CHAPITRE II
Geleres deae.
Comme six heures sonnaient :
— Il faut que je m'en aille, dit madame Fontauger d'une voix dolente.
Et sautant prestement du lit, elle se mit en devoir d'enfiler ses bas.
Depuis près d'un an, madame Fontauger venait à des jours variables et dans des séances qui, selon l'usage, se tenaient à la fin de l'après-midi, orner de sa radieuse présence l'appartement de M. de Scoury.
Elle était mariée ; mal peut-être au gré de ses secrets désirs, mais assurément bien au point de vue du confortable, car son mari la laissait dans une paix absolue. Ce monsieur
chassait à courre et, le reste du temps, on n'en entendait jamais parler.
Elle était très grande et mince ; l'inflexion sévère de sourcilé olympiens donnait à ses yeux clairs une apparence cruelle et offensée, et la nature, secondée par Peau oxygénée, lui faisait une auréole de cheveux blonds ardents. Son caractère était difficile et son cœur véhément ; elle apportait à l'amour et à la discussion un goût également vif et paraissait une fille de Jupiter née tout armée pour les combats. Ce jour-là, cependant, une lassitude heureuse et terrestre humanisait ses traits :
— Vous avez dans cette chambre une jolie pendule, reprit-elle au bout d'un moment, et depuis longtemps déjà que je viens chez vous, je la regarde toujours avec plaisir, mais aujourd'hui elle a véritablement marché trop vite.
M. de Scoury, enfoui dans le désordre des couvertures et qui semblait sommeiller sur ses lauriers, se souleva à demi, sensible à l'amabilité du compliment, appuya sa tête au creux de sa main et répondit en ces termes :
— Cette pendule est pour moi une vieille
amie, car elle me l'ut donnée dans mon enfance en souvenir d'un oncle mort vers 1887. Elle est d'époque Louis XV et représente la Guerre et TAmour. Le sujet m'en semble heureusement traité: surmontée, comme vous pouvez le voir, d'un trophée d'armes et de drapeaux, elle est flanquée à gauche d'un Amour dont Tare bandé nous menace, et à droite, d'un petit guerrier joufflu qui s'abrite derrière son bouclier. Remarquez qu'auprès de l'Amour gît une épée et que deux colombes se becquètent aux pieds du soldat. L'attitude de ce jeune guerrier moins off'ensive que celle du redoutable enfant Eros, et l'interversion voulue des attributs tendres et belliqueux m'apparaissent pleins d'une gentille philosophie et j'en sais gré à l'auteur inconnu pour moi qui donna à la Grâce le pas sur la Force brutale.
~ » Quand la pendule me fut donnée en cette année déjà lointaine, on la mit sur une cheminée de marbre gris dans la chambre que je partageais avec mon frère cadet. Elle eut là comme compagnie une statue en plâtre polychrome du Sacré-Cœur, les deux tableaux de première communion qui surmontaient nos lits durs et étroits, un portrait de ma
grand'mère qu'on avait relégué dans notre chambre, car il avait été peint jadis par une de ses amies, et les divers objets d'art innommables dont les enfants ont coutume d'encombrer leurs étagères. Et les deux petits personnages dorés de la pendule virent deux autres petits personnages en chair et en os, grimaçants, aux mollets hâlés et barrés d'égratignures, qui jacassaient, jouaient, sautaient d'un lit sur l'autre et se battaient comme des héros d'Homère.
> Mais la pendule qui comptait et recomptait les heures sans se lasser, parce que le vieux et fidèle valet de chambre la remontait tous les mercredis, vit peu à peu les deux gamins qui grandissaient, se lavaient plus et se battaient moins. Et un soir de mois de juin, comme le printemps par-dessus la végétation minable du boulevard, entrait à flots par les fenêtres de la chambre, la pendule se fit moins héroïque et sonna des heures plus émues, pendant qu'à la table de travail, son malheureux propriétaire, le cœur défaillant d'aspirations vagues et tendres, suivait dans le cours des nuages un rêve confus où son enfance était finie; et la bonne pendule sonnait doucement les dix-huit ans, l'adolescence émer-
veillée, et les portes radieu sèment ouvertes sur la vie.
» Puis des jours plus incertains succédèrent aux heures paisibles de l'enfance, et la pendule se mit à suivre ma fortune changeante dans les endroits divers qu'il plut à ma fantaisie d'habiter. Je tiens à elle comme un ancien, respectueux des croyances, tenait à ses dieux Lares et les emportait jusque dans Texil. Aussi fut-elle tour à tour citadine ou rurale, et dans ses nombreux déplacements, elle n'eut jamais une défaillance ni un mouvement d'humeur ; pareille au coursier généreux, parfois voudrait-elle aller trop vite et c'est là son seul défaut ; elle est laborieuse, impassible, indulgente et discrète ; jusqu'ici presque toutes les heures de ma vie ont tourné sur son cadran d'émail, au bout de ces aiguilles amies...
— Levez-vous, voyons, chéri, pour m'agrafer ; je vais encore être en retard, dit madame Fontauger en entrant les derniers peignes dans sa chevelure redomptée, mais, regardez, il n'y a pas de flèche à l'arc du petit Gupidon.
— En effet, cette pièce manque à la pen-
dule. Vous voyez dans la main droite la place où elle était vissée, mais la flèche a dû disparaître depuis longtemps.
— Dans quel cœur de femme as-tu laissé ton trait, amour de petit Amour, reprit plus gravement madame Fontauger, dans quel cœur d'autrefois qui en a perdu tout son sang ? As-tu percé le sein d'une coquette marquise prise à ses propres filets, qui hochait en gémissant Tédifice poudré de sa coiffure, ou celui de la jeune fille au nom de Muse, aimable et pudique, soupirant pour son héros retenu aux camps ? As-tu, de ta flèche acérée, fait une blessure voluptueuse à la dame au visage ovale encadré de repentirs, qui promenait sur la harpe ses doigts effilés et romantiques, ou à la beauté du second Empire dont les épaules paresseuses laissaient tomber sur les bras le décolletage arrondi ?
» Combien, pendule, as-tu marqué, dans ta course ronde et séculaire, d'instants exquis, d'instants terribles auxquels tu ne t'es pas attardée? As-tu compté aux amants d'autrefois ces heures furtives, erotiques et brèves dont les gravures galantes nous évoquent encore la tendresse frivole ? As-tu égrené au
malade les minutes interminables de la souffrance, sèches de fièvre et pesantes d'ennui, journées indéfinies qui se traînent, et lui as-tu précipité les dernières secondes de sa dernière heure, quand, la tête renversée sur l'oreiller, il a enfin consenti à mourir ? As-tu vu ta demeure envahie par les révolutions des hommes et tes motifs dorés reflétés à l'infini dans les yeux injectés et cupides des foules ?... Continue d'amasser tes secrets, pendule implacable et vigilante qui me fixes et m'effraies de ton froid cadran sincère ; ton aiguille éternellement fuyante déchire à mesure le voile opaque et ténu de l'avenir pour en faire le présent sans consistance et le passé lourd de regrets. Les yeux adorables qui se sont levés vers tes heures de jadis, humides de reconnaissance ou de douleur, sont fermés au fond de cercueils peut-être eux-mêmes réduits en poussière, et tu me dispenses à mon tour, de ton balancier équitable, ma part du temps et du bonheur.
» Amour, tu m'as vue heureuse aujourd'hui, très heureuse ; que cette vision soit pour toi la dernière. »
Et ramassant un petit ruban détaché de
son corsage, elle en ceignit la tête de bronze doré comme d'un bandeau minuscule.
Ainsi s'exprimait madame Fontauger penchée sur la pendule et aveuglant superstitieusement TAmour. Son amant voyait dans la glace se refléter les beaux yeux douloureux et rêveurs ; un attendrissement les gagnait de sentir, pour un moment du moins, leurs âmes si pareilles et, dans la tiédeur recueillie de la chambre, la demie de six heures hésita, se détacha cristalline et tomba dans le passé.