THEATRE - FRANÇAIS
Reprise de la Jeunesse de Henri V.
Le Théâtre-Français qui surabonde, et qui surtout est d'un bonheur extrême dans ses reprises, a repris, il y a tantôt un mois, la Jemesse de Henrt K.
La Jeunesse de Henri V avait laisse quelques souvenirs dans l'esprit de ceux qui Tout vu représenter comme moi, il y a trente-cinq ans.
A cette époque, du moins à la représentation à bénéfice où je la vis pour la première fois, elle était jouée par Fleury, Damas, Armand, Michot, M»'^ Mars, M"* Rose Dupuis.
A sa'reprise, elle a été jouée, par MM. Leroux, Maillart, Monrose, Métrème,Masquillet, MM"« Fix et Favart.
Nous ne voulons pas dire que MM. b'ieury, Damas, Armand, Michot, Mkin>« Mars et Rose Dupuis jouassent mieux la comédie que MM. Leroux, Maillart, Monrose, Métrème, Masquillet, et MM"«« Fix et Favart.
Mais, à coup sur, ils la jouaient d'une autre façon.
Nous, en appelions à M. Empis lui-même, qui, étant notre aîné d'une quinzaine d'années, a dû voir le Théâtre- Français dans son meilleur temps,
Aussi la pièce reprise a-t-elle été jouée deux fois sans argent, ce qui ne prouverait rien, mais sans succès, ce qui prouve beaucoup.
Les vieux amateurs s'en sont pris au jeu des artistes.
Les nouveaux spectateurs s'en sont pris à la forme de la pièce.
Ite se sont demandé, ces derniers, bien entendu, comment près du héros illustré par Shakspeare, près du joyeux et excentrique compagnon de Falstaff, de Poins, de Peto et de Bardoff, né vers 1380, montant sur le trône en 1413, gagnant en 1415 la bataille d'Azincourt, et mourant au château de Vincennes en 1422, ils pouvaient trouver le poète courtisan Rochester, ne en 1d48 et mort en 1680, c'est-à-dire trois cents ans juste après la naissance du prince auprès duquel le place M. Alexandre Duval, de son vivant académicien.
C'est que M. Alexandre Duval était de cette fameuse
école de M. Briffault, pour laquelle non-seulement la couleur locale, mais encore la chronologie n'avait pas été inventée.
Puis, qu'on nous permette le récit d'une petite histoire que ne connaît peut-être pas le directeur du Théâtre-Fran çais, tout académicien qu'il soit lui même.
Avant Alexandre Duval, quia fait la Jeunesse de Ilenf'i V, existait un certain Mercier, qui, outre V Habitant de la Guadeloupe^ la Brouette du Vinaigrier et Jean Hennuyer, avait fait un Charles II, roi d'Anglelerre^ en ceriaim liev^ — comme avant Voltaire, qui a ùài ZMre^ Semiramis et Brulvs, existait un ix»niiié Shakspeare, qui, outre Macbeth^ Romeo ei Juliette et le Juif de Venise^ avait fait Othello^ Hamlet et Jutes César.
Or, comme Charles II, roi d'Angleterre dans un certain JieUj comédie très morale en cinq actes très courts, je cite son titre tout entier, est beaucoup moins connu qu'Othello^ qii Hamlet et que Jutes César ^ nous allons entrer dans quelques détails sur cet ouvrage, devenu aujourd'hui si rare qu'il n'en existe que deu.x exemplaires à Pans, et si chers, que mon ami Tresse, soit dit sans reproches, n*a pas voulu me lâcher un de ces exemplaires à moins de vingt francs.
Ce fut en 1789 que Mercier publia, sous la rubrique de Venise, cette singulière comédie, dédiée aux jeunes princes, et qui devait être représentée pour ta récréation des Etats- Généraux.
Ouant au nom de son auteur, c'était tout simplement ix DISCIPLE DE Pythagore. — Elle portait pour épigraphe l'épigraphe romaine : Panem et Circences.
L'avant propos était curieux, aussi le citons-nous en entier.
Le voici :
Avant-propos.
« Nos poètes tragiques sont de terribles gens ; ils np mettent les rois sur la scène i^ue pmir les poignarder et pour les empoisonner ou les decouronner tout au moins : nos poètes comiques sont plus doux, quand ils font monter les rois sur le théâtre, ce n'est point pour les tuer, c'est pour peindre un acte intéressant ou familier de leur vie privée ; ainsi nous avons vu notre Henri IV, et dernièrement Frédéric le Grand, figurer sur la scène française, et y paraître des hommes très aimables. »
Que d^aulres viennent nous offrir Charles I^** passant in trône sur Téchafaud et payant de sa tête ses perfidies envers sa nation ; nous avons mieux aimé présenter son fils Charles II en robe de chambre et en bonnet de nuit. C'est donc ici le portrait d'un roi en déshabillé , et pour le coup sans gardes ; de sorte qu'il a été impossible à l'auteur dp placer une seule fois dans sa pièce cette phrase sacramentelle et toujours d'un si grand et si bon effet:
— Holà ! gardes, à moi 1
« Quel mauvais genre, dira-t on, qu'une pièce de théâtre où il ne se trouve pas un capitaine des gardes ! quel oubli des principes de nos grands maîtres ! quel ravalement do fart I
» Nous en conviendrons de bonne foi.
» Mais un roi est un homme comme utl autre , il n^est souvent même heureux qu'en se faisant homme le plus qu'il peut, c'est-à-dire en cachant soigneusement sa vie intérieure.
» On demandera peut-être ensuite où est la morale de cet ouvrage?
» Ah I nouvel embarras pour répondre.
» Aussi nous croyons que mieux vaut avouer tout de suite, avec un sage, qu'il n'y a point sous le ciel d'établissement humain qui soit capable d'engendrer la perfection morale tant que l^s hommes sont hommes.
• Cependant, ne désespérons point d'éprouvé un peu la moralité de cette comédie. Essayons et prenons un ton grave; l'histoire révélera un jour tout ce qu'auront fait les princes, dira ce qu'il y a aujourd'hui de plus caché. Ello n'a pas manqué de nous instruire du libertinage de Charles II, de sa vie dissolue, qui le rendit méprisable.
» Ainsi, les petites scéoesde débauche des princes vivants, si elles ne sont point réparées, seront un jour burinées par l'histoire ; mais voyez en même temps renchaînement des choses ! Si Charles II n'eût point tant aimé les lilles, il n'eût point vendu Dunkerque à la France; telle est la cause d'un grand événement, d un événement fortuné pour nous autres Français ; je ne doute pas qu'un politique y réfléchisse mûrement, car les catins tiennent plus qu*on ne le pense aux grandes et modernes révolutions des Etats.
» . Voilà, je crois, lecteur^ de la politique et de la morale bien fondues ensemble dans cette comédie, sans compter le spectacle d'un roi qui, ayant perdu sa bourse qu'on lui a volée, est à la merci d'une matrone. — Qu'estce qu'un roi sans argent dans un pareil lieu? — La matrone avare lui dit des injures, renferme sous clef et veut le faire jeûner au pain et à l'eau. Nous renvoyons ici le lecteur aux réflexions que fait Charles II qiiand il ne trouve plus sa bourse et qu'il est dans l'impossibilité de payer les viles créatures dont il est environné. — Toutes alors font tapage contre lui. C'est le bon joaillier qui lui sert de caution et le tire d'affaire.
» AjDutoiis qu'au milieu.de tant de brochures sérieuses, et d'un ton sévère, on ne sera peut-être pas fâché d'en lire une enfin d'un style tout à fait différent, mais qui à l'examen regagnera peut être ce qu'elle aurait pu perdre au premier coup d'œil. Il né faut pas que le Français soit trop longtemps sérieux, cela ne serait pas bon, le rire doit se mêler chez lui aux choses les plus graves, voilà pourquoi l'on se piopose d'égayer les états généraux au milieu de leurs travaux patriotiques, par la représentation d'une comédie propre aies délasser de leui's fatigues peut-être aussi longues qu'honorables. Or , pour que les états généraux soient parfaits, il faut, selon nous, qu'ils ressemblent à un grand btal masqué^ c'est-à-dire que chacun y porte un domino après avoir laissé à la porte son habit et même sa physionomie pour prendre uniquement celle d'un français : le député ne doit plus être tel ou tel personnage, mais un citoyen^ l'habit long, l'habit court, les croix, les cordons, mitres, casques, que tout cela disparaisse sous le domino tandis que la voix libre du patriotisme errera seule parmi l'égalité des individus autorisés à tout se dire. — Le bal de l'Opéra doit donc être à la lettre le modèle des états généraux, parce que toutes les conditions y sont confondues et qu'on n'y porte oi canne ni épie (1). Mais ne voilat-il pas encore un aspect politico-moral qui s'ouvre à notre pensée? Finissons, car sans cela nous pourrions véritablement risquer de devenir profond ! »
Puis, après cet avant propos passablement embrouillé vient la pièce.
L'analyse en est simple.
La duchesse de Portnsmouth, cette bonne W^ de Kéroual, envoyée par Louis XIV à son frère d'Angleterre, à titre d'ambassadeur, s'inquiète des nombreuses infidélités du roi.
Elle prie Rochester de corriger Sa Majesté de ce petit défaut, et surtout de la guérir d'aller dans certains endroits où sa santé, plus encore que sa vie, est exposée.
Rochester consent à tenter la chose • justement le même soir le roi a ime partiearrangée ; on lui a parlé d'une pprle nommée Betty, qu'il ne trouvera qu'en plongeant dans les profondeurs de l'égoût social.
Betty, renseignée par Rochester qui la connaît de longues mains, enlève au roi pendant son sommeil sa bourse et sa montre, remet le tout à Rochester qui part au point du jour, sans payer, en disant : la dépense regarde mon camarade.
Le camarade réveillé demande deux choses, son ami et
son compte.
L'ami a disparu.
Quant au compte, il est là et se monte à dix-neuf guinées.
Bagatelle ! .
Charles II fouille à sa poche, pas de bourse, à son gousset, pas de montre.
(1) Nous soulignons les mots que eouligno Mercien maïs nous Tavouons, sans deviner pourquoi il les souligne.
Il s'écrie qu'on Ta volé.
La maison est honnête, on n'y vole pas, mais on ne s'y laisse pas voler non plus.
On met le roi soi^s clef jusqu'à ce qu'il ait trouvé dixneuf guinées.
Le roi resté seul, se désespère, mais tout à coup il songe à la bague qu'il porte au doigt et qui vaut deux cents guinées.
Il appelle, on vient, il donne sa bague, non point pour qu'on la vende, il tient au bijou, mais pour qu'on le porte chez un joaillier qui prêtera dessus vingt guinées.
On porte h, bague chez un joaillier qui est justement le joailler de la couronne.
Il reconnaît la bague pour appartenir au roi.
Voilà le roi, de volé qu'il était, devenu voleur.
Il se décide à dt^mander le joailler, lui-même.
Le joaillier vient
Il reconnaît le roi comme il a reconnu la bague.
Il tombe aux gonouxdu roi en lui demandant pardon; la •matrone, en reconnaissant le roi, tombe à genoux d^ son côté ; les pensionnaires de Ja maison, toujours en reconnaissant le roi, tombent à genoux du leur.
Tout cela demande pardon.
Le roi pardonne.
Alors, s'élève un immense cii de vive le roi, que Charles II ne peut éteindre qu'en se sauvant.
Rentré au palais, il s'apprête à laver la tête à Rochester, lorsque la belle duchesse* de Portsmouth s'interpose, explique tout, prend le crime sur elle, et fait fondre toute cette colère du roi dans un baiser.
Vous voyez que moins la métamorphose de Betty en fille de taverne, moins la métamorphose de la matrone en capitaine Coop, moins la métamorphose du page en maître d'italien, moins enflji cette pauvre petite intrigue qui fait retrouver à Rochester sa nièce sous le costume de lîi jolio taverniùre ; la pièce de Charles II et de Henri V est identique.
Mercier avait encore été plus volé que Chiirles II.
Cola se faisait ainsi au XYIII* siècle, et l'on dit que cela se fait encore au XIX*^.
Aussi le soir de la représentation de Henri V, Mercier reconnut-il son Charles 11^ scène pour scène.
Mercier était brouillé avec la Comédie-Française, mais fort ami avec Alexandre Duval, qui tout ami de Mercier qu'il fût de son côté, venait comme on voit de fouiller à sa poche sans sa permission, peul-être parce qu'il était son ami.
Mercier attendit le troisième acte tout en mâchonnant sa vengeance.
Puis le troisièmeacte fini, entrant dans le foyer du théâtre au moment où Alexandre Duval recevait les compliments des acteurs.
— Dis donc, Duval, dit-il, en lui frappant sur l'épaule, comment trouves-tu ces imbéciles de Comédiens français qui avaient dit qu'ils ne joueraient plus rien de moi.
Puis il s'en alla en secouant la tête et en répétant :
— Les imbéciles, les imbéciles I
L'anecdote m'a paru curieuse et valoir au moins les vingt francs que la pièce m'a coûtés. " -
Et maintenant, si l'un de mes lecteurs est assez bibliomane pour reprendre la pièce de Mercier au même prix, je la tiens à sa disposition, à la condition qu'il gardera les vingt francs pour la première souscription à une bonne œuvre qu'ouvrira le Monte-Christo^ tout honteux à cet endroit d'être en retard sur le Mousquetaire,
Alex. Dumas.
P. S. 11 va sans dire qu'avec la pièce de Mercier, le lec teur bibliomane aura* droit à l'autographe du présent arti oie.
Alex. DUMAS.
Seal propriétaire et seul rédacteur du Monte-Cristo.
Paris. — Imprimerie de E. Brière et O, rne Vivîemic, 49.
El Yeite ekez €HAI11EI}. éliteir. iMilevaré Saiitlariii, r 41