‹ Le moqueur? romanChapitre 35 sur 43 · Trésor des Humbles · texte numérisé non relu

Trésor des Humbles

d'une franchise rétrograde éprouvait encore le remords nécessaire à la jouissance. Sa duplicité le ravissait; il se complaisait dans son machiavélisme, qui n'étonnait d'ailleurs que lui, car les dames savaient toutes les deux à quoi s'en tenir et ne disaient rien, l'une par petite lâcheté et découragement, Tautre parce que ces considérations la laissaient parfaitement indifférente.

Il est à remarquer que deux femmes qui ne se connaissent pas et que rien n'associe qu'un amant commun, ont une singulière tendance à le convoquer la plupart du temps le même jour. Et c'est là assurément la principale difficulté pour le stratégiste qui doit partout à la fois courir porter la victoire.

Pour qui a la confiance, c'est un de dire et de vaincre, et M. de Scoury se tirait assez bien de ces attaques sur plusieurs fronts; mais, comme Napoléon, il eut sa guerre d'Espagne. Anémone le perdit.

Au début facile à vivre, elle apparaissait maintenant d'humeur inégale, décevante, semblant se rendre à merci pour se reprendre aussitôt et se dérobant de façon inattendue.

Si madame Fontauger, poussée par l'amour, inventait pour venir deux fois par semaine à Paris les prétextes les plus invraisemblables, Anémone, qui n'avait rien à faire, en trouvait par moments d'aussi spécieux pour ne pas recevoir le désolé Adalbert.

Il s'indignait de cette tactique tortueuse, de voir sa maîtresse, sans cesse défaite mais fuyante, et jamais captive, et il s'enlizait peu à peu dans le propre terrain de sa conquête- Somme toute, entre les démonstrations d'une tendresse éprouvée et les sautes d'un caractère fantasque, on pouvait établir une honnête moyenne; mais M. de Scoury n'était pas encore un sage.

Il eut la double prétention d'endiguer les transports de l'une et de forcer la passion chez l'autre et obtint un résultat déplorable. Vers la fin du mois il en était à sa cinq ou sixième brouille à mort avec Anémone, et madame Fontauger qui, par lettres, se disait assez souffrante depuis quelques jours, ne venait plus chez lui.

Il songea à l'île d'Elbe (l'aspect trop définitif de Sainte-Hélène l'effarouchait), et se retira dans sa maison de campagne pour s'y

reposer de ses labeurs et, à la façon d'Antée, puiser des forces nouvelles dans le baiser de la Terre.

Ce que pensait M. de Scoury chez lui à la campagne :

Pendant que tous mes amis sont à Longchamp, ces messieurs à discuter les mérites des deux ans, ces dames ceux des couturiers et des modistes, je suis resté paresseusement toute la journée avec mes chiens à regarder le bienfaisant soleil se promener au-dessus de mon jardin.

La belle saison qui donne de semblables journées, pleine maturité de l'été qui s'attarde, comme empreint d'un regret !

Je suis couché dans l'herbe sur le dos, les mains croisées derrière la nuque ; dans la profondeur indéfinie de l'azur, les pigeons de la basse cour font de grands cercles concentriques et passent sur ma tête, lumineux et dans un froissement d'ailes soyeuses. A mes deux côtés, mes chiens, gardiens de mon repos, essaient parfois de happer au vol une

mouche insaisissable, et leurs babines maladroites se referment avec un bruit de caoutchouc; une somnolence honnête voile leurs bons yeux liquides où tremble le reflet de mon vêtement clair.

C'est la fête au village ; par bouffées, de temps en temps, il m'arrive un petit tamtam innocent et lointain, et c'est tout. Près de moi, j'entends une pomme ou une poire qui se détache et se laisse tomber lourdement sur le gazon, sans vent, sans raison, probablement pour faire quelque chose.

Avec la journée déclinante, les ombres des arbres, fraîches et couleur d'émeraude, s'allongent peu à peu sur les pelouses ensoleillées. Une lumière rose se joue dans les cimes et dore les branche^ chargées de fruits. Les prunes innombrables et diverses sont comme de petits lampions verts, jaunes ou violets qui s'allumeraient pour la fête de ce soir. Les guêpes et les frelons bourdonnent et chantent la véhémence de l'été ; lourds de sucre et tout à fait ivres, ils jonchent les gazons et se raccrochent péniblement aux brins d'herbe.

Aujourd'hui j'ai mangé des prunes de tou-

tes les couleurs et des poires délicieuses. Quand j'ai été las d'en manger, j'ai encore mordu dans beaucoup d'autres : plaisir de gâcher, de gaspiller mes trésors, plaisir de sentir les prunes tièdes, juteuses et cédantes et les poires au contraire fermes et d'une fraîcheur de source; plaisir d'avoir la bouche poissée de leur sirop et de boire en elles tout le soleil dont elles sont faites.

Mon jardinier m'a promené tout à l'heure parmi les légumes et m'a fait part avec un orgueil rustique du succès de ses plantations. J'écoutais vaguement les noms qu'il écorchait avec assurance, ses propos simples : je voyais sa figure brûlée, ses yeux gris, ses cheveux déteints devenus de la nuance neutre des labours et des chaumes, et par delà son enveloppe calleuse, passée au soleil et à la pluie, son âme végétale réglée au tour des saisons, qui, en été, mûrit avec les fruits rouges et hiverne au coin du foyer avec les pommes de terre dans les nuits venteuses de décembre.

Ce jardinier a des satisfactions que je trouverais médiocres et qui lui suffisent. Tout

LA QUIÉTUDE 2i3

ici-bas est relatif et il n'y a pas un unique et grand Bonheur mais une foule de petits bonheurs qui, pour l'homme sachant en tirer parti, constituent en fin de compte une somme de joie très acceptable.

Je crois qu'il ne faut pas dire comme la plupart de nous : je ferais cela et je serais heureux; mais suivre notre chemin, et, quand il se présente un de ces nombreux petits bonheurs, {leurs sur le bord de la route, fleurs sans grand éclat ni parfum, mais coquettes tout de même et attendrissantes de simplicité, les cueillir avec empressement et nous en former un gentil bouquet champêtre.

Ce serait la vraie sagesse. Mais à quels signes le distinguer, ce bonheur multiforme, capricieux, imprévu, et au fond existe-t-il réellement autre part que dans l'avenir illusoire de nos rêves et le mensonge partial des souvenirs?

Il y a des jours où je me suis arrêté pour me dire : « En cet instant, je suis parfaitement heureux. » Et cela est devenu vrai en devenant le passé; mais, sur le moment, cela

était faux et personne n'a jamais pu dire en pleine sincérité une chose pareille.

Nous espérons tous un bonheur imprécis et, par des chemins divers, nous marchons à sa rencontre: Il vient, ce bonheur, à pas étoufTés, il s'approche, il grandit, il enveloppe nos yeux et effleure nos lèvres. xMais nous ne le reconnaissons pas. Puis, quand il a passé, subitement déniaisés, nous nous écrions ; « Mon Dieu ! c'était lui, en si modeste équipage ! Et nous l'avons laissé fuir sans le retenir, sans le supplier, sans même le voiri »

Mais comme les héros glorieux entrent dans la mort sans entrer dans l'oubli, il franchit la porte sainte de notre mémoire et nous paraît plus grand encore d'avoir été méconnu.

« L'appréciation délicate et absolue du présent est le commencement de la sagesse et le seul moyen d'être heureux^. »

J'ai deux maîtresses charmantes auxquelles je pense avec douceur en mon jardin tranquille et rempli d'aromates. J'aime à être moi. Que demander de plus à la vie ?

1. Gobineau {Vie et Prophéties du comte de) par Robert Dreyfus.

Dans quelques semaines, dans quelques années, lé calme ineffable d'aujourd'hui me sera peut-ôtre à regret.

Le ciel vertigneux étourdit mes regards ; je tends entre lui et mes yeux éblouis le fragile rideau des paupières. J'entends un bourdon vêtu de velours puce ou de peluche bleue qui, autour de ma figure, raye l'air de son zézaiement continu et, dans la douce indifférence des choses, je me laisse glisser vers un sommeil tiède pailleté d'or.

A la fin de cette paisible journée, M. de Scoury, rentrant dans sa maison, trouva une longue lettre d'Anémone.

Elle avait des ennuis ; elle ne jouerait pas dans la pièce de rentrée de son théâtre ; elle profiterait donc de son congé pour partir en voyage ; elle y était obligée et n'aurait pas le temps de revoir Adalbert avant son départ. Le tout en termes filandreux et désolés ; mais cela avait bien l'air d'une évasion, et probablement en compagnie d'un sémillant libérateur.

Quelques instants après, tout craintif devant le sort, il reçut aussi une dépêche qu'i ouvrit fébrilement et dont il ne comprit pas tout d'abord la signature.

C'était la femme de chambre de madame Fontauger qui lui télégraphiait :

« Madame a une fièvre typhoïde ; ne plus écrire. »

M. de Scoury restait immobile près de h fenêtre, la dépêche à la main. Hylactor, qu était chien et à qui rien d'humain n'étai étranger, vit que son maître avait du chagrii et vint sauter sur lui avec d'affectueux gé missements.

Le léger vent du soir arrachait quelques feuilles mortes qui glissaient sur les allée: avec un triste petit bruit d'automne ; la nui tombait.

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