

— Ah ! dît le soldat de plomb, je crois qu'elle est encore plus belle la nuit que le jour.

Onze heures sonnèrent, puis minuit.

Comme le coucou venait de chanter pour la dernière fois, une tabatière à musique, qui était sur la table avec les autres joujoux, et qui jouait trois airs et une contre • danse, se mit à jouer d'abord : J'ai^u bon tabac, puis Malbrouk s'en va-fen guerre, puis Fleuve du Tage,

Enfm, Fleuve du Tage iini, elle attaqua sa contredanse qui était une espèce de giguo.

Mais alors, à la première note de cette gigue, la petite danseuse commença par décoller sa jambe de son corps, puis par uji efiort détacha l'autre du sol et attaqua un pas qui semblait avoir été composé par le maître de ballet des Sylphes lui-même.

Pendant ce temps-là, le soldat de plomb, qui ne perdait pas un des flic-flacs, des jetés- battus ou des ronds de jambes de la danseuse, entendait ses compagnons qui faisaient tous lem^s efforts pour soulever le couvercle de leur boite ; mais le petit gai*çon les avait si bien enfermés, qu'ils n'en purent venir & bout, et que le bienheureux factionnaire fut le seul qui pût jouir jusqu'à l'enivrement du talent de la charmante artiste.

Quant à celle-là, c'était bien certainement la première danseuse qui eût jamais existé, Selop toute probabilité,

elle était à la fois élève de Taglioni et d'Essler. Elle s'enlevait comme la première, et au besoin pointait comme l'autre, de sorte que le pauvre soldat de plomb vit ce qu'il n'avait encore été donné à aucun cBil humain de voir; c'est-à dire une danseuse qui pouvait, dans la même soirée, danser lacachucha du Diable- Boiteux , et le pas de la supérieure des nonnes dans Roberl4e-Diable.

Le soldat de plomb n'avait pas bougé de sa place, et c'était lui, tandis que la charmante chorégraphe, légère conune un oiseau, semblait n'y pas penser, c'était lui dont le front ruisselait de sueur. Il est vrai que la danseuse avait semblé lui faire les honneurs de ses pas les plus enlevés, et plus d'une fois, comme marque du grand intérêt qu'elle lui portait, avait dans ses pirouettes presque effleuré son nez du bout de son petit pied rose.

Mais au milieu de cette satisfaction inouïe que venait d'éprouver le pauvre^ factionnaire, d'avoir un ballet à lui tout seul, il lui était arrivé une grande désillusion.

C'est qu'il avait reconnu son erreur primitive : la belle dame avait deux jambes. Si bien que cette similitude sur laquelle il comptait un peu pour se rapprocher de la grande dame ayant disparu, il s'en trouvait repoussé à mille millions de lieues.

Le lendemain, les enfants, tout joyeux de revoir leurs joujoux, se levèrent presque avec le jour.

Comme il faisait un temps magnifique, le petit garçon décida que ses soldats de plomb passeraient la revue sur la fenêtre.

Pendant trois heures, il leur fit faire, à sa grande joie, toutes sortes d'évolutions.

A huit heures, on l'appela pour déjeûner.

Comme on parlait fort dans le pays d'une invasion de hulans, il craignait que ses hommes ne fussent surpris, et plaça son factionnaire de la veille, de la vigilance duquel il avait été content, l'ayant retrouvé à la même place où il l'avait mis, en sentinelle perdue, c'est-à-dire le plus près possible du bord de la fenêtre.

Pendant que le petit garçon déjeûnait, soit qu'il y eût un courant-d'air qui emporta la sentinelle, soit que placé trop prés du bord, le pauvre écloppé ait eu le vertige, et, mal solide sur sa jambe, n'ait pas pu se retenir, soit enfin que les hulans que l'on craignait fussent venus et l'eussent surpris au moment où il s'y attendait le moins, le factionnaire fut précipité la tête la première du troisième étage.

C'était une chute horrible.

Un miracle seul pouvait le sauver; — le miracle se fit.

Comme, même en tombant, le fidèle soldat n'avait point lâché son arme, il tomba sur la baïonnette de son fusil.

La baïonnette entra entre deux pavés, et il resta la tête en bas, la jambe en l'air.

La première chose dont s'aperçut le petit garçon en rentrant dans la chambre, après son déjeûner, fui de la disparition de sa sentinelle perdue.

Il pensa judicieusement qu'il avait dû tomber par la fenêtre, appela la bonne de sa sœur, W^ Claudine descendit avec elle et se mit à chercher sous la fenêtre.

Deux ou trois fois l'un ou l'autre des chercheurs faillit mettre la main ou le pied sur le soldat de plomb ; mais il était juste dans la position où il présentait le moins de surface, et ni l'un ni l'autre des chercheurs ne le vit, quel qu'attention qu'ils missent à leurs recherches.

Si seulement le soldat leur eût crié : — ici, me voilà, — ils l'eussent trouvé et réuni à ses camarades , ce qui eut épargné bien des malheurs.

Mais, sans doute, rigide observateur de la discipline comme il l'était, il jugea qu'il n'était point convenable de parler sous les arn^es,

LE MONT&4mi8TO.

De grosses gouttes de pluie commençaient i tomber ; un orage terrible s'amassait ao ciel ; le petit garçon, en habile général, pensa que mieux valait abandonner un soldat estropié, à qui sa chute d*un troisième étage n'avait pas dû remettre la jambe, que d'exposer à une inondation et aux coups de tonnerre une compagnie de vingt-quatre hommes habillés à neuf et bien portants.

Il remonta donc au troisième, d'u^mt à la bonne de sa sœur de le suivre, ce que celle-ci s'empressa de faire, rentra ses vingt-quatre soldats , les remit dans leur boite, referma la fenêtre contre la pluie, tira les rideaux contre les éclairs.

Puis il laissa la tempête faire rage , se contentant , pour toute réflexion, de crier, en passant, à sa sœur :

— Comme elle a l'air triste, ta danseuse ; est-ce qu'elle était amoureuse, par hasard, de mon soldat de plomb?

— Ah ! oui , répondit la petite fille*; avec cela qu elle aurait été choisir justement celui-là qui n'aurait eu qu'une jambe !

— Dame ! qui sait, dit le petit garçon avec une philosophie au-dessus de son âge, les femmes sont si capricieuses.

Et il sortit pour aller prendre sa leçon,

— Et le soldat de plomb, demanda Charles. :— Oui, le soldat de plomb, répéta Paul.

. — Je vois avec satisfaction et avec orgueil, dit Gérard , en s'inclinant, que Tintérêt est sur mon héros.

Revenons donc au soldat de plomb.

L'orage avait éclaté. Il tombait une pluie torrentielle, que le soldat de plomb reçut la tête en bas, fiché qu'il était entre deux pavés par la pointe de sa baïonnette.

Cette pluie fut un giand bonheur peur lui. Placé comme il Tétait, il eut eu à coup sûr, sans ce rafraîchissement inattendu, une congestion cérébrale.

I/orage passa comme tous les orages ; puis le beau temps revint. Deux gamins se mirent à jouer aux billes contre le mur de la maison de la fenêtre de laquelle était tombé le soldat de plomb.

Une bille s'arrêta contre le shako du soldat de plomb.

En ramassant sa bille, le gamin ramassa le soldat de plomb.

Il le remit sur ses jambes, ou plutôt sur sa jambe.

Il n'avait pas bougé, malgi'é son amour pour la danseuse de papier, malgré sa nuit de veille, malgré sa chute du troisième étage.

Il était toujours ferme au port d'armes, l'œil fixé à dix pas devant lui.

— Il faut l'embarquer, dit l'un des gamins.

C'était chose facile : les ruisseaux étaient devenus de véritables rivières. Il ne manquait qu'un bateau, le premier morceau de papier en ferait les frais.

Ils entrèrent chez un épicier, et lui demandèrent s'il voulait leur donner un journal.

I^a femme de l'épicier venait d'accoucher d'un fils, chose que désirait beaucoup Tépicier, qui n'avait encore eu que des filles et qui craignait que son nom ne s'éteignit. Il était donc dans un moment de bonne humeur. Il fut généreux et donna aux deux gamins le journal qu'ils lui demandaient.

Ils en confectionnèrent un bateau : à l'instant même, on posa le bateau sur le ruisseau, et à l'avant le soldat de plomb, qui se trouva être à la fois capitaine, lieutenant,' contre-mat tre, pilote et équipage.

Le bateau partit ayant son roulis et son tangage, comme un bâtiment de haut bord.

Les deux gamins l'accompagnèrent en courant et en frappant dans leurs mains.

Au reste le bateau, malgré le cours rapide du fleuve sur lequel il était embarqué, se conduisait à merveille, montant avec la vague, descendant avec elle, naviguant au milieu des épaves de toutes sortes, qui nageaient çà et là, heurtant les roches du rivage, mais tout cela sans échouer, sans sombrer, sans même faire eau.

Au milieu de tout ee bouleversement, le soldat de plomb se tenait à l'avant, Tarnie au bras, solide au poste, et ne paraissant pas plus incommodé du mouvement des vagues que s'il avait navigué toute sa vie.

Seulement quand le bâtiment virait de bord, ce qui lui arrivait quelquefois lorsqu'il rencontrait un tourbillon, on pouvait le voir jeter un regard rapide et mélancolique sur la maison où il laissait ce qu'il avait de plus cher au monde.

Le ruisseau allait se jeter à la rivière.

Le bâtiment se jeta à la rivière avec le ruisseau.

Une fois là, les gamins furent forcé de Tabandonner, ils le suivirent des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu sous l'arche d'un pont.

L'arche de ce pont jetait une telle obscurité, que n'était le mouvement imprime au bateau, le soldat de plomb eût pu se croire dans sa boite.

Tout à coup il entendit qu'on lui criait :

— Eh la bas ! du bateau, avancez ici.

Mais au lieu d'obéir, le bateau continuait son chemin.

— N'avez-vbus rien à déclarer? cria la même voix. Cette seconde question n'obtint pas plus de réponse que

la première.

— Ah ! contrebandier de malheur, cria la même voix, tu vas avoir affaire à moi.

En ce moment le bateau fit un de ces virements de bord, dont nous avons parlé, et le soldat de plomb vit un gros rat d'eau qui se mettait à la nage pour le poursuivre.

— Arrêtez-le, arrêtez-le, criait le rat d'eau, il n'a pas payé les droits.

Et il suivait le bateau, grinçant des dents, et criant aux copeaux et aux tampons de paille qui faisait la même route que lui :

— Airêtez-le, mais arrêtez-le donc.

Par bonheur, ou par malheur, car il eût peut-être été heureux pour le soldat de plomb qui, fort de son innocence, n'avait rien à craindre d'être arrêté par les douaniers — par bonheur ou par malheur, le courtint était si i-apide, que le bateau se trouva bientôt, non-seulement hors de la poursuite du rat, mais même hors de la portée de la voix.

Mais le navigateur n'échappait à un péril que pour tom • ber dans un autre.

Il entendait au loin comme le bruit d'une cataracte.

Au fur et à mesure que l'on avançait, ce bruit devenait plus fort.

Plus le bruit devenait fort, plus,le courant devenait rapide.

Le soldat de plomb, qui n'était jamais sorti de sa boîte, ne connaissait pas les environs de la ville.

Cependant ce bruit croissant , celte rapidité doublée, tout, et surtout le battement de son cœur, lui indiquaient que l'on approchait d'un Niagara quelconque.

Il eut un instant l'idée de se jeter à l'^au et de gagner le bord. Mais le bord était fort éloigné, et il nageait comme un soldat de plomb.

Le bateau continuait d'avancer comme une flèche. Seulement, plus une flèche se rapproche de son but , plus elle va doucement.

Plus le bateau approchait du but, plus il allait vite.

Le pauvre soldat se tenait aussi raide et aussi d'aplomb

qu'il pouvait, et nul ne lui reprochera, si grand que fût le danger, d'avoir cligné Tœil.

L'^au devenait verte et transparente. Ce n'était plus le bateau qui semblait avancer, c'était le rivage qui semblait fuir. Les arbres couraient tout échevelés ; comme si, effrayés du bruit, ils voulaient, le plus vite possible, s'éloigner de la cascade.

Le bateau allait à donner le vertige.

Fidèle à son fourniment, le brave soldat de plomb ne voulut pas que Ton pût dire qu'il avait abandonné ses armes. Il serra plus fort que jamais son fusil contre sa poitrine.

Le bateau tourna deux autres fois sur lui-même et commença de faire eau.

L'eau monta rapidement. I^ soldat , au bout de dix secondes, en eut jusqu'au cou.

Le bateau s'enfonçait peu à peu.

Plus il s'enfonçait, plus il se détendait; il avait à peu près perdu sa forme et ressemblait à un radeau.

L'eau passa par-dessus la tète du soldat de plomb.

Cependant le bateau remonta à la surface et le soldat revit encore une fois le ciel, les rives du fleuve, le paysage, et, devant lui, le gouffre écumant.

En ce moment suprême, si rapide qu'il fût, il pensa à sa petite danseuse de papier, si jolie, si légère, si mignonne.

Tout à coup il seutit qu'il penchait en avant. Le bateau se déchira sous ses pieds et il fut précipité dans l'abime sans même avoir le temps de dire : Ouf !

Un énorme brochet, qui tendait le bec dans Tespérance qu'il lui tomberait quelque chose d'en haut, le reçut dans sa gueule et l'avala.

Dans le premier moment, il eût bien été impossible au pauvre soldat de plomb de se rendre compte de ce qui s'était'passé ni de dire où il était.

Ce qu'il sentait, c'est qu'il était tout à fait mal à son aise et couché sur le côté.

De temps en temps , comme si une lucarne s'entrebdillait, un jour glauque arrivait jusqu'à lui, ei il voyait des choses dont les formes lui étaient inconnues.

11 était agité par un mouvement rapide et sa'ccadé , qui lui donna peu à peu à penser qu'il pourrait bien être dans le ventre d'un poisson.

Du moment où cette idée lui fut venue, il s'orienta et comprit que ces espèces d'éclairs qui venaient jusqu'à lui c'était le jour qui pénétrait dans les cavités thoraciques du poisson, lorsqu'il ouvrait ses ouies pour dégager l'air de l'eau.

Au bout d'un quart d'heure, il ne douta plus.

Que faire ? Il eut bien l'idée de s'ouvrir un chemin à l'aide de sa baïonnette, mais s'il avait le malheur de crever la vessie natatoire du poisson, le poisson, ne pouvant plus faire la provision d'air à Taide de laquelle il monte à la surface de l'eau, tomberait au fond de la rivière.

Que deviendrait-il alors, enseveli dans un cadavre ?

Il valait mieux laisser vivre le poisson : si puissant que fussent les sucs gastriques du cétacé, il était probable qu'il ne parviendrait pas à le dissoudre.

Il deviendrait bien certainement une gêne pour le poisson, qui, au bout de deux ou trois jours , finirait par le rejeter,

Il y avait un précédent : Jonas I

Du moment où il lui fut clairement démontré qu'il était dans un poisson, le naufragé ne s'étonna plus de rien. Tout lui était expliqué — les mouvements rapides à droite et à gauche, les plongeons au fond de l'eau , les soulèvements à sa surface, et, autant qu'il put mesurer le temps, il passa vingt quatre heures ainsi, dans un état de tranquillité relative.

Tout à coup le brochet se livra à des soubresauts effrayants, dont notre héros chercha en vain à se rendre compte .'II fallait ou qu'il fût arrivé quelque accident grave, ou qu'il fût agité par une passion violente. Il se tordait, secouait la queue, et, pendant quelques instants, le soldat, couché jusque là, se retrouva dans une position verticale.

Le brochet était tiré hors de l'eau par une force supérieure à la sienne, et à laquelle il essayait inutilement de résister.

Le brochet avait une affaire désagréable avec un hameçon.

A la façon plus difficile dont respirait le brochet, à la façon plus facile dont il respirait, lui, le soldat de plomb comprit que le brochet était amené hors de son élément. Pendant une heure ou deux il y eut encore lutte entre la vie et la mort; enfin la vie fut vaincue, et Tanimal resta immobile.

Pendant son agonie, le brochet avait été transporté d'un endroit à un autre; mais où cela? Le soldat de plomb l'ignorait complètement.

Tout à coup un éclair pénétra jusqu'à lui. La lumière lui apparut et il entendit une voix qui disait, avec laccent de Tétonnemcnt :

— Tiens, le soldat de plomb,

I^e hasard avait ramené le voyageur dans la même maison d'où il était parti, et cette e;:clamation était poussée par M^te Claudine, la bonne de la petite fille, qui assistait à l'ouverture du brochet, et qui reconnaissait celui qu'elle avait vainement, avec le petit garçon, cherché la veille dans la rue.

Ah ! par exemple, dit la cuisinière, en voilà une sévère, comment diable l'honuQe de "plomb de M. Jules peut-il êtie dans le ventre d'un poisson.

Il n'y avait que le soldat de plomb qui pût répondre à cette question ; mais il se tut, dédaignant probablement de dialoguer avec des domestiques.

Ah ! dit la bonne, M. Jules va être fièrement content.

Et mettant le soldat de plomb sous le robinet de la fontaine, elle lui fit la toilette, chose dont il avait grand b3soin, et le reporta sur la table du salon.

Toutes les choses étaient comme le soldat de plomb les avait laissées. La tabatière à musique était à sa place, les vingt-quatre soldats bivouaquaient dans un bois d'arbres peints en rouge, au feuillage pointu et frisé ; enfin la danseuse de papier était toujours sous sa grande porte, non plus postée vaillamment sur ses pointes, mais d'aplomb sur ses deux pieds, et comme si ses deux pieds ne la pouvait porter, appuyée contre la porte.

En outre, on devinait qu'elle avait beaucoup pleuré ; elle avait les yeux horriblement bouffis, et elle était pâle à croire qu'elle allait mourir.

Le pauvre soldat fut si ému de l'état dans lequel il la voyait, qu'il eut l'idée de jeter loin de lui shako , fusil , sac et giberne, et d'aller tomber à ses pieds.

Au moment où il délibérait s'il allait le faire, et où il essayait de vaincre sa timidité naturelle par toutes sortes de raisonnements intérieurs , la petite fille rentra et le vit.

— Ah ! cjest donc toi, dit-elle, mauvais invalide, qui es cause que ma danseuse de x^sipî^i* ^ pleuré toute la nuit, et qu'elle est si faible ce matin qu elle peut à peine se tenir sur les jambes. — Tiens ! voilà pour ta peine.

Et prenant , sans plus de discours , le soldat de plomb à pleines mains, mademoiselle Antonine le jeta dans le poêle.

L'action avait été si rapide, si instantanée, si inattendue,

LE MONTÊMÎRISTO.

que le soldat de jilomb n'avait pu opposer aucune résistance.

Il venait de passer d'une eau trés-froide dans une atmosphère tempérée, et tout à coup il éprouvait une chaleur étouffante et se trouvait au milieu d'un foyer chauffé à blanc.

Cette chaleur, près de laquelle la température du Sénégal était la zone tempérée, était-elle celle du feu qiû lui brûlait le corps ou de Tamour qui lui brûlait le cœur?

Il ne le savait pas lui-même.

Mais ce qu'il sentait parfaitement, c'est qu'il s'en allait , fondant comme une cire, et que, dans un instant, il ne resterait plus de lui qu'un lingot informe.

Alors, de ses yeux mourants il jeta un dernier regard sur la petite danseuse, qui, de son côté, le regardait, les bras étendus vers lui et les yeux tout éperdus. •

En ce moment, la fenêtre, mal fermée, s'ouvrit sous l'effort du vent ; une raffale entra dans la chambre, et , emportant la danseuse comme une sylphide, la jeta dans le poêle, presque dans les bras du soldat de plomb.

A peine y étaitrelle, que le feu prit à ses vêtements et qu'elle disparut au milieu des flammes> consumée, comme Sémélé, en quelques secondes.

La petite fille se précipita pour porter secours à la danseuse.

Il était trop tard.^

Quant au pauvre invalide, il acheva de fondre, et quand le lendemain la bonne nettoya les cendres, elle ne retrouva plus qu'iin petit lingot ayant la forme d'un cœur.

C'était tout ce qui restait du soldat de plomb.

Voilà l'histoire que nous raconta Gérard, en nous montrant un petit cœur de plomb qu'il portait à sa montre en guise de breloque, entre un chien assis et une tête de mort.

Il prétendait Tavoir acheté la veille à la bonne même de W^^ Antonine, dont, disait-il, il tenait l'histoire (1).

Ce ne fut pas la seule qu'il raconta, et si je me souviens des autres, mes chers enfants, je vous les dirai, comme je viens de vous dire celle-ci.

Alexandre Dumas.

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