Voyage de Sparte
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les salons, un langage d'une trivialité incontestable. Les circonstances de ce récit étant contemporaines, nul ne s'étonnera donc de trouver ces. paroles dans la bouche d'un civil de bonne compagnie. Aussi bien, en tous temps, une émotion vive suscite et justifie de pareils accents.
L'interlocuteur qui reçut sur le trottoir propice Adalbert et son apostrophe était un curieux petit homme, tout noir, mince et fluet, élégamment vêtu avec une grande recherche de sobriété, mais chaussé de bottines éclatantes dont l'impeccable vernis reflétait le ciel printanier.
En dehors de la lige jaune-serin des bottines, ce qui frappait tout d'abord dans cette physionomie était une moustache énorme d'un noir bleu, relayée de deux sourcils du même, mais les reflets d'un binocle vacillant devant les yeux et par ailleurs l'aspect grêle du personnage atténuait aussitôt l'impression tzigane que ce luxe de poils donnait à première vue.
Périclès Volos, puisqu'il faut l'appeler par son nom, était grec, aisé, célibataire, intelligent et habitait Londres qu'il détestait. A ces nombreuses originalités, il joignait celles d'être timide et défiant de lui-même, comme pour prouver qu'il y a des exceptions sous toutes les latitudes. Il était de profession armateur et sa vie consistait à dépêcher d'Angleterre vers la mer Noire de jolis bateaux chargés de charbon qui revenaient chargés de blé. Il apportait dans son travail autant de méticuleuse mollesse que Scoury déployait d'activité à ne rien faire, et chacun estimait l'autre à sa propre valeur.
Quelques années auparavant, quand leurs carrières disparates ne les réclamaient pas encore, ils se rencontraient souvent sans se connaître dans des restaurants de nuit où leur jeune âge excusait leur présence. Un soir qu'ils occupaient des tables mitoyennes, le contenu sur leurs deux visages d'un bock destiné à un tiers, les présenta l'un à l'autre, et l'affront ayant été lavé dans le Champagne de nombreuses tournées, ils sortirent du restau-
rant au petit jour, assez saouls et très liés. Au cours de leurs expéditions nocturnes, les deux nouveaux amis échangèrent leurs vues. L'atmosphère des soupers est favorable aux causeries philosophiques : le vin délie les idées et inspire la manière élégante de les produire ; les couples valsant dans un espace trop restreint parmi la fumée des cigares semblent l'effort de rêves harmonieux et captifs, et le rythme des marches donne aux femmes une agitation postérieure qui transmet aux banquettes la mesure de l'orchestre.
Adalbert découvrit en Périclès un délicieux causeur.
Mais, pour beaucoup, la crise des vadrouilles est éphémère, et laissant l'élite de leur génération se continuer définitivement sur les magnums, ils se rangèrent peu à peu à l'écart de la fête bruyante. Sur les injonctions d'une famille lointaine, mais impérieuse, Périclès, le cœur un peu chagrin, dut même se résigner à aller habiter Londres a lin d'y
continuer les traditions prospères de sa maison.
Depuis, la vie leur monnayait de temps à autre quelques heures d'agréables conversations. Ils aimaient à circuler ensemble, au hasard de leur caprice, tout en abordant tranquillement et pêle-mêle les sujets les plus futiles et les plus graves problèmes où se puisse hausser l'humanité. Leur ignorance commune permettait d'éterniser la discussion, mais ils ne s'en faisaient point accroire et de leurs opinions divergentes ne prétendaient faire jaillir aucune lumière. Périclès apportait àScoury l'appoint d'un esprit plus mathématique et de quelques connaissances précises.
— Votre Paris devient déconcertant, dit Périclès, car si dans les rues le piéton continue d'être sacrifié, la circulation est également impossible pour les voitures. Actuellement, c'est l'homme possédant six sous qui est le roi. Il a pour lui en pleine ville un métropolitain, que je ne lui discute pas parce que
souterrain, mais des trains et des tramways multiples, qui culbutent tous obstacles dans l'axe immuable de leurs rails, et des autobus aux zigzags homicides. Pour ma part, j'ai à peu près renoncé à me servir de mon automobile pour les courses dans l'intérieur de Paris, mais même les simples fiacres sont molestés et doivent céder la place à ces engins de transport en commun qui sifflent, clochent, cornent, injurient et bousculent avec un détestable sans-gène. Or, le fiacre est un véhicule démocratique et il ne me semble pas juste que le même individu qui a le droit d'écraser pour six sous, n'ait plus pour quarante que le devoir d'être écrasé.
— Pourquoi parler de justice, ô Périclès, et vous croyez-vous donc avec des contemporains de votre illustre homonyme, en train d'ergoter dans les jardins d'Academos? Il est de fait que le privilège d'écraser, jadis réservé à la classe aisée, a passé à celle des prolétaires. Mais, piéton que je suis, peu me chaut d'être occis par la qualité ou d'être occis par Le nombre; ma carrière est si peu remplie qu'il
n'est pas temps d'y mettre fin et ma vie m'est, sinon précieuse, du moins assez chère pour que je songe à la préserver par tous les expédients dont le meilleur, en l'occurrence, était une fuite agile. C'est pourquoi, en cette minute, j'ai encore le plaisir de causer avec vous.
» Evidemment, la traction automobile a réalisé le carrosse pour tous, mais elle a surtout favorisé de façon prodigieuse l'éclosion d'une classe nouvelle sortie du peuple et appelée aux plus brillants destins.
» C'est là le véritable progrès démocratique, et le permis de conduire, mieux qu'un titre du pape, est le sésame de toutes les grandeurs.
» Regardez-le passer, ce produit de notre époque, le chauffeur à son volant, puissant par la vitesse, martial par la moustache, souteneur par la casquette, engloutisseur d'essence, broyeur de chiens, séducteur de jeunes filles.
» L'avenir est à ces gens-là. Ils sont à cent coudées des cochers leurs pères et leurs prédécesseurs.
» On cite chez eux de surprenantes carrières.. Us le savent, et ne le savent que trop, car tous les nouveaux venus se figurent avoir un bâton de maréchal sous leur capot et en attendant les autres jouissances de la fortune qui leur est due, ils s'adonnent déjà sans mesure à la grossièreté qui, de tous les luxes, est généralement le premier en date et en tout cas le plus facile.
» Ainsi toute révolution s'affirme au début par des excès; mais, si vous le voulez bien, nous nous essaierons pour un moment, à oublier ces jeunes arrivistes et leurs injures en furetant quelque peu dans les boîtes de bouquins alignées sur le parapet du quai. Ces livres sont, pour la majeure partie, poudreux, dépenaillés et dégoûtants, mais l'inexprimable confusion des volumes promènera de façon amusante nos idées parmi les sujets et les âges, et leur aspect hideux nous rappellera la vanité brève des choses.
La journée était de celles où la tiédeur de l'air dispose à la flânerie et où personne ne
paraît pressé. De vieux messieurs que l'on s'imaginait savants avaient leur tête myope entièrement enfouie clans les boîtes, et de tout jeunes gens au menton ornés de poils follets, dévoraient d'un air détaché quelqu'un de ces livres pornographo-physiologiques que de soi-disants docteurs dédient à l'adolescence malsaine. Sous le frissonnement léger des feuilles, les marchands somnolaient ou rangeaient leurs volumes et les deux amis s'acheminaient lentement vers l'Institut, s'arrêtant parfois à un étalage.
Périclès avisa une vieille édition de la Vie de Xénophon, par Diogène Laërce. Sur la première page était gravé le portrait du héros, un buste qui surmontait cette inscription : « Avec un air modeste, il étoit beau jusqu'au prodige. »
— Venez voir, Adalbert, et dites-moi si la juxtaposition de ces deux qualités de beauté et de modestie ne vous paraît pas étonnante. Ou bien l'historien partial nous a trompés et devons-nous lire : « Avec un air
fat, il était beau jusqu'au prodige », ou bien ce Xénophon était un benêt. J'en appelle à tous les hommes beaux de notre époque.
D'ailleurs loin de moi l'idée de honnir la beauté : au contraire, elle est pour moi un spectacle plaisant, et à défaut de la modestie, elle confère au titulaire bien d'autres avantages, y compris le toupet. Et c'est même à ce dernier point de vue que je regrette de n'être pas beau.
— Mais vous n'êtes pas laid, Périclès.
— Je ne dis pas, répondit Périclès sans amertume, que je sois laid à la façon de ce Brothée, fils de Vulcain et je crois, de Minerve, qui fut la risée du monde à cause de sa laideur et se précipita de désespoir dans le feu du mont Etna; mais mon anatomie est mesquine et ma myopie me désole. Quel moyen, au travers de ce maudit lorgnon qui me chevauche maladroitement sur le nez, de donner à mon regard cette flamme langoureuse que les femmes aimeraient à y voir briller? Bref, je ne me sens pas beau et cette défiance me rend timide; elle s'étend même
à mes avantages moraux et j'arrive à douter de mon intelligence. D'ailleurs, pour l'existence de tous les jours, plaignons la beauté morale si elle est desservie par ce qu'on appelle élégamment une trop sale gueule. Mais c'est une énorme infériorité, mon cher Adalbert, d'être défiant et hargneux avec soimême, car on n'a de réelles dans la vie que les qualités qu'on s'attribue. Si j'arrive au théâtre avec deux amis, et qu'il n'y ait pour nous au contrôle que deux bonnes places et une mauvaise, je vais d'instinct m'asseoir à la mauvaise, où on me laisse généralement. C'est ainsi que toute ma vie, j'occuperai le strapontin.
— Périclès, vous avez raison, non pas d'occuper toujours le strapontin, quoique de cet humble siège vous puissiez intérieurement étudier et railler la superbe de vos éblouissants voisins, mais vous avez raison de penser que d'une façon générale, le physique crée l'emploi. Montaigne avant nous a dit qu'il n'est rien de plus vraisemblable que la conformité et la relation du corps et de
l'esprit. Ainsi, pour ce qui est des visages, nous pouvons les ranger en trois catégories principales, ceux qui ont des lignes nobles ou lignes tombantes, ceux qui ont des lignes hilares ou lignes retroussées, enfin ceux où les lignes sont contrariées, soit l'absence de lignes ou visages de foule. Eh bien ! si un jouvenceau est gratifié par la Providence de quelques lignes hilares, sa bonne figure de pitre réjouira ses camarades dès le collège. Son aspect seul mettra tous les assistants en joie et, sans violence, il en viendra à jouer les comiques dans la vie comme il l'eut fait au lliéàtre, parce que son physique l'y prédestinait. De même, le beau ténébreux, à la figure régulière el triste, lira peu à peu sa vocation dans les confidences sévères de son miroir qui lui dira : Sois embêtant. Seulement les gens penseront avec conviction : Il est ténébreux parce qu'il a des chagrins, et en cela ils se tromperont comme d'ailleurs à peu près chaque fois qu'ils se mêlent de penser.
— Quoi qu'il en soit, reprit Périclès en
refermant le volume sur les traits divins de Xénophon, toute beauté est chose admirable, mais je ne sais rien qui vaille la régularité d'un beau visage jointe aux harmonieuses proportions d'un jeune corps. Ni les pulsations magnifiques du cerveau le plus illustre, ni la théorie innombrable des astres dans le ciel, ne détrôneront jamais la ligure humaine et l'Apollon, adolescent et cruel, restera pour l'éternité le roi du monde. Moi-même qui me complais dans la précision des chiffres et veux convertir en vibrations toutes les choses que nous pouvons percevoir, je subis le prestige commun. Aussi, me traitez-vous injustement d'érotomane quand, sur la plage de Deauville, je prends un innocent plaisir au bain de nos modernes Naïades.
Périclès, qui savait à merveille le français, parlait d'une voix lente et un peu monotone. Les paroles glissaient une à une sous cette étonnante moustache , empreintes d'un accent indéfinissable, cristallines et très douces.
— Je ne peux pas faire abstraction dans les modernes Naïades de leur me'diocre personnalité, répondit Scoury, et si par une heureuse fortune, j'en surprends une dans une attitude gracieuse, je crains toujours qu'elle ne vienne par un geste gauche ou une parole malséante briser le charme trop fragile qui me subjugue. L'appréhension du grotesque imminent m'empêche de partager votre admiration paisible, mon cher Périclès, et pour goûter pleinement la beauté sereine, j'aime mieux m'évader des vivantes.
» Le calme des musées sied à cette occupation. Soyez discret comme pour un rendezvous et venez avec moi dans les salles du Louvre réservées aux anciennes statuettes de terre cuite. Heureusement flanquées, d'un côté par le salon carré qui attire et retient les Cooks, et entourées d'autre part de désolantes salles de poteries étrusques chocolat et noir qui les protègent aussi bien qu'une barrière, elles demeurent presque inviolées. Elles sont pleines de silence, un fantôme de gardien y bâille dans l'embrasure d'une
fenêtre et un passant rarement les traverse, d'un pas pesant et pressé qui s'approche, craque un instant sur les lames du parquet et s'atténue aussitôt dans le lointain.
» Il y a là d'admirables et minuscules pièces d'Egine, Tanagra, Locres, Smyrne, Tarse, Myrina, etc., etc.. Et qu'elles viennent de Grèce, d'Italie, de Cyrénaïque ou d'Asie- Mineure, ces figurines, mieux que les grandes statues nous représenteront l'antiquité hellénique ; j'entends par ce dernier mot une petite antiquité sans prétention, telle que la peuvent concevoir des profanes comme moi, faite de quelques lectures et de plus d'imagination, un peu vague comme dates et documents, bien erronée sans doute, mais très attachante tout de même et très nette, avec discours volubiles sur le Pnyx, costumes blancs, monuments de style et décor de perpétuel beau temps.
» Dans de grandes vitrines noyées d'oubli, tout le peuple sage des statuettes éternise ses gestes immobiles. Des animaux sont là, dans des attitudes familières, des chiens, des bœufs,
des tètes de chevaux en forme de vase ; puis des philosophes, des Amours ailés, de petites scènes à deux ou trois personnages, enfin et surtout des femmes.
» Les jambes longues, le buste mollement ployé sur les hanches, elles vont avec leur cou gracile et leur petite tête ; elles sont ou debout, ou assises, ou dansantes, vaquent aux soins du ménage, jouent de la lyre, toutes élancées et charmantes. Quelques-unes, écartant leur manteau, offrent leur ventre nu et la pointe de leurs seins, mais pour la plupart une mode uniforme dispose l'étoffe de leurs robes légères en plis harmonieux et pudiques : elles tiennent à la main un écran et de leurs grands chapeaux en forme de boucliers, elles semblent encore défier le soleil. Des traces d'or ou de peinture fanée colorent à peine les tuniques et le modelé délicat des visages ; les gorges lisses et rondes se dessinent toujours sous la finesse des voiles, et patiemment, déesses, danseuses et courtisanes évanouies dans un sommeil millénaire, elles sont des Galathées qui nous attendent.
LES BOUQUINS ilo
» Auprès d'elles, oublions toutes les imperfections de la misérable beauté vivante et remontons le cours des siècles, portés sur notre glorieux rêve. Ressuscitons ces femmes sans ressusciter leurs tares, et rajeunis de deux mille ans (et beaux naturellement, mon cher camarade, puisque c'est un rêve), nous entrons avec elles dans le port de la radieuse Athènes, sur la galère Salaminienne. C'est nous qui ramenons la Victoire et lui coupons les ailes pour l'enchaîner à jamais ; tout au long des longs murs un peuple entier nous acclame ; l'ardente mythologie palpite dans tous les souffles de la brise : le sol parfumé, la mer cœruléenne et l'infini bleu du ciel fourmillent de dieux ingénus.
— Pardon, objecta doucement Périclès, mais ne croyez-vous pas qu'étant donné notre peu de goût pour la popularité, c'eut été pour nous trop d'éblouissement et n'aurions-nous pas fait plutôt sur la terre d'Attique, deux pacifiques et interminables causeurs?
— Laissez, reprit Adalbert ; il est permis dans les rêves de se parer de qualités hé-
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roïques et de troquer ses plaisirs tranquilles contre une joie plus barbare, comme les timides vieilles filles s'exaltent aux romans d'aventures.
» Que les choses que nous faisons sont peu auprès de ce que nous aurions voulu faire ! Notre corps est si petit, Périclès, et notre ûme est tellement immense ! N'aurions-nous pas voulu vivre cent mille vies, tout voir, tout embrasser? Qui, passant au British Muséum dans les longues salles des sarcophages, et s'arrêtant un instant devant la momie de Cléopàtre, n'a point fait un rêve où il était Marc-Antoine? Quel est celui qui n'a pas, à Pierrefonds ou dans quelque château gothique, baisé les mains d'une châtelaine invisible? Contre une fenêtre, a>sise sur un banc dans l'épaisseur du mur, elle se tenait un peu hautaine et triste ; une raie médiane partageait sa chevelure en deux lourdes nattes blondes tressées d'un ruban et ses regards suivaient, au travers des carreaux sertis de plomb, un vol lointain d'oiseaux dans le ciel gris... et vous étiez son page.
» Toute époque mérite qu'on s'y attarde, et encore je ne parle que du passé. Pourtant cet avenir aussi qui se précipite et nous laisse plantés là, témoins vieillis de choses déjà disparues, que de beautés va-t-il faire éclore, mon pauvre Périclès, dont nous ne saurons jamais l'adorable suavité.
» Notre présent même, ce laps de temps d'impalpable durée qui est notre vie, en profitons-nous pleinement? Nous nous disons d'une part : carpe diem ; mais en même temps : Pressons-nous. Trop de séductions nous appellent, mais en même temps cette brièveté de nous-mêmes talonne nos loisirs et nous gâchons ainsi bien, des jours qui auraient pu être beaux.
» Que de choses nous ratons dans la vie !
» Je me souviens d'un voyage que j'ai fait dans les Antilles. Nous nous arrêtions dans les grandes îles, mais pour ne pas faire escale à tout moment, nous étions obligés d'omettre les plus petites. Alors, le bateau serpentait tout le jour entre des îlots montagneux
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et verts comme des cabochons d'émeraude. La terre était assez proche pour nous envoyer la caresse,, de ses parfums et le détail de ses collines ensoleillées et de ses vallées pleines d'ombre bleue. Parfois, au seuil de la mer unie, sur une petite plage bordée d'un feston d'écume, un village de cinq ou six maisons dormait au soleil près d'un bosquet de palmiers. Je me disais : Je voudrais y finir mes jours... et le navire passait.
» De même des âmes se rencontrent, se rapprochent. Elles sont tremblantes, tout au bord des yeux ; un mot les fera fondre dans une félicité inlinie. Mais la minute passe, la phrase magique n'a pas été dite et les âmes furtives s'éloignent. Pourtant peut-être étaitce dans ce village, était-ce dans ces yeux qu'aurait tenu toute ma joie? Le regret de toutes les femmes et de tous les paysages que nous n'avons pas eus, gît dans notre cœur inassouvi, mais, les eussions-nous connus, que nous en inventerions d'autres pour nous créer de la mélancolie, car, comme pour la pauvre Psyché d'immortelle mémoire,
notre lampe brûle le plus beau de ce qu'elle met en lumière.
— Vous êtes difficile à contenter, Adalbert, dit Périclès, et à vous qui vous sentez attiré par la Grèce antique, je ne puis offrir qu'une Grèce moderne, bien amoindrie et végétant sur ses décombres, mais j'aurai plaisir, si vous le voulez bien, à vous y emmener tout de même. Nous partirons sur un de mes bateaux qui a deux cabines assez confortables où nous gîterons de notre mieux et je vous ferai faire connaissance avec le Parthénon. Sur sa colline changeante selon les heures du jour, il est devenu jaune d'or pour avoir bu deux mille quatre cents ans de soleil ; il est petit, demi-ruiné et cependant magnifique. Si d'autres points du sol hellénique peuvent vous décevoir, je ne doute pas que celui-ci vous agrée et il vous sera libre, entre ses colonnes, de promener vos regards du mont Hymette au golfe du Phalère et de disperser, au gré des vents favorables, votre âme païenne parmi les dieux, demi-dieux, héros, génies et démons qui peuplent l'atmosphère.
— Ne me blaguez pas, reprit Seoury, car vous êtes aussi païen que moi : après tant de siècles accumulés d'oubli, au sortir des fanfaronnades* du romantisme, notre époque enfin a réentendu la simple vie dans le murmure des feuilles et dans l'eau chantante des fontaines ; nous savons que l'intelligence universelle meut inégalement mais du même fluide notre cerveau vers le progrès et la fleur vers le soleil, et pour nous, toute la nature est redevenue divine. Aussi la Grèce, berceau de nos croyances, terre nourricière de l'idée, m'a toujours appelé comme une infiniment lointaine et première patrie.
» Mais ferons-nous jamais ce passionné pèlerinage et ne sera-ce pas encore une désillusion de le faire? Etes-vous bien sûr que le Parthénon qui existe puisse soutenir le parallèle avec celui que j'ai construit dans mes rêves?
— Venez, répéta avec un doux entêtement Périclès. Il y a un lieu où la perfection existe; il n'y en a pas deux; c'est celui-là. Et alors vous direz :
0 noblesse! ô beauté simple et vraie!
déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères; j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il ma fallu des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexion, au prix de longs efforts...
...Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui où toutes les villes qui ont pris des débris de ton temple, Venise, Pains, Londres, Copenhague, répareront leurs larcins, formeront des théories sacrées pour rapporter les débris qu'elles possèdent, en disant : « Pardonne-nous, déesse! c'était pour les sauver des mauvais génies de la nuit » , et rebâtiront tes murs au son de la flûte, pour expier le crime de l'infâme Ly sandre...
... J'arracherai de mon cœur toute fibre qui n'est pas raison et art pur. Je cesserai
d'aimer mes maladies, de me complaire en ma fièvre. Soutiens mon ferme propos, 6 Salutaire; aide-moi, 6 toi qui sauves l !
1. E. Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse : La Prière sur l'Acropole.