Les F. du M. (Le Crépuscule du soir
portes cochères, comme des compères loriots autour d'yeux malsains, des poussées de concierges en bras de chemise, fumant leurs pipes à califourchon sur des chaises. Les bouches d'égout et les soupiraux des cuisines exhalaient leurs âmes jumelles. Des odeurs innommables flottaientparesseusementdansles rues.
M. de Scoury venait de dîner. En smoking, le canotier rabattu sur les yeux, renfrogné, maudissant la chaleur et l'incommodité des vêtements, profondément dégoûté de luimême et encore plus des autres, il s'en allait à petits pas vers le Jardin de Paris, en compagnie du fidèle Jacquemont.
A l'angle de la rue Royale et de la place de la Concorde, un cul- de-jatte d'abord excita violemment son mépris. Il faut dire que ce mendiant avait craché d'abondance en demicercle autour de soi, ce qui n'est pas un sport admis.
— Quel immonde individu ! ditAdalbert.Cet homme que son infirmité rapproche de terre, mais prédispose merveilleusement à la vie contemplative, pourrait s'absorber dans la vision du ciel et s'élever en pensée dans les sphères les plus hautes. Au lieu de cela, il fixe
avec une satisfaction de monomane le trottoir où ses crachats figurent les étoiles. Qu'y at-il de commun entre ces gens-là et nous, dis -le -moi, socialiste chrétien, dis -le -moi donc.
Jacquemont ne le lui dit pas, parce que la tour d'ivoire d'Adalbert n'était pas de celles qui s'effondrent sous le bélier de la discussion et que d'autre part son cigare tirait mal. Tous ses soins tendaient à enrayer ce désastre.
Scoury, hautain, et Paulus rejetant sans relâched'énormes bouffées de tabac, laissèrent à tribord les cafés-concerts aux flonflons engageants, et mirent le cap sur l'avenue des Champs-Elysées.
C'était une fête vénitienne de fiacres aux carreaux multicolores ; lentement, au trot de leurs rosses désabusées, ils roulaient la fouje vers le Bois. Les cochers, jaquette débraillée, le pied sur le garde-crotte, le chapeau coiffant la lanterne, laissaient sur leurs coursiers flotter les rênes.
Dans les voitures, des couples mal lavés, assoiffés de fraîcheur et de pelotage, étaient
vautrés, effondrés, les mains invisibles, dans l'affalement d'une demi-possession.
Des automobiles, silencieuses et rapides, les dépassaient sans effort, portant d'autres couples réunis dans la même intention, mais un peu plus fortunés.
Dans la nuit étouffante et honteuse, une formidable armée partait à la conquête de la volupté, grognards, jeunes recrues et mercenaires, et c'était l'immense et bref voyage de noces d'une foule mariée pour une heure.
Dédaigneux de ces excursionnistes, des gens plus sédentaires se fiançaient sur les bancs. On distinguait dans l'ombre leurs silhouettes fondues.
— Il y a un bel embarquement pour Cythère ce soir, fit observer Paulus avec un contentement patriotique. Je crois que, grâce à ces braves gens et probablement bien malgré eux, monsieur Piot pourra marquer cette nuit d'un caillou blanc.
— Je me fiche pas mal de monsieur Piot, grommela Adalbert. Aimable perspective, de rencontrer dans quelques mois des femmes horribles étalant d'impudiques grossesses. Car je ne sais pas comment font les autres, mais ce sont toujours les femmes les plus
hideuses qui affichent injurieusemcnt dans la rue des rentres difformes comme pour crier bien haut qu'il s'est trouvé un jour quelqu'un enfin, etc.. N'insistons pas sur ces ventres réclames.
> Il est joli, l'embarquement pour Cythère. Où sont les grâces de jadis, les robes zinzolines et les habits de soie aux cassures lumineuses, la dame de qui l'on tient les mains et qui cède à regret ? Où sont les nuages illustrés d'amours ?
» Nous n'avons plus que de mornes spectacles et il n'y a plus de grandeur que dans le laid.
» Mais celui-ci, du moins, nous reste avec toute sa tragique rudesse. Sais-tu, Paulus, ce qu'il faudrait voir aujourd'hui au lieu de cette fête bourgeoise, semi-hypocrite, frelatée depuis la boisson jusqu'à l'idéal ? Il faudrait voir la même nuit chaude bassement glorifiée dans un quartier populaire. Crois-tu qu'il doit se passer là-bas, dans les mansardes aplaties sous les toits, dans les impasses et dans les bouges, d'effroyables choses, des choses à mourir de honte, des choses de violence, de traîtrise et de sang ?
> Le soleil a fait éclater toute la journée les
idées dans les crânes ; ce soir, l'alcool flambe dans les yeux des hommes avec son mauvais éclat de fièvre, le désir leur souffle sur la nuque sa bestiale et monstrueuse haleine et, les mâchoires en avant, d'une ruée sauvage ils se jettent sur les filles. Je vois d'ignobles marchés se traiter sous la lanterne des hôtels borgnes.
» J'entends au travers des minces cloisons les râles bouche à bouche d'amoureux en démence.
» Tout est frénésie, bataille et luxure.
» Dans les arrière-boutiques, dans les chambres sordides, parmi les menaces, les hoquets et les injures, des brutes en sueur s'accouplent à des femmes flétries ou écrasent de leur pesante ardeur la chair équivoque de gamines impubères. Et dehors, à la sortie des cabarets, des gens guettent dans les ténèbres brûlantes, les couteaux crèvent atrocement les poitrines, pour la joie tumultueuse de tuer. Le sang gluant et noir éclabousse la ville.
» Ah 1 juillet qu'on nomme le mois rouge, mois qui déchaîne le meurtre et la folie 1
» La terre craque et se fend, les herbes crépitent, l'air chaud monte en tremblant et déforme l'horizon et, à travers les paupières cri-
blées dç soleil, de grands ronds rouges dansent devant les regards comme des coquelicots désordonnés dans le fourmillement des épis.
» C'est la hantise de la couleur rouge. L'été appelle le sang pour le marier à la lumière. Les jeux du Midi sont des jeux violents et cruels. On n'imagine les sacrifices antiques, les égorgements de mille victimes, les combats du cirque que sous un jour ardent ; et quand, dans les courses espagnoles, le dos du taureau ruisselle en plein soleil par vingt blessures éclatantes, son sang est pour les yeux une telle caresse que les femmes en pâlissent d'éinoi et qu'il éteint alentour tous les ors et toutes les soies du monde.
» Depuis des années, cette fin de saison à Paris m'épouvante. Torpeur et anémie. Quand donc septembre, ses premiers feuillages rouilles et son délicieux crépuscule à six heures ? »
Jacquemont entraînait adroitement vers le Jardin de Paris M. de Scoiiry chantant son air de bravoure. Ils firent une entrée discrète, et après quelques circuits à main gauche, vinrent échouer dans les fauteuils en osier qui
bordent la piste d'un massif panaché de vieillards et de jeunes crétins.
Ce soir-là, le jeune crétin dominait sur le vieillard comme le géranium empiète sur le modeste réséda, et essayait contre les femmes la triple séduction du panama avantageux, du verbe bruyant et de l'œil flapi. Résignées par avance, ces dames souriaient professionnellement.
C'était, avec l'enthousiasme du cheval aveugle faisant tourner une noria, la promenade en cercle d'élégantes patibulaires, grosses et paresseuses filles des provinces qui n'avaient de léger que les mœurs, ou Parisiennes grêles, phtisiques, aux yeux charbonnés, inspirant une saine insécurité, le tout splendidement revêtu de toilettes d'un goût nègre, acquises avec conscience.
— La saison et la soirée s'avancent, dit Paulus qui possédait le sens pratique. D'ici une heure on aurait le lot pour pas cher.
Le quadrille naturaliste retenait sa clientèle de doux maniaques, un gigantesque orgue mécanique faisait avec fracas à lui seul la besogne de cent instrumentistes à contre-me-
sure et, dans la cage ronde de l'orchestre, les musiciens sans emploi attendaient mélancoliquement qu'on leur jetât du pain. Dans le tir lointain les sportsmen véritables exerçaient leur adresse en transperçant des œufs et en brisant des stocks imposants de pipes.
— Nous sommes bien ici, dit Adalbert dans son fauteuil. Quoique ces gens ne me soient guère sympathiques, leur compagnie matérielle me réjouit. A mon corps défendant, je suis sociable, car il n'est pour moi pire solitude que celle des soirs d'été.
» Tant que le soleil éclaire, sa gaieté m'accompagne, mais dès qu'il est couché et que je ne l'ai plus là pour me soutenir, je retombe lassé sur moi-même, immensément seul. Je ne saurais te dire pourquoi, mais je regarde avec une crainte infinie le désespoir de cette ombre qui croît et envahit mes yeux, et j'ai l'envie de hurler dans la nuit, comme sur une plage déserte, un enfant tout nu qui réclamerait sa nourrice.
> Et c'est cela, je crois, qui précipite tant de gens les uns contre la poitrine des autres, et leur fait joindre de pauvres bouches de misère, c'est qu'il y ait des soirs comme celui-
ci OÙ l'on a le cœur si lourd qu'il faut absolument trouver quelqu'un pour vous aider à le porter.
Une femme se détacha d'un groupe, s'avança vers les deux amis et tendit cordialement à Paulus une large main, jadis dédiée à l'évier, puis se tournant vers Adalbert, elle lui dit :
— Tu ne me reconnais pas ?
M. de Scoury assura que, n'étant pas né pour le trône, il n'avait aucune mémoire des physionomies.
— C'est moi qui ai été élevée par ta tante.
A ces mots, les yeux de Scoury se décillèrent. Il se souvint alors d'avoir rencontré un ou deux ans auparavant à Montmartre cet heureux produit de l'éducation de sa tante. Ils s'étaient mis par hasard à causer et l'imprévu de la conversation avait amené la jeune espiègle sur le sujet de ses premières années. Elle était Lorraine, des environs de Nancy, et avait été recueillie par une vieille dame charitable qui se trouvait être la tante de M. de Scoury et qui, après une jeunesse à la
cour du feu empereur et un veuvage mouvementé, consacrait son gâtisme à préparer les orphelines du pays à des carrières libérales.
— Eh bien I chère cousine, comment cela va-i-il ?
La cousine dit qu'elle se portait à merveille, mais qu'on la conduisît aussitôt au bar parce qu'elle se sentait fort altérée et qu'on y retrouverait une de ses amies, personne d*un commerce charmant.
Le sentiment de la famille et la soif évidente de Paulus décidèrent Scoury. Habitué à l'eau pure, il but courageusement le plus sévère des cocktails. La petite Lorraine célébra pour les deux amis les vertus de son ancienne bienfaitrice et dérouta leurs connaissances géographiques en affirmant avoir pris de nombreux bains dans la Meurthe-et-Moselle.
Adalbert l'écoutait, ravi. Elle semblait assez jolie : sa figure était peinte avec plus de bonne volonté que de talent, mais les yeux réguliers et la bouche jeune n'étaient pas pour déplaire. Elle le regardait gentiment. 11 la co-
lorait des feux du cocktail et la pochardisc lui donnant Tâme de mansuétude d'un Rous seau et d'un Tolstoï, soudainement bon, il cria à ses auditeurs ahuris :
— Je fais des excuses au cul-de-jatte de tout à l'heure. Oui, sans conteste, la vie esl belle, mais encore faut-il, pour la goûter pleinement, être sain de corps et insensé d'esprit. Il ne fut jamais, que je sache, d'hommestroncs parmi les rêveurs illustres, ce qui tend à prouver que pour admirer en toute sérénité le vol glorieux des nuées et l'assemblage étincelant des astres, que pour spéculer à l'infini sur l'éternité dans ses problématiques rapports avec l'espace et le temps, pour rester divinement immobile enfin, il est indispensable d'avoir des jambes.
» Je fais des excuses à la foule amoureuse que j'ai insultée ce soir par mes propos, car, de ces gens que j'ai rencontrés, ne suffît-iJ pas que quelques-uns soient sincères poui racheter l'iniquité de tous les autres. Et dans cette nuit d'accordailles, j'aime à voir sur les bancs ces jeunes femmes souples et abandonnées aux bras des hommes et qui, d'ur dernier geste de pudeur, rajustent les peignes dans leurs chevelures croulantes.
Déjà, sans déclumaliou, le voluptueux Paulus avait commencé de lutiner l'autre demoiselle.
L'aurore les trouva dans un restaurant de la place Pigalle. La vaillante petite Lorraine, un bras autour du cou d'Adalbert, pintait verres sur verres, avec la satisfaction justifiée d'avoir déniché rapidement un amateur et la perspective plus raffinée de devenir pendant quelques instants véritablement la nièce de la vieille tante.
Jacquemont, fortement éméché, dansait un quadrille en face de deux négresses et d'un cocher en livrée.
Ainsi, M. de Scoury se trouvait dans la posture de ceux-là mêmes dont naguère il vitupérait la conduite, et à quelques heures de distance, par la cause initiale d'un simple cocktail, il infligeait dans la pratique un éclatant démenti à ses propres théories ; mais il n'avait pas la prétention d'être logique et d'ailleurs il n'y a que les imbéciles pour ne jamais changer d'avis.