Le Portrait de Dorian Gray
Couché sur le côté et appuyé sur son coude, quelque peu las et doucement enivré comme s'il eût été plongé au calice d'une rose géante, Adalbert regardait dormir la^ jeune femme qu'il aimait. Comme elle avait été brusquement surprise par le sommeil, elle reposait tournée vers lui, la figure encore expressive, et lui tenait la main. Elle était à peine décoiffée, les cheveux tirés sur les tempes amenuisaient son front étroit ; sous les sourcils fins qui semblaient dessinés au pinceau, les yeux n'étaient pas tout à fait clos et un peu de vie filtrait entre les paupières ; la bouche, à son habitude moqueuse, était redevenue puérile, détendue, sans défense ; tout le visage apparaissait abandonné, confiant, délicat et mièvre.
M. de Scoury songeait :
« Comme elle est fragile et précieuse, depuis sa figure transparente jusqu'à ses petites chevilles de porcelaine 1 Elle est fragile, aussi factice et mystérieuse, que les orchidées des serres chaudes qu'elle préfère aux autres fleurs. Et pour pouvoir épingler tous les jours à sa poitrine le bouquet bigarré de ses sœurs lointaines, on dit qu'autrefois elle a ruiné des hommes. On la dit insatiable, implacable,
mais qu'importe I Voici qu'oublieuse de ses maléficres, elle dort candidement dans l'écrin rose de sa chambre. Elle rêve : derrière son petit front, la fable, fille du sommeil et de la nuit, se marie au mensonge : je sens contre moi le rythme égal de son corps qui respire et la chanson écarlate du sang qui bat dans son poignet.
» Anémone, combien je vous aime, vous qui m'aimez aujourd'hui et ne m'aimerez plus demain : je vous sais capricieuse, décevante et cruelle, mais à cette heure vous êtes ma conquête, ma douce proie. Le sommeil vous a privée de votre petite âme féroce, il l'a emportée dans les limbes de son royaume indécis, et vous n'êtes plus qu'une fofme gracieuse, ingénue et sans vouloir ; les lumières trompeuses de vos yeux sont éteintes et votre bouche pour un moment a cessé de se dédire.
> Ah ! votre bouche endormie, Anémone, votre bouche adorable, légèrement entr'ouverte, porte de délices, votre bouche nue qui rayonne et resplendit comme une fleur miraculeuse.
» Si, dans les figures, les yeux sont les routes profondes de l'âme, la bouche, c'est la
joie du visage, la place offerte du baiser, l'invitation continuelle et incarnadine à l'amour ; et comme il flotte ainsi, par le monde, rencontrées au gré du hasard, de jolies bouches qui plaisent, toutes différentes et pourtant toutes filles parfumées des fleurs et des fruits !
» Il y a celles que l'on nomme voluptueuses, un peu charnues, luisantes et gonflées, quêteuses de morsures ; il y a les bouches plus réservées, les énigmatiques aux lèvres minces et pudibondes, à peine d'un rose de corail ; les bouches méditatives et sinueuses, les mélancoliques où les coins semblent boudeurs, les taquines au contraire dont l'arc renversé retrousse ses extrémités audacieuses, les bonnes où la lèvre inférieure plus forte se soutient moins et s'amollit d'un excès d'indulgence, les bouches enfantines où la lèvre du haut seule est développée et surplombe dans une expression de naïveté perpétuelle, et les lascives, et les altières, et les joyeuses, et les meurtries.
» Bouches baisées par l'hiver au travers des voilettes, bouches éclatantes qui boivent l'aurore, bouches du soir qui vont défleurir, bouches effeuillées à tous les vents, bouches
d'ici et d'ailleurs, en pétales de géraniums, en œillet^ poivrés, en piments, en grenades, en cerises, bouches exotiques en roses-thé et en bronze vivant, lèvres brûlantes fiévreuses d*amour, lèvres fraîches dispensatrices d'oubli,lèvres humides et odorantes, lèvres de soie.
» Et les dents saines, régulières et carrées qui font une belle ligne coupante, celles plus petites que le sourire découvre en grains de riz ou en trésor de perles, les dents de jeunes loups pointues et cruelles dans l'écrin rouge de leurs gencives.
» Et le mouvement des bouches que Ton regarde parler : les lèvres qui s'incurvent aux voyelles, qui se baisent aux labiales, qui vibrent, qui tremblent, qui se jouent, qui supplient...
» Alors, les yeux captifs de cette bouche qui vous attire, on dit :
» — Je n'ai pas saisi un mot de votre phrase, mais, de grâce, continuez à parler : la musique de votre voix m'enchante, chaque syllabe prend au contour de vos lèvres une ligure matérielle et harmonieuse, et je meurs de l'envie d'écraser ma bouche contre la paroi blanche et mouillée de vos dents.
» C'est ainsi, Anémone que je suis prisonnier des paroles mimées par votre visage : je ne crois pas aux mots d'amour que vous dites, mais j'aime le jeu de vos lèvres qui les prononcent. »
Dans la brume rosée de la chambre où la nuit déroulait ses heures taciturnes, Adalbert rêvait sur son coude engourdi.
Il caressait lentement le bras de son amie ; au passage de ses doigts, du poignet à l'épaule, le grain délicat de la peau se rétractait et cédait tour à tour. Par l'ouverture large de la manche, il glissa petit à petit et appuya le creux de sa main sur la poitrine chaude et arrondie. La dormeuse fît un vague mouvement pour se défendre, ouvrit lourdement ses yeux encore remplis de sommeil, regarda et sourit, et toute la joie d'aimer fleurit dans son regard et sur ses lèvres ; les douces pointes de ses seins se gonflaient, rigides et vivantes ; alors, déjà à demi pâmée, elle prit avec force son amant par le cou, le renversa sur elle et lui baisa violemment la bouche.