Mon cœur mis k na
Méditation de M. de Scoury par an matin de mai.
Je suis à Bruxelles ; je suis rentré cette nuit à quatre heures du matin après la fête inepte et traditionnelle à laquelle je me crois forcé de me livrer chaque fois que je viens ici. J'ai fait à pied le chemin du dernier restaurant à l'hôtel et j'ai traversé tout le Parc : le jour délicat nuançait les jeunes verdures avec une tendresse infinie, les arbres étaient peuplés de pépiements d'oiseaux et, au milieu de cette grâce qui s'éveillait comme en un matin de l'Eden, dans ce soleil d'aurore, ces arbres et ces oiseaux éternellement pareils à ceux des premiers âges, je marchais, moi, honteux et furtif, seul être ayant progressé depuis la naissance du monde, représentant affiné de la civilisation par mon habit noir fripé et mon cerveau pensant dont les fumées d'alcool, en voilant les quelques modestes pics du savoir, faisaient une belle plaine étale et morne...
Après un sommeil sans rêves, je me suis levé et me voici écrivant près de la fenêtre. 11 est onze heures : de la hauteur de mon
deuxième étage, je domine une belle place régulière avec deux grands triangles de gazon flanqués à leurs coins de rhododendrons et de lauriers en massifs ; à gauche, le parc du Palais, à droite les Avenues et, en face, les Ecuries de la Reine.
Une pluie fine et oblique tend devant ma fenêtre d'imperceptibles barreaux d'acier, puis le soleil paraît timidement : il pompe l'eau entre les pavés; les passants minuscules ferment leurs parapluies qui s'égouttent encore, et se croisent en tous sens, hâtivement, fiévreusement, parce qu'ils craignent l'averse prochaine ou simplement parce qu'ils sont pressés. Oii courent-ils, petites taches sombres, suivies chacune de son reflet renversé dans le trottoir luisant? Qu'espèrentils ? Arriver à temps à une gare, à un enterrement, à une noce, être vite à la poste pour trouver une lettre de leur amie qui est loin et se lamente, ne pas manquer un rendez-vous avec un inventeur qui vient d'inventer la fortune et tient à la partager, ou avec un camarade qui doit payer l'apéritif? Comme ils vont vite, rapetisses et silencieux par l'éloignement ! L'un se presse pour gagner trois francs, l'autre pour trouver plus
vite une déception qui lui gonflera les yeux ce soir ; celui-ci verra, au détour de la rue, la journée lui sourire par une bouche de femme ou par une chance quelconque de la vie ; celui-là confiant se hâte vers le tramway que son ange gardien en distraction va lui laisser passer sur le ventre.
Pauvres gens qui vont heurter violemment leur destin en courant après une chimère ! Car, s'il est infiniment probable qu'il y en a les trois quarts qui ne savent pas ce qu'ils veulent et qui, bêtes de somme humaines, atrophiées par la misère, saignant au collier et les yeux à terre, travaillent parce qu'ils Font fait hier et le recommenceront demain, le dernier quart a son idée et vous parle avec flamme de la fortune, de la renommée et de Tamour qu'il définit presque synonymes du bonheur. Dans ce panorama de l'avenir, leur œil médiocre ne distingue pas Tendroit où le relief cède la place à l'illusion et ils me semblent dire : Quand je serai chargé d'années, de gloire et de richesses, rompu, ayant enfin droit au repos, j'irai m'asseoir sur ce banc là-bas qui est peint sur la toile de fond.
Pendant que ces gens afifairés se ruent et se précipitent, comme des enfants armés de filets en tulle vert courent après les papillons capricieux, trébuchent dans les ornières et, même tombés, les suivent encore de leurs yeux pleurants et pleins d'envie, moi je regarde de ma fenêtre, sans faire un geste pour les atteindre, voleter mes papillons aux nuances changeantes.
Sur leurs ailes et sur ma vie, comme sur cette large place nue et terne, il passe de grandes vagues de soleil ou de tristesse. Mais moi-môme, pourquoi suis-je si loin de chez moi, pourquoi suis-je dans ce pays, à regarder devant moi le jeu alternatif des lumières et des ombres ? Que fais-je, sinon comme eux courir, courir, inlassablement déplacé et cela sans même l'excuse de tendre les bras vers un décevant mirage ?
Vivre, c'est remuer ses jambes et ses bras dans un espace limité par des murs, des maisons et des océans, et ses pensées dans un espace également limité, mais dont nous ne voyons pas les frontières, parce que nous sommes myopes et que nous appelons Tinfini parce que nous sommes prétentieux et grandiloquents.
Si humbles qu'ils soient, les actifs, a-t-on coutume de dire, se rendent utiles à l'espèce et, pour cette raison, ont le pas sur moi. De cela je ne suis pas bien convaincu, et quand je suis inerte à ma fenêtre à dire : il pleut ; ou : il fait soleil, suis-je vraiment plus inutile que le médecin ou le savant dans le rouage des mondes ?
Qui sait ? La conscience de mon inutilité est peut-être mon utilité ici-bas.
Tout est vain. Nous sommes dans le bruit de la vie comme le cheval du manège forain qui tourne sans trêve au milieu du vacarme avec son bandeau sur les yeux. Nous avons cru faire depuis un an mille choses comme peut-être le cheval derrière son masque rêve qu'il fait un chemin imaginaire, etquand nous avons bien vécu, dit des bêtises, fait des méchancetés, essayé les formes multiples du bonheur, nous nous retrouvons au bout de l'année à la même place. Nous avons fait un tour de plus, voilà tout.
Et après un certain nombre de tours, avec le vieux cheval, nous tomberons fourbus, morts sur notre piste piétinée, avec encore les cuivres de la musique dans les oreilles. Nous serons étendus là sur le côté et alors
seulement on nous enlèvera notre masque, mais il sera trop tard, car nos yeux seront sans regard, à moins qu'ils ne regardent à l'intérieur cet inconnu nouveau et insondable où nous allons tous...