Monsieur Bergerei à Paris
Dans le courant de novembre, elle le remercia définitivement. D'autre part, les médecins venaient d'envoyer pour tout l'hiver madame Fontauger parachever sa convalescence dans le midi. Périclès était à Londres et Jacquemont, suprême ressource, chassaità courre en Poitou et ne donnait plus signe de vie.
Abandonné de tous, M. de Scoury restait seul à la campagne avec son chien.
Il faisait glacial. Entre deux averses, des trombes de vent tordaient en sifflant les houp^ pes dégarnies des arbres. Le ciel bas traînait jusqu'à terre sa brume grise.
Adalbert marchait à pas rapides dans les allées trempées, un vieux petit paletot démodé boutonné sur son âme frileuse. Hylactor décrivait au galop de grands ronds pour se réchauffer.
Tous les chemins étaient jonchés de brindilles mortes abattues par le vent et qui s'écrasaient sous les pieds. L'eau suintait le long des branches, perlait au bout des herbes du gazon. Sur les rosiers encore feuillus, des fleurs en boutons restaient gelées dans leur
ascension vers la vie et pourrissaient sans éclore. Dans le potager, autour des carrés de terre nue, les groseilliers et les poiriers en quenouilles n'étaientplus que des alignements de grêles buissons noirs. Au-dessus d'eux, les grands arbres à fruits livraient leurs troncs aux moisissures et aux mousses livides de l'hiver.
Plus loin, au milieu des tilleuls, des marronniers, des acacias dépouillés, les sapinssombres longtemps éclipsés par les fêtes de la verdure, continuaient seuls leur vie sans éclat et dressaient vers les nues de funèbres arbres de Noël.
Dans son parc en deuil, sous son toit d'ardoises mouillé, la maison blanche là-bas était posée tristement. La vigne vierge dénudée enlaçait les murs d'arabesques délicates ; par places, de larges feuilles restaient pendues, rouges comme des gouttes de sang.
M. de Scoury appela :
— Hylactor, viens ici. Asbolus, chien couleur de suie, ô mon dernier ami 1
Hylactor saisit entre ses dents une petite branche et vint l'apporter à son bon maître.
— Heureux Hylactor, dit Adaibert, qui ignores tout des jeux cruels de l'amour. Jusque dans ta verte vieillesse, tu n'auras eu d'autre cure que de jouer à la bille et ta vie a dû couler douce ainsi qu'un ruisseau frais à l'ombre des peupliers.
» Elle ne viendra plus, dis, Hylactor, la dame qui t'amenait en visite sa petite chienne griffon à poils soyeux, ridicule et parfumée-
» Nous Taimions bien pourtant ; nous aimions ses robes d'été toutes légères et blanches dans la prairie sous les pruniers, ses mains qui cueillaient précieusement nos fleurs et ses dents qui mangeaient nos cerises ; nous aimions sa voix claire qui nous appelait et sonnait gaiement dans l'air bleu du jardin.
» Les souvenirs d'elle flottent sous toutes les branches. Voici le banc où elle s'est assise et le rosier qui a fait saigner son doigt. Il me semble encore voir dans le sable des allées la morsure de ses petits talons, et cependant elle ne sera plus là, ni tout à l'heure, ni demain, ni jamais. Elle est tout doucement partie de notre vie, elle nous a mis de côté comme les robes de la saison finie qu'elle a données à sa femme de chambre, et tout ce
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que nous aurions dû dire pour la retenir, il aurait fallu le dire plus tôt. Aujourd'hui il est trop tard. Trop tard, mot des voyageurs qui ont laissé le train partir sans eux, mot éternel qui nous ferme tous les guichets du bonheur.
» Maintenant il s'agit d'oublier. Tâche malaisée, Hylactor, besogne ardue.
» Dans la fabuleuse contrée des Enfers, mon chien, coulait autrefois le fleuve de rOubli. Quelle admirable chose ! Arriver sur les genoux, chargé de toutes ses peines, baisser ses lèvres jusqu'à l'eau magique et se redresser soudain avec une âme et une mémoire neuves, et prêt à souffrir encore. Comme on devait sentir avec frénésie cette eau glacée descendre en soi et, si l'on en retrouvait l'analyse, quelle faillite de l'Evian !
» A défaut de cette cure prodigieuse, je sais ce que tu vas me conseiller, les distractions et la patience. Remèdes sans force, hélas 1 ou trop lents.
» Oui, vouloir se distraire, fuir la solitude, voir des gens qui égaient, s'étourdir, s'agiter, causer et tourner comme un pauvre moulin désespéré. El puis à un moment donné, quand vous êtes en bonne voie, que vous ne pensez
plus à rien, tout à coup, brusquement, vous chancelez et vous portez les mains à votre cœur, blessé d'étrange façon. C'est un bout de figure entrevu, un tournant de rue où vous êtes passé jadis, un mot dans la conversation qui vous fut familier, c'est un des mille traits dont votre souvenir cruel vous guette, et vous cheminez dans un hérissement d'épées.
» Combien de rechutes n'y a-t-il pas au cours de cette maladie-là avant la guérison et quelle paresse me prend quand je pense qu'il va falloir me traîner jusqu'aux jours incolores de l'oubli !
» Encore une chose au bas de laquelle il faut écrire le mot « Fin », encore une chose qui meurt.
» Pourquoi passer son temps à tout quitter et pourquoi l'existence n'est-elle qu'une suite d'adieux ? Fuites insouciantes d'abord, départs fougueux de l'enfance vers la vie, départs de plus en plus tristes à mesure que la route s'avance.
» Nous avions accueilli dans notre cœur et dans notre confiance une visiteuse qui s'habituait à nous comme nous nous faisions à elle. Nous lui avions montré les parures in-
times de notre âme, tout ce que nous avions de grâces 'Secrètes, nous ne la considérions plus comme une princesse en voyage, mais nous lui avions donné droit de cité, nous lu avions ouvert nos musées, nos bibliothèques et nos églises et lui murmurions comme à une amie mille paroles de confidence, nous croyions qu'elle nous habiterait toujours et voici déjà qu'elle repart.
» Oh ! alors, comment séparer d'elle le pays qu'elle déserte et tous ces aspects dont chacun est un souvenir, un regret et comme un muet reproche ?
» Elle et moi ! Ces deux mots contenaient l'univers. Nous avions semé notre joie en gestes prodigues, nous l'avions jetée à tous les vents, sur la terre d'ici, dans les branches des arbres, l'eau des rivières et dans l'air fluide. Et toutes ces choses en étaient devenues nôtres. Comme nous disions « notre chambre >, et « notre lit », nous disions : « notre rivière », quand du haut du pont, nous la regardions se presser entre les arches, et quand nous marchions les soirs d'été dans le jardin plein de sommeil, nous levions les yeux et nous disions : « nos étoiles ».
» A les voir à travers du bonheur, les
objets et les gens nous étaient devenus chers et notre tendresse s'était étendue sur la contrée comme une douce conquête ; nous accueillions la sympathie dans les yeux des passants, et le soleil du matin par la fenêtre ouverte était le premier tributaire de notre royaume.
» Et tout cela pour, maintenant, renoncer à cette perpétuelle victoire, au sourire asservi des êtres et des choses, abdiquer la pourpre, fuir comme un monarque honteux vers des terres hasardeuses et dire en pleurant à Grenade bien-aimée, l'adieu de son souverain déchu.
» Ce qui était et faisait mon plaisir ne sera jamais plus, ô mon chien. Avec le bel été, ma belle joie est morte et l'on peu clore la grille de leur double tombeau.
— Jusqu'au jour, mon bon maître, dirent les yeux d'Hylactor, jusqu'au jour où une autrt voyageuse viendra fendre de sa proue fleurit vos eaux cédantes et dociles, et alors, âm( enthousiaste et pavoisée, vous sonnerez derc chef à toute volée les cloches de vos cathédrales, vous tirerez les canons de vos forts e vous acclamerez encore de toute votre con-
liancc uLik)lieuse rincoiinue nouvelle et son visage de lumière.
Mais Adalbert ne voulait pas croire Hylactor faisant figure de prophète. Il se cabrait à la pensée d'aimer quelqu'un qui ne serait pas Anémone et ce fut les larmes au bord des yeux qu'il répondit à son chien :
— La méchante femme 1 J'ai son idée plantée comme un couteau entre mes deux épaules. Combien j'ai de peine, mon pauvre Hylactor !
Dans le jardin mouillé, la conversation dolente du maître et du chien se poursuivait emmitouflée de brume. La nuit sournoise s'insinuait au travers du brouillard et M. de Scoury promenait et berçait contre son cœur son ennui comme un enfant plaintif qui exaspère et que, malgré tout, Ton aime.