‹ Le moqueur!Chapitre 38 sur 43 · Le Règne du Silence. (Du silence · texte numérisé non relu

Le Règne du Silence. (Du silence

— Mais il ne faudra pas rester longtemps ; madame est encore si faible.

— Non, non. Je ne resterai qu'un instant.

M. de Scoury se promenait de long en large, ému, regardant aux murs avec la plus grande attention les tableaux sans les voir.

Depuis le commencement de la fièvre typhoïde, plus d'un mois, c'était la première fois qu'il allait se retrouver en présence de madame Fontauger.

La maladie avait été terrible : quelques jours de souffrances et de lutte, puis la prostration, l'anéantissement. Alors, pendant une semaine, les médecins la considéraient comme perdue ; mais voilà que par hasard, doucement, elle revenait de la mort, toute frêle et tout étonnée elle-même, et chaque jour ajouté aux jours lui rendait insensiblement un peu de sa vie.

Enlin, depuis la veille, elle était autorisée

à recevoir quelqu'un, et elle avait pu télégraphier :

« Il paraît que je suis en convalescence. Venez me voir. »

Mais quel effroyable mois il venait de passer! Devant l'impossibilité d'être reçu chez madame Fontauger, il était resté terré dans sa petite maison à la campagne, en tète à tête avec son chien. La femme de chambre lui adressait tous les jours une ou deux dépèches.

Et à mesure que les nouvelles s'aggravaient, il se rattachait désespérément à son amie. Pourquoi? Egoïsme encore? C'est possible, mais son inquiétude était trop violente pour qu'il pût raisonner ou penser à quoi que ce fût. Le reste, Anémone, ses propres torts, tout était jeté pêle-mêle dans un oubli provisoire.

L'éloignement lui était intolérable. Il lui semblait que de près il aurait pu alléger les souffrances de la malade, la défendre pied à pied, la disputer jour et nuit au destin. Il au-

rait voulu la lutte de toutes les heures et il restait là, rivé, lointain, à attendre et à redouter une dépêche, à ne pouvoir rien, à se tordre les mains et à songer tout le temps, sans trêve, à la même chose.

Il se répétait : « Elle va mourir, mon amie que j'aime. Elle est penchée, pleine d'horreur, sur l'affreux et mystérieux abîme et déjà les pierres s'écroulent sous ses pieds. Tout à l'heure, la lumière va s'en aller de ses regards et la chaleur de sa ligure, je n'entendrai plus jamais sa voix me parler doucement. Elle sera fixée allongée et froide dans l'attitude éternelle des morts, et ni mes cris, ni mes pleurs, ni aucune puissance du monde ne saura faire que cela ne soit plus. »

Il enviait l'illusion bienfaisante de ceux qui prient, de ces gens jetés à genoux sur les dalles des églises qui peuvent de foi sincère arracher à Dieu des semblants de promesses et effondrer en lui leur écrasant fardeau.

Elle l'entourait, cette mort ; elle lui faisait

peur; le soir, il la sentait partout rôder dans les plaintes du vent et il restait tout petit, terrifié, en face d'elle, dans sa chambre.

Une fois, il vint à Paris ; le jour où madame Fontauger fut le plus mal. Trop inquiet, il était allé jusqu'à la maison et avait demandé Rosa, la femme de chambre, la même qu'il retrouvait aujourd'hui si pimpante.

Elle était arrivée avec une figure de l'autre monde. Il la regardait venir, il se disait : « Elle au moins, elle la voit », et il l'enviait de se fatiguer à veiller la malade.

Ils avaient parlé sous la voûte. Les nouvelles étaient épouvantables.

A la fin, il lui avait demandé : « Est-ce quelle est perdue? » Elle avait répondu : «Je crois que oui. »

Et alors, ils étaient restés un moment silencieux en face l'un de l'autre, ainsi que deux pauvres gens qui portent la même peine et que cela fait se ressembler beaucoup. Il avait serré les mains de Rosa et il était parti avec un brouillard devant les yeux. Il ne savait pas

au juste où il allait : il marchait, il marchait, plein d'une immense pitié de tout et son chagrin le poussait comme une main dans le dos. Que tout cela était près et pourtant déjà si loin.

— Monsieur peut venir.

Rosa s'effaçait derrière la porte. Adalbert entra dans la chambre.

Un parfum bien connu l'accueillit ; il vit dans le grand lit une forme à peine perceptible sous les couvertures et une figure aussi blanche que l'oreiller qui s'essayait à sourire.

Une émotion douloureuse le saisit à la gorge ; les yeux embués de larmes, il s'avança gauchement jusqu'au lit et prenant la main de sa maîtresse, il ne put que lui dire d'une voix étranglée : « Et voilà. »

Elle restait également silencieuse, lui retenant la main. Son visage était tellement amai-

gri qu'il ne semblait plus qu'un fantôme, une apparence de visage ; les ailes du nez étaient pincées et diaphanes et seuls dans cette pâleur, les yeux ardents de fièvre vivaient d'une intensité singulière.

Après un moment, elle parla, et le son de ses paroles était étrange, inconsistant et si faible que les mots exténués paraissaient tomber de fatigue au sortir de sa bouche.

— J'ai été bien malade... je croyais que j'allais mourir, que je ne vous reverrais plus... Asseyez-vous là tout près de mon lit, que je vous regarde... Que je suis fatiguée !... Vous voyez, je n'ai plus de forces du tout... Et vous? Qu'est-ce que vous avez fait depuis si longtemps?

— J'ai eu de la peine.

Et ne pouvant se contenir davantage, M. de Scoury fondit en larmes.

Un peu de silence.

— Pourquoi pleurez-vous?

— Parce que, comme je n'ai pas de cœur, je n'ai pas pleuré quand j'avais de la peine ; alors il faut bien que je pleure aujourd'hui que je suis content.

» C'est fini.

» Enfin, vous voilà! Je vous ai, méchante fille de Jupiter. J'ai été très inquiet, vous savez. Mais c'est oublié : d'un seul trait, par votre dépêche de ce matin, ce dernier mois noir de soucis et de transes est effacé et j'ai déjà renoué de septembre à maintenant le ruban rompu des beaux jours.

» Pourquoi malheureusement n'en est-il pas de même pour vous, pauvre amie, et vous êtes encore au lit bien faible et bien misérable.

— Ne me plaignez pas. Je suis heureuse de vous avoir ici, dit madame Fontauger, et depuis quelques jours j'ai vraiment repris goût à la vie.

» C'est une chose merveilleuse, Adalbert, que la convalescence. Il semble qu'après une pareille tourmente, on ait tout oublié, alors tout est nouveau et tout plaît. On ne souffre plus,

on a la tête vide et le corps infiniment vague, on rapprend le bruit des voitures, l'échappée de ciel bleu qu'on voit par sa fenêtre, les bouquets de fleurs de sa chambre, les livres que le médecin défend encore, les bons petits plats légers et, sur toute cette vie, une seconde fois nouvelle, qui vient vous surprendre, on rouvre des yeux d'enfant.

— Chut ! ne parlez pas trop. Vous allez vous redonner de la fièvre.

' Une fugitive rougeur colorait le visage de madame Fontauger. Adalbert, garde-malade bourru et tendre lui serrait son poignet un peu chaud et la regardait gentiment.

— Je suis laide, n'est-ce pas ?

— Non. Vous êtes différente. Vous êtes aussi nouvelle pour moi que la vie vous est neuve. H y a un mois, j'ai quitté la fille de Jupiter debout, violente et indomptable, au front chargé d'orages, et je retrouve maintenant une petite princesse anémique qui se réveille parmi les Heurs, après trente jours, comme dans les contes de fées.

lH2 LE MOQUEUR ?

» Comme dans les contes de fées, vous étiez endormie, ensorcelée, gardée, et pour vous conquérir, le chevalier de légende que je suis, avec bien peu d'allure malheureusement, a dû subir des épreuves sans nombre.

» Il lui a fallu gravir des sentiers ardus, se retrouver dans les dédales inextricables des labyrinthes, traverser des forêts pleines de maléfices et des fleuves dont l'eau rapide menaçait de l'engloutir, batailler dans des grottes sombres avec des serpents, des dragons etdes hydres dont les regards étaient de rubis et le souffle de flamme.

9 -Mais le chevalier qui voyait devant lui les yeux aimés comme deux bluets miraculeux, s'avançait insouciant des embûches semées sur sa route et poursuivait son chemin, et le but de sa conquête était plus beau que la Toison d'Or, le Saint-Graal ou les richesses de Golconde puisqu'aujourd'hui les portes de porcelaine du palais enchanté se sont ouvertes et qu'il est enfin tombé dans les bras de sa chère princesse de Chine.

» Amie aimée, je voudrais pouvoir rester

près de voire lit à vous couler ainsi Je petites histoires d'enfants, pour vous endormir. Et quand je verrais que je commence à vous lasser et que vos paupières s'alourdissent, je me tiendrais bien tranquille à penser des choses tendres. Il n'y aurait plus que du silence et, eomme ce soir, la journée courte mourrait mollement contre les carreaux de la chambre.

» Je l'aime, votre chambre que je n'avais encore jamais vue. J'aime ces hautes boiseries sombres qui reposent de la débauche de blanc ou de gris que l'on voit partout ; j'aime que vous ayez ainsi des bouquets de fleurs en masse, des œillets, des orchidées, des chrysanthèmes, des roses qui désorganisent par leur pêle-mêle la géographie et les saisons, et j'aime de chaque côté de la cheminée les deux grands portraits déjeunes femmes qui me disent :

— Profite de ton reste, ô jeune Adalbert, et penche-toi sur notre petite malade tandis qu'il en est l'heure encore. Crois-en notre expérience, à nous qui depuis cent cinquante ans ouvrons sur le monde nos yeux avertis ;

2ï't LE MOQUEUR ?

après une aussi grave maladie, tout le passé s'efface ; en même temps qu'on fait peau neuve, on dépouille aussi son amour. Aujourd'hui tu» vois ton amie boire des tisanes et sucer le jus anodin des oranges, elle est tienne, débile et captive de sa faiblesse, mais demain elle se redressera guérie et elle ne t'aimera plus.

— Elles ne disent pas cela, les deux jeunes femmes, reprit madame Fontauger, elles disent :

» — Superficiel et frivole Adalbert, mieux que toi nous connaissons ton amie pour avoir partagé sans cesse le secret de ses jours. De nos cadres nous l'avons vue, quand tout le monde était parti et qu'elle laissait ses vraies pensées venir sur sa ligure, et nous savons par ses larmes que depuis un an tu fus si étroitement, si ardemment mélangé à sa vie, qu'il n'y a pas de maladie qui puisse maintenant te déraciner d'elle, à moins de lui arracher son âme.

Malgré le langage de la raison, les près

LES PROMESSES 2i5

criptions des médecins et les défenses de Rosa, les deux amants avaient uni leurs lèvres.

Le jour pâle était à son déclin. Peu à peu l'ombre envahissait la pièce ; elle avait noyé les boiseries et les portraits des deux conseillères ; les formes des fenêtres se découpaient en transparence ; seule, la blancheur du lit gardait un restant de clarté. Toutes les chimères, les tendresses et les rêveries déliées par la nuit dansaient dans le crépuscule leur ballet mélancolique.

M. de Scoury, contre le visage de son amie, poursuivait tout bas :

— Je crois que pendant votre maladie mieux que naguère en votre présence, j'ai découvert la vraie vous, celle que je pressentais, que je devinais, mais que je ne pouvais voir parce que j'étais trop près. Sur le point de tout perdre, j'ai enfin compris la valeur de votre amour et jamais, plus jamais je ne vous ferai de misères.

Mais madame Fontauger n'entendit pas ces dernières paroles : épuisée par son léger effort, elle s'était doucement endormie.

Et cela était sans doute mieux ainsi, car son aine clairvoyante eût fait la part des mensonges. Elle aurait su que jamais on n'est plus menteur pour l'avenir que lorsqu'on croit soi-même être sincère, et que les promesses vaines sont lilles folles de la nuit.

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