LES MÊMES, LE GOUVERNEUR
Un nègre porte son parasol, un autre revente, un troi* ' sième porte une corbeille.
LE GOUVERNEUR
Ouf! quelle chaleur... quelle horrible fournaise!... (Tirant un petit thermomètre de sa pocAe.) Quarante degrés... à l'ombre de ma poche! de quoi incommoder les vers à soie... et nous sommes au dix janvier. .. (^twc/tahitans,) Mais vous m'étoufFez; circulez; allez voir le navire, laissez-moi respirer.
DANIEL, lui présentant des papiers.
M. le gouverneur, voici mes papiers de bord en règle, veuillez jeter les yeux sur...
LE GOUVERNEUR
Mais, mon cher ami, un moment donc! j'ai une goutte de sueur à chaque cil... j'inonderais votre pancarte... (U essuie ses yeux, puis il donne son mouchoir à un nègre») Tords-moi ça... (Le nègre tord, l'eau ruisselle sur le théâtre.) Donne-m'en un autre, drôle !... (Il lui prend les papiers, les regarde à peine, et les lui ren* dant,) Tout est régulier, reprenez vos papiers.
DANIEL
Je vais les faire remettre à la douane...
Il s'éloigne par le bord de la ner.
LE GOUVERNEUR
Mais je ne me trompe pas, c'est M. Griffon que vous
TABLEAU f, SCÈNE IV. 15
nous ramenez là... C*est ce brave père des frères prêcheurs, établi depuis quelque temps parmi nous, le digne pasteur du Macouba, qui n^a pas craint, lui, de rester dans les environs du Morne au Diable. GRiîTON, venant à lui.
C'est lui-même, M. le gouverneur*
LE GOUVERNEUR
Donnez-moi donc, père Griffon, des nouvelles de France.
GRIFFON
J'y suis resté bien peu de temps, M. le gouverneur, mes affaires m'appelaient en Angleterre.
LE GOUVERNEUR
Un beau pays... si on ne l'a pas flatté à l'endroitdcs brouillards... Enfin, qu'est-il arrivé par là?
GRIFFON
Le plus grand événement qui se soit accompli par là est le renversement et l'exil de Jacques II.
Gomment ! Jacques II ! le roi d'Angleterre! il a été renversé du trône?
GRIFFON
Par son gendre, Guillaume prince d'Orange, qui a été proclamé roi à sa place.
LE GOUVERNEUR
Voilà qui est étonnant! et Jacques II ?
GRIFFON
A été obligé de se retirer en France, oii sa majesté Louis XIV lui a offert un asile à Saint-Germain.
LE GOUVERNEUR
Ce Jacques II, j'oserai le dire, n'étaitpasgrand'cliose. Il y a dix-huit mois, au moment où j'allais quitter la France, il venait, sous prétexte de révolte armée, de faire trancher la tête au fils de son frère, le feu roi Charles II, à mylord duc de Monmouth, son neveu... (Griffon ne peut cacher son émotion.) Tenez, le père Griffon en est ému rien qu'à l'entendre dire... Je suis plus hardi, moi : je déclare hautement qu'en politique,
i^ LE MORNE AU DIABLE.
j'irai même plus loin, je dirai en*moraïe,je blâme hautement lesoncles qui fontcouper la tête de leurs neveux. Griffon reste rêveur, Daniel rentre et va au Gouverneur.
DANIEL
M. le gouverneur, au moment où j'allais mettre à la voile, le capitaine du port de Dunkerque m'a remis cette dépêche pour vous, en me la recommandant comme une chose du plus grand secret et de la plus haute importance.
LE GOUVERNEUR, prenant la dépêche.
Ça ne m'étonne pas, on me charge toujours des missions les plus délicates! Voyons ce que c'est... (// lit à mi-voix, Griffon prête l'oreille,) « M. le gouverneur, la frégate de Sa Majesté, la Fulminante, part demain de la rade de Brest. Grâce à sa marche supérieure, la Li' corne, qui vous porte cette dépêche, la devancera sans doute à la Martinique... » (S* interrompant.) Que vient faire ici celte frégate de Sa Majesté ?(//re/Zec^î7.) GRIFFON, à par^
Une frégate partie de Brest pour la Martinique! Oh! ces bruits de Londres et de Versailles... Tout redouble mon inquiétude.
LE GOUVERNEUR
Je n'ai rien deviné, continuons... (// lit,) m Pour aucun motif, M. le gouverneur, vous ne vous absenterez un seul instant du chef-lieu de votre gouvernement. » (S* interrompant,) Est-ce que Sa Majesté se figure que, d'un temps pareil, je cours les champs ?,..(Con<muan^) tt Vous vous tiendrez prêt à exécuter sans retard toutes Tes instructions...» {Il s* interrompt,) Ah! ah!... voilà îe point délicat... voyons un peu ces instructions. ..(/^re/«7.) «Toutes les instructions qui vous seront données par M. le comte de Chemerault, envoyé de Sa Majesté... « (S'mferromj9aw^)Unenvoyédu roi... ah! j'aurai un second !... {Lisant,) « Vous obéirez à tous les ordres qu'il vous donnera... » Hum! hum!... ma position se réduit sin* gulièrement!... {Regardant la dépêche.) C'est tout... «Signé, Colbert. » (Il s'essuie le front et s'adresse aune-
TABLEAU I, SCÈNB V. 15
grillon.) Un mouchoir sec, drôle!... (// s'essuie de nouveau le front») Il ne faut rien laissir transpirer de cette affaire.
GRIFFON, à part.
Ce mystère est un tourment do plus... Hâtons mon retour au Macouba... (Haut.) Julien !
JULIEN
Mon père...
GRIFFON
Vous m*apprêterez un cheval dans une heure... M. le gouverneur...
LE GOUVERNEUR
Sans adieu, père Griffon... J'irai vous voir au Macouba... un de ces jours... un jour de pluie. DANIEL, à mi-voix.
Vous partez dès ce soir pour le Macouba ?
GRIFFON, lui pressant la main.
Oui, capitaine... (il part.)Ei dès celte nuit, au Morne au Diable... (// sort.)
LES MÊMES, excepté GRIFFON.
LB GOUVERNEUR, Sortant de ses réflexions et marchant
rapidement.
Il faut se sacrifier... Fleur-de-Lis, laisse là mon parasol... Pas tout de suite, brute... Va au commandant du fort, qu'on soit bien sur ses gardes, qu'on signale tous les bâtimens, qu'on fasse le salut royal... si c'est nécessaire... (A paw.) J'ai manqué me traïiir... {Haut.) Pichenette, laisse là ta corbeille; va aux casernes, qu*on soit prêt à prendre les armes, la nuit comme le jour... Cuculli, va aux arsenaux, qu'on prépare des grenades, des fusées et des bombardes... Partez !... Les trois nègres laissent tout lomber et sortent en courant. LE GOUVERNEUR, prîvé de son parasol.
Bon! un coup de soleil!... Julien...
JULIEN
Voilà, M. le gouverneur !
Une chambre... au nord... j'attendrai le retour de mes esclaves. (Bruit de voix au dehors ; ôtant sa perruque,) Commençons toujours par nous mettre à notre aise... (flrinï.) Qu'est-ce qu'il y a par là ?
DAMEL
Ce sont mes passagers qui abordent.
LE GOUVERNEUR
Bien, de la foule maintenant ! on ne va plus pouvoir res}>irer.».
Il entre dans Tauberge en ôtant sa cravate et ton habit.