Chariot d'Or
chez lui la jeune femme à une allure de rapt.
Huit kilomètres de plaine et de forêt à travers la délicieuse et fraîche brume qui venge des journées trop chaudes, vingt minutes à respirer librement. Vite, vite, le nez vera l'écurie, le cheval tirait à pleins bras, la voiture volait sur la route droite. Sur les côtésj les arbres délilaient pour une parade vertigineuse ; en avant des lanternes, des lapins terrifiés fuyaient à grands bonds dans la lumière mouvante.
La forêt obscure frissonnait. Gela sentait le cheval, la résine et le feuillage frais; et toutes ces choses pacifiques de la nature, parfuma et couleurs du soir, qui sont si douce- al bienveillantes, le semblaient plus encori parce qu'ils étaient deux et qu'ils ne parlaient pas.
Anémone se sentait tout imprégnée de nuit : elle était venue là par gentillesse, par désœid vrement d'été e1 aussi parce qu'elle se plaisait avec Adalberl, mais voilà que, sans timidité devant les foules, elle devenait soudain respectueuse et effarée dans le silence noo-
turne, et sa main blottie sous le bras de son ami, faisait de temps à autre de petites pressions craintives qui disaient :
« Mon bon monsieur de Scoury, dans la cité vous êtes mon serviteur indocile, mais ce soir vous êtes l'homme des cavernes qui m'emporte comme un ravisseur : je suis votre prisonnière et je me serre contre vous parce que je suis toute perdue et esseulée dans les ténèbres. »
La lune se levait au-dessus des arbres derrière les deux pèlerins et, en bas d'une côte, le petit village leur apparut, éclairé de face avec ses toits givrés de clarté. La route le traversait de part en part : ce furent d'abord quelques masures tapies en lisière de forêt, puis tout de suite des maisons plus belles, l'auberge au rez-de-chaussée encore allumé, la mairie-école bien sérieuse et carrée avec sa grande horloge qui marquait onze heures à la lune, la place veloutée d'ombre sous les tilleuls bas et le petit clocher de rien du tout pointant à peine de l'humble église endormie.
Aspect chaste, pieux et classique, décor innocent de sommeil que ne parvient pas i troubler le bruit frénétique des roues affolées sautant* sur le pavé.
Encore deux cents mètres de maisons, quelques rares réverbères aux mèches agonisantes, l'abreuvoir désert où chantent les moustiques et, à Forée du village, derrière un long mur couvert de lierre et de rosiers grimpants, la demeure attend, toute remplie de lumières qui éclatent entre les lames des persiennes. La grille ouverte est gardée par un gamin qui porte une lanterne et, dans un virage scientifique, la voiture rentre au grand trot. Le gravier de l'allée croque sous les roues, de vagues silhouettes de chiens viennent flairer, curieux. On est arrivé.
Anémone saute légèrement à terre cl, sans rien regarder, dit ce que depuis trois mille ans qu'il y a des femmes et qui ne pensent pas, disent toutes les femmes qui viennent chez un garçon.
Elle dit :
C'est gentil chez vous.
Dès l'entrée, Anémone retire une à une les trois longues épingles qui maintiennent son chapeau comme un grand papillon captif; elle enlève sa jaquette.
Elle a une chemisette de lingerie avec un joli jabot plissé et une jupe courte à damiers qui la fait plus mince encore que de coutume.
M. de Scoury ouvre la porte de la salle à manger. Une lumière dorée se reflète aux tentures jaunes, blondit d'intimité la nappe, les verreries et les porcelaines lisses.
Un petit souper naïf est prêt : dans les compotiers aumarli rustique, les fruits rouges du jardin montent en pyramides, fraises odorantes et cerises virginales.
Le caniche Hylactor, tondu ce matin en l'honneur de la jolie visiteuse, exhibe un derrière trop nu où les caresses font des claques sonores. Dédaigneux des fraises, il hume autour de la table des promesses de biscuits :
« Mademoiselle est servie. »
Après le souper, la lune, qui monte dans le ciel, semble, des fenêtres du salon, une grosse lampe ronde pendue entre les têtes de deux épicéas. „
— Promenons-nous un instant, voulezvous? dit Anémone.
Elle jette au hasard sur ses épaules un grand collet qui la travestit en pâtre et ils sortent.
Le jardin est coupé par deux longues allées d'arbres fruitiers qui se croisent à angle droit. Le jour, ce sont des allées de curé, bordées d'un fouillis enchevêtré de fleurs tumultueuses et champêtres, mais ce soir, cette voûte basse prend un aspect irréel.
Les feuilles sont imperceptibles, couleur de cendre et d'argent, et en dessous, dominant la foule de leurs sœurs plus humbles et perdues dans l'ombre, les grandes tiges des phlox, des roses trémières et des lis se tiennent raides et ligées dans le recueillement de La nuit. Toutes les couleurs trop vives qui vont du
jaune au rouge, rappels éclatants du soleil ou gouttes de sang joyeuses et parfumées, ont disparu, rentrées au cœur même des plantes, car rien ne doit* plus être que blanc et bleu. Pas un souffle n'éveille les cimes en prière et les amants marchent seuls vivants dans ce peuple immobile.
La lune irradiante tisse à leurs épaules de somptueux manteaux d'azur semés de perles fabuleuses et leur prête son âme imaginaire. Ghemineaux mystiques, ils vont lentement dans la nuit bleuâtre éclaboussée d'argent et leurs yeux sont enserrés d'un étrange vertige.
Sont-ils maintenant dans la forêt hindoue, sur les rives mystérieuses du Gange qui roule sous les lotus ses eaux lourdes de volupté et de pourriture, parmi les lianes inextricables, les fougères géantes et les feuilles moites des grandes sagittaires?
Ou bien est-ce la forêt de Brocéliande aux halliers enchantés, où dans les clairières des coudraies les lutins dansent sur la mousse
leurs rondes de sortilège autour d'une prisonnière aux yeux pâles ?
Lune de porcelaine, lune amie des insensés ; nuit miraculeuse et calme, nuit d'été magique qui transforme la modestie de nos jardins en forêts sacrées et pleines de légende, nuit qui baigne de clarté bleue jusqu'à l'âme obtuse des paysans, qui fait déborder d'extase le cœur trop lourd des adolescents et force au rêve la presque totalité des hommes.
Ils sont assis sur un banc du pierre dans l'ombre d'une allée de tilleuls qui masquent la lune oblique. En avant d'eux, dans le grand ciel clair, les étoiles scintillent. M. de Scoury serre contre lui son amie frissonnante, il la sent comme un doux fardeau tiède et la ligure aimée est une tache blanche et indécise.
— Vous ne m'avez jamais dit, petite Anémone, d'où vous vient votre nom de fleur.
— Oh! c'est bien vieux. Quand j'étais petite
fille, je faisais toujours l'école buissonnière et je rentrais à la maison en retard, ayant couru dans la campagne, hâlée, embroussaillée et tout ébouriffée par le grand air. Alors un vieil ami de mon père qui venait souvent nous voir, un brave homme assez érudit, m'appelait Anémone parce que, disaitil, cette sorte de fleur ne s'épanouit bien que sous le vent. Le nom m'en est resté. Et voilà.
— Eh bien ! moi qui ne suis ni brave homme ni érudit, je sais aussi des choses sur les anémones et je vais vous dire d'où sont écloses les premières de ces fameuses fleurs dont vous avez le nom, parce que c'est une belle histoire pour une nuit d'été.
» Voyez-vous, Anémone, c'était par une nuit comme celle-ci, il y a des mille et des mille ans, dans une forêt du mont Liban. Vénus pleurait sur le corps d'Adonis. Le beau chasseur avait été tué par un sanglier et la déesse, qui en était follement amoureuse, si amoureuse qu'elle avait tout quitté pour le suivre, le trouvait mort auprès d'un ruisseau.
)> Alors, tout en sanglotant de façon lamentable, elle lava la plaie et ensevelit le corps sous les feuilles ; et de ses pleurs et du sang d'Adonis qui s'étaient mêlés sur la mousse naquirent les anémones.
» Aussi les anémones sont des fleurs éclatantes et tristes et le poison coule dans leurs tiges ; c'est une lourde origine que la pourpre et les larmes, et vous, leur filleule frêle, petite herbe du vent, que me réservez-vous de chagrin?
D'un geste câlin, Lucienne se blottit encore plus près et dit tout bas, tout bas : « Je vous aime. »
— Entendez-vous, Anémone, le ruisseau qui s'égrène sur son lit de cailloux? Entendezvous, au long de la vallée, les plaintes de l'amante douloureuse? Adonis ! Adonis! Elle tient entre ses mains la jeune tête exsangue qui penche en arrière et baise éperdument les lèvres blèmies.
» Ses cris réveillent les échos des rochers el
les nymphes des fontaines. La forêt taciturne s'émeut de proche en proche. Les sylvains étonnés quittent l'ombre des cyprès, les napées et les dryades craintives répètent à mi-voix : Adonis ! Adonis ! et mêlés au bruissement des feuilles, mille sanglots dans la nuit transparente montent ensemble jusqu'aux étoiles. »
Mais voici que minuit sonne au loin à l'horloge de l'église, minuit, naissance du Christ, le minuit gothique des clochers qui éparpille une fois de plus en déroute l'armée charmante des dieux païens.
Les voix plaintives se sont tues. Dans chaque arbre, une déesse se fane et retombe à trois mille ans en arrière, et sous l'emprise de l'heure, la terre dépouillée redevient solitaire et chrétienne.
Il faut rentrer. Les amants reviennent vers
la maison dans la clarté nuptiale. Anémone a sa main sur l'épaule d'Adalbert ; elle regarde le ciej ; elle pleure d'être jeune dans la douceur de la nuit et le reflet blanc de la lune tremble au bord de ses yeux mouillés.