‹ Le moqueur!Chapitre 1 sur 43 · ALBERT SAMAIN · texte numérisé non relu

ALBERT SAMAIN

Dix-sept janvier ; température -f- 6° ; baromètre au beau fixe; vent froid assez violent.

Vers trois heures de l'après-midi, Adalbert de Seoury descendit les quelques marches qui séparent la rue de Gastiglione des Tuileries, pour traverser le jardin en écharpe jusqu'à la place de la Concorde.

C'était un jeudi. Partout des enfants jouaient avec le fracas du jeune âge; tout ce petit

i. Contes (Divine Bontemps).

monde courait et criait, assoiffé d'espace, le bout du nez et les joues rouges. D'innombrables diabolos circulaient dans les airs, et sacrifiaient la sécurité des passants à leurs gracieuses paraboles. Dans le bassin, lèvent penchait les flottilles de façon périlleuse; il y avait de vraies petites vagues et des naufrages pour rire.

Au delà, tout au fond, le long du mur de la terrasse exposé au midi et abrité de la bise, contre les arbres en espaliers engourdis par la saison froide, les familles se chauffaient aux rayons obliques. Sur cet aspect lointain, immobile, le soleil versait une lumière jaune et enfumée comme la patine d'un tableau très ancien; la vie semblait arrêtée et cela était la promenade publique, d'il y a cent cinquante ans, comme cela était les Tuileries de nos jours. Dans l'air limpide traversé de cris d'enfants, les statues des fleuves étaient d'un gris tourterelle, doux et infiniment Vétusté.

M. de Scoury pensait : « Quelle lumière!... Le soleil est tout de même un joli vêtement,

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Toutes ces choses sont ternes, insignifiantes, plates dans l'habitude brumeuse des journées d'hiver et voilà le soleil qui vient, prince timide, qui dore la moisissure des pierres, habille, caresse, enveloppe les troncs tournants des arbres, baise les visages et les cheveux auréolés des femmes; il se reflète à l'infini dans les gouttelettes éparpillées des jets d'eau et dans la nacre tremblante de tous les yeux. 0 soleil, magicien inlassable, par toi, du Carrousel aux Chevaux de Marly et à l'avenue triomphale, le jardin est tout poudré de gloire et tu prodigues jusqu'aux horizons de la vue la joie chantante de tes bienfaits. »

Ainsi, épris de l'heure et lyrique en luimême, parmi les gamins turbulents et la lumière paisible, M. de Scoury promenait son désœuvrement solitaire.

Il franchit la grille et gagna les quais, se dirigeant vers le Trocadéro.

M. de Scoury portait une âme ardente

dans un corps paresseux. Il était jeune encore et il aimait la vie. Gomme les femmes décevantes étaient les seules qu'il aimât, comme telle il chérissait la vie pour ce qu'elle contient de promesses mirifiques et de déceptions qui font délicieusement mal. Et à travers les femmes et à travers le temps, il se découvrait lui-même, évoluant, changeant, incertain, amoureux de tout et aussitôt lassé, rebâtissant sans cesse des projets innombrables qui, pour la plupart, s'évanouissaient dans la fumée des rêves. Eternellement dédoublé, spectateur amusé de ses propres illusions, il trouvait la vie un fruit d'une saveur toujours nouvelle, la pressait dans ses mains, la respirait, la buvait à pleine bouche. Mais tandis que dans son âme offerte et épandue, les lumières, les senteurs et les harmonies de l'atmosphère entraient à flots comme dans une chambre aux fenêtres ouvertes, un peu d'ironie y entrait avec elles et son esprit souriait sans haine des ivresses de son cœur.

Et, par une pudeur qui datait de son enfance, il interdisail avec soin aux regards L'accès de

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ses faiblesses ; il estimait qu'à ce point de vue, chacun est indéchiffrable aux autres et l'immixtion de jugements ou de conseils étrangers dans les secrètes complications de son âme, lui semblait la souillure intolérable de doigts grossiers et sales sur une étoffe Une.

Par contre, il concédait largement à la foule la part ironique de lui-même, aimait la société en ce que les gens vus superficiellement sont rieurs, aident à ne point penser et que la parole futile est le délassement du silence. Aussi s'accordait-on généralement à trouver qu'il avait une heureuse nature et qu'il n'était bon à rien.

Mais, dès que le monde l'avait quitté, il repartait bien vite vers « la contrée lointaine des Splendeurs et des Terreurs » où, à côté de voisins inconnus, — car les murailles entre les rêves sont hautes — et qu'il aimait cependant pour un éclat de voix tantôt entendu, il possédait pour lui tout seul un jardin idéalement clos et touffu, odorant, avec une allée ràtissée et douce, un banc pour s'asseoir et,

entre les branches mouvantes, un coin de ciel pour songer.

En somme», quoique sociable, M. de Scoury vivait très indépendant et seul. Orphelin de bonne heure, sans foyer à dix-huit ans et livré à la banalité polie de ses proches, il avait pris, dès en arrivant à l'adolescence, l'habitude d'une liberté sans contrôle, et son éducation jadis entreprise par un austère collège religieux ne l'avait amené qu'à l'incertitude de tout, comme quelques sérieuses indigestions enseignent aux apprentis pâtissiers la vanité des tartes aux fraises.

Ainsi, la tête mollement appuyée à l'oreiller du doute et merveilleusement oisif, prodigue de ses paroles et avare de lui-même, il regardait la vie de sa Tour d'Ivoire qui, en l'occurrence, était un confortable rez-de-chaussée dans une avenue près du Bois.

Ce jour-là, le charme délicat e1 imprévu de janvier attiédi baignait de bleu son âme ver-

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satile et il marchait heureux, sans joie précise, battant allègrement le trottoir de sa canne et de ses talons rageurs.

Il constatait :

« Pourquoi suis-je joyeux sans cause? Serai-je toujours de papier buvard comme les jupes des petites poupées-hygromètres qui passent du mauve à l'azur au gré changeant des nuages ?

» Il est vrai qu'aujourd'hui la journée est singulièrement légère à respirer. Avec le soleil déclinant, tout le ciel sur l'informe Trocadéro est jaune vert, diapré et irisé comme le cuivre dans le feu; la Seine clapote au longdès quais et porte gaiement le travail de sa vie mouvante ; le Petit Palais offre en paix au couchant les écailles d'ardoises de ses coupoles et les miroirs de ses grandes baies vitrées.

» Au-dessus de moi, dans une envolée héroïque vers l'éther, les coursiers dorés du pont Alexandre III trouent l'azur de leurs sabots immobiles.

» Et je pense à toutes les statues de pierre, de

marbre et d'or que, depuis des millénaires, les hommes enthousiastes dressent dans l'air bleu, en un témoignage immuable de leurs pauvres triomphes : les immortelles statues grecques que nous copions et recopions toujours, chevaux impétueusement cabrés, Jupiters libérateurs, Némésis, déesses des justes vengeances, Minerves d'ivoire et d'or du Parthénon, Renommées clamant à travers les siècles dans leurs trompettes éclatantes les noms impérissables des héros, victoires surgies des flancs du Pentélique qui fêtèrent Marathon, Salamine et Mycale et qui couvrent encore du frisson de leurs ailes éployées la mer Egée et la mer de Myrtos.

» Le même soleil qu'Iphigénie aimait et qui caressait la gorge d'Aspasie à travers les plis des légères étoffes blanches, me remplit aujourd'hui d'allégresse et je vais dans l'enchantement perpétuellement jeune du monde; l'existence est harmonieuse, sereine et charmante et demain me semble aussi lisse que la route unie qui se mesure à mes pas.

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» Voici maintenant deux maisons neuves que j'ai vu bâtir, passant ici tous les jours, et qui s'élèvent côte à côte comme deux sœurs jumelles toutes blanches. Elles sont finies : les maçons viennent de les livrer aux menuisiers et aux peintres, après avoir planté sur leur faite le drapeau coutumier et, sous peu, elles vont être habitées. Par les fenêtres sans carreaux, on peut encore voir dans l'intérieur comme on plonge dans les regards ingénus des petites filles. Les fenêtres sont les yeux des maisons; bientôt les habitants ombrageux tireront sur elles l'abri des volets, des stores et des rideaux et les enfants grandissantes baisseront aussi leurs paupières pour masquer leur pudeur et toute l'intimité de leurs pensées mystérieuses.

» Je n'aime pas ces volets pliants en fer qu'on a coutume d'usiter actuellement et qui font paraître les façades des maisons trop nues en leur prêtant un aspect de casernes. Combien plus jolies étaient ces persiennes en bois qui habillent les fenêtres comme les cils encadrent les yeux et qui, par leurs couleurs et

leurs mouvements divers, donnent à chaque croisée un petit air personnel.

» Une maison neuve, c'est une histoire qui commence, c'est l'avènement au monde d'une dynastie nouvelle de concierges et, du trottoir an dernier étage c'est, sur tous les paliers, l'aurore des tragédies domestiques.

» La maison est là, séduisante, blanche de ses pierres vierges, et des gens seront tentés qui visiteront et viendront y nicher leurs mobiliers et leurs familles. Les uns, qui s'appellent sages, tasseront avec soin dans les chambres ce qu'ils ont de plus précieux et jugeront «pie l'appartement est trop vaste encore pour leur petit bonheur toul l'ait. Les autres, ceux que l'on nomme les fous, arriveront les bras chargés de projets, emménageront pêle-mêle en coup de vent leur cargaison de meubles et dechimèresel ir-.iueront le local bien étroit, pour contenir leurs espoirs immenses.

" El le temps injurieux moisira les pierres, affrontam les trésors recroquevillés du sage comme la fortune échevelée .lu fou. Des en-

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fants nouveau-nés ouvriront les yeux dans la maison nouvelle, des cercueils partiront sous les tentures noires, des hommes et des femmes se feront du mal par amour ou par haine et, petit à petit, sur les malpropretés et les grandeurs intimes de la vie, la demeure se créera son histoire.

» Alors, ce ne sera plus la maison neuve d'aujourd'hui, inconnue, énigmatique, engageante, mais pour tous une maison du passé et pour certains une vieille amie ou une vieille ennemie. Personne ne se rappellera l'avoir vu construire et il semblera qu'elle a toujours été là. Mais en rencontrant sa ligure hostile, peut-être des mères en deuil se détourneronl et passeront vite parce que leur lils y est morl par un jour de printemps déjà lointain. Et je vois aussi des hommes vieux attardés devant la façade ternie comme leurs visages et disant : « Ici, il y a vingt ans; c'étaient ces fenêtres-là, à gauche. Ah! les yeux bleus de mon amie ! »

A ce moment, une automobile dépassa le promeneur dans un mugissement de con-

quête, et, par la portière, il vit une jolie figure souriante, coiffée d'un chapeau fou, retournée vers lui et une petite main gantée de blanc qui lui disait bonjour.

Cette rencontre ayant changé le cours de ses méditations, il pensa qu'elle s'appelait Lucienne Anémone, qu'il la connaissait à peine, mais qu'elle avait une bouche retroussée des coins, amusante et mobile, des joues un peu pâles et des cheveux noirs bien tirés sur les tempes, qu'elle lui plaisait pour mille au I i-es raisons encore obscures, que, sans avoir jamais abordé ce délicat sujet, elle était consentante par l'abandon tacite de ses yeux et qu'il convenait de saluer en elle aussi une des formes de sourire de la journée.

Et, pimpant, M. de Scoury rentra chez lui.

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