Je»n Christophe ('L'Aube
que dans une heure d'inspiration favorable, leur avait destinées le maestro Puccini.
Le rideau tomba sur la fin du deuxième acte, laissant l'infortunée Madame Butterfly continuer derrière la toile sa mélancolique faction près de la fenêtre aux carreaux de papier, et les spectateurs revinrent peu à peu d'un Japon de paravent à la notion des contingences. Le besoin de se dégourdir les jambes, ou tout autre, poussa les hommes vers la sortie et ils défilèrent pêle-mêle devant la petite baignoire, insipides pour la plupart, quelques-uns laids au point d'être amusants. Des yeux, mus par une vague curiosité, tentèrent en vain de percer le mystère du grillage, mais avec une certaine retenue. C'était un public de matinées, public spécial, correct et tranquille, jeunes gens en jaquette sombre oubliant pour un instant leurs théorèmes, et pères de famille de tout repos. Par endroits, des Saint-Cyriens, avec leur tête rase ou le plumet clair de leur shako, mettaient dans la foule des taches martiales.
La salle s'était à moitié désemplie ; seules les femmes étaient décemment restées vissées à leurs fauteuils : des matrones corsetées au
prix de rudes etîorU couvaient des jeunes (illes aigrelettes ou aux joues timides. Les coiffures étaient honnêtes, quoique travaillées ; il y avait quelques robes à pleurer d'attendrissement. Un brouhaha discret s'échappait de ces poitrines bourgeoises : la qualité des artistes et la tristesse du livret devaient faire tous les frais de la conversation.
Profitant de Tentr'acte pour vaquer à ses affaires, une vieille ouvreuse passa devant la baignoire grillée et remit avec ostentation un petit banc à une collègue en disant
« Rendons à César ce qui est à César. »
— Non, mais pigez-moi la binette de César, dit M. de Scoury à sa compagne, de la pauvre, triste, misérable, calamiteuse et risible César, recevant son petit banc enguirlandé de style noble. Le langage pompeux ou plutôt pompier, insupportable chez les gens du bel air, devient d'un grotesque touchant dans la bouche du peuple, comme le hâve figurant à quarante sous évoluant avec dignité sous les habits du grand seigneur, excite le rire et la pitié.
> Fille de Jupiter, vous qui savez tout, ou
du moins presque tout, est-ce que les ouvreuses ont une âme ?
— Scoury, vous êtes stupide.
— Merci. Mais je vous pose cette question parce que je crois qu'elle a été peu étudiée. Pour tout le monde, une ouvreuse, c*est un vieux petit tas informe, surmonté de quelques rubans jeunets, qui ne vit que de huit heures à minuit, à qui on donne de l'argent pour ne rien faire et qui doit mourir discrètement, un balai de cabinet à la main. Qu'une ouvreuse n'ait pas de sexe, cela est indiscutable, mais qu'elle ait ou non une âme ou, si vous préférez, une intelligence, une conscience, voilà ce que je voudrais établir avec vous d'une façon définitive.
» L'idée de ce problème m'est venue, il y a quelques jours, par la contemplation de mademoiselle Lestime.
» Cette personne dont le nom seul semble une profession de foi, est une couturière que vous avez peut-être aperçue travaillant chez moi, les trop rares fois où vous m'avez fait la grâce de me rendre visite incognito.
» J'avais besoin dans mon ménage de garçon d'une lingère qui vînt de temps à autre jeter un coup d'œil sur l'état de mes effets et
LA MDSIQUE 131
se livrer à différents petits ouvrages d'aiguille auxquels un valet de chambre est impropre. J'ai eu ridée de génie, pour obtenir cette perle, de m'adresser à Tune de ces bonnes œuvres qui ont pour but de placer de vieilles filles respectables et momentanément dans la purée. Et voilà comment mademoiselle Leslime me fut envoyée par votre amie madame de Coursant.
— Ah ! madame de Coursant 1 en voilà une peste que j'ai en horreur, s'écria madame Fontauger.
— Oui, je sais que vous avez été très liées, reprit Adalbert. Il est à remarquer que les pestes et d'habitude toutes les femmes féroces ont un goût particulier pour Texercice de la charité : Marat était humanitaire. Mais cela n'a rien à voir avec mon histoire.
» Donc, mademoiselle Lestime, probablement garantie vierge et, en tout cas, quinquagénaire, débarqua un matin chez moi, expédiée par la peste madame de Coursant et, depuis lors, deux fois par semaine, elle vient s'installer dans ma salle à manger transformée en lingerie pour y passer la journée à des besognes minutieuses.
» Elle se tient bien tranquille sur sa chaise
près de la fenêtre avec, sur une autre chaise, sa boîte de naercerie. Elle est maigre et vêtue de noir ; elle a des cheveux gris, une toute petite bouche pincée, un nez anémique et des yeux tristes. Elle ne remue pas, elle ne parle pas, elle ne tousse pas. Le spectacle de la rue est pour elle sans intérêt et les gens qui entrent dans l'appartement ne lui sont rien. Elle coud, elle marque, elle reprise, et seul le bruit crissant des ciseaux est vivant dans ce silence. A six heures, elle se lève, repique sur sa tête son petit chapeau bégueule ; on lui donne cent sous et elle disparaît dans le soir.
» A quoi diable peut bien penser mademoiselle Lestime ?
» Peut-être, sous son corsage étriqué, possède-t-elle une âme fulminante qui se débat dans cette prison sans ampleur. Elle eut peutêtre une jeunesse romanesque, fut belle, aimée, enlevée, trahie, ruinée, que sais-je ? et cache à présent en elle-même une terrible désespérance de se survivre. Elle est peut-être dans l'armée obscure des femmes de journée comme ces soldats anonymes de la légion étrangère qui sont d'anciens officiers ou des archevêques ayant eu des déboires. Et elle ne
pense plus à rien, ayant eu tant de larmes et de misère qu'elle a le cœur ratatiné comme une vieille pelote, dans lequel les petites aiguilles des ennuis et les longues épingles à chapeaux des chagrins s'enfoncent maintenant sans laisser de marque, tellement il y a déjà de trous.
— Ou bien, ce qu'il me semble plus logique d'admettre, dit madame Fontauger, c'est que mademoiselle Lestime ne pense guère à ses amours problématiques, mais bien aux avantages de gagner cinq francs. Comme elle est honnête, elle veut mériter son salaire et pour ce faire, ne gaspille pas son temps à regarder dans la rue ; la journée finie, elle rentre dans sa chambre, la conscience paisible, la vue fatiguée et les reins moulus, et dort bien ; elle va à la messe le dimanche et arrose tous les matins un géranium malingre sur le rebord de sa fenêtre. Pourquoi vouloir faire chausser à tout le monde les bottes du géant ? Il y a à Paris et ailleurs, mon ami, des milliers et des milliers de ces pauvres gens qui ne demandent à un labeur quotidien que le droit de vivre et de manger. Us s'usent petit à petit, ils s'effacent comme les profils sur les pièces de monnaie, à force de rou-
1er, et entre le moment de leur naissance et celui où un corbillard lamentable les emmène en les brimbalant sur le pavé, suivis de leur concierge et du marchand de vin, ils n'ont jamais eu une minute de loisir pour dévider les grands espoirs et les vastes pensées. »
Les violons sç raccordaient en grinçant. Madame Fontauger se tut.
Assis un peu en arrière, M. de Scoury pouvait Tadmirer en silence. Elle avait un chapeau magnifiquement sombre, de paille parce qu'il pleuvait et gigantesque pour avoir été destiné au théâtre. Sous un fouillis vaporeux et caressant de plumes qui se mouvaient au zénith de la baignoire, la figure noyée d'ombre était tournée vers le spectacle ; au travers des barreaux, les mille et une lampes de la salle n'arrivaient qu'à sertir d'un faible trait la ligne impérieuse du nez et h mettre sur la joue une douce tache de lumière. Dans la prison semi-obscure flottaient tous les parfums d'Arabie, et aux poignets de la somptueuse captive, brillait dans la nuit la servitude d'or de ses bracelets.
Comme la baignoire comportait quatre
places et qu'ils n'étaient que deux, ils pouvaient péniblement réussir à se mouvoir.
Adalbert fit avec effort une légère conversion vers la gauche, découvrit un point stratégique d'où il pouvait apercevoir la scène entre le chapeau et les grillages, et, peu soucieux d'en profiter, ferma les yeux.
La voix et les violons lui agaçaient délicieusement les nerfs ; il eut une envie irrésistible d'Anémone, de l'avoir là, à l'instant, à la place de celle-ci. Pourquoi ? Il n'en savait rien : celle-ci était trop bonne, trop dévouée, intelligente, musicienne, insupportable de qualités ; l'autre était sans instruction, frivole, superficielle, ne comprenant rien, charmante. Il est probable néanmoins qu'il eût regretté madame Fontauger, si d'aventure il se fût trouvé au théâtre avec Anémone, mais l'esprit de contradiction guidait toujours ses désirs, souvent ses actes et, de fait, il regrettait Anémone.
Et cette musique aussi par maintes analogies lui rappelait celle d'une soirée récente. Lucienne venait de louer à Neuilly une villa en bordure de la Seine pour y passer Tété,
et ils y étaient partis tous deux, leurrés par les premiers beaux jours : une maison accueillante et rieuse aux fenêtres ouvertes, de grandes pièces claires inondées de soleil, et en dessous, le jardin d'émeraude, soyeux comme un tapis de prières, offert aux pas, lustré, pomponné par le mois de mai. La soirée s'annonçait si belle qu'on avait pu dresser dehors la table du dîner, et ce fut un festin champêtre aux bougies, servi par une soubrette fantôme, un repas entre le ciel et la terre, mais plus près du ciel, et du septième, avec peu de prosaïques viandes, mais du vin pétillant et léger et des fruits comme seules peuvent en produire les grandes villes. Anémone avait eu l'idée d'envoyer un de ces iEolians qui, attelés sur un piano, remplacent sans les faire oublier, les plus étonnants virtuoses. Sa vieille et fidèle gouvernante y fut installée d'office et révéla aussitôt de très heureuses dispositions dans une sélection de la Vie de Bohème. Ah I Mimi, Musette, si proches parentes de la Madame Butterfly d'aujourd'hui 1 Et les flambeaux éteints, dans l'ombre accrue, les deux amants restaient, blottis l'un contre l'autre, entre cette harmonie humaine, sonore, vivante, trébuchant sur ses phrases de san-
glots, d'angoisses et de déchirures, et l'autre harmonie silencieuse et lointaine des étoiles qui déroulait dans l'infinie sérénité du ciel les thèmes immuables de ses constellations. D'un gros bouquet de pivoines rouges posé sur la table, des pétales moites leur tombaient sur les mains.
Et puis le lendemain, dès le matin, une pluie diluvienne fouettait les vitres de la chambre ; une dépêche arriva, rappelant à Anémone qu'elle n'était point femme uniquement pour se distraire et qu'un puissant industriel du Nord, commanditaire important de son luxe, viendrait dans l'après-midi lui rendre visite. Il fallait donc retourner à Paris prématurément ou risquer de compromettre une' situation solidement établie. Anémone offrit spontanément le sacrifice de ses intérêts avec une mauvaise foi qui n'eut d'égale que celle de M. de Scoury à refuser cette offre généreuse. Nous en voulons aux femmes des sottises qu'elles font pour nous et encore plus de celles qu'elles ne font pas. Le retour fut donc boueux et maussade. Adalbert aurait voulu trouver plus d'égards là oii il n'avait aucun droit ; il estimait que dans le combat de générosité, Lucienne s'était avouée trop
i'SB LE MOQUEUR ?
tôt défaite et songeait tristement : « Dois-je déjà désapprendre de l'aimer ? Et, bête que je suis, je l'ai fondue et mélangée à toutes les bonnes choses, si bien qu'il me semble maintenant que je doive arracher de moi toutes les joies en même temps qu'elle. »
Depuis ces deux jours disparates, il était resté meurtri. Aussi l'opéra, qu'il entendait en compagnie de madame Fontauger, le pénétrait étrangement. Aux cœurs tuméfiés, pesants de soucis vagues, la musique est sans seconde. Les spectateurs ne pleuraient pas sur madame Butterfly, c'était elle qui, chargée de tous leurs chagrins, pleurait pour eux tous. Et les âmes, délestées de leur part d'amertume, redressaient sur les tiges leurs corolles éclatantes.
Adalberf refleurit. Il revint d'un lointain voyage et, pèlerin poudreux qui, les yeux encore troubles de visions fabuleuses, chérit la simplicité de sa maison revue, il regarda son amie familière. Sous le chapeau mirifique elle souriait doucement; alors il se pencha vers elle et lui baisa les lèvres ; et tandis qu'il embrassait longuement l'une, peut-être était-ce encore un peu à l'autre qu'il pensait ?