SCENE VI
ES MÊMES, GRIFFON, qui vient d'arriver ^ met le pied sur la hache.
GRIFFON
Malheureux!
NGÈLE, avec un cri d'effroi y et se mettant au-devant de
Patrice, Ah!
PATRICE, s'arrêtant.
Un prêtre ! une femme î
MONMOUTH
Ah! laissez-le frapper, si vous croyez que j'aie lâchelent trahi le plus noble, leplusgénéreuxdes hommes.
ÂIVGÉLE.
Mon Dieu ! si je dois le haïr, qui donc pourrai-je aier?
GRIFFON
Ecoute-le, ma fille ; écoute-le, pauvre fanatique.
MONMOUTH
J'étais résigné à la mort, attendant dans mon cachot dernière nuit de ma vie, quand lordSidney entre et e dit : Ton oncle, Jacques II, vaincu par nos prières, accorde ta grâce ; mais pour te soustraire auxennemis ni te poursuivaient, il faut que tu fuies en secret et ne tu sois en sûreté avant qu'on ne sache la résolution 3 t'épargner. Pars donc, tes gardiens sont prévenus ; reste ici à ta place, à l'abri de tout danger; pars,emène avec toi Angèle, et sur la première terre où tu ettras le pied, deviens son époux... Bientôtj'irai vous joindre... Si dans un an je n'étais pas avec vous, en- ►ie à La Rochelle, on y trouvera de mes nouvelles... Il 'apportait la liberté, la vie, le boniieur; je l'ai cru, ngèle, voilà mon crime... Ah ! ta douleur a raison, je î devais pas le croire.
ANGÈLE
Non! Dieu ne m'a pas condamnée à tant de regrets la fois.
PATRICE
Et s'il ment?
Ecoule encore!
GRIFFON
MONMOUTH
Grâce! pitié! mon Angèle, Je l'ai ravi ton père, le plus saint, le plus admirable des hommes; mais il ne m'a pas appelé traître, et en accomplissant son dévouement il n'a pu me maudire.
GRIFFON
Si ces dernières paroles furent une malédiction, vous allez le savoir; car à La Rochelle, en suivântles instructions que vous m'avez remises, voici ce que j'ai trouvé.
MONMOUTH
Une lettre!
De mon père!
GRIFFON, à Patrice»
C'est ton maître qui va parler.
MONxMouTU, lisant la lettre.
Ma fille, celte lettre va détruire une illusion dont ta tendresse pour moi se hcrce depuis près de deux ans; je ne te verrai plus ; ce ne sont pas de pénibles adieux que je t'adresse, ce sont des remerciemens pour tout le bonheur que tu m'as donné et que je voudrais te rendre par ma mort; sois bénie, mon Angèle, pour m'avoir fait un père heureux et fier de toi; ma mort sera le premier chagrin que je t'aurai fait, il faut me la pardonner, mon enfant... {Les sanglots l^ interrompent,) Il faut que ton époux, le fils de mon adoption, me pardonne aussi, je l'ai trompé; mais jedevaisépargnerainsi un crime au roi Jacques, une honte à mon pays, une éternelle douleur à ma fille bien-aimée. Si, pendant que vous lisez cette lettre, Jacques, noble fils de mou roi, la main de ma fille est dans la vôtre, si c'est sur votre sein qu'elle répand les larmes que je lui coûte, ne me blâmez pas. 5Ia vie est bien payée. Adieu, j'entends les funèbres apprêts. Récompensez tous ceux qui ont
TABLEAU VI, SCÈNE VJ. iOl
fidèlement servi notre famille, surtout Patrice, et dans votre mutuel amour n'ayez qu'un cœur pour aimer ma mémoire... {Avec larmes,) Oh! mon père, mon père ! vous avez été noble et grand jusqu'à me desespérer, jusqu'à me faire haïr la vie.
ANGÈLE
Jacques, c'est pour moi aussi qu'il s'est dévoué î... Patrice, allentif pendant la lecture, aux derniers mots s'est mis silencieusement à genoux près de Monmoulh, dont il baise la main.
Pauvres enfans, le ciel par vos regrets veutvous unir encore davantage; cet homme à genoux, abjurant sa vengeance, vous dit mieux encore que vous n'avez pas besoin de pardon... mais, monseigneur, songez que vous êtes Tunique soutien de celto chère orpheline; il faut vous soustraire au double danger!...
ÂNGÈLE.
Ah! je vous en supplie, myîord.
MONMOUTH
Un Anglais, m'a-t-on dit...
PATRICE
Le colonel Ruller, qui, par ses mensonges...
GRIFFON
Il n'est plus à craindre ; il a été arrêté par le comte de Chemerault, envoyé de France, qui dans quelques instans va pénétrer ici.
ANGÈLE
Il ne connaît pas encore lesdéguisemensdemylord?
GRIFFON
Je ne le crois pas.
ANGÈLE
Hâte-toi, je t'en conjure, prends ton costume de fli bustier; la couleur du teint te rendra méconnaissablej tu passeras sans exciter le soupçon.
MONMOUTH
Eh bien ! pour toi je consens àfuir ; viens me rejoindre : un bâtiment peut nous porter à la Barbade, où
toute inquiétude cesse, où nous n'avons plus rien à craindre de l'Angleterre et de la France.
GRIFFON
Allez, monseigneur, allez.
PATRICE
Mylord, vous savez que vous avez un honame déplus, prêt à se faire tuer pour vous.
MONMOUTH
J'accepte, à charge de revanche... Vous viendrezavec nous, mon père... tous ce soir à TAnse aux Caïmans...
Il sort.
GRIFFON
Je cours rejoindre Daniel. Il fautque/a Licorne nous attende ce soir.
PATRICE
Le colonel a caché dans l'Anse auxCaïmans des hommes de son équipage sous le costume de contrebandiers, il faut que je les rejoigne. ^
MONMOUTH
A ce soir.
ÂNGÈLE.
Mes amis, sauvez lord Monmoulh; sauvez celui pour qui mon père a donné sa vie, pour qui je donnerais la mienne... (Tous deux sortent par la gauche,)