‹ Le MonteCristoChapitre 10 sur 144 · OCTAVE AUGUSTE · texte numérisé non relu

OCTAVE AUGUSTE

Exposons la situation dans laquelle, à l'entrée d'Octave A Rome, se trouvaient et la ville et les différents acteurs du drame qui va se dérouler sons nos yeux.

Comme nous l'avons dit, dans notre étude sur César, Brutus et Cassius, en voyant se soulever la ville contre eux, étaient ailes chercher un refuge à Antium.

C'était de là que Brucus. qui venait d'être nommé préteur, avait donne ses jeux. Il avait beaucoup compte sur la splendeur de ces jeux pour être rappelé ; mais le peuple avai- fort applaudi les jeux sans rappeler Brutus.

Ouant à Antoine, nous avons dit qu'il était tout puissant à Itome , la retraite do Brutus et de Cassius l'y avait laissé souverain maître.

Tous les amis de César s'étaient joints à lui, et Calpurnia avait porté chez Antoine, non-seulement tout cequ'elle avait d'argent, quatre mille talents, c'est-à-dire environ 22 millions de notre monnaie, — mais encore les registres où César écrivait lout ce qu'il avait fait et tout cequ il comptait faire. Maître de cet argent, Antoine eu faisait des prodigalités Maître de ces registres, Antoine y insérait co (ju'il voulait, et, les registres à la main, parlait au nom de Les ir mort, comme si César eût encore ete vivant ; nommant les magistrats, rappelant les bannis, élargissant les prisonniers. Cela lui était d'autant plus facile qu'il était alors consul et avait pour prêteur son frère Cassius elpour tribun sou frère Lucius.

Un seul homme eût pu lutter contre lui, siceUionime en eût eu le courage ; cet homme, c'était Cicéron.

Ciceron n'ignorait pas la haine que lui poilait Fulvie.j— celte veuve de Clodius, devenue la femme d'Antoine. -Peutêtre eût-il brave Antoine seul. Antoine avait les défauts, mais aussi les qualités des hommes sanguins et ivrogne; il était emporte , violent, brutal; mais sans haine et sans rancune ; double de cotte Nemesis qu'on nommait Fulvie. Antoine l'épouvanta.

Aussi Ciceron voulait-il, voyant Antoine maltro souverain, aller rejoindre, en qualité de lieutenant, Dolabella, son gendre, qui, commo consul, était collègue d'Antoine ; mais Ilirtius et Pansa, deux hommes de bien, désignes pour succéder A Antoine dans le consulat, le conjurèrent de rester, lui promettant, une fois au pouvoir, s'il voulait les y aider, de détruire la puissance d'Antoine ; mais tout ce qu'ils purent obtenir de lui, c'est qu'il n'irait qu'à Athènes et reviendrait à Itome dès qu'ils seraient au consulat.

Il partit donc au commencement d'avril, passa deux ou trois mois dans ses différentes campagnes ; enfin il s'embarqua de Yelio pour Rhegium ; composa pendant la traversée son Traité des Topiques, qu'il adressa de Rhegium à son ami C. Thebatius ; puis de Rhegium il vint à Syracuse, où il s'embarqua de nouveau ; mais deux fois les vents contraires le repoussèrent sur la côte d'Italie. J,a, il apprit des nouvelles inespérées qui lui firent prendre la résolution de revenir â Rome. On lui maudait qu'Antoine s'était incroyablement adouci; qu'il reconnaissait l'autorité du sénat, que Brutus cl Cassius ne tarderaient pas à pouvoir rentrer dans la ville. Soit ambition, soit honte, — on peut être ambitieux sans être.brave,— Cicéron

se repentit de sa précipitation ; rut a Velie une entrevue avec Bnitus, et annonça à quelques amis que le 31 août ils eussent à venir au-devant de lui. Ces quelques amis en prévinrent d'autres, de telle sorte que Ciceron trouva toute la ville aux portes et dans les rues. Si bien qu'il put se croire encore aux beaux jour* de sa popularité , ou il s'écriait :

0 foiiiiualtim nalam me consvle Ilomcm.

. Et en effet, dit Plntarque, il vint au devant de lui une foule si grande qu'il lui fallut dépenser toute une journée â serrer les mains et à embrasser se3 amis, depuis la porte de la ville jusqu'à sa maison. •

Ia démonstration inquiéta Antoine ; il voulut savoir tout de suifo â quoi s'en tenir, il convoqua le sénat.

Ciceron fut invite à s'y rendre.

Mais Ciceron avait épuise tout son courage la veille, et il resta au lit, sous prétexte qu'il était encore horriblement f.itigue de sou voyage. Antoine no s'y trompa poiut, il comprit que Ciceron craignait quelque embûche. I.e soupçon le blessa, et comme c'était l'homme dos moyens conciliateurs, il envoya des soldats pour inviter Ciceron a se rendre au sénat, et briller sa maison s'il s'y refusait ; par bonheur quelques amis d'Antoine se jetèrent à la traverse do cette résolution et obtinrent qu'Antoine envoyât après les soldats avec ordre de revenir.

Il était temps; les soldats, qui n'aiment pas les avocats, avaient fait diligence et n'étaient plus qu'à quelques pas do la maison de l'illustre orateur lorsque le messager les joignit et les arrêta.

' Mais Antoine, qui ne voulait pas avoir tout ù fait le dernier, fit prendre un page chez Ciceron.

Comme l'expression peut être inconnue â nos lecteurs , disons ce que c'était «pie prendre un gaje.

Quand on envoyait un huissier à un sénateur ou à quelque magistral pour qu'il se rendit au sénat, et que, malgré cette invitation, il ne s'v rendait point, on faisait prendre chez lui quelque meuble qui témoignait de sa désobéissance ; on appelait cela piguora caprre , prendre des piws,

Celte violence rendit le courage à Ciceron ; il fit dire au sénat qu'il irait le lendemain rendre compte de sa conduite et peut-être demander aux autres compte de la leur.

• Le lendemain ce fut Antoine qui eut peur et qui ne s'y trouva point.

Cette absence enhardit Ciceron qui en profita pour lancer contre Antoine sa première philippique.

Maintenant, comment les discours que Cicèron prononça contre Antoine s'appellent-ils les l'hilippiqnes , quand ceux qu'il prononça contre Catilina s'appellent les CalUimires ?

C'est que Cicèron, grand imitateur de la C.ré.*c. grand admirateur de Deinosîliènc, eut lïdee de donner à ses discours contre Antoine, le même titre qucDemosthén;? donna a ses discours contre Philippe.

ressemblance fut poussée jusqu'au bout : Démos'.hène s'empoisonna an moment où il allait être tue par Anlipater.

Ciceron ne s'empoisonna point et fut lue par Antoine.

Au reste, la première philippique semblait lancée comme un ballon d'essai ; elle accusait moins Antoine, qu'elle ne jnstitiait Ciceron. elle fui prononcée le 2 septembre de l'an de liome 7011. Ciceron avait alors soixante- trois ans.

Les antres la suivirent , mais en sortant des limites de première.

Voilà ce qui était arrivé -.

Antoine, irrite du premier discours de Cicèron, avait indique pour le 13 une autre assemblée du sénat. Ciceron voulait s'y rendre, mais ses amis l'en empêchèrent. Antoine n'ayant plu» là Ciceron pour lui repondre, éclata en reproches et en injures contre son adversaire, cita la lettre sur le rappel de Sextus Clodius . l'accusa d'être le complice de llrutns et de Cassius, et s'attacha surtout à exciter contre lui les vétérans de Cosar. Antoine avait une certaine éloquence brutale, enjolivée par des fleurs de rhétorique orientale, qui ne laissait point que de produire son effet. Ciceron comprit que c'était une lutte qu'il fallait soutenir, et il composa sa seconde philippique, que Juvcnal appelle une œuvre divine.

Seulement, pour la compnsor il avait quitte Rome et s'était retire dans une de ses maisons de campagne près de Nnplrs, d'où il l'envoya à Ilrutus et à Cassius ; mais il so gaula bien de la prononcer en sénat, — il n'était pas enco:e assez sur de ses honorables collègues.

Mais un événement allait les méfie du parti de Cicèron.

Nous avons dit qu'Octave était arrive à Home.

Octave, en arrivant a Home, avait cle tout d'abord saluer Antoine comme son père adnptif, et tout en causant avec, lui, il lui avait glisse un mot de certains trente milions que Calpuruie lui avait confies. A la grimace qu'avait faite Antoine, Octave jugea— chose de laquelle il s'était doute— que les millions étaient entames.

O. tave s'empressa de dire que ce n'était point pour lui qu'il réclamait ces millions, mais pour le peuple romain — César ayant laisse trois ceuls sesterces à chaque citoyen il).

Cette demande fit sourire Antoine.

— 0 jeune homme, dit-il, ce serait folie à ton Age, ayant si peu d'amis, et n'ayant point encore fait preuve de capacité, d'accepter la succession de César, laquelle est ,-i mon avis un fardeau bien au dessus de tes forces.

Mais le fardeau, Octave, tout jeune qu'il était, l'avait pesé et était résolu do s'en charger.

11 insista

— C'est bien, on verra, répondit cavalièrement Antoine. C'était tout vu; il était clair qu'Antoine ne voulait pas

rendre les 30 millions, et surtout ne point renoucer à la charge d'exécuteur testamentaire qu'il s'était arrogée.

Octove sortit de chez Antoine, laissant celui-ci plus étonne qu'inquiet de celte fermeté manifestée par un enfant.

Mais l'enfant allait preudre conseil de deux hommes. — Ces i!eu\ hommes étaient, l'un Philippe son beau père, l'autre Marco II us son beau- fi ère. qui avait épouse l'Octavie née il il premier mariage d'Ortavius.

Tous deux furent du même avis: qu'Octave vit Cicèron et s'entendit avec lui. Octave accepta, et tous deux le conduisirent chez l'illustre orateur.

On se rappelle le sonse qu'avait fait Cicèron et dans lequel il avait vu uu enfant qui descendait du ciel soutenu par une chaîne d'or. — Eu voyant le même jour nu enfant traverser le forum, il l'avait reconnu pour celui de sonrêve, et il avait su que cet enfant était le jeune Octave ; de nuis ce temps Ciceron n'avait jamais rencontre l'enfant, ou le jeune homme, sans lui parler avec d'autant plus d'amitié qu'il avait appris de lui-même qu'il était ne sous son consulat. Eu le retrouvant dans ce moment critique, il pensa qu'il venait de la part de Jupiter — et lui souhaita, lui l'helléniste par excellence, la bien-venue en grec.

Octave rougit; il parlait difficilement la langue savante, qui était alors à Home ce que le français est aujourd'hui A Peleribonrg, et il avoua modestement son iiisufllsanro a parler couramment une langue qui était aussi familière A Ciceron que la langue romaine. I.e plus bibile tla'.teur n'eut rien invente de mieux pour séduire le vaniteux avocat. Du premier coup, Octave non -seulement reconnaissait, mais constatait sa supériorité.

On s'entendit don : facilement, et, dès la première entrevue, il fut bien arrête que Ciceron appuierait de son éloquence les droits d'Octave à la succession de César, et que, de son cote, celui-ci emploierait sou argent et ses armes à protéger la vie de Ciceron.

Nous disons ses armes, car Octave avait déjà des soldats.

Quant à ceux-là, c'était Antoine qui s'était charge de les lui donner.

Pompée, l'homme de l'aristocratie, n'était point populaire, et Antoine avait fait les yeux doux aux Pompeens et avait rappelé le jeune Sextus Pompée.

Matins était populaire, lui. et Antoine avait eu l'impolitique de faire tuer un homme qui se disait petit fils de Marins et qui dressait un autel à César.

Octave elait un tout autre homme, ou plutôt cet enfant,

(1) D'autres disent soixante-quinze drachmes , ce qui est la m*œe «JiOSC. a un* trcolaiu de francs prê*.

que l'on appelait Octave, ne pouvait en aucun point se comparer à Antoine.

D'abord Octave n'avait de prétention sur rien.

Antoine Taisait sonner bien haut sa descendante d'Hercule.

Octave n'avait aucun orgueil à l'endroit do la naissance, et avouait lui-même qu'il était d'une simple race de chevalier.

Antoine avait la prétention d'être, César mort, le plus brave soldat et le plus crawl capitaine de son époque.

Octîve avouait franchement son peu de svmpalliie pour la guerre et son ignorance profonde de la plus simple tactique militaire; et, en effet, presque loua les jours de bataille, Octave fut malade.

Antoine avait adopte parti de César contre Pompée ; Antoine avait aide César a vaincre à Pharsalc C elait assi'z pour le faire prendre on exécration par tonte cette belle jeunesse romaine qu'il avait frappée au visage encore plus du plat que du tranchant de kui epée.

Octave, au contraire, était vierge des guerres civiles et n'avait pris parti pour personne. Ce ne sont presque jamais ceux qui rêvent ou qui commencent les révolutions qui les achèvent. Mirabeau et Bail I y commencèrent la Révolution française ; l'un meurt à la" peine, l'autre sur l'echafaud. Napoléon hérite de loul cela. C'est que, de mémo qu'avant s'appeler Auguste, Auguste s'appelait Octave, de même, avant de s'appeler Napoléon, Napol< on s'appelait Bonaparte Le petit lieutenant de 5)1, le chef de brigade de 93. le gênerai du 13 vendémiaire, ne s'était point use dans les terribles luttes qui venaient d'ensanglanter la France. Il était complètement neuf et pouvait prendre parti pour qui il voulait. Comme Octave, il prit parti pour lui-même.

Si Henri IV tùt ete un protestant trop zelc, au lieu d'êlre tout prêt à acheter Paris pour une messe; s'il eut refuse d'accomplir ce saut périlleux qui devait le faire retomber dans le giron de l'église catholique, Henri IV n'en eût jamais fini avec la Ligue.

Henri IV et Napoléon ont dû penser plus d'une fois à Auguste et surtout à Octave.

Octave avait compila une chose, que la lutte ne lui était possible qu'en ayant pour lui les soldats et le peuple.

Les soldats, nous avons dit qu'Antoine les lui avait donnes, il n'avait pas besoin d'aller à eux, ils venaient â lui.

Le peuple, il fallait l'acquérir.

Octave employa le moyen le plus simple, il déclara tout haut et fit afllchcrau forum qu Antoine refusant de lui remettre les trente millions déposes chez lui par Calpnrnia, et qui devaient élre employés à payer les legs do 300 sesterces i>ar têle de citoyen romain il allait , comme Héritier des deux tiers de la fortune de César, faire vendre les biens du dictateur, devenus les siens, et payer avec ses proores deniers.

Oh I dès lors le peuple ne douta plus qu'Octave fut le véritable héritier de César.

Le véritable héritier est celui qui paie les legs du défunt.

Et remarque? qu'au milieu de tout cela, Octave ne parlait

Ïn'avec respect de Brutus, et qu'il était prêt a pardonner à assius. La vengeance qu il poursuivait contre eux était une affaire de moralité, une espèce de procès de famille, dont l'adoption de César, bien plus que sou propre désir le poussait a voir la fiu.

Et Ciceron lui tenait parole. Cicéroii, de sdh côté, le poussait de son mieux, disant au sénat : . C'est nn en Tant dont il n'y a rien à craindre : il faut le caresser et le supprimer. Oruandiiin puerum lollcndum. .

On rapporta le mot à Octave, qui sourit de son sourire d'Octave.

Oui sait l'influence qu'eut ce mot dans la discussion où Octave abandonna Ciceron a Antoine.

Octave faisait son chemin pendant ce temps; il demande le tribunal • ce n'était pas bien exigeant.

Antoine défendit positivement qu'on lui fit celle faveur.

Tout au contraire. Octave appuya tant qu'il put Antoine, lorsque celui-ci proposa d'aller combattre Decimus Brutus, un des meurtriers de César, qui tenait la Gaule cisalpine.

Antoine partit, ordonnant aux légions de le suivre.

Octave débaucha deux légions, sur quatre, de sorte qu'y compris les vesérans <ie César, il se trouvait, lui, enfant dè dix-neuf ans, qui n'avait aucun commandement, â la têlo d'une armée plus considérable que celle d'Antoiuc ; il offrit galamment cette armée au sénat.

Ce fut alors que le sénat, probablement Sur l'avis de Cicéron, crut faire une chose merveilleuse.

Il nomma Octave proprëteur et l'envoya, chose inouïe, quand Brutus et Cassius ne pouvaient rentrer dans Rome, porter secoure â Decimus Brutus contre Antoine.

Ou adjoignit au jeune proprëteur les deux consuls qui venaient d'étro nommes, Hirtiuset Pansa, ces deux honnêtes républicains, qui avaient promis leur appui à Ciceron quand ils seraieut consuls.

Il était clair que c'étaient deux surveillants qu'on lui donnait.

Octave fit les blanches dents aux deux consuls, et marcha avec eux au secours de Decimus Brutus.

Ou fit route pour Modène , où Decimus Brutus était

assiégé.

ALEX1NDIIB Dl'MAI.

[La tuile au prochain numéro.)

CORRESPONDANCE

Mon cher ami,

Hier, en me promenant sur le boulevard, j'entendis un monsieur fott élégant qui disait a un monsieur très-bien mis : — I-e public ue peut pas plus se passer d'Alexandre Dumas, qu'Alexandre Dumas ue peut se passer du public.

Le monsieur très-bien mis répondit au monsieur trèsélégant : — Le Monte-Cristo, journal, est une lettre hebdomadaire que Dumas adresse a tous ses amis connus et inconnus.

Le reste de la conversation se perdit dans le vent et moi je me perdis dans la foule, mais fort content d'avoir sai»i au vol une définitiou ti és-juste de votre journal , cetta causerie amicale de chaque semaine entre vous et le public. J'ajouterai, cependant, comme chose heureuse, que c'est vous qui aurez toujours la parole dans ce dialogue.

La part de la sympathie étant faile, voici la critique. Beaucoup de gens trouvent votre introduction d'une franchise trop crue. — Son cœur l'emporte, disent les uns. — Ce diable d'homme cissc les vitres, disent les autres. — Jo ne sais pas pourquoi humas se pique toujours d'aimer les gens qui ont eu des malheurs ; moi j'adore le bonheur, 'ajoute un monsieur qui gagne a la Bourse.

Ainsi de suite pendant trois quarts d'heure. Prenez ce* critiques et faites-en ce que vous voudrez.

Voici une autre opposition au Monte-Cristo : — Je ne comprends pas un journal écrit par une seule plume [en monsieur, cher ami, a des articles a vous proposer). — Au contraire, dit un autre; mais le malheur est que Dumas va causer et que quatre secrétaires vont écrire de mémoire. - - Nou . reprend un troisième, avec un gros éclat de riro sortant d'un gros corps et d'une grande bouche, ce n'est, ni Dumas, ni des collaborateurs qui écriront le Monte- Cristo; savez-vous qui l'écrira? Le public ! Dumas recevra trois cents lettres par mois; il fera un triage; voilà la rédaction toute trouvée.

(lue dites-vous de ce gros monsieur jovial, cher ami? Mais laissez faire, vous eu entendrez bien d'autres d'ici ï un mois.

Qu'importe ! mieux vaut encore les adversaires déclaré» que les masques vous tendant une main et de l'autre serrant un stylet.

Faites donc votre œuvre selon vos habitudes, sans trop vous préoccuper des bourdonnement*. Que le Monte-Criito

soit un journal littéraire avant tout ; amusant par votre esprit, intéressant par votre rouir. Louer «tans l'occasion ; critiquez plus souvent. Ne bravez pas trop l'opinion; ecnutei-îa, patientez avec elle; raisonnez avec elle; eclairez-l.i. L'opinion a une prétention énorme, c'est d'être sape, mais elle est enchantée quand on lui prouve qu'elle est folle ; et, comme elle est femme, on lui prouve à peu près ce que l'on veut par des hommages et des compliments.

C'est assez, cher ami, c'est beaucoup trop, et je me sauve en vous sériant la main.

Jules de Saint-Félix.

Péris, 92 tvril.

Cher ami,

Il y a du vrai dans ce que vous dites, et beaucoup : oui, j'aime les gens qui ont eu des malheurs, et surfont ceux qui en ont encore. C'est même ceux-là, jo l'avoue, que j'aime le plus et le mieux !

Ceux qui ont eu des malheurs, et qui sont redevenu» heureux, ont bien assez d'amis sans moi, et peuvent par conséquent -e passer de moi.

Mais ceux qui sont encore malheureux ! ceux-là ont besoin qu'on les aime, et peut-être plus encore, ont besoin d'aimer.

D'ailleurs, en moi ce n'est point une affaire de raisonnement ou de calcul, c'est uno impulsion de temperainment.

J'ai une suprême pitié pour ce qui est faible, un indicible amour pour ce qui soutire.

J'essaie de soutenir toute chose qui plie, do consoler toute Ame qui pleure.

Depuis que j'ai mon libre arbitre, je me suis éloigné des puissans pour passer ma vie avec les exiles.

Louis XVIII monte sur le trône ; tout enfant, je puis choisir entre les deux noms que je porte : le nom aristocratique de mon grand-pére, commissaire-général d'artillerie et gouverneur des pages; ou le nom de mon pére, général républicain.

Je choisis celui de mon pèie qui me ferme toute carrière.

Par l'entremise du général Foy et au nom de l'opposition qu'il fait, j'obtiens une place chez le duc d'Orléans cl reste sent ans prés de lui.

Il monte sur le trône, je lui donne ma démission et vais faire ma cour à Areneniberg au prince Louis et à la reine. Hortense.

Le prince royal m'honore de son amitié, m'invite à ses chasse», me prie de venir faire Caligula au camp de Compiègne.

Je quitte Paris et vais passer deux ans à Florence, prés du roi Jérôme, du prince Napoléon et de la princesse Mathilde.

Le duc d'Aumale insiste pour que je fasse avec lui la campagne de la Smala, et, la campagne faite, pour que je vienne me reposer dans son palais arabe de Constantinc.

Je vais à la prison de Ham, passer trois jours avec un illustre prisonnier, et corriger dans les mémoires du gênerai Montholon ce qu'il pouvait y avoir d'insultant pour la mémoire do Napoléon I».

L'illustre prisonnier rentre en France, devient Président de la République et m'invite à le venir voir à l'Elysée.

Je lui réponds qu'en France le deuil se porte un an et que je suis en deuil des princes de la maison d'Orléans.

Ne m'en veuillez donc pas, nome gourmandezdonc pas de mon excentricité, mon cherSaint-Felix : cette excentricité, a failli dix fois me brouiller avec tout ce qui m'entoure.

Ma pauvre sœur, qui avait, ou plutôt qui aurait eu besoin de mon crédit pour son mari, et à qui je refusais toujours de solliciter, sous prétexte que j'étais mal avec le pouvoir, un jour, résuma dans une boutade, tout co qu'elle avait contre moi sur le cœur.

— C'est une chose incroyable, me dit-elle; aussitôt qu'un de tes amis monte sur la trône, je crois que tu le

brouilles à l'instant même avec lui, exprés pour ne pas être utile à ta famille !

Vous voyez bien, mon rhprami, que vous ne m'en direz jamais plus que ma pauvre sœur ne m'en a dit.

Tout et toujours à vous, — à moins que vous ne deveniez prince ou roi

Alex. Dumas.

Saint-Félix avait raison de dire que je ferais mon journal avec ma correspondance ; voici une bonne lettre que je reçois et que je ne résiste point au désir de mettre ici.

Lyon, 21 Avril 1887.

Monsieur,

Nous somme* mon associé et moi, — je ne dirai pas deux anciens militaires, — car mon associé a trente ans, et moi votre serviteur en a vingt-neuf

Tous deux, l'uu à dix-neuf ans, l'autre à dix -huit, nous sommes serré la main comme frères d'armes, tous deux à la même époque avons pris notre congé ; si nous aimions quelqu'un, si nos sympathies tendaient "gaiement vers un homme, c'était vous monsieur, qui étiez l'objet de ces sympathies, et par conséquent notre ami.

Aussi nous empressons-nous de vous donner une preuve de notre afTection en décidant que sur notre caisse com munc, sera paye notre abonnement au Monte-Cristo.

Veuillez bien penser un peu à ceux qui pensent beaucoup à vous, et envoyez-nous votre premier numéro contre remboursement de l'abonnement.

Tout à vous,

A. Chamfallier et L. Qeiuiaix.

Il va sans dire qu'il a été fait droit à la requête de ces deux amis.

Sans dire de mal de mes amis connus, j'ai toujours dit que me» amis inconnu* n'étaient pas les plu» mauvais.

Paris, !« S2 avril 185T.

Excellent M. Dumas,

Je vous embrasse sur les deux joues, et vous envoie pour titre d'un article que vous mettrez sur le Monte-Cristo^ la circulaire de la loterie des Jeunes Filles pauvres infirme», incurables. Je charge votre bon cœur de la rédaction, et je ' suis certain d'avance qu'il nous battra monnnaie.

Merci, merci mille fois d'avance, bon et excellent monsieur Dumas, croyez à toute l'affection que vous m'avez inspirée.

Page 1