Fleurs du Mal (Spleen), lxxx
d'Actéon, et M. de Scoury l'avait relevé à cause de sa sonorité et de son origine parlante. Les gens tout à fait spirituels et très au courant des choses de la Fable, disaient bien : « Quand tu seras marié, ton chien te mangera » ; mais un nom, quel qu'il soit, prête le flanc à de faciles plaisanteries, et tout le monde ne peut pas s'appeler Azor.
Hylactor était caniche, vieux et noir, encore qu'il commençât à grisonner, et depuis bien des années, gardien des pénates de son maître, il avait ses attributions précises et une existence des mieux réglées. Par les fortes chaleurs, on le tondait tout ras, puis il passait les hivers sous une fourrure hirsute, mais le printemps qui était son triomphe, le voyait accommodé en Lion, avec dc^ bracelets de poils aux poignets et des macarons réservés sur les cuisses. Alors, un petit ruban dans les cheveux, soigné comme un jardin de Versailles et conscient de sa beauté, il régnail véritablement sur le quartier dans un rayon de cinq cents mètres autour de son domicile.
Au demeurant, c'était un honnête chien gai et affectueux et qui, bien au delà des limites de la jeunesse, avait conservé une humeur folâtre ; il faisait à son maître des fêtes ingénues et éternellement renouvelées et, au moindre compliment, agitait avec frénésie ce que les ciseaux du sacrificateur lui avaient laissé de queue. Il avait la notion du juste et de l'injuste et subissait les reproches avec de beaux yeux tristes; mais si, d'aventure, il avait commis quelque méfait et qu'il eût le temps d'échapper au coup de pied vengeur, il rampait précipitamment jusqu'au coin, tout au fond sous le lit, comme Pausanias se réfugiant dans le temple de Minerve Chalciœcos pour fuir la colère des éphores, asile intangible d'où la véhémence des menaces, non plus que le sucre alléchant des promesses ne réussissait jamais aie faire sortir.
Ni la lumière du ciel, ni le passage grinçant des tramways, ni toute la vie industrieuse du matin ne semblaient devoir troubler ces sommeils jumeaux, quand tout à coup Hylac-
tor se leva en grondant, découvrit des crocs terribles et se mit à aboyer de toutes ses forces tandis que du dehors une voix bien connue criait :
— Eh bien quoi? Hylactor; veux-tu te taire : on ne reconnaît plus les amis ?
Et Paul Jacquemont, dit Paulus, entra dans la chambre.
- Comment? Dix heures et pas encore levé ? Vieux fainéant !
Scoury serra la main de son ami, eut un geste maussade vers la fenêtre et dit seulement :
— Pourquoi, me lever? Le temps me dégoûte, et que faire un dimanche ?
— Allons, ne fais pas le neurasthénique, répondit Paulus, en allumant une cigarette et en se .Mirant confortablement dans un fauteuil de cuir; si tu ne consens à te lever et à ne sortir que les jours de beau temps, tu risques «le finir ton hiver au lit ; tu as dû rentrer trop ta™ cette nuit, ou bien tu „;, pas reçu ce matin une let*e que tu espérais et roilà la
LE MARASME -l
cause de ton marasme. Tu n'es pas intéressant.
Paulus qui se permettait d'interpeller aussi familièrement M. de Scoury et un des seuls camarades qui le tutoyât, était un ami depuis vingt ans. Ils avaient subi le collège ensemble pendant toute la durée de leurs études et y avaient noué une solide amitié. Gomme ils ne luttaient ni l'un ni l'autre pour la première place, aucune rivalité scolaire n'y était venue assombrir leur entente et d'autre part, ils n'avaient jamais songé à tomber, malgré les exemples engageants tirés de l'antique, dans . une de ces amitiés virgiliennes qui, au collège, poussent souvent les amis à des transports un peu trop affectueux.
Depuis, la vie qui les avait séparés, vaquant chacun à des oisivetés dissemblables, avait fait de Jacquemont un grand garçon blond, vigoureux, à la denture solide, pratiquant les sports et le plaisir avec une satisfaction tranquille et dont la seule faiblesse semblait être son indulgence envers son vieux camarade.
Us avaient continué de se voir le plus fréquemment possible et, heureux de posséder un ami dévoué et un confident de tragédie, Adalbert de Scoury lui racontait ses secrets, lui imposait ses préférences, l'entraînait de force vers ses fantaisies et le victimait sans relâche.
Adalbert reprit :
- Je suis rentré de bonne heure hier soir et je n'attends de lettre d'aucune femme, mais je trouve que pour nous autres oisifs,' le dimanche est toujours sans raison d'être' stupide et attristant, et particulièrement, un pauvre dimanche trivial de janvier comme celui-ci. H a plu toute la nuit; la pluie maintenant a un peu cessé et après le déjeuner je vois d'ici l.s bourgeois qui vont se hasarder dehors, un parapluie dans leur main prudente et traînant derrière eux madame enlan- Frelu^éeetlenioutardaunezsale, coiffé du Patriotique et bien français képi des lycéens. Vers quelle exposition de sauvetage, d'hygiène ou d'animaux gras vont-ils diriger leur désœuvremenl hebdomadaire?
» Toute la journée, la famille va protter clans une boue noire et ignoble trois ou quatre paires de modestes godillots et vers cinq heures, quand les réverbères piqueront de gros points blancs ou de petits points jaunes le manteau bleu de la nuit, l'honnête ménage, las de patauger, regagnera sa maison et, par une ascension laborieuse, son troisième, bas de plafond : monsieur, renversé dans un fauteuil oriental et pelucheux de la Place Clichy, le ventre à l'air et la patte de chemise sortant entre le pantalon et le gilet déboutonné, les pieds, empire des cors et de toutes les horreurs, confortables en des chaussons feutrés, lira sans émoi les nouvelles alarmistes de la Patrie, sous la calotte verte de la suspension de salle à manger.
» Cependant une odeur grasse de chou, de miroton se répand dans la pièce et Virginie, cuisinière aux pommettes rissolées et aux paupières chassieuses, prépare de ses grosses pattes rouges le repas familial, la soupe sacrée, source de joies.
» L'odeur épaisse et chaude a pris possession de tout l'appartement et maintenant va jusque clans l'escalier se fondre aux senteurs des cuisines mitoyennes.
» Et dans tous les escaliers suintants, éreinl es et fétides du Paris modestement bourgeois, repos dominical, puanteur, médiocrité.
— Aurea mediocritas ! Ces gens-là sont hvs heureux ainsi, hasarda Jacquemont.
— Tais-toi. Tu n'as pas la parole. Je me souviens d'un pareil dimanche de janvier, il y a trois ou quatre ans; j'étais dans le midi, à Beaulieu, dans une gentille villa qui s'appelait la Villa des Mandarines, et, de fait, le jardin en était tout rempli : oranges, mandarines, citrons, détestables d'ailleurs, mais amusants de couleur dans \euv> petits arbres joujoux.
» Et l'après-midi de ce dimanche-là, comme par toutes les portes-fenètres ouvertes sur la mer, nous respirions le soleil convalescent de L'hiver méridional, il vint jusque dans le jardin un de ces petits orchestres ambulants d'Italiens aux jambes entourées de lanières,
qui chantent en s'accompagnant d'instruments variés.
» Ils chantaient à tour de rôle, soit en français et avec trop d'accent des chansons comiques, soit leurs romances traditionnelles dans cet adorable italien de cristal où chaque mot est une caresse même pour qui n'en comprend pas le sens.
» Ils m'étaient cachés par l'appui de la terrasse et je n'avais devant moi que la Méditerranée au-dessus des orangers comme une immense plaine bleue et tranquille ; les deux jeunes femmes, chez lesquelles j'étais, écoiir taient, un instant méditatives, avec dans leurs yeux tout le reflet, et sur leurs lèvres tout l'arôme salé de la mer. Et cette voix du chanteur, grave et chaude, montait dans la limpidité turquoise du ciel, droite comme une fumée de sacrifice.
— Je me rappelle très bien le séjour que tu as fait cette année-là à Beaulieu, interrompit de nouveau l'incorrigible Paulus, mais ta mémoire bienveillante ne me semble plus garder trace du fâcheux contact que tu pris
en ce pays avec la roulette et je crois me si mi venir que, sur le moment, tu ne fus pas aussi bibliquement heureux que tu veux bien le dire, entre tes deux jeunes femmes.
— Je crois, continua M. de Scoury, que la question du décor doit jouer un grand rôle dans l'existence et qu'il nous faut, dans la limite de nos moyens, situer nos actes dans une atmosphère de beauté propice à leur accomplissement. Il y a d'ailleurs répercussion immédiate du décor sur l'acte : j'entends par là que le cadre doit nous inspirer et il me semble que, si j'étais acteur, je jouerais mieux mon rôle dans le costume et le milieu de l'époque, qu'en redingote et la brochure à la main.
»Mais si malheureusement, dans les circonstances actuelles de la vie, nous sommes rarement assez privilégiés pour entourer nos actions de ce cadre de beauté qu'il faul pouvoir commander à l'espace et au temps, nous avons du moins le loisir d'y suppléer par l'imagination.
» Regardons jouer la vie comme le specta"
teur voyait jouer les pièces au temps du grand roi, avec la seule indication du lieu où la scène se passe. De même que, sur la foi de son illusion, il imaginait de somptueux décors, de même, penchés sur une seule rose qui s'effeuille, nous pouvons respirer tout un été flamboyant de parfums et si par hasard trois notes saugrenues d'un orgue de Barbarie viennent pleurer à notre fenêtre, partir en nacelle bleue sur l'Océan du rêve, vers les contrées mirifiques et fabuleuses.
» Alors, pour celui-là, il n'y a plus ni brouillards tristes sur la ville, ni regards menteurs de femmes, ni paroles haineuses, il y a la Beauté insaisissable et fugitive qu'il cherche à travers tous les paysages et à travers toutes les créatures et vers laquelle jusqu'au dernier jour il tendra inlassablement les bras.
— Plus fort que l'ambitieux de la fable, tu cours après le bonheur et tu l'attends en même temps dans ton lit, répondit finement Paul Jacquemont. Tu as peut-être raison, mais moi, je ne puis me résoudre à tendre les bras vers une Beauté et un Bonheur insai-
sissables. Je me contente de croquer les nombreux petits bonheurs que la Providence met sur ma route et j'aime mieux que ta Beauté des laideurs plus substantielles. Ce sur quoi, je rentre Héjeuner.
Hylactor accompagna pas à pas Jacquemont jusqu'à la porte, digne comme un huissier, puis il revint près du lit et sembla dire de ses beaux yeux intrigués et expressifs :
« Enfin seuls! Il est près de midi; mon bon maître, levez-vous. »
Alors, M. de Scoury se leva.