Le mot de l'énigme, Volume 1
Le balcon delà chambre où je me trouvais donnait sur la mer. De temps en temps, et de plus en plus faiblement, on entendait le bruit d'une vague qui venait mourir sur la plage. Celait l'heure de la journée que l'on nomme en Italie la controra. L'heure où, en été,' la brise s'affaiblit et tombe,
tandis que le soleil, incliné dëj<^ vers le couchant, embrase Thorizon de ses feux, et darde des rayons oMiqnes dont Tardcur n'est plus fempéiée par le souifle qui chaque jour avant midi s*élève et vient, de la mer, rafraîchir le rivage.
Les fenêtres, ouvertes à la brise pendant la matinée, étaient maintenant closes, les stores abaissés, les^ volets à demi fermés. Un silence profond régnait au dedans et au dehors. Pour un grand nombre cette heuie est celle de la sieste; pour tous, celle de Timmobilité et du repos.
Je tenais un livre à la. main, non par goût ou pour mon plaisir, mais par obéissance, et parce que j'avais une leçon à apprendre par cœur; du reste, cela me coûtait peu ; j'éludiais sans plaisir, mais sans dégoût comme sans difficulté. Aussi l'élude n'avait-elle point pour moi son utilité principale. Elle ne m'obligeait à aucun elfort. Je ne m'étais pas même donné encore la peine de jeter les yeux sur mon livre, car je venais de regarder la pendule ; ce nélait qu'à six heures que tous les jours je descendais au jardin oii,'pendant la chaleur du jour, il ne m'était pas permis de mettre les pieds. J'avais au delà d'une heure devant moi, cl je savais que le quart de ce lemps me suffisait pour rccomplir ma tâche. Je demeurais doncindo-
lemment assise sur une petite chaise, oppuyée contre le mur, près du volel entrouvert, immobile et rêveuse, les yeux errant vagucnîcnt devant moi, dans la demi-obscuriléqui m'environnait.
La voûte, peinte à fresque, et les dalles couvertes d un stuc brillant et ornées de fleurs et d'arabesques, empêchaient cette vaste pièce de paraître triste ou démeublée. Cependant, suivant le goût que j'ai acquis plustard, il y manquait absolument tout ce qui est signifié par le mot a comfort » qui (bien qu'il f^e soit parfaitement fait comprendre aujourd'hui dans notre pays) n'a pas encore trouvé d'équiv.ilent dans notre langue/
Une lourde console dorée, ornée d'une massive pendule et surmontée d^une glace, occupait le fond de la chambre, et, au milieu, une grande table ronde en scajola était placée sous un magnifique lustre de cristal de Venise ; ce lustre, ainsi que diverses gl»ces suspendues à Tenlour dans le but, non point de servir de miroirs, mais d'orner la muraille par leurs beaux cadres dorés, et les dossins gravés sur leur surface, étaient les objets les plus riches et les plus admirés du salon. Quelques fauteuils systématiquement rangés, un grand canapé, couvrant la piesque totalité de l'un des panneaux, çà et là quelques chaises léfi[ères, c'était
d'ordinaire louirameublemenl de celle vaste pièce; mais, ce jour-là, un petit lit de repos était placé non loin de la fenêtre, et sur ce lit était étendue ma mère, ma charmante jeune mère !
La tête appuyée sur son oreiller, les yeux fermés, elle avait encore sur ses genoux un petit livre ouvert à une page à peine noircie, qui indiquait, ainsi que l'encrier placé près d'elle sur un guéridon, et la plume tombée à ses pieds, que c'était pendant qu'elle écrivait que la fatigue ou le sommeil s'étaient emparé d'elle.
Ma mère avait à celte époque trente-deux ans à peine. On disait que nous semblions être sœurs et il n'y avait à dire cela aucune exagération. J'étais alors déjà la plus grande des deux, et ceux qui me voyaient pour la première fois me donnaient volontiers deux ans de plus que mon âge, tandis que ma mère, parla fmesse de ses traits et la blancheur transparente de son teint, avait conservé l'aspect de ses vingt ans. Lorsqu'à ce moment je la regardai, ses beaux cheveux partagés sur son front pâle tombaient sur son oreiller et encadraient son visage, qui jamais ne m'avait paru si beau. Un éclat vif et inaccoutumé colorait ses joues, et ses lèvres entrouvertes avaient l'incarnat du corail... Je la contemplai en souriant, avec admiration et avec
amour ! Hélas ! j'étais Irop enfant poqr comprendre que cette beauté était funeste, et que j'aurais mieux fait de pleurer I
Ma mère était demeurée, à Yàge de quinze ans, orpheline et sans aucune protection. A cette époque la pauvreté fût encore venue se joindre à l'abandon, si un ami de son père, l'illustre avocat Fabrizio dei Monti, n'eût réussi à arracher la fortune de la jeune héritière des mains d'un parent avide qui la lui disputait, en gagnant pour elle un procès entamé depuis de longues années, et dont l'issue était douteuse encore à l'époque de la mort du comte Morani, père de Bianca.
Celui qui avait rendu à l'orpheline ce service signalé, était âgé alors d'environ trente-cinq ans. Il était veufetpèrede deux enfants à qui étaient consacrés tous les loisirs que lui laissaient ses nombreux et importants clients ; son talent, déjà célèbre, les lui amenant de tous les coins de la Sicile, terre classique, on le sait, des plus interminables et des plus inextricables procès.
Depuis son veuvage, Fabrizio n'avait eu avec le monde aucun rapport, hormis ceux qui lui étaient imposés par les obligations de sa carrière Sa vie, hors de là, s'était écoulée dans la solitude et dans une austérité aussi rare parmi ses concitoyens que
sa longue Tidëlité au souvenir de la femme qu*il avait perdue.
Mais, lorsque Fabrizîo, après avoir éléle'défen-* seur de Bianea, se trouva être son seul prolecleur, il sentit bien vite la difficulté et le danger de celte situation, et il résolut de la pincer sans retard sous la protection d'un époux qu'elle choisirait ellemême. Il jeta donc les yeux autour de lui sur ceux qui lui semblaient dignes d'elle, parmi les nombreux aspirants à la main de la jeune héritière. Puis il fit une liste de ses prétendants, et la lui présenta :
— Vous en oubliez un, dit Bianea tout bas après l'avoir parcourue.
— Lequel? dit Fabrizio troublé, et n'osant comprendre le regard qui accompagnait ces paroles.
Mais Bianea avait encore la simplicité d'une enfant et pas encore la timidité d'une jeune fille. Elle le regarda en face et lui dit qu'elle n'aurait jamais pour personne autant d'affection que pour lui, et que, s'il ne voulait pas d'elle, elle irait au couvent et ne se marierait jamais.
C'est ainsi que ma mère devint la femme de Fabrizio dei Monli, et malgré la différence de leurs âges, jamais on ne vit de plus noble et de plus douce union ; jamais, au monde, il n y eut un bon-
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heur plus complet que fut le leur, pendant les quatorze années qui suivirent ma naissance. Mais depuis quelques mois, mon père semblait être devenu soucieux et inquiet, parfois même, le regard qu'il attachait sur ma mère se voilait de larmes... Pourquoi? Je ne le comprenais pas. Ma mère, il est vrai, se plaignait souvent de fatigue, elle demeurait au lit pendant des heuros qui se prolongeaient de plus en plus, parfois elle y pas sait des journées entières. Mais lorsque, comme aujourd'hui, elle était levée, elle ne paraissait point être malade. Jamais, au contraire, elle ne mavait semblé plus belle que ce jour où je la contemplais ainsi avec une admiration mêlée d'idolâtrie... •
Après être demeurée quelque temps dans la même attitude, je repris enfin mon livre et je m'efforçai d'y rappeler mon attention. Mais la chaleur était étouffante, et au bout de quelques instants je fus vaincue à mon tour par un irrésistible accablement et, sans quitter la position où je me trouvais, sans faire résistance, j'y cédai, et je fus bientôt ensevelie dans un profond sommeil.
Ce sommeil durait depuis assez longtemps lorsque je fus soudainement réveillée. C'était cependant par un bruit lointain et fort léger, mais il
semblait être la continuation du rêve qu'il venait interrompre. Ce bruif , c'était le pas d'un cheval...
Je me levai vivement, sans me donner le temps d^un seul instant de réflexion ; je relevai le store^ j'ouvris à la hâte le volet et la fenêtre, et je me pré-?cipitai sur le balcon.
La lumière entra à flols dans la chambre, ainsi que l'air du soir, car le soleil venait de disparaître, et un vent frais vint me caresser le visage. J'entendis ma mère tousser faiblement, mais je ne me retournai pas ; j'étais dominée par une seule pensée, et j'oubliai tout le reste, tout! même elle !
Je me penchai pour voir si je ne m'étais pas trompée. Non. C'était bien lui! Je le vis paraître au bout de la route qui séparait notre maison du rivage, D avançait lentement sur son beau cheval qu'il maniait avec une grâce incomparable ; en approchant, il ralentit encore son allure et, arrivé sous le balcon, il s'arrêta et découvrit sa tête, en s'inclinant profondément, tandis que le vent du soir soulevait les boucles de sa noire chevelure, puis il leva vers moi ses yeux, qui avaient la couleur et l'éclat mat de l'agate; son regard à la fois passionné et suppliant sembla m'adresser une prière... Je la compris et, enfant folle que j'étais!
j'arrachai de mes cheveux un œillet rouge que j'y avais placé une heure auparavant, et je le lui jetai !
En ce moment j'entendis un cri déchirant, un cri qui retentit encore dans mon cœur et dont le souvenir ne s'effacera jamais : v Ginevra!... »
Je me retournai, et je vis ma mère, debout, pâle, haletante, les mains tendues vers moi...
Je compris à Tinstant que je venais de commettre une action inconvenante et que j'avais mécontenté et aftligé ma mère; je me repenlais déjà ; j'allais me jeter à ses pieds et lui demander pardon. Mais je n'eus le temps ni de parler, ni d'agir; avant que je fusse pi es d'elle, elle était retombée sur le lit de repos, dans un élat de prostration et de défaillance qui eût ressemblé à un évanouissement si deconvulsifs gémissemenis n'eussent de temps en temps soulevé sa poitrine, et si, lorsque j(3 me jetai à genoux près d'elle, elle n'eût saisi une de mes mains qu'elle tint ensuite fortement serrée dans les siennes.
Nous demeurâmes ainsi quelques inslants sans qu'il me fût possible de la quitter pour appeler du secours, et cependant ce changement effrayant de ses traits me causait une inexprimable épouvante aussi bien qu'un vif el ardent repentir.
Je dégageai ma main et me jelai à son cou en
répétant mille fois ces mots d'une voix entrecoupée : « Pardonne-moi ! Réponds-moi ! Oh! dis que tu me pardonnes ! »
Ma mère ne me répondait pas. Enfin, peu à peu, elle sembla se calmer et revenir à elle, et me prenant alors entièrement dans ses bras, elle m'y tint longtemps embrassée; on eût dit qu'il n'y avait plus de sécurité à ses yeux pour moi, hors de là, et qu'elle eût voulu, en quelque sorle, avoir la puissance de me faire rentrer dans son sein maternel, afin d'y vivre de sa vie, ou d'y mourir avec elle I...
Dieu puissant I la prière qui sortit alors de son âme pour sa pauvre enfant, vous seul l'avez entendue ! Mais me souvenant du passé et du présent, de mes erreurs, de mes fautes et de vos boules, je sais que c'est à elle que vous avez tout accordé; je sais qu'en ce moment une source de grâce jaillit qui ne devait plus jamais tarir ; un regard de miséricoide tomba sur moi, que rien ne devait plus jamais lasser!
Le silence de ma mère durait encore : cependant, sa respiration avait recouvré son mouveineni, toujours, hélas! trop rapide, et ses traits reprirent graduellement leur aspect ordinaire. Mais ses vives couleurs avaient fait place à une pâleur mortelle ; un large cercle noir entourait ses yeux doux et
LE MOT DE L'ÉNIGME. il
profonds, attachés sur moi avec une expression que je ne leur avais jamais vue. Elle inclina la tête et m^erobrassa, je sentis tomber sur mon front deux grosses larmes et ses lèvres pâles murmurèrent ces paroles :
a Mon Dieu ! puisqu'il faut mourir et la quiller, je vous la donne. Gardez-la mieux que je n'ai su le faire! n
Mourir! ma mère mourir!... Je me relevai avec un bond soudain et violent comme si j'eusse élé frappée au cœur, puis je demeurai immobile et pétrifiée. La plus effroyable vision venait de m'apparailre ! Une vision à laquelle pas une crainte, pas une inquiétude, pas une prévision ne m'avait préparée; un grand reste d'enfantillage, qui se conciliait dans mon étrange nature avec un développement trop précoce de sentiments au-dessus démon âge, m'avait mis un bandeau sur les yeux ; un bandeau qui venait de m'êlrelrop soudainement arraché. J'essayai de me rappeler les paroles que j'avais entendues. Mais mes idi'^es devinrent conluses, el je ne me rendis plus compte de rien, que d'une souffrance aiguëel nouvelle donl la causedevenail indistincte. Je fis quel»|ues pas en chancelant, peut-être avec une vague pensée d'appeler du secours, peutêtre avec celle de fermer la fenêtre, mais je trébu-
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chai comme si j'a\ais le vertige, et je tombai étendue par terre près du rideau de la fenêtre.
En ce moment la porte s'ouvrit. J'entendis la voix de mon père et celle de plusieurs aulres personnes qui le suivaient. Quelqu'un s'élança en s'écriant: « La fenêtre ouverte à celte heure! quelle folle imprudence! » Puis je compris qu'on entourait ma mère et que mon père Tenlevait dans ses bras pour l'emporter hors de la chambre.
J'étais demeurée étendue sur le plancher, à moitié cachée par le rideau, et dans l'obscurité croissante personne ne m*aperçut. Je n'étais point évanouie, mais j'étais dans un état de compréhension imparfaite, et rien de clair ne se formulait dans mon esprit, hormis le désir de perdre le souvenir de ma souiïrance, dans un sommeil dont je ne me réveillerais jamais I
Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi. Lorsque j'ouvris les yeux, la lune était levée, et elle éclairait la chambre d'une lumière aussi
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claire que celle du jour. Je me soulevai et je jetai autour de moi un regard effrayé. A cette clarté, tous les objets m'apparaissaient sous un aspect sinistre, et je regardai en frissonnant le lit de repos et le blanc oreiller sur lequel j'avais vu s'appuyer le visage de ma mère. Que s*élait-il passé depuis ? Un long espace de temps me semblait écoulé, et je me sentais comme au bord d'un abime, d'un abhne de douleur, dans lequel j'allais être précipitée. Dieu ! était-ce un rêve? était-ce une affreuse réalité? Je ne le savais plus. Bientôt je me rendis compte d'un intolérable mal de tête. Mon front était brûlant, et, en même temps, un frisson violent me faisait claquer les dents. Je me levai et je voulus marcher ; mais je me traînais avec peine, et lorsque je me trouvai près du lit de ma mère, je m'y jetai avec désespoir, et, cachant mon visage dans l'oreiller sur lequel s'était reposée sa tête chérie, j'éclatai en sanglots, et cette explosion de douleur amena un soulagement momentané.
Je me décidai alors à quitter enfin la chambre. Je me dirigeais déjà vers la porte, lorsqu'un objet tombé près du lit de repos attira mon attention. C'était le petit livre de ma mère, dont le fermoir d'argent brillait sous un rayon de la lune. Je m'en emparai, et je venais de le cacher, lorsque la porto
s'ouvrit, et ma sœur Livia (la fille ainée de mon père) parut, une lumière à la main.
— Gina! s'écria-Uelle. Jésus I quelle peur tu m'as faite !.. Que fais-tu ici, enfant, à l'heure qu*il est? Je te croyais au jardin. Depuis quand es-tu remonlée?
Je ne répondis pas. Il me semblait que je serais morte de confusion si quelqu'un avait su ce qui avait précédé la crise que venait d'avoir ma mère. xMais Livia ne répéta pas sa demande; elle était pâle, préoccupée, et elle avait les yeux rouges de larmes.
Que se passait-il? Le cœur me battait d'anxiété ; mais je n'avais pas le courage de lui adresser une seule question.
Elle venait reprendre Toreiller demeuré sur le lit de repos ; puis elle eut Tair de chercher un objet qu'elle ne trouvait pas. Peut-être était-ce le carnet que ma rfière faisait loujours placer la nuit sur une table près de son lit. Pendant ses longues insomnies, il lui arrivait souvent d'ouvrir ce pelit livre et d'y écrire quelques lignes, ou bien d'y relire celles que sa main avait tracées le matin.
Mais je ne le donnai point à ma sœur ; je tenais à le rendre moi-môme à celle qui l'avait laissé tomber à celte place; et quoique habituellement
fort confiante avec Livia, je ne lui dis pas un mot de ma découverle. Dans ma pensée troublée, ce petit livre me semblait êlre un trésor qui m^appartcnait, el qu'il ne me fallait laisser arracher par personne. Elle me fil tenir la lumière pendant qu'elle faisait son inutile recherche; puis ne trouvant I ien, elle rassembla les autres objets demeurés sur le guéridon, et elle sortit de la chambre. Je la suivis, et nous montâmes ensemble le long de la galerie au bout de laquelle était située la chambre de ma mère.
Cette galerie, ou plutôt celte loggia ouverte, donnait sur la cour intérieure du vieux palais que nous habitions, et en Taisait le tour tout entier. Le grand escalier aboutissait, au premier étage, à la partie delà galerie qui était située en face de celle où nous nous tiouvions. Tout d*un coup, de ce côté, nous entendîmes un bruit, confus d*abord, et bientôt plus distinct : c'était celui de voix, de chants, de pas nombreux et mesurés, mêlés au son d'une clochette incessamment agitée... Bientôt une grande lueur éclaira tout ce côté de la galerie, et à travers les arcades nous vîmes une longue procession apparaître et se diriger, par le côté opposé, vers la porte placée devant nous... la porte de la chambre de ma mère !
Livia s'agenouilla et me fil signe d'en faire autant ; mais je restai debout, les yeux grands ouverts, regardant devant moi avec stupeur. Je vis passer ainsi la longue file des pénitents blancs, tenant chacun à la main une torche allumée; puis je vis paraître le dais sous lequel marchait don Placido, le vieux confesseur de ma mère, portant l'hostie sainte dans un calice d'argent.,. Je vis sa longue barbe blanche, son front incliné, son regard triste et recueilli, et ce fut tout... Un instant, la vérité traversa mon esprit comme un éclair, puis tout disparut.
Ce nouveau choc succédait trop rapidement à Tautre ; il amena une syncope plus profonde et plus dangereuse- que la première, et lorsqu'on me releva sans connaissance pour me transporter dans ma chambre, on put craindre que, dans cette nuit funeste, l'heure dernière de l'enfant ne fût venue en même temps que celle de la mère !...
Ce qui se passa ensuite, pendant longtemps je n'en ai gardé aucune mémoire. Je me souviens seulement qu'un jour, en ouvrant les yeux, je vis près de mon lit Otlavia (la nourrice de ma mère, qui m'avait élevée). Je la reconnus et je balbutiai quelques mots. Elle murmura : « Dieu soit béni! » mais elle n'ajouta pas une parole. Une
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foule d'idées se réveillaient dans mon esprit; mais je jie pouvais pas les coordonner, et la plus puérile en apparence fut celle que je parvins à articuler la première. Je répétai deux ou trois fois avec agitation ces mots : « Le livre de ma mère. »
Alors Ottavia, sans parler, souleva le couvercle d'un grand coffre d'ébène placé sur une table non loin de mon lit, et elle en tira le petit livre fermé par une agrafe d'argent. Elle me le montra, puis elle le replaça dans le coffre qu'elle ferma à clef, et elle mit son doigt sur sa bouche.
J'obéis à ce geste et je me tus; mais je ne m'endormis plus ce jour-là jusqu'au soir. La lucidité rentrait peu à peu dans mon esprit et Tordre dans mes pensées. La fièvre qui m'avait conduite aux portes du tombeau lâchait prise, et à dater de ce jour ma convalescence fut rapide. Mais ce que la force et la vie me rendirent d'abord, ce fut la faculté de souffrir et de comprendre dans toute son étendue la réalité de mon malheur.
Ma mère n'était plus : elle n'avait pas vécu jusqu'au lendemain du jour où je Pavais embrassée pour la dernière fois. Les traits décomposés de mon père plus encore que ses babils de deuil me révélèrent la terrible vérité. Mais le récit détaillé de ces heures suprêmes, je ne pus l'entendre que
longtemps après le jour où, pour la seconde fois, avaient été brisées toutes les joies de son foyer.
Connaissant l'impétueuse vivacité de mon caractère, on s'attendait de ma part à de violentes explosions de douleur. Mais il n'en fut rien : je tombai, au contraire, dans un état de mutisme sombre qui fit succéder une inquiétude nouvelle à celle qui avait fait si longtemps trembler pour ma vie.
Le médecin, toutefois, invita mon père, ma sœur Livia et la bonne Ottavia, qui se succédaient près de mon lit, à laisser le temps agir, sans chercher à me contrarier. Jo passai donc ainsi de longues journées sans avoir l'air de remarquer leur présence; puis d'autres jours — toujours sans parler — je leur adressais un léger signe de reconnaissance qui ramenait un sourire sur le pâle visage de mon père. Alors Livia se penchait vers mon lit et m'embrassait en me disant : « Courage, bambina ! il faut aimer la volonté de Dieu« x> Ou bien Ottavia, comme lorsque j'avais quatre ans, faisait jouer devant mes yeux un beau ch ipelet de cornaline auquel était suspt^ndue une croix d'argent : je regardais toujours cette croix avec plaisir et lorsijue je l'embrassais, alors, malgré mon silence, ils reprenaient l'espoir de voir bientôt ma
raison revenir. Mais après cela mes yeux redevenaient fixes^ et je ne reconnaissais phis personne. Souvent aussi ils trouvaient mon oreiller baigné de larmes alors le médecin disait : « C'est bon, laissezla pleurer: c'est unsoulagementdontellea besoin. » Les jours passaient cependant, et mon état moral demeurait le même.
Mes forces toutefois étaient revenues : j'étais levée, et déjà, depuis plusi«»urs jours, je faisais quelques pas, sans faligue, sur la terrasseallenante à ma chambre ; mais rien encore n'avait pu vain* cre la taciturnité maladive qui transformait en statue inanimée l'enfant dont la vivacité ardente ou la folle gaieté avait, tantôt inquiété, tantôt réjoui la maison, et l'avait remplie tout entière du mouvement de sa présence.
Un jour jetais assise sur ma terrasse, d'où la vue plongeait sur le golfe. Oitavia s'approcha de moi, et, selon sa coutume, elle se mit à me parler dans la vaine espérance de me décider à lui répondre, et moi, comme à l'ordinaire, jel'écoutais en silence. Mais, ce jour-là, une idée nouvelle s'était emparée de mcm esprit, et je me sentais la faculté de la suivre avec ordre, avec calme, et avec une certaine résolution <iui indiquait enfin que mes forces physiques cioissanles commen-
çaîcnt à triompher de Tespèce de paralysie morale qui avait transformé pour moi la convalescence en une phase nouvelle de maladie.
Ottavia avait rangé sur une peti le table placée près de moi une foule de livres dont elle ne connaissait que la couverture, et elle me les offrait tour à tour, espérant me décider à en ouvrir un. Cetle distraction était Tune de celles qu'il était le plus désirable de me faire accepter.
Je secouai la tôte et repoussai de la main le volume qu'elle me présentait ; mais pour la première fois je pris la parole, et le son de ma voix fit tressaillir ma fidèle gardienne :
— Non, Ottavia, pas ceux-ci. Je veux un autre livre, un seul; celui qui est enfermé là.
Et du geste, ainsi que du regard, j'indiquai le fond de mTi chambre.
Ottavia me comprit, et elle hésita, partagée enire sa joie de l'indice de guérison que venait de lui donner ma réponse, et la crainte de me causer une émotion d'où pourrait naître une rechute nouvelle. Mais, après tant de moyens employés pour me faire sortir de l'état de stupeur immobile où j'étais tombée, il ne semblait pas sage de repousser celui que j'indiquais moi-môme. EUem'obéit donc, et sans répliquer, elle alla ouvrir le
coffre d'ébène où était enfermé, comme une relique, le livre de ma mère, et elle me le mit entre les mains.
— Merci, Oltavia, lui dis-je.
Et, mettant mes deux bras autour de son cou, je Tembrassai, el je vis de grosses larmes de joie couler le long de ses joues.
— Et maintenant, laisse-moi, je t'en prie ; laissemoi seule pour une heure !
Elle hésita encore et me regarda avec inquiétude. Mais, cette fois comme Taulre, après un moment de réflexion, elle céda à ma demande ; et après s'être assurée que la place où j'étais n'était exposée ni au soleil ni au vent, elle quitta la terrasse et sortit sans bruit de la chambre.
Je baisai alors la couverture du livre que je tenais à la main, et je Touvris avec une solennelle émotion. Il me semblait que, du fond de la tombe, la voix de ma mère allait se faire entendre!
15 mai 180..
«... Ginevra ! C'est à elle que je consacre ces pages, à celle enfant qui remplit mon cœur à la fois de lendresse et d'une inexprimable terreur. A celte enfant que j'aime Irop el que, peul-êire, mes faibles mains ne sauraient pas guider. Et cepen* dant je frémis à la pensée de l'abandonner... Mes forces diminuent pourlant, et je sens que bienlôt ma pauvre petite dem<*urera seule.
« Seule!... Celte parole le semblera dure, mon Fabrizio, et, si elle te tombe sous les yeux, je veux te dire ce qu'elle signifie. Ta tendresse égale ma lendresse, ta prudence surpasse de beaucoup la mienne, je le sais ; mais, en vérilé, loi aussi, tu l'aimes trop!.., C'esl moi,*moi, sa mère, qui Tai souvent, tu l*en souviens, ôlée de tes bras, pour y ramener ta pauvre Livia, que tu conlrislais par un oubli involontaire, mais qui le pardonnait à sa petite sœur parce qu'elle aussi^ tout comme les
autres, répclait que, dès le berceau, Ginevra avait le don d'attirer à elle tous les yeux et tous les cœurs !
« Et pourtant, avec Livia, tu ë^ais parfois indifférent, mais jamais sévère; tandis que lorsque tes yeux, trop indulgents d'habitude pour Ginevra, étaient soudainement frappés de ses défauts, je t'ai vu souvent tenlé de passer soudainement d'un excès à Tautre, et il m'a fallu t*implorer alors de laisser le soin de les corriger au temps, et à sa mère. *
« Elle a donc grandi ainsi, au milieu de nous... Elle a grandi comme une des 'fleurs de nos climats qui s*épunouissent dans toute leur beauté, presque sans culture, réjouissant notre cœur et nos yeux, et nous enivrant tous du parfum de sa grâce et de sa caressante beauté!
a Oh! oui, c'était une ivresse! et j'y ai cédé peut-être avec trop de transport ; mais cependant, je le répète, seule parmi ceux qui Taimaient, ce transport a été sans vertige. C'était peut-être, pardonne-le-moi, Fabrizio, parce que je l'aimais au delà de vous tous, et parce que la tcndre<^se d'une mère participe parfois de la clairvoyance de Dieu lui-même !
« Je la vois, je la connais telle qu'elle est, cette
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créature charmante à laquelle j'ai donné le jour. Je vois comme dans le miroir d'un beau lac celte âme limpide...; mais je vois des nuages passer sur sa surface... J'en vois venir de loin, s'approcher, s'amonceler, et je tremble en songeant à ce qu'un seul jour d'orage peut soulever, briser et anéantir 1 »
Le !•' juin»
. a Ma Ginevra a accompli aujourd'hui sa quinzième année. La voilà telle que je la vois et telle qu'elle apparaît à tous :
a Sa taille élancée et souple dépasse la mienne de la largeur de ma main, ses grands yeux bruns sont d'une douceur habituellement languissante ; mais la surprise, l'admiration ou toute autre émotion imprévue y allument une flamme soudaine qui leur donne alors une expression et un éclat surprenants. Ses cheveux, d'une couleur dorée aussi remarquable que rare en nos climats, se partagent sur son front blanc et pur, avec leqiiel son nez, d'une régularité parfaite, forme une ligne presque dioilc, et son profil serait irréprochable si sa bouche n'était plus grande que ne le veut la
loi de la beauté classique ; mais ce défaut est racheté par l'expression de celte bouche, parfois grave et sérieuse au point d'inquiéter, parfois enlr'ouverte par un sourire d'enfant, et souvent aussi épanouie par un rire bruyant comme celui dTune paysanne, et montrant alors les deux belles rangées de ses petites dents blanches.
« Et maintenant, ô mon enfant, je veux, avec la même sincérité, regarder ton âme qui m'est bien autrement chère que ton visage, ton âme que j'aime plus que ma vie, et plus que la tienne !
« Au fond de cette âme, grâces en soient rendues à Dieu, à une profondeur inconnue à ellemême, se trouve un diamant de pureté et de vérité qu'il serait plus facile de briser que de ternir; ensuite, comme un soufQe puissant, qui, sans pouvoir altérer cette base, cherche à tout remplir, s'agite un besoin d'aimer que je reconnais être le plus impérieux et le plus vif de tous ses sentiments ; mais, arrivant à la surface, et cachant à la fois ses qualités et ses autres défauts, se montrent une vanité ardente et puérile, et une irréflexion qui surprendrait chez un enfant de dix ans, mêlée à des élans de passion qui inquiéteraient chez une femme de vingt!,..
a La voilà telle qu'elle est, ma pauvre enfant*
Voilà le mélange séduisant et redoutable dont se compose la nature étrange qu'elle a reçue en partage.
« Dieu puissant !.•. deux ans de vie!...
deux ans!... pour que je puisse veiller sur elle jusqu'au jour où je la confierai à un époux qu'elle puisse aimer!... Hélas! ce désir me consume, il m'épuise, il hâte ma fin que j'envisage avec calme lorsque je songe a moi-même, mais avec épouvante lorsque je pense à elle. »
Le 15 juin.
« Tu l'as voulu, Fabrizio, et j'ai cédé à ta volonté; mais c est avec répugnance que je l'ai vue partir pour ce bal. Ta sœur, me dis-tu, se chargera d'elle; mais je connais donna Clelia, elle n'aura d'yeux que pour ses filles, et croira avoir tout fait pour la nôtre lorsqu'elle se sera assurée en arrivant que sa robe n'a point été chiffonnée pendant le trajet, et au retour, qu'elle n'a perdu aucun des rubans de sa parure. Elle Téloignera de ses filles, sois-en sûr, car notre Ginevra éclipserait ses cousines, et elle la laissera seule. Seule, au milieu de ce monde où elle apparaît pour la pre**
mière fois!... Tu souriais en la regardant partir, tu murmurais avec orgueil que jamais on n'avait vu une plus jolie créature... Eh bien,.Fabrizio, dans ce moment-là j'aurais voulu qu'elle lui laide, ou, du moins, plus que jamais, j'aurais voulu cacher sa beauté à tous les yeux !
« Te souviens-tu de ces paroles d'une reine de France, que tu m'as citées l'autre jour, et que tu trouvais sévères?... Pour moi, je les trouve justes, et elles répondent au crr le plus profond de mon cœur. Ohl oui, comme elle, je préférerais pour l'enfant que j'aime si passionnément, je préférerais mille fois la mort à la moindre souillure!... Les heures passent, et je ne puis me calmer qu'en priant. Il me semble ainsi la protéger encore.
« Clelia m'avait promis de la ramener à onze heures ; minuit est sonné et elle n'est pas encore de retour... »
Le 25 juin.
« Ces derniers jours m'ont fait mal, et je n'ai pas eu la force d'écrire. Aujourd'hui je me sens mieux, et je puis rassembler mes inquiètes pensées...
« Mon pressentiment ne m'avait pas trompée, et
j*avaîs raison de penser que le jour de ce bal serait un jour funeste.
« J'ai dit que je Tattendaîs avec angoisse, et qu'à minuit elle n'était pas rentrée. J'attendis encore après cela une heure entière, éveillée dans mon lit, écoulant au loin le moindre son, prenant vingt fois le bruit de la mer pour celui du carrosse qui devait la ramener... Enfin, vers une heure et demie, les roues se firent véritablement entendre, el bientôt je reconnus son pas léger dans la galerie. Elle avait déjà dépassé ma porte et regagnait . sa chambre sans s'arrêter, lorsque Oltavia, qui veillait avec moi, la rejoignit et la ramena en lui disant que je ne dormais pas et qu'elle pouvait me dire bonsoir.
« Elle parut en effet; la lumière que portait Otlavia éclaira son visage... Il n'était plus le même qu'au départ... L'animation de la danse, la fatigue d'une veillée inaccoutumée suffisaient sans doute pour expliquer le désordre de sa chevelure, la pâleur de son visage, le vif éclat de ses yeux ; mais son regard troublé, ses lèvres tremblantes, un mouvement qui, après qu'elle se fut jetée à mon cou, lui fit éviter de me regarder en face, me révélèrent autre chose, et j'attendis avec impatience le lendemain pour Tinterroger. . . »
i" juillet.
« Je poursuis jnon récit interrompu Tautre jour:
cr Je sais tout maintenant, car elle ne ment jamais, et sa francliise avec moi égale sa tendresse,
« Oui, à peine arrivée à ce bal, elle fut, ainsi que je l'avais prévu, séparée de ses cousines et placée dans un groupe de jeunes filles qui com« mencèrent par Taccueillir comme une enfant et lui proposèrent de se placer près d'une table où se trouvaient des sucreries et quelques jouets. En ce moment l'orchestre commença un air de danse, et les deux ainées de la bande se placèrent en avant, de façon à être remarquées par les danseurs, tandis- qu'une troisième retenait Ginevra assise, lui montrant des images, et l'assurant tout bas d'un air protecteur qu'elle danserait tout à l'heure avec elle; mais, au son de la musique, elle ne put empêcher Ginevra de se lever vivement et de s'avancer pour regarder la danse qui allait commencer. En faisant ce mouvement, elle attira les regards d'un jeune homme qui marchait lentc-
ment el d'un air distrait au milieu de la chambre, sans paraître songer à prendre part à la danse.
cf — C'est Flavio Aldini , dit l'une des jeunes filles. Il ne daignera pas venir de ce côlé-ci, il nous traite comme des pensionnaires et ne danse qu'avec des femmes que leur élégance a déjà mises à la mode.
« — Je né l'avais jamais vu, et je le trouve bien tel qu'on me l'avait dépeint. Ne le dit-on pas fiancé à une riche héritière ?
c< — Lui? il ne songe pas à se marier, je t'assure; je te dis qu'il ne regarde jamais les jeunes filles.
ce — Pourtant, ma chère, il me semble regarder très-attentivement de notre côté...
« En ce moment, en elfel, celui dont elles parlaient s'approcha vivement du groupe dont Ginevra faisait partie, et sans jeler un seul regard sur ses compagnes, il s'adressa à elle et lui demanda si elle voulait lui accorder la faveur de danser avec lui le quadrille qui commençait.
« Ce Tut un triomphe pour ma pauvre Ginevra, rendu plus vif encore par le dépit que venait de lui causer Tair de protectjon de sa compagne. Elle parlit radieuse, enivrée... On l'avait adulée comme une enfant jusque-là. Elle comprit alors tout d'un
coup l'admiration que peut inspirer une femme, et celte élincelle mauvaise, ce fut le regard et le sourire de Flavio Aldini qui la fit tomber dans son cœur!
« Flavio Aldini ! Comprends-tu, Fabrizio, l'effroi que m'inspire le nom de ce fat insoient, Irop bien fait, hélas I pour plaire à des yeux inexpérimentés tels que les siens; trop capable de s'apercevoir de Timpression qu'il a produite sur elle, de s'en prévaloir et d'en abuser.
(c Comme elle était émue, la pauvre enfant, en me répétant chacune de ses dangereuses paroles, et quelle tentation, en effet, pour son orgueil qu'un succès qui attirait sur elle tous les regards et la rendait l'objet del'envie de celles qui, loui à Theurre, venaient de l'humilier par leur condescendance ! . . . Je la laissais dire. J aimais à reconnaître que, du moins, le mensonge, corollaire ordinaire de la vanilé, ne traversait pas même sa pensée; mais je Técoutais en tremblant !
« 11 lui a demandé le petit bouquet qu'elle portait à son corsage. Elle était bien tentée de le lui accorder, et c'est la crainte d'être vue qui l'en a seule empêchée. »
5 juillet.
« J'ai été obligée de m'interrompre. Ma faiblesse augmente beaucoup , et je ne puis plus écrire que peu de lignes à )a fois sans fatigue. Depuis le 15 juin une anxiété constante me poursuit, je ne puis plus supporter qu'elle s'éloigne de moi un seul instant. Je voudrais la tenir là toujours sous mes yeux, sur mon cœur.
« Hier, je l'ai vue tressaillrr au bruit du pas d'un cheval qui passait sous le balcon. Aujourd'hui elle était là, rêveuse, Tes yeux fixés sur la route qui sépare cette maison du rivage ; je Tai appelée, je lui ai parlé doucement, et elle m'a écoutée. Je voudrais la distraire de ses folles pensées, plutôt que les combattre par des remontrances : on peut la convaincre, on peut la guider par la tendresse, on peut difficilement la réduire par Tautorité... Oh! jamais enfant plus quelle n'a eu besoin du cœur et de la main de sa mère!
« Mon Dieu ! que votre volonté soit faite ; je veux le dire sans murmure, je veux me souvenir que mon amour pour elle n'est rien, rien du tout, en comparaison du vôtre. »
15 juillet.
« J'ai beaucoup de peine à écrire aujourd'hui ; c'est à peine, je crois, si je pourrai tracer ici quelques lingues... Mais je voudrais pourtant te rappeler encore, Fabrizio, le souvenir de notre conversation d'hier au soir. Qui sait si elle n'est pas la dernière que nous aurons ensemble ici-bas? Le temps qui me reste est court. Souviens-toi de ma prière, donne-lui promplement un époux qu'elle puisse aimer, et à qui, s'il se peut, elle soit soumise. Pour cela, il faudrait qu'il eût plusieurs années de plus qu elle ; mais à Tâge qu'elle a, un homme, bien jeune encore, peut cependant être assez âgé pour lui inspirer du respect, et ce sentiment est doux lorsque l'attrait s'y mêle. Qui le sait mieux que moi, Fabrizio? le mélange de respect et de tendresse dont tu as rempli mon cœur •n'a-t-il pas fait le bonheur de ma vie? Sois-en béni encore, en ce moment où j'achève ces lignes que je n'ai plus la force tie coniinuer... 11 faut que je m'arrêle... Je voudrais pourtant encore te parler d'elle, de ma Ginevra,* de ma bien-aimée. Je voudrais le recommander d'être toujours, \is-a-vis
d'elle, doux et patient, et si jamais.
Le manuscrit s'arrêtait là. Oh ! quel flot de souvenirs jaillit dans ma pensée à la vue de celte page interrompue : le moment où j'avais vu ce petit livre tomber de ses mains, son sommeil paisible, son terrible réveii , ses paroles entrecoupées , son dernier baiser, mon désespoir, tout se retraça avec une vivacité poignante, et, les lèvres pressées sur les paroles tracées par sa main mourante, je versai un torrent de larmes; mais, cette fois, de larmes salutaires. J'avais déjà cruellement expié ma faute, car c'était précisément l'amer repentir d'avoir affligé le dernier jour de sa vie, et peut-être..., effroyable pensée! d'en avoir hâté le terme, qui avait donné à ma douleur ce caractère sombre et désespéré, touchant presque à la folie. En ce moment, plus forte, • plus calme, plus sage, je compris que je pouvais encore réparer ma faute en obéissant à ma mère, et celle pensée me causa le premier sentimentde consolation qui eût pénétré dans mon cœur. Des résolutions que je n'avais jamais prises se formulèrent dans mon esprit , et il me sembla que j'aurais la fermeté de les tenir.
Après ce jour je repris mes habitudes ordinaires, et, sauf la gaieté bruyante de mon enfance qui avait disparu pour ne jama s revenir, je redevins presque la même qu'autrefois. Cette résurrection inespérée et soudaine ramena la vie sous notre tqil désolé, et un éclair de joie reparut sur le visage trisle et inquiet de mon père. Inquiet? oui, plus encore que la tristesse, c'était l'inquiétude, une inquiétude presque inexplicable, qu'exprimait son regard chaque fois qu'il l'attachait sur moi. Avait-il d'abord tremblé pour ma vie, et ensuite pour ma raison, au point de ne pouvoir se persuader que je lui étais rendue? et son anxiété pour moi survivait-elle à ce qui l'avait causée? cela pouvait motiver cette vive sollicitude, mais cela ne m'expliquait point une sorte de froideur que je remarquais aussi en lui, au lieu de la tendresse passionnée à laquelle, depuis mon enfance, il m*avait accoutumée. Et, lorsque je cherchais à pénétrer la cause de ce changement, une pensée
me venait que je repoussais avec effroi, et à laquelle mon esprit refusait de s'arrêter?...
Je n avais point revu mon frère (l'aîné des deux enfants nés du premier mariage de mon père) depuis ma maladie, et, le premier jour où je reparus au souper de famille, il ne s'y trouvait point. Cela ne me causa, au surplus, que peu de regret, car je craignais Mario plus que je ne l'aimais. Je fus donc satisfaite, ce jour-là, de ne trouver à table, avec mon père, que ma sœur Livia, et Ottavia que ses longs services avaient fait passer du rang de femme de chambre à celui de duègne. Je dis duègne et non pas gouvernante, car elle eût à peine été en état de m'ajiprendre à lire ou à écrire. Mais elle savait bon nombre de choses plus importantes que celle-là. Grêlait une de ces âmes bonnes et simples, comme on en rencontre beaucoup en Ilalie, parmi les personnes de sa classe, incultes au point de vue des connaissances humaines, singulièrement instruites au point de vue de celles qui se rappoitent aux préceptes de la foi chrétienne, à la pratique de sa charité et à la grandeur de ses espérances. 11 soitail, en effet, parfois spontanément du cœur et des lèvres d'Ottavia des paroles plus belles que celles qu'elle eût pu puiser dans aucun livre. Aussi, malgré son inconteslable ignorance
SOUS beaucoup de rapports, mon père n'eslimail pas qu'elle eût été inutile à l'éducation de ses enfants, et il la traitait avec une considération voisine du respect.
Ma vie jusqu'à ce jour avait été environnée et pour ainsi dire plongée dans l'amour de ma mère, comme dans un océan de tendresse. Lorsque celle lumière et cette chaleur me manquèrent tout à coup, une folle douleur s'empara de moi, on le sait, et d'abord sembla rendre impossible que je pusse lui survivre. Maintenant j'étais plus calme ; mais il me restait au cœur un froid, un malaise, une souffrance, qui, au lieu d'être violente comme au premier moment, était devenue fixe, profonde et permanente. Je pensais quelquefois aux pauvres oiseaux dont la mère est tombée dans les filets de l'oiseleur, et qui demeurent seuls et délaissés dans leur nid ; ou bien à un misérable petit poisson jeté hors de Teau et abandonné sur Therbe aux rayons du soleil. 11 me semblait que je leur ressemblais, et que mon cœur et mon âme étaient hors de leur élément, et privés de leur nourriture.
En cet état, Livia, ma bonne sœur, et Ottavia étaient pour moi, dans la maison, les seuls êtres bienfaisants. J'aurais voulu demeurer blottie près d'elles , car la vue de mon père redoublait ma
tristesse, et je redoutais le regard sévère et pénétrant de mon frère.
Mario avait à cette époque vingt-sept ans. Lorsqu'on le voyait pour la première fois, on le trouvait remarquablement beau. Mais sa physionomie, froide et sombre, exprimant rarement la bienveillance et jamais la tendresse, modifiait à son désavantage cette première impression et il était à peu près impossible de se sentir jamais tout à fait à l'aise avec lui. Cependant il avait de nobles qualités, et sous beaucoup de rapports il ressemblait à mon père. Mais il n'avait point hérité de sa bonté. Mon frère était dur, jaloux, et s'il n'avait tout à fait un mauvais cœur, il avait un mauvais caractère, et était d'une humeur souvent intraitable. Il me faisait trop habituellement sentir qu'il ne voyait en moi que l'enfant d'une mère qui n'était pas la sienne, et il ne pouvait pardonner à Livia, sa propre sœur à lui, d'aimer celle qui était venue partager la tendresse de leur père, et, selon lui, la leur dérober.
A l'époque du second mariage de Fabriïiè dei Monti, Mario (qui avait alors douze ans) avait manifesté une si sombre douleur, un tel ressentiment contre celle qui allait prendre au foyer la place de sa mère, que Fabrizio s'était décidé à l'éloigner et,
pendant plusieurs années, Mario avait vécu loin de la maison paternelle, n'y revenant que de temps en temps pour y faire de courts séjours. Depuis un an seulement il était venu se fixer parmi nous. A celte époque déjà le mal auquel devait succomber ma mère avait commencé ses ravages et les jours qui lui restaient à vivre étaient comptés. Fut-ce cette prévision, fut-il attendri et désarmé par le charme de sa beauté et l'angélique attrait de sa douceur? toujours est-il que lorsqu'il était en sa présence, il devenait un autre homme, et jamais, devant elle du moins, il n'était rude ou sévère pour nous« Peut-être sa transformation eût-elle élé complète, s'il eût subi plus longtemps la douce influence qui venait de nous être ravie !...
Le 15 juillet (ce jour qui devait si fatalement finir), mon frère était absent depuis la veille; lorsqu'il revint il apprit à la fois le malheur accompli et celui qui semblait alors devoir si vite lui succéder. On m'assura qu'il avait témoigné une vive douleur de la mort de ma mère, et qu'il s'était informé de mes nouvelles avec intérêt et même avec anxiété. Mais les souvenirs du passé demeuraient Vivants dans ma mémoire, et ce n'était pas vers mon frère que se tournait en ce moment mon cœur lourd et meurtri.
A la fin de notre triste repas, on vint prévenir ma sœur que quelques personnes étaient réunies au salon. C'était l'heure où mon père recevait ceux de ses amis ou de ses clients qu'il n'avait pas pu entretenir le matin. Livia se leva sur-le-champ, et j'allais en faire autant lorsque mon père m'arrêta. Il me garda près de lui tandis qu'il parcourait quelques papiers qu'on venait de lui remettre, et il ne me permit enfin de rentrer au salon qu'appuyé sur son bras. Ce fut, sans doute, avec bonté et d'un air affectueux quoique grave qu'il me retint ainsi et qu'il me garda ensuite près de lui pendant tout le reste de la soirée. Mais combien j'eusse volontiers échangé celte inquiète tendresse qui ne voulait pas me perdre de vue, contre un seul de ses regards d'autrefois !
Chose étrange!... lorsque je pensais à ma mère, aucun remords ne se mêlait maintenant à la tendresse de ce souvenir. 11 me semblait qu'une communication intime subsistait entre son âme et la mienne ; qu'elle voyait mon repentir, qu'elle savait mes résolutions. Enfin, pour exprimer mes impressions enfantines peut-être, mais vives et profondes (car elles ne se sont jamais effacées), je sentais- qu'entre elle et moi la paix était faite. Mais, la pensée que mon père pût être instruit de ce
qui s'étaif passé dans ce moment de terrible mémoire ; la pensée qu'il sût jamais Tacle insensé que j'avais commis en présence de ma mère, hélas I... mourante!... et qu'il pût rattachera cet acte rhorrible catastrophe qui Pavait suivi, celte pensée m'inspirait une véritable terreur ! Ce qui me calmait toutefois, c'était une secrète et constante conviction que ma mère, pendant les heures rapides et suprêmes de la nuit qui avait suivi ce funeste jour, n'avait livré le secret de sa pauvre enfant à personne, pas même à mon père.
Mais en ce cas, qui donc aurait pu le lui apprendre?... et si ce n'était point cela, que signiliait un changement qui ajoutait de plus en plus au froid de mon coçur, qui m'enlevait mon père en même temps que ma mère , et de ce côté-là aussi me voilait le soleil?
Le lendemain de ce jour, j'étais seule dans ma chambre, et je rassemblais mes livres afin de reprendre toutes mes occupations passées, conime si ma mère eût encore été là pour les régler, lorsque je vis entrer ma sœur Livia. Elle était essoufflée comme si elle avait couru. Elle s'arrêta pour reprendre haleine, et avant de parler elle ferma la porte à clef.
Livia avait deux ans de moins que son frère.
Elle n'était pas bejle, et cependant sa taille était noble et gracieuse, ses yeux d'une beauté frappante, et son sourire, bien que triste, était d'une incomparable douceur. Mais un nez un peu trop long, un menton un peu trop court et une chçvelure épaisse partagée sur un front un peu trop bas, rendaient, au premier abord, son aspect peu attrayant, et de là peut-être naissait contre elle un préjugé absurde dont j'aurai occasion de parler plus lard. Cependant tous ceux qui connaissaient Livia la chérissaient comme un ange de bonté, et les défauts de son visage n'existaient pas pour eux.
— Gina , me dit-elle très-vite dès qu'elle put parler, ma chère petite Gina, Mario est revenu, »et il va monter ici. Écoute-moi, poursuivit-elle en m'embrassant, je crois qu'il va te dire des choses qui te feront de la peine, des choses... que j'aurais voulu que tu pusses ignorer toujours. Mais c'est inutile, il veut que tu les saches, et cela vaut peut-être mieux en effet. Seulement, carina^ promets-moi d'être calme. . . S'il te gronde, s'il te parle, selon sa coutume, trop sévèrement, ne réponds pas... tiens la langue. Gina mia, je t'en conjure, laisse-le dire. S'il t'afflige, que t'importe?... il is'en ira et je te consolerai... »
LE SIOT DE L'ÉMGME. 43
Je n'eus pas le temps de répondre à celle adjuration incohérente, car presque au même instant nous entendîmes le pas de mon frère dans la galerie, n s'arrêta devant ma porle et, la trouvant fermée, il frappa assez doucement.
— Sois tranquille, dis-je tout bas à Livia, et reste là ; je serai bien sage, je te le promets.
Livia m'embrassa encore une fois, puis elle alla ouvrir la porte, et Mario entra.
Je me levai pour aller au-devant de lui. Mais je m'arrêtai à sa vue, surprise de sa pâleur et de son changement. 11 avait l'air d'avoir été aussi malade que moi. Nous demeurâmes un instant sans parler, car il me regardait aussi avec surprise.
Il devait, en effet, me trouver bien changée depuis notre dernière rencontre. J'avais tellement grandi pendant ma maladie, que mon front atteignait presqu'à la hauteur du sien, et la longue robe noire dont j'étais vêtue me faisait paraître plus grande encore que je ne Tétais. Les vives couleurs de mon teint avaient disparu ; ces épais cheveux blonds dont j'avais été si fière, rassemblés maintenant dans unelongue résille noire, laissaient à découvert mon visage et mon front. Il n'y avait plus de réprimande à m'adresser sur la recherche de mes ajustements. Il n y avait plus de mordante
4i LE MOT DE L'ÉMGME.
raillerie à diriger conlre ma chevelure, tantôt rassemblée comme un diadème, tantôt livrée au gré des vents, et flottant en longues boucles, selon le caprice de ma vanité. Il avait quitté une enfant, une enfant indocile et fantasque, dont il ne savait s'occuper que pour la corriger de ses défauts. Il retrouvait une jeune fille, dont Faspect triste, soucieux cl presque austère lui apparaissait comme Textrôme opposé de l'image demeurée dans son souvenir.
Il sembla ému en me revoyatit ainsi, et me lendit la main avec une cordialité beaucoup plus affectueuse que de coutume, puis, après un silence, il me dit avec une douceur qu'il ne m'avait jamais témoignée :
— Vous avez beaucoup souffert, ma pauvre Ginevra, je vous plains, et j'ai partagé votre peine, je vous assure.
Je fus touchée de ces paroles et j'allais y répondre, lorsqu'il répéta :
— Oui, vous avez souffert, je le crois, mais il me semble aussi que vous avez beaucoup gagné.
Mon cœur se gonfla et je me roidis sur-lechamp.
— Gagné !... gagné en perdant ma mère! Oh 1 Mario, que venez-vous me dire?
11 fronça le sourcil.
— Je ne l'entends point dans ce sens, Ginevro, et vous devriez me comprendre. Au surplus, je me trompe peut-être, continua-t-il en reprenant son accent ordinaire que je reconnaissais trop bien, et il se peut que votre aspect [extérieur seul soit changé. Je voudrais qu'il en fût autrement, ma sœur, et que votre folle vanité, votre coquetterie insensée...
— Mario ! murmura Livia d'une voix suppliante en levant à peine les yeux de son ouvrage.
Cette exclamation lui était échappée presque involontairement, car elle savait mieux qu'une autre que la moindre réplique agissait comme un stimulant lorsque la colère ou Thumeur s'emparaient de lui.
En effet, cette légère interruption suffit pour qu'il poursuivît d'une voix plus haute :
— Oui, il se peut que cette coquetterie fatale ne soit pas corrigée, il est donc bon de ne pas la ménager, et je crois agir en ami vis-à-vis d'elle, en venant lui parler sans merci des malheurs dont elle est la cause.
Oh! juste Dieu!... Savait-il mon douloureux secret et allait-il me dire ce que je redoutais le plus d'entendre? Mon cœur battait jusqu'à me
faire souffrir..., mais je respirai lorsqu'il ajouta :
— Remerciez Dieu, Ginevra, au milieu de vos larmes, d'avoir enlevé votre mère de ce monde, avant qu'elle eût le moindre soupçon de votre conduite.
Ces mots calmèrent mon inquiétude principale, mais ils me semblèrent insultants au delà de ce que je méritais. Je rougis et je lui répondis en relevant la têle avec hauteur :
— Je n'ai jamais rien caché à ma mère, Mario ; elle seule, en tous cas, avait le droit de me guider. Aujourd'hui ce droit appartient à mon père, et non pas à vous, ne l'oubliez pas, mon frère, je vous en prie...
Je m'assis en appuyant ma tête sur ma main, de manière à lui cacher mon visage, car je ne voulais pas qu'il vît Tangoisse intérieure que me causaient ses paroles. Je ne m'attendais pas à celles qui allaient suivre :
— Vous vous trompez, ma jolie petite sœur, me dit-il d'un ton froid et ironique, et il est bon de vous apprendre, puisque vous l'ignorez, quelorsque les jeunes filles jouent un jeu qui met en péril leur réputation et l'honneur de leur nom, elles obligent souvent leurs frères à se mettre de la partie.
Malgré mes folies et mes torts, je n'étais cependant vraiment alors qu'une enfant et ses paroles ne présentèrent à mon esprit aucun sens que je pusse comprendre. Je me retournai, et regardant mon frère en face, je l'interrogeai d'un regard surpris. Je rencontrai alors ses yeux, non plus ironiques et railleurs, mais sombres et sévères :
— Tenez, ma sœur, me dit-il d'une voix grave, en jetant devant moi sur la table une petite enveloppe de papier fermée et cachetée. Le contenu de ce papier vous rappellera une circonstance que vous avez l'air d'avoir oubliée et qui vous fera peut être comprendre de quoi il s'agit.
J'hésitai un instant, j'avais peur sans savoir pourquoi. Enfin je pris le papier et j'en déchirai la couverture.
Il en tomba une fleur fanée que je regardai avec surprise, mais sans qu'elle réveillât aucun souvenir.
— Vous ne la reconnaissez pas?
Je secouai la tête.
— C'est de votre main cependant qu'est tombée cette fleur.
Je tressaillis...
— Il est vrai, poursuivit-il de son accent le
plus amer, qu'elle était rouge alors..., rouge! comme le sang qu'il a fallu verser pour vous la rendre!...
L'horreur dont je fus saisie à ces mots me rendit muette. Je joignis mes mains glacées et je devins mortellement pâle, mais il me fut impossible de proférer une parole.
Livia s'était levée vivement.
— Mario, tu n'as ni cœur, ni âme, ni pitié, laissenous I Ce n'était pas à toi de lui apprendre ce malheur I...
Mais selon sa coutume, Mario, excité parla contradiction, continua sans ménagement et avec plus de violence qu'auparavant :
— Non, non, il est bon que Ginevra apprenne la vérité par ma bouche, car seul j'oserai la lui dire tout entière, et cette vérité je ne la lui épargnerai pas, car elle peut la guérir. Qu'elle entende donc mes paroles, elles lui seront uliles et je ne les tairai pas.
Je ne les répéterai pas ici, ces paroles qui semblèrent faire descendre sur ma tête une pluie de feu!... Je ne saurais plus d'ailleurs en rappeler les détails. Ils s'étaient rencontrés (voilà ce que je compris) le soir môme de ce jour fatal... Où? et comment? je ne le sais plus. • Flavio parlait dans
un groupe, et sans s'apercevoir de la présence de Mario, avait insolemment prononcé mon nom. Mon frère lui avait arraché l'œillet qu'il portait à sa boutonnière... Le lendemain ils s'étaient battus!...
Je me sentais défaillir d'épouvante et d'horreur. c< Oh ! dis-je d'une voix étouffée, se peut-il que Mario, que mon frère ait tué de sa main Flavio Aldini ? Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis trop punie!... »
— Non, non, répliqua-t-il vivement, ce n'est pas [moi qui... Il s'arrêta, et il reprit non sans amertume, mais d'une voix plus calme : rassurezvous, ma sœur, dans cette rencontre c'est mon sang seulement qui a coulé!...
— Que Dieu me pardonne ! dis-je en frissonnant, mais avec la piété sincère et fervente à laquelle se joignait encore la naïveté de mon enfance, j'ajoutai : et qu'il vous pardonne aussi, Mario, car vous avez fait un grand péché à votre tour et un acte que Dieu défend.
Un demi-sourire çffleura les lèvres de Mario, mais malgré sa violence et ses défauts, il était loin d'être un impie. Aussi son expression changea-t-ellepresqu'à l'instant, et il médit gravement :
— Un acte que Dieu défend, oui, Ginevra, je le
sais, mais qu'il pardonne pourtant quelquefois, je veux le croire aussi ; du moins à roffensé, et surtout lorsqu'il est aussi le blessé.
Il porta la main à sa poitrine et je vis qu'il souffrait. Je remarquai de nouveau son extrôme pâleur, ainsi que toutes les traces de souffrances qu'indiquaient ses traits altérés, et je me sentis pénétrée de honte, de remords, et d'un sentiment plus voisin de la tendresse que je n'en avais jamais éprouvé pour mon frère.
— Mario, lui dis-je humblement, vous avez eu raison d'être sévère envers moi, je vous en remercie. Vos paroles, en effet, me guériront, je le crois ; en tout cas, vous avez bien fait de me les dire.
Jamais encore il ne m'avait vue domptée devant lui. Jusque-là, son humeur et sa sévérité, bien ou mal fondées, avaient toujours rencontré en moi la révolte, et même une impertinence qui justifiait ses emportements. Il fut attendri et désarmé en me voyant devant lui dans cette attitude nouvelle, et pour la première fois de sa vie il me serra dans ses bras, et il m'embrassa avec une tendresse véritable. Puis il se dirigea vers la porte en faisant signe à Livia de le suivre. Elle sortit avec lui et rentra au bout de quelques instants. Elle avait les
LE MOT DE LtNIGME. 51
larmes aux yeux et les lèvres légèrement tremblantes, ce qui manifestait toujours chez elle une émotion soudaine et profonde.
Mario ne m'avait pas tout dit, mais sa colère était éteinte, et il voulait laisser à une voix plus douce que la sienne le soin de m'apprendre le reste.
La douleur et le repentir qui avaient suivi le rapide instant où j'avais aperçu Flavio Aldini pour la dernière fois semblaient avoir effacé Timpres^ sion fulila et passagère produite par notre unique rencontre, comme un torrent, soudainement grossi par Forage, emporterait des caractères tracés sur le sable. Je l'aurais revu avec indifférence, peut-être même avec aversion, car à son souvenir demeurait attaché désormais celui du premier malheur et du premier remords de ma vie. Toutefois, lorsque Livia, après beaucoup d'hésitation, proféra ces paroles : Flavio Aldini est mort ! ce fut presque un cri de désespoir qui s'échappa de mes lèvres, et Thorrible pensée qui me vint la première, ce fut
que Mario m'avait trompée, qu'il était son meurtrier, et que celte fleur mille fois maudite avait coulé la vie à celui qui l'avait obtenue de ma vanité et de mon étourderie I La leçon déjà si terrible que j'avais reçue ne devait pas, toutefois, être aggravée pour moi jusque-là. Mais il me fallut plusieurs minutes pour m'en convaincre, et Livia elle-même eut quelque peine à me faire avec clarté le récit de ce quf s'était passé.
Flavio Aldini, tandis qu'il poursuivait sa folle carrière de plaisirs et de succès, n'en était pas moins attentif à saisir tous les moyens par lesquels il pouvait réparer les brèches de sa fortune. Parmi ces moyens, celui d'un mariage avec une riche héritière s'étant offert, il l'avait accepté sans scrupule, quoique ce triomphe, remporté sur un grand nombre de prétendants par sa bonne mine et l'art de plaire dont il était doué, ne fût à ses yeux qu'une bonne affaire, et une galante prouesse de plus, il était déjà fiancé depuis quelques jours,' et le mariage allait être publiquement annoncé, lorsqu'il me rencontra au bal. La vue d'un visage jeune et nouveau, et surtout la naïve inexpérience d'un enfant qu'il était facile d'éblouir jusqu'au vertige, lui inspirèrent le désir d'exercer encore une fois son pouvoir.
Mais il élail suivi et observé à ce bal par Fun des prétendants éconduitsde la belle héritière. Sa rencontre avec Mario quelques jours plus tard confirma les soupçons de ce rival, et donna à sa jalousie et à sa haine un prétexte pour se satisfaire. Lorsque Flavio, après avoir laissé Mario blessé sur le terrain, rentrait dans une villa qu'il habitait à quelque distance de Messine, il y trouva un nouvel adversaire lui demandant raison de sa déloyauté, au nom d'une lointaine parenté avec sa fiancée qui lui donnait le droit de se déclarer son champion. Dans ce second combat, la fortune avait été contraire à Flavio : morfellement frappé, il avait cependant vécu plusieurs semaines encore, mais il avait enfin succombé à sa blessure le matin même de ce jour. Cette nouvelle venait d'arriver... C'était là ce qu'il avait chargé Livia de m'apprendre!...
S'il est vrai que nos âmes ressemblent à des pierres précieuses, qui ne brillent de tout leur éclat qu'à force d'être frappées, taillées et ciselées, il est certain que, pour les unes comme pour les autres, les premiers coups doivent être les plus rudes. Mon âme, sur laquelle veillait ma mère — •et qu'elle chérissait, avait-elle dit, plus que sa vie et plus que la mienne — mon âme, en ce moment.
subissait ainsi une opération sanglante, ou plutôt elle l'avait déjà subie. Mais depuis une heure, c'était le feu qui s'appliquait là où le fer avait déjà passé. c< La vanité ardente et puérile » signalée dans ce portrait de son enfant tracé de sa main maternelle, cette vanité était brisée, anéantie, détruite à jamais sous ces coups successifs; et si elle avait fait tout le mal, ce n'était point'en vain qu'un si amer et dur remède lui avait été appliqué !
Dans cette nouvelle catastrophe, je n'avais pas sans doute de reproches directs à m'adresser, comme je l'avais craint d'abord, cependant je ne m'y sentais pas complètement étrangère. Cela suffisait pour ajouter un degré de plus à la profonde et solennelle gravité de mes réflexions, et j'y demeurai plongée pendant si longtemps, que la pauvre Livia s'effraya de mon immobilité et de mon silence.
— Parle-moi, Gina, dit-elle, je t'en conjure ! Oh ! pourquoi, dis-le-moi, carina^ pourquoi as* tu caché tant de choses à ta pauvre sœur? Qui pouvait devinen* que tu aimais ce malheureux? Toi ! ^imer quelqu'un à notre insu à tous ! était-ce possible à concevoir?... Chère petite, tu sais que je ne t'ai jamais grondée, et que je ne te gronderai pas
maintenant; mais dis-inoi: est-il vrai que lu échappais à la surveillance de ta mère, à celle d'Oltavia, pour descendre au jardin et y attendre Flavio ? Est-il vrai que c'est ainsi que tu lui as donné un jour le bouquet que tu portais?... Est-il vrai que plus d'une fois...
L'excès de la surprise m'avait complètement arrachée à ma stupeur, et je l'interrompis vivcr ment, en devenant rouge comme du feu:
— Jamais! jamais! jamais! m'écriai-je. — Et cette parole eût convaincu les plus incrédules, car elle avait l'accent inimitable de la vérité. — Je n'aimais point Flavio Aldini.. Je ne l'ai pas rencontré une seule fois sans témoin I
Livia à son tour me regarda étonnée :
— Tu ne Taimais pas?... Tu ne l'as jamais rencontré seule?. . Tu ne lui as donné ni fleur ni bouquet?...
Je l'arrêtai, car je ne pouvais pas mentir, et mon cœur battit plus vite, lorsque je lui dis :
— Une fois, oui, Livia, c'est la vérité: une fois, sans lui parler, je lui ai jeté de loin un œillet que je portais dans mes cheveux.
— Une fois... de loin? Eh bien, alors, dis-moi où et quand tu as fait cela ?
Je ne répondis pas, et une foule de pensées
traversèrent mon esprit avec la rapidité de l'éclair. Grâce à un hasard inouï^ il était évident que personne ne savait exactement ce qui s'était passé. Un récit amplifié par la fatuité de Flavio avait circulé vaguement. Mon frère, mon père, ma sœur elle-même, avaient accepté cette version lointaine et altérée de la vérilé ; et sans bien comprendre la portée des faits allégués contre moi, je sentais qu'à leurs yeux je passais pour plus coupable que je ne l'étais réellement ; et cependant pour rien au monde, je n'aurais voulu les détromper... On me jugerait plus sévèrement que je ne le méritais, qu'imporle? N'étais-je pas. assez coupable pour tout accepter humblement ? Ne me suffisait-il pas d'être sûre maintenant que ma mère avait emporté au ciel notre secret, pour ne me plaindre de rien et pour supporter sans murmure tous les reproches ? Un seul m'eût accablée ; celui-là m'était épargné... Tous les autres me semblaiéhf nonseulement légers mais mérités, par ce qu'ils ignoraient, plus encore que par ce qu'ils croyaient savoir.
Livia attendait patiemment que je sortisse de mon long silence.
— Tu sais que je ne suis pas menteuse, lui disje enfin.
— Non, aussi je te crois toujours.
— Eh bien, Livia, je t'en conjure, crois-moi en ce moment, sans m'en demander davantage... Et puis, ajoutai-je d'une voix suppliante, ne répèle pas ce que je viens de le dire, el ne cherche à me justifier auprès de personne.
Ma bonne sœur me regarda attentivement, puis elle appuya doucement ma tète contre son épaule.
— Pau\re Gina ? me dit-elle. Va, je te crois et je t'aime. Je ne le demanderai plus rien. *
Elle me connaissait bien, Livia : car, avec sa simplicité apparente, elle avait un regard qui savait lire dans Tâme. Elle vit dans la mienne la sincérité et le repentir, et elle vit en même temps sur mon pâle visage et dans mes yeux troublés l'excès de ma souffrance, et son bon cœur s'attendrit. J'étais bien jeune, en effet, pour éprouver tant d'émotions diverses, et bien faible encore pour les supporter. L'habitude des duels, si falale.ment fréquents en Sicile, m'avait sans doule accoutumée, plus qu'on ne l'est ailleurs, à des récits tels que celui que je venais d'entendre ; mais trouver mon nom mêlé à une si sanglante histoire, mais me sentir la cause du sang versé dans Tun de ces combats; mais apprendre la fin tragique, dans
l'autre, de celui qui avait apparu un instant dans ma \ie comme lun de ces météores, précurseurs brillants et funestes de malheurs et de morts! c'en était plus que ne pouvaient supporter mes forces et mon âge.
Livia s'en aperçut:
— Viens, carina, me dit-elle... Appuie-loi sur moi : tu as besoin de repos.
Je me levai en effet pour gagner un vieux canapé en damas rouge, placé à l'autre extrémité de ma chambre, plus vaste en ses proportions que riche en ameublement; mais à peine debout, je me sentis défaillante, et je m'appuyai contre la table pour ne pas tomber. Livia courut à la hâte chercher un peu d'eau froide, avec laquelle elle m'aspergea le visQge. Je me remis bientôt; mais j'étais encore pâle et défaite lorsque Ottavia parut. Elle m'avait laissée, une heure auparavant, fort bien portante. En me retrouvant ainsi, elle s'élança vers moi, et, avec tout autant d'impatience que d'effroi, elle s'écria :
— Elle était si bien ce matin ! Jésus, que lui est-il donc arrivé?
Et après avoir regardé Livia en dessous avec défiance, elle leva le petit doigt et l'index de Tune de. ses mains, en fermant tous les autres doigts....
Elle s'était détournée pour faire ce geste, dont la signification est trop connue dans notre pays % et il fut si prompt, que j'espérais a\oir été la seule à Tapercevoir.
— Quelle folie ! dis-je vivement et sèchement à Ottavia en m'emparant de sa main et la cachant dans les miennes... Allez-vous maintenant me traiter comme si j'étais une vieille femme ou une infirme? Me voilà, grâce à Livia (j'appuyai sur ces mots), tout à fait remise.
Ottavia, moitié fâchée, moitié contrite, allait se retirer ; mais Livia lui fit signe de rester, et après m'avoir encore une fois embrassée en me serrant la main, elle sortit de la chambre sans dire une parole.
On s'étonnera sans doute du petit fait que je viens de raconter, et on trouvera qu'il ne confirme guère ce que j'ai dit plus haut du bon sens et de
^ On sait (}ue c'est par ce geste que les habitants du midi de l'Italie croient cot^urer le mauvais œil (/a jeUaturû)^ qu'ils attribuent à quelques personnes.
la piété d'Oltavia. Mais quiconque a habité cette partie méridionale de Fltalie sait qu'on y rencontre une foule de gens dont l'éducation et même la religion ne laissent rien à désirer, et qui cependant ne sont point exempts delà superstition bizarre que je viens d'indiquer. Je laisse aux érudils à prouver que la grande Grèce l'a reçue de la Grèce classique, sa mère ; que dans Tanliquité on se servait du même geste ridicule pour conjurer les effets d'une croyance plus ridicule encore, et qu'alors comme aujourd'hui on multipliait le même signe, en forme d'amulettes protecteurs, dans les bijoux que l'on portait et même dans les ameublements dont on était entouré. Je leur laisse aussi le soin d'expliquer comment cette aberration a résisté au temps et aux progrès de la civilisation aussi bien qu'aux efforts du christianisme. Tout ce qu'on en peut dire, il me semble, c'est ce que cette superstition se substitue dans ces régions à toutes celles qui abondent dans le nord de l'Europe, et dont l'Italie est exempte. On n'y entend point, en effet, parler, comme en Irlande, en Ecosse ou en Suède, d'apparitions fantastiques et étranges ; de fées ou de démons familiers sous les noms de « Bogies » ou de « Benshees. » On s'y occupe moins qu'en Russie
de la renconlre d'une personne vôlue de noir, du nombre treize et de ces mille autres extravagants préjugés que le catholicisme a condamnés sans parvenir à les détruire, et que le protestantisme a été beaucoup plus impuissant encore a déraciner. Les ruines n'y sont point non plus, comme en Allemagne, hantées par de lugubres légendes, ou visitées par des fantômes; mais en revanche la jettatura y étend son empire et son ombre. Souvent tournée en dérision, et cependant redoutée plus que personne ne veut l'admettre, il n'est pas d*homme, même parmi les plus raisonnables, qui souffre sans déplaisir qu'on lui applique Tépithète fatale, ou qu'elle soit donnée en sa présence à aucun de ceux qui lui sont chers.
Quant à délinir comment ce préjugé prend naissance pour chacun, et à expliquer pourquoi on trouve parfois affublés de ce nom redoutable des hommes d*un mérite exceptionnel, des femmes jeunes, aimables et belles, de vénérables vieillards, tout autant que ceux dont on chercherait un prétexte pour éviter la présence ou dont l'aspect a quelque chose d'antipathique, cela est impossible. Il suffit le plus souvent d'une circonstance fortuite qui les rend témoins d'un malheur ou d'un accident, et que ce hasard se ré-
pète une seule fois et soit remarqué. Le mot \ient aux lèvres, vole de bouche en bouche, et la folle prévention s'établit. Il en avait été ainsi pour ma pauvre Livia : une fois, dans mon enfance, il m'arriva un accident dont elle fut témoin, et peu après elle se trouva présente lorsqu'il en survint un autre à une de nos jeunes amies, et un troisième hasard la conduisit un jour, dans une de ses courses charitables, chez un pauvre homme à l'heure où il expirait... On le remarqua, et ce fut d abord un simple badinage, qui, peu à peu, devint pour elle une source d'humiliation et de cba* grin; mais jamais, jusqu'à ce jour, aucun de nous ne s'était permis d'y faire, en sa présence, la moindre allusion. Les agitations qui s'étaient succédé depuis quelques semaines avaient singulièrement troublé l'équilibre et le bon sens de la fidèle Ottavia, en sorte que le geste rapide et involontaire avait suivi la pensée absurde que lui suggéra la terreur, lorsqu'elle me retrouva pâle et bouleversée, appuyée sur le bras de ma sœur*
J*éprouvai de cet incident une si vive contrariété que j'oubliai un instant tout le reste. J'étais irritée contre Ottavia, et je me jetai sur le vieux canapé sans lui parler, dans un accès à la fois de douleur et d'humeur.
J'avais toujours aimé Livia tendrement, mais, à cette heure, c'était sur elle que se portait toute la tendresse brisée ou refoulée de mon cœur. Il me semblait qu'elle seule au monde m'aimait encore ; qu'elle seule me séparait de ce qui m'apparaissait comme le néant. Oui, ma mère avait bien jugé quel étaif, au delà de tout le reste, le besoin véritable et impérieux de mon âme. Comme une fleur meurt privée de soleil, privée de tendresse, je serais morte aussi : je ne comptais pas sur la durée de celle que venait de me témoigner mon frère. Quant à mon père, par comparaison avec le passé, la sienne me semblait éteinte, et maintenant que je savais la raison de sa sévère froideur, je n'espérais plus la désarmer, car je sentais qu'il serait moins indulgent encore pour la vérité, si elle lui était révélée, que pour Terreur sur laquelle se fondait son attitude nouvelle envers moi. Affliger ma Livia, ma douce sœur, mon amie indulgente et fidèle , c'était donc , en ce moment, me blesser au plus vif de mon cœur.
Je demeurai la tôte appuyée sur les coussins du canapé, tandis qu'Ottavia s'empressait dans la chambre, comme si elle eût cherché à me distraire de ce qui venait de se passer. Enfin, elle se
rapprocha de moi, et voulut me prendre la mam : je la retirai.
— Allons, chère sîgnorina, me dit-elle, pardonnez à voire vieille Ottavia. J'ai mal fait.
— Oui, bien mal, OUavia, lui répondis-je d'un air grave et presque sévère.
— Je le sais, et il me semble entendre cette âme bienheureuse de donna Bianca, quand je vous regarde et je vous entends ! Vous lui ressemblez beaucoup, signorina ! . ..
— Eh bien, Oltavia !... que te dirait-elle si elle était là?...
— Elle me dirait que ma peur de la jeltatura est une folie et un péché. Elle me dirait ce que je sais, ce que je crois, ce que je comprends quand je suis à genoux et que je prie Dieu !... Oh ! j'entends bien alors que sa volonté seule s'accomplit en toutes choses. Je n'aime que cette volonté. Je n'ai peur de rien, parce que je sais qu'elle est en tout. Et puis... et puis après cela..., quand il me semble que ma chère signorina est en danger, ou bien que je me figure que quelqu'un va lui porter malheur...
— Otlavia!... Ottavia ! m'écriai-je tout d'un coup en l'interrompant avec une explosion qui lui fit presque peur... C'est moi! c'est moi et non pas
elle qui porte malheur à ceux que j'approche...
Je fondis en larmes en disant ces mois et, avec la mobilité du Irès-jeune âge, ce soudain retour sur moi-même effaça un peu l'impression précédente et me ramena tout entière à la réalité du moment, à ma confusion et à mes remords.
Otiavia, comme les autres, avait été informée de ma faute imaginaire, et, comme eux, elle ignorait celle que j'avais réellement commise. Mais elle n'était nullement d'humeur en ce moment à ajouter ses reproches à ceux de ma conscience. Elle me calma donc au contraire en ne me répondant pas, et en me parlant d'autre chose, comme elle savait le faire. J'avais de la piété dans l'âme depuis ma plus petite enfance. Comment aurait-il pu en être autrement sous l'influence bénie qui avait été jusque-là la vie de ma vie? Cette piété n'empêchait pas mes défauts ; mais elle subsistait en dépit d'eux, et elle devait subsister à travers tous les dangers que me réservait Tavenir; mais elle était, si je puis l'exprimer ainsi, irrégulière. Souvent endormie, jamais éteinte, et parfois ardemment réveillée et vivante... Ainsi, je répétais nonchalamment et avec ennui mon catéchisme. Mais lorsque Ottavia m'en expliquait, à sa manière, le contenu, lorsqu'elle me parlait
des sacrements, ou de la vie et des souffrances du Sauveur, ou bien encore, et surtout, de l'autre vie, je devenais de feu! Toute la nature, si belle autour de moi, semblait s'embellir encore, et quand je comprenais bien que tout cela n'était que l'image d'un lieu plus beau, j'aurais voulu surle-champ quitter celui-ci pour celui-là !
C'est ainsi qu'en ce moment encore la bonne Ottavia sut me distraire doucement et me parler de Dieu, du paradis, d'une foule de saintes choses, puis d'autres plus indifférentes. Elle en revint aussi à Livia, me jura qu'elle lui ferait oublier ce qui l'avait chagrinée, et me persuada presque qu'elle ne s'en était pas aperçue.
Je la laissai ainsi me parler sans interruption, et d'une voix un peu monotone, jusqu'à ce qu'elle m'eût jeté dans une sorte de demi-sommeil dont mes nerfs surexcités avaient très -grand besoin. Dès qu'elle vit mes yeux s'appesantir, elle plaça sous ma tête un des coussins du grand canapé, et alla doucement fermer les volets des fenêtres par lesquelles entrait de toutes parts l'éclatante lumière, puis elle resta silencieusement près de moi pendant quelques instants. Enfin persuadée que j'étais profondément endormie, elle sortit de la chambre sur la pointe des pieds.
Je ne dormais pas cependant; mais l'aHitude où j'étais, la solitude et le profond silence de ma chambre, me causaient un grand apaisement. Je demeurai ainsi bien longtemps livrée à mes pensées nombreuses et complexes. De longues années se sont écoulées depuis ce jour, d'autres et de plus dangereuses tentations, aussi bien que de plus rudes épreuves, sont venues m'assaillir, et cependant je n'ai point oublié ce que furent mes réflexions.
Ma vanité venait d'être brisée pour toujours , comme la surface glacée de l'eau profonde est souvent brisée par un choc soudain. Elle n'existait de même, chez moi, qu'à la surface, elle n'était pas la vérité, et elle n'était pas le danger de ma nature. Dans tout le reste de ma vie, je ne me souviens plus que d'une heure, une seule! pendant laquelle j^éprouvai de nouveau ce vertige... Mais celte heure était loin de celle dont je parle. En ce moment, je pouvais me dire avec assurance que le désir de Mario était réalisé, que j'étais effectivement et radicalement guérie, et que ma vanité était devenue horrible à mes yeux, par tout ce que j'y rattachais de pénibles et cuisants souvenirs.
Ma santé se ressentit un peu cependant des agitations de cette journée, et j'en protîtai pour' ne
pas quitter ma chambre. Pendant plusieurs jours, je demeurai ainsi renfermée, ne prenant Tair que sur ma terrasse. Je ne voyais mon père qu'un instant le matin et le soir, et le reste du temps, je le passais avec Livia. Était -ce véritablement oubli? était-ce empire sur elle-même?... mais il m'avait été impossible de découvrir si l'incident qui m'avait tant affligée avait passé pour elle inaperçu ou non. Je finis enfia par me persuader à cet égard ce que je désirais.
Livia était douce et pourtant très-résolue. Elle ne se laissait jamais entraîner à dire ce qu'elle voulait taire, ou à faire ce qui lui était interdit, soit par sa propre volonté, soit par celle des autres. Mais ce qui la caractérisait avant tout, c'était l'oubli d'elle-même. Je ne remarquais pas cela alors. A quinze ans, on subit les impressions sans songer à les définir ; on est repoussé ou attiré par un caractère sans savoir l'analyser, mais en faisant cette revue rétrospective, non-seulement des incidents de ma vie, mais des derniers replis de ma conscience, je comprends bien la différence qui existait entre le caractère de ma sœur et le mien. Elle vivait dès sa jeunesse en dehors d'ellemême (voie sublime et simple, de hauteurs ignorées), indifférente à ses propres désirs, à ses prb-
LE MOT DE L'EîaGME. . C9
près inclinations, et môme à ses propres souffrances; tandis que moi, j'interrogeais sans cesse mon cœur, mon âme, mon esprit, et je leur clierchais un aliment, comme on cherche l'eau et la nourriture lorsque la faim et la soif pressent et tourmentent ; j'aurais bien pu m'oublier moi-même cependant, et, pour ainsi dire, me perdre dans un autre cœur (il me semblait m'élre ainsi perdue dans celui de ma mère), mais à condition, en retour, d'être pour cet autre cœur Tobjet d'une prédilection infinie; oui, en vérité, ce grand mot ne me semblait point être au delà de ce qu'ambitionnaient mes désirs. Mais malgré, ou plutôt à cause de ces différences mêmes, nous étions, Livia et moi, toujours à Taise ensemble. Ce ne fut pas sans regret qu'il me fallut reprendre enfin ma vie ordinaire, d'autant mieux qu'elle avait été réglée par mon père d'une façon qui n'indiquait que trop les méfiances dont j'étais encore l'objet.
Je me soumis toutefois avec docilité et humilité à cette surveillance nouvelle, dont je ne comprenais que trop le motif. Je n'en étais affranchie que pendant les heures matinales de la journée que je passais avec Livia dans ma chambre. Les promenades dans le jardin ne m'étaient permises que sous Tescorle d'Ollavia. Je ne pouvais plus
quitter la maison à moins d'être accompagnée par mon père ou par Mario, et tout le reste du jour je le passais dans le cabinet de travail de mon père, où il avait fait placer une table pour moi près de la sienne. Là, pendant de longues heures, je passais mon temps à lire, écrire ou travailler, variant ainsi mes occupations selon mon goût , mais n'ayant pas d'autre liberté. Jadis, vivre ainsi près de mon père eût été une fête. Mais, bien qu'il fût encore souvent pour moi bon et affectueux, un souffle glacial avait passé sur sa tendresse. Je me sentais de sa part l'objet d'injustes soupçons ; j'en souffrais au delà de toute expression ; mais j'acceptais cette souffrance sans murmure, et, je l'ai dit, en m'y soumettant comme à un châtiment mérité. Ce cabinet de travail avait la forme d'une vaste galerie, laquelle, comme toutes les autres pièces de ce vieux palais, était. grandiose dans ses proportions, mais, en fait d'ameublement, ne renfermait que le strict nécessaire. Toute la longueur de. la chambre était occupée par les rayons d'une bibliothèque remplie de livres et de papiers, et aux deux extrémités se déployait une longue rangée de fauteuils. Au milieu de la chambre, faisant face à deux grandes fenêtres, était placée la table de travail près de laquelle se trouvait la mienne. Entre
les deux fenêtres, un grand tableau était le seul ornement de la chambre. En revanche, on apercevait le jardin, et au loin, bien au delà de la verdure des orangers, la ligne bleue de la mer. Mon père recevait de nombreuses visites dans la matinée, mais il était rare qu'aucun de ses clients ou de ses amis fût introduit dans la chambre où nous nous trouvions. Un serviteur entr'ouvrait la porte, prononçait le nom du visiteur, et mon père allait le recevoir dans le salon voisin , sauf quelques rares occasions où il donnait l'ordre d'introduire celui qu'on venait d'annoncer.
Pendant les longues heures que je passais ainsi, parfois je m'occupais avec activité, mais fort souvent aussi je demeurais les bras croisés, plongée dans de profondes rêveries, et j'évitais alors de regarder le giand tableau, placé en face de moi, sur le panneau qui séparait les deux fenêtres. Ce tableau était une belle copie de VHérodias du Guide (dont je vis plus tard l'original au palais Corsinî, à Rome). Le doux et charmant visage de cette jeune fille, qui porte, en souriant, la tête sanglante de saint Jean, me causait une sorte de pétiible fascination; il me semblait y retrouver, sous une nouvelle image, celte vanité étourdie et frivole dans ses actes ^ meurtrière dans ses suites, qui
était devenue l'objet de mes sombres et silencieuses méditations. J'aimais mieux regarder la verdure des orangers du jardin que j'apercevais par la fenêtre, ou bien plonger mes yeux dans la profondeur du ciel bleu; mais fort souvent aussi, je jetais un regard de complaisance sur une belle cage peinte et dorée, suspendue à celte même fenêtre et dans laquelle se trouvait un oiseau dont la présence était un grand adoucissement à la pénitence déguisée que je subissais. Cet oiseau, dont le chant mélodieux surpassait la douceur et la force de celui du rossignol, était l'un de ceux que l'on nomme, à Sorrento (où principalement on les rencontre) , passereau solitaire (passaro solir tario). Son chant était si doux, et j'aimais tant cet oiseau, que mon père m'avait permis de suspendre sa cage à cette place, et plus d'une fois dans la journée j'allais (en grimpant sur un banc placé dans l'embrasure de la fenêtre) m'assurer qu'if ne manquait rien à la nourriture singulièrement copieuse que cet oiseau, à la voix céleste, consomme journellement.
Un jour, tandis que j'étais ainsi perchée à une hauteur assez considérable du sol, la porte s'ouvrit beaucoup plus grande que de coutume, et le vieux serviteur qui introduisait les visiteurs an-
nonça avec une certaine emphase : « Son Excellence il'siynor duca di Valenzano. » J'aurais voulu à l'instant quitter la place où je me trouvais, mais avant que j'eusse eu le temps de sauler à Icrrc, le nouveau venu était au milieu de la chambre et me regardait d'un air surpris. Mon père se leva pour venir au-devant de ce client inusité. Celui-ci me tendit la main pour m'aider à descendre, et il me suivit des yeux sans rien dire, tandis que rouge et embarrassée je regagnais à la hâte ma place accoutumée.
Mon pore le conduisit à l'autre extrémité de la chambre, où étaient rangés les grands fauteuils. Us y prirent place tous deux, et pondant la longue conversation qui suivit, je n'entendis que le son plus ou moins élevé de leurs voix; tantôt celle de mon père dominait, tantôt c'était la voix sonore.et accentuée de son interlocuteur. Il s'agissait d'affaires, car plusieurs fois mon père se leva pour aller chercher différents papiers parmi les liasses rangées en ordre sur les rayons de la bibliothèque.
Enfin la conversation s'acheva et le nouveau client se dirigea vers la porte... Mais, arrivé près de la cage où mon oiseau faisait entendre son ramage :
— En vérité, dit-il, les oreilles ne sont pas ici
moins charmées que les yeux. On pourrait se croire dans un palais de fées, plutôt que dans un lieu où se donnent rendez-vous toutes les disputes du siècle...
Il était alors directement en face de moi.
— Don Fabrizio, continua-t-il, n'est-ce point là votre tille, donna Ginevra, dont j*ai souvent entendu parler? Voulez-vous bien me présenter à elle?
Le visage de mon père prit une expression sévère et mécontente. Le mien se couvrit d'une rougeur plus vive encore qu'auparavant.
Avoir entendu parler de moi ! Hélas ! probablement c'était en avoir et ilendu dire du mal !.. . Peutèlre fut-ce là aussi la pensée qui assombrit le front de mon père. Néanmoins, après un moment d'hésitation, il me dit :
— Levez-vous, Ginevra, et saluez le duc de Valenzano.
J'obéis et je me levai sans rien dire, mais je fus déconcertée par un regard attentif et scrutateur qui semblait étudier mon visage. Je baissai les yeux sans avoir pu, de mon côté, discerner les traits du nouveau venu. Je remarquai seulement qu'il était de haule (aille et qu il avait l'air noble, malgré un costume bizarre qui le faisait plutôt
ressembler à un arlisle en voyage qu'à un grand seigneur.
Lorenzo, duc de Valenzano, appartenait à l'une des plus nobles familles de la haute Italie ; mais sa mère était Sicilienne, et c'était elle dont il héritait le litre qu'il portait, aussi bien que la fortune qu'il possédait déjà, et qui devait augmeriter considérablement dès que serait gagné un grand procès, appendice ordinaire des successions siciliennes, qui mettait en litige une large partie de celle-ci. C'était pour placer celle affaire entre les mains de . mon père qu'il était venu le trouver; et après ce premier jour, ses visites se répétèrent au moins une ou deux fois par semaine. Ces jours-là, il ne faisait que me saluer en passant, ou tout au plus m'adresser quelques paroles avant de quitter la chambre. Le reste du temps se passait à feuilleter, avec mon père, de volumineuses paperasses. Néanmoins, ces visites devinrent bientôt un petit incident dans ma vie monotone, et je commençai à les attendre avec impatience.
Le duc de Valenzano n'avait guère plus de Irenle ans à celte époque ; cependant, 5 mes yeux, il ne semblait plus être jcun(\ Malgré la beauté de ses Irails, son front déjà un peu dégarni , quelques rides prématurées, un regard observateur et pensif, donnaient, parfois, à sa physionomie une singulière gravilé. Ce n'était point là cependant son expression dominante, car fort souvent aussi elle était ironique et railleuse au dernier poiut et, en tout, si mobile, qu'il n'était pas facile de se rendre compte de l'impression qui en demeurait. En somme, Tensemble de sa personne était noble et remarquable, ainsi que le son de sa voix, qui rendait involontairement attentif à tout ce qu'il disait.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans autre variété que la durée plus ou moins longue du temps qu'il passait près de ma table, à la fin de chaque séanpe. Il ne m'adressait, toutefois, que de banales paroles, relatives à mes leçons, ou bien à mon oiseau, ou encore à quelques tleurs, dont il remarquait que j'avais soigné la culture avec un goût assez rare dans nos climats. Il me parlait, enfin, comme à une enfant, je lui répondais de même, et bientôt ce fut sans embarras et avec un plaisir que je ne cherchais pas à dissimuler. L'ennui commençait à me dévorer, dans celte vie inactive et solitaire, et
j'accoplais avec empressoinent la (iislraclioii qui m'était offerte. Mon père, pendant ce temps, restait grave et silencieux, et semblait impatienté lorsque ce petit entretien se prolongeait un peu plus que de coutume.
Un jour, lorsque le duc s'approcha, selon son habitude, de ma table, j'avais un grand allas ouvert devant moi, et il vit que j'a\ais sous les yeux la carie d'Asie. Je l'étudiais, en effel, comme j'étudiais tout, sans me donner de peine, et cependant avec un certain intérêt de curiosité qui, joint à une excellente mémoire, me rendait, sur le tout, une fort bonne écolière. Le duc regaida un inslant la carte, et, après quelques remarques qui éveillèrent mon attention, il indiqua du doigt un lieu voisin des cimes de l'Himalaya, et il me dit : « A pareil jour, il y a un an, je me trouvais là. » Je savais que ses grands voyages l'avaient rendu célèbre, ainsi qu un talent d'arliste pour la sculpture, doublement surprenant chez un homme de son .rang, et chez un entreprenant voyageur. J'avais recueilli ces renseignements dans les conversations dont le duc était Tobjet depuis son arrivée à Messine, où sa présence faisait sensation.
En ce moment, voyant mon intérêt vivement excité, il sembla prendre plaisir à me faire, sur
ces lointaines contrées, des récits que j'interrompais parfois par des questions, qui paraissaient le surprendre. La facilité dont j'étais douée me rendait, en effet, à certains égards, supérieure à la plupart des jeunes filles de mon âge; ef, quant à l'instruction, je pouvais presque passer pour un phénomène parmi celles de mon pays.
Ce jour-là, la conversation se fût peut-être prolongée indéfiniment, si mon père n'eût trouvé moyen de l'abréger en proposant tout d'un coup au duc de l'accompagner jusqu'au bout du jardin. Il voulait, disait-il, lui faire examiner les ruines d'un portique grec qui s'y trouvaient et qui étaient situées sur une hauteur d'où l'on avait une admirable vue. Le duc me regardait, comme s'il eût désiré que je fusse de la promenade; mais, mon père ne secondant point cette muette suggestion, il dut se résigner à le suivre, non sans m'avoir jeté, en quittant la chambre, un regard qui me semblait exprimer la compassion, Tintérôt et le regret. Dès que je fus seule, je fermai brusquement mon atlas, je quittai ma place, et je me livrai à un violent accès d'iritation et de tristesse, arpentant à grands pas la longue galerie, et faisant tout haut des exclamations, dont le sens était que mon père poussait trop loin sa froideur et sa sévérité. Il ne
s'apercevait pas, en effet, que c'était là ce qui aggravait au delà de mes forces la réclusion qu'il m'imposait, et que tout eût été transformé pour moi par un mot de tendresse et de sympathie ou seulement de bienveillance. Au lieu de cela, ne semblait-il. pas même irrité de celle que cet étranger me témoignait?...
Je ne pouvais me remettre à travailler, et il me fallait attendre une heure encore l'apparition d'Ottavia, qui venait chaque jour me chercher pour me conduire au jardin comme une enfant, au lieu de me laisser courir en liberté jusqu'au couclierdu soleil. Jusque-là j'avais tout supporté humblement, mais ma patience était à bout, et il me venait des pensées de révolte que j'avais peine à réprimer.
Était-ce simple réaction contre un régime d'une sévérilé ouirée, était-ce l'effet d'un petit retour de confiance en moi-même, inspirée par l'intérêt et presque la déférence que cet étranger venait de me témoigner? L'un et l'autre sans doute, et comme résultat, une agitation que je ne pouvais maîtriser, et le désir immodéré d'un changement quelconque dans un genre de vie qui me devenait insupportable. Lasse de ma promenade, j'allai enfin m'asseoirprès de la fenêtre, et de là j'aperçus de loin mon père et son client, et je les suivis des yeux avec uneatten-
lion qui réussit bientôt à me distraire, et qui finit par m'absorber entièrement.
Je remarquai d'abord qu'au lieu de se diriger vers le bout du jardin, où était située la ruine dont avait parlé mon père, ils étaient demeurés dans une large allée qui conduisait de la maison à un bassin de marbre b'anc, qui en occupait le point central. Cette allée, bordée d'une haie de buis taillée en charmille, se poursuivait ensuite au delà du bassrin jusqu'à un petit bois d'oliviers, par lequel on gagnait le monticule qu'il fallait franchir pour parvenir à Ja ruine. Mûis ils semblaient avoir tout à fait perdu de vue ce but proposé de leur promenade, car lors- <jue je les aperçus, ils avaient à peine atteint le bassin, et maintenant ils revenaient à pas lents vers la maison. Le duc, tout en écoutant mon père, se servait d'une badine qu'il tenait à la main pour frapper à grands coups la petite haie qu'il côtoyait. Tout à coup il s'arrêta, et passant son bras sous celui do don Fabrizio, il le conduisit vers un banc où ils s'assirent ensemble. A cette place je pouvais les voir dislinctemerit l'un et l'autre et, sans entendre leurs paroles, distinguer le son de leurs voix. C'était celle du duc que j'entendais maintenant. D'abord il parla la tèle baissée, comme s'il eût été un peff hésitant ; mais peu à peu, avec plus
d'animation et de feu, et bientôt presque les mains jointes, comme s'il eût plaidé une cause ou demandé une grâce. Une fuis, il leva les yeux vers la fonê(re où je me trouvais, sans qu'il pût m'a[.ercevoir. Parlait-il de moi? osait-il intercéder en ma faveur?... Je regardai mon père avec anxiélé; ses Iraits manifeslaient la plus grande surprise, ainsi qu'un vif mécontentement, mais peu à peu celle expression changea, il devint très-altenlif, puis visiblement ému, et lorsque enfin le duc lui tendit la main, il la prit dans la sienne et sembla lui faire une promesse. Puis ils se levèrent, et reprirent le chemin de la maison par une allée ombragée, où mes yeux ne purent plus les suivre.
Ce jour-là, notre dincr fut moins triste que de coutume. Mon père causa avec Mario comme il ne l'avait fait de longtemps, et celui-ci s'attribuait avec satisfaction un changement qui (pour lui rQndre justice) était le but de ses persévérants ef» foris. Mais Livia, plus pénétrante que lui, y cherchait une autre cause, car elle remarqua bien vite que c'était surtout vis-à-vis de moi que ce changement se faisait scruir. Pour la première fois, en effet, depuis le jour fatahjui semblait avoir partagé en deux ma jeune vie, je retrouvais dans les yeux de mon père l'expression caressante du passé. Sous
ce regard paternel presque oublié je me sentais renaîlre, et une sensalion de bien-être et de joie me Taisait relever la tête, comme une fleur abattue par l'orage se relève au premier retour du soleil I
L'explicalion ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain, à une heure plus matinale que celle où je me rendais d'ordinaire chez mon pèrc^, il me fit appeler, et après un préambule que je compris à peine et qui ne servit |)oint à me préparer à ce que j'allais entendre, il m'annonça que le duc de Valenzano demandait ma main... Tandis que je demeu!*ais stupéfaite d'étonnement, mon père poursuivit : « Il m'était impossible de m'atlendreàune telle proposition pour Tune de mes filles. Mais, quelque brillante qu'elle soit, je l'eusse refusée sans hésiter si le duc n'eût point été personnellement digne d'estime et d'affection : à cet égard, je suis rassuré par tout ce que j'entends dire sur son compte. Maintenant c'est à vous à décider s'il vous convient de l'accepter ; je n.e veux point vous imposer ma volonté. Réfléchissez, Ginevra ; le duc de Valenzano viendra ce soir recevoir votre réponse. »
Mon père eût pu m'en dire beaucoup plus long sans qu'il me vînt en tôle de l'interrompre : j'étais dans un état de si profonde surprise, qu'il m'était presque impossible de comprendre le sens
de ses paroles, el la perspective qu'il venait d'ouvrir ainsi soudainement devant moi ne présentait à mon esprit aucune idée définie... Il m'eût été plus facile de croire que mon père se moquait de moi, que de me figurer qu'un homme tel que le duc songeât à me proposer de devenir sa femme.
Je rentrai dans ma chambre fort troublée, et ce trouble ne fut point diminué par l'émolion de ma sœur et la Joie bruyante d'Ottavia, lorsque je leur eus appris la communication que je venais de recevoir.
Non-seulement le duc de Valenzano élait un grand personnage: mais il passait pour un homme accompli. En sorte qu'il élait évident que tout le monde regardait mon consentement comme donné d'avance.
Un homme accompli !.. Avant d'aller plus loin, je ne puis m'empêcher de remarquer ici, en passant, à quel point le monde, si sévère en certains cas, se montre parfois indulgent, et combien cette indulgence est souvent partagée même par ceux qui se persuadent qu'ils ne sont influencés par aucune circonstance extérieure ! Ni mon père, ni ma sœur, ni la simple Otta via, ne se rendaient compte, assurément, de la prédisposilion lavorab e que faisait naître dans leur esprit l'éclat qui environ-
nait ce prétendant inattendu, ni du grand mérite que lui prêtait, à leurs yeux, le seul fait d'avoir songé à m'offrir de partager son sort. J'eus donc quelque peine à exprimer nm propre pensée ; car je la comprenais mal moi-même. Assurément, j'étais flattée, j'étais touchée, j'étais même très-reconnaissante, car il était évident que le duc avait commencé par bien plaider ma cause près de mon père. De plus, jusqu'à ce jour, il avait été loin de me déplaire. Pourquoi donc en ce moment riepouvais-je penser à lui sans une sorte de répugnance, de peur et de malaise?... Pourquoi me semblaitil enfin que j'aimerais mieux ne jamais le- revoir?...
Je me fis cette question d'abord tout bas, et puis je la répétai tout haut, car c'était assez mon habitude vis-à-vis de Livia ou d'Ottavia, si différentes l'une de l'autre, mais si semblables pourtant dans leur tendresse pour moi.
— Cela est tout naturel, carina, me répondit Livia. Ce duc de Valenzano, tu le connais à peine, et celte parole manaji^ est fort imposante, et même redoutable, lorstiu'elle résonne pour la première fois aux oreilles d'une jeune fille. Cela passera.
— Tu crois?
— Mais oui, je le crois. Quand lu le connaîtras mieux, quand surtout il connaîlra, à son tour, loutà fait, ton esprit. Ion âme, les pensées, il aimera tant ma Ginevra, qu'elle, à son Jour, l'aimera bientôt, et même beaucoup j'imagine.
— Je l'imagine aussi, dit Otiavia en riant. Il a ce qu'il faut pour plaire, dit-on, sans compter l'avantage d'être un des plus grands et des plus riches seigneurs d'Italie. Ah ! ah ! quelle mine feront maintenant ces méchants qui disaient....
Livia regarda Ollavia, celle-ci s'arrêta tout court.
— Livia ! laisse-la dire, m'écriai-je. Conlinue, Ottavia, je le veux; je veux savoir de quels méchants tu parles et ce qu'ils disent.
Ottavia, encore une fois, regret lait sa promptitude et eût voulu se taire. Mais je la pressai de questions, jusqu'à ce qu'elle m'eût avoué que quelques personnes se plaisaient à dire que je ne me marierais jamais à cause de ce qui s'était passé.
— Quelle vague et cruelle manière de parler ! s'écria Livia avec humeur. Tout le monde, à l'heure qu'il est, sait bien qu'il n'y avait rien, absolument rien de vrai, dans ces bavardages et que tout cela n'était que mensonge !
— Tout le monde? dis-je avec une certaine émotion. Mais mon père, jusqu'à ce jour, ne me traile-t-il pas en coupable?...
Puis après, un moment de silence, j'ajoulai :
— Pensez-vous que ces mensonges soient parvenus jusqu'aux oreilles du duc de Valenzano?
— Qu'importe? dit Livia, puisque sa demande prouve aujourtl'hui qu'il sail aussi bien que nous que tu n'as absoUiment rien à le reprocher.
Je ne répondis rien. Une sorte d'éblouissement venait de me prendre, et j'avais besoin d'être seule pour réfléchir à ce que me suggéraient ces paroles.
Je quittai donc brusquement mes deux compagnes, et j'allai rn'asseoir à l'extrémité de ma terrasse, sur le petit parapet du mur qui plongeait sur la mer; et je restai là près d'une heure.
Le soir, lorsque le duc de Valenzano revint, mon père lui dit, à ma prière, qu'avant de prendre aucune décision je désirais avoir un enlietien seule avec lui. J'avais eu de la peine à obtenir que ce message lui fût transmis. Mais il l'accueillit sur-le-champ, et il y mil même tant d'empressement, qu'on eût pu cro re que j'avais été, par ma demande, au-devant de l'un de bes désirs.
J'élais à ma place ordinaire dans la galerie, el j'y étais seule, lorsqu'à riieurc indiquée le duc enti^a. Je me levai el lui tendis la main. Il fut étonné, je crois, de me trouver si calme et peutêtre si grave, et il m'examina un inslant en silence cherchant h deviner ce que j'allais lui dire.
Voyant qne je me tairais:
— Donna Giiievra, me dit-il enfin, je me croyais habile à lire dans vos yeux, et cependant je ne sais, en vous regardant, si le mot qui va tomber de vos lèvres sera un oui ou un non.
J'eus quelque peine encore à me décider à répondre; mais enfin, surmontant mon embarras, je unis par lui dire :
— Oui ou non?... Si je n'avais eu que cela à vous dire, monsieur le duc, j'aurais pu en charger mon père... Mais avant déparier de ma réponse il laut que vous me répondiez vous-même. Il faut que vous me disiez bien véritablement tout
ce que vous pensez sur mon compte, et je vous dirai ensuite moi-même, avec la plus grande sincérité, si vous ne vous trompez pas.
Il me regarda de son air atlentif ; puis il me dit en souriant :
— Vous dire ce que je pense de vous ? cela pourrait m'entraîner loin, et je n'en ai pas encore le droit. Mais tenez, doima Ginevra, je vais vous dire ce que je tien pense pas^ et répondre ainsi, je le crois, à la queslion que vous voulez m'adrcsser. Soyez-en donc pleincm*^nt assurée, je n'aliache aucune importance aux paroles d'un fat ; j'appelle menteur^ et je traite comme tel, tout homme qui oserait les répéter.
Il vit, à l'éclair de joie qui traversa mes yeux, qu'il avait deviné juste.
— Pauvre enfant ! pauvre ange! poursuivit-il. Il serait étrange, en vérité, que j'eusse vis-à-vis de vous une autre attitude que celle-ci !
Et il faisait le mouvement de s'agenouiller. Je l'arrêtai vivement :
— Ne faites pas cela ! m'ôcriai-je, je vous en conjure ! .. et puis dites que je suis un enfant, si vous voulez, mais ne dites pas que je suis un angel Oh!non,ne dites jamais unechose si fausse ! Écoutez-moi ; car je n'ai voulu vous parler que
pour que vous sachiez tout^ ce qui est vrai aussi bien que ce qui est faux.
— Ce qui est vrai? dil-il d'un ton un peu surpris.
— Oui. Écoutez. Je vous remercie de n'avoir pas cru ce... ce qui avait été dil à mon sujel ; car cela, en effel, élait faux.. Je suis coupable cependant, il faut que vous le sachiez; peut-êlre alors changerez-vous d*avis ù mon sujet, et ne songerez- vous plus à moi !
Il nie regarda de nouveau, comme s'il voulait lire jusqu'au fond de moname.
— Est-ce dans ce but, me dit-il, que vous (enez 5 êlresi franche?
Je ne sus que répondre, car je ne savais plus moi-même ce que je. pensais. Je trouvais du charme à ce mélange de tendresse et de respect dont je me sentais tout d'un coup l'objet. De plus j'avais beaucoup souffert de ma longue réclusion; mon cœur se tournait involonlairement vers celui qui cherchait à m'en délivrer, et ma peur et ma répugnance s'évanouissaient sous son regnrd sympathique.
— Non, lui dis-je enfin, ce n'est pas pour cela.
— Alors parlez librement, me dit-il, et faitesmoi cette grave révélalion, quelle qu'elle soit.
— Et VOUS me jurez que vous garderez mon secret?
— Oui,je vous le jure.
Malgré la solennité de ces paroles, je vis qu'il réprimaît avec peine un sourire. Mais lorsqu'il vit quelle émotion soulevait en moi le souvenir qu'il fallait réveiller, sa physionomie redevint sérieuse. Un instant même elle s'assombrit. Puis à mesure que je retraçais 4ous les détails de cette dernière soirée de la vie de ma mère, son atlention devint émue , attendrie ; et lan«lis qu4l me regardait ainsi, j'achevai avec confiance et sans efîi oi le récit que j'avais commencé d'une voix tremblante.
On le sait, je me croyais plus coupable que si les reproches vagues et immérités dont je subissais la peine eussent été fondés; car la faut* légère que j'avais réellement commise me semblait indissolublement liée au malheur effroyable qui l'avait suivie. A cause de cela, je la croyais impardonnable, à cause de cela, je préférais souffrir tous les soupçons, incompréhensibles pour moi, dont j'étais l'objet, que de révéler la vérité à qui que ce fût au monde, et surtout à mon père. Mais pour la même raison, il me semblait que je ne pouvais la cacher à celui qui venait ainsi généreusement m'offrirsa main.
Après m'avoîr écoutée sans ni*inlerrompre, il parla à son tour, et ce qu'il me dit décida du sort de ma vie.
J'étais déjà soulagée par la simple révélation d'un secret gardé jusque-là avec une obstination peut-^tre un peu enfantine. Mais en écoutant les paroles doucement prononcées par cette voix pénétrante et sonore, mon cœur s'apaisa de plus en plus, et bientôt se laissa persuader ce qu'il lui était consolai»t et doux de croire. Que me disait-il donc? Que « j'exagérais rofi'et de mon étourderie; » que « si j'avais affligé ma mère, j'avais eu le temps de demander et d'obtenir mon pardon ; » que « j'ignorais le danger rie son état, et qu'en l'apprenant ainsi soudainement, j'avais cru en être la cause. . . Mais il n'en était rien. » « Quant à cette fleur — ici il s'arrêta , et son front se plissa un instant légèrement — répondez-moi bien franchement, dit-il lentement : Si Flavio Aldini vivait encore, s'il était là, sous cette fenêtre, s'il implorait de vous aujourd'hui cette petite branche de jasmin que je vois là passée dans votre ceinture...
Il n'eut pas le temps d'achever.
— Est-il possible, m'écriai-je, que vous, qui dites me comprendre, qui prétendez iu'avoir de-
vinée, vous prononciez ainsi ce nom, devenu pour moi si odieux ?
Puis jo poursuivis, à sa grande surprise, J'imagine:
— Vous êtes le premier à qui j'aie fait l'aveu de la faule qu'il m'a fait commelire — car je ne regarde pas comme Toreille d'un homme celle du prêtre à qui je l'ai confessée. — Là j'ai trouvé Tindulgence du ciel cl le pardon de Dieu, comme celui de ma mère... Mais savez- vous ce qui m*a le plus coiUé ce jour-là? non point certes le repentir du passi'*, non point les fermes résolutions pour l'avenir, ni même l'humble acceptation de toutes les humiliations qui m'ont été infligées depuis... Ce qui m'a coûté, ça été la promesse d'oublier mon ressentiment, de vaincre l'amertume réveillée par le seul nom de Flavio, et de le prononcer chaque jour dans une prière pour le repos de son âme !
J'étais, en parlant ainsi, bien loin des régions familières à Lorenzo. Tandis que je disais ces paroles, le visage anime d'une expression tout autre que celle qu^il m'avait vue jusque 15, il me regardait sans avoir l'air de m'écoutcr; et enfin, avec une émotion visible :
— Merci, me dit-il d'une voix troublée, merci! Un seul de vos regards suffit pour faire évanouir
LE MOT DK L'ÉNIGM. 93
le doule, comme Tombrc s'évanouit à la clarlé du jour.
Et après un moment de silence, il reprit :
— Et mainlenant, donna Ginevra, j'attends et j'implore la réponse que je suis venu recevoir de vous.
Depuis quelques instants, le j assé m*avait fait oublier le présent. Ces mots m'y ramenèrent, et je le regardai» confuse et interdite. Il y eut un moment de silence... Mon cœur battait bien fort. Enfin, sans parler, j'ôtai de ma ceinture la petite branche de jasmin dont il venait de pari r, et je la lui donnai.
Il comprit celte réponse, et ses yeux brillèrent de reconnaissance et de joie. Je me sentais moimême, en ce moment, plus heureuse que je ne l'avais prévu. N'était-ce pas 15, en effet, ce que rêvait, ce que voulait mon cœur? N'étais-je pas aimée, el ne me serait-il pas aisé d'aimer à mon tour ur époux tel que celui-ci?
Tandis qi e ces pensées mo traversaient l'esprit et que je baissais les yeux devant son regard, il me dit tout d'un coup :
— Que vous clés belle , Ginevra ! Le savezvous?
A ces mots je fronçai le sourcil, et une rougeur
94 irMOT DE L'ÉNIGME.
me monta au front, qui naguère eût peut-être été celle de In vanité satisfaite, mais qui aujourd'hui ne signifiait plus qu'un sincère et vif déplaisir.
— Ne me parlez jamais de ma figure, je vous en supplie, lui dis-je, à moins que vous ne vouliez me déplaire ou m'allrister.
Il me regarda avec le plus grand étonnement ; mais il ne se méprit pas cependant sur la parfaile sincérité de mes paroles, et, me prenant la main :
— Vous êtes singulière, Ginevra, me dit-il, et vous ne ressemblez en rien à aucune autre. Mais enfin , quoiqu'il puisse parfois être difficile de vous complaire, vous serez obéie.
Si j'avais pu lire dans la pensée de Lorenzo, j'aurais été étonnée à m(m tour, et peut-être effrayée, des motifs qui l'avaient conduit à enchaîner ainsi subitement sa vie à la mienne : la beauté, dont je. ne me souciais plus, Tesprit que j'avais sans le savoir, l'originalité de Tcspèce de captivité dans laquelle il m'avait trouvée, le plaisir un peu romanesque de m'en délivrer et de transformer ma situation d un coup de baguette; c'étaient là sans doute, surtout, les éléments dont se composait l'attrait auquel il cédait. Mais si quelqu'un lui eût dit que l'enfant dont il allait faire sa femme avait une âme qui valait mieux que tout
ce qu'il estimait en elle, peut-être eût-il haussé les épaules ou bien ouvert les yeux , d'un air surpris!...
Mon mariage fut annoncé dès le lendemain et la célébration en fut fixée aux derniers jours de mai. Un mois nous séparait encore de cette époque; un mois dont le souvenir marque encore dans ma vie comme celui d'une époque d'enchantement. La sécurité recouvrée de mon père, mêlée à la pensée d'une séparation prochaine, avait réveillé toute l'effusion de sa tendresse passée. Lorenzo avait réussi à lui faire regretter l'excès de sa sévérité envers moi. Je lui devais ainsi le retour de Taffection de mon père, en même temps que le don de la sienne ; il me semblait être apparu dans ma vie, comme un génie bienfaisant qui avait dissipé tous les nuages, et rendu à ma jeunesse la lumière chaude et dorée du soleil. Je l'en remerciais sans détour, et parfois avec une expansion si vive, qu'eût-il été le moins présomptueux des hommes, il n'eût pu me croire indifférente aux sentiments qu'il m'exprimait sans me troubler toutefois par aucune expression trop vive. Il respectait la demande que je lui avais faite le premier jour, et il me laissait demeurer une enfant '^omme (en dépit de tant d'émotions prématurées
et violenles) je l'étais encore. Il se trouvait à cet égard en moi d'étranges conlrasles, et celte étude n'était pas , sans doute , dénuée d'intérêt pour un homme blasé, depuis longtemps, sur toul ce qu'il pouvait rencontrer et observer dans le monde. Les préparatifs de cette noce brillanle remplissaient les journées actives d'ûtiavia, chargée par mon père de tout disposer pour qu'il ne manquât à la fiancée du duc de Valenzano aucune parure convenable. Mario, plus orgueilleux qu'il ne voulait le paraître d'une alliance dont l'éclat rejaillissait sur sa famille, se montrait bienveillant et satisfait. Depuis plusieurs mois d'ailleurs, la transformation survenue dans toute ma personne, ainsi que dans mon genre de vie, l'avait d'autant plus adouci pour moi qu'il se plaisait à s'en attribuer le mérite et répétait souvent que, sans lui, mon père n'eût pas eu le courage de persévérer dans une sévérité dont le résultat avait été si salutaire. U m'aimait cependant. J'eus dans ma vie l'occasion de le reconnaître; mais de même qu'il y a dans ce monde des gens qui sont bons et qui ne sont pas sensibles, il s'en trouve aussi qui peuvent en certaines occasions se montrer sensibles, et qui C' pendant ne sont pas bons. Mario était de ceux-ci. Aux grands jours, aux grandes heures, on
découvrait en lui un cœur capable de dévouement et de tendresse. Mais, dans Thabitude'de la vie, c'était plutôt le mal que le bien qu'il voyait en tout, et en tous, sans en excepter ceux qui lui (enaient de plus près, et peut-êlre surtout dans ceux-là.
Chez Livia, seule, après les premiers jours, une ombre de gravité el de préoccupation sembla se mêler à sa joie, et Mario, qui s'en aperçut, déclara sans ménagement que la perspective de demeurer vieille fille la contrariait davanlage, maintenant que sa pelile sœur allait monter sous ses yeux au pinacle du rang et de la fortune. Mais je connaissais ma Livia mieux que lui; et, sans qu'il me fût possible de démêler encore tout ce qui se passait dans son âme, j'étais assurée qu'aucune comparaison de celle sorte, accompagnée d'un retour méconlent sur elle-même, ne traversait sa pensée. Je ne soupçonnais pas toutefois qu»^ guidée par un esprit lucide et simple en ni me temps que par l'instinct d'une clairvoyante tendresse, elle voyait quelques nuages dans ce ciel qui semblait à tous si brillant il'azur et de soleil, au-dessus de ma tête. Elle me rappelait souvent les pieuses leçons de ma mère, et me faisait promettre de ne rien oublier. Mais lorsque je lui disais à mon tour I. 6
qu'elle me donnerait aussi ses conseils et continuerait près de moi son rôle d'ange gardien, elle secouait la tête et devenait silencieuse.
Un jour que je parlais ainsi, elle me dit :
— Ne te fais pas illusion, Ginevra, le mariage ressemble à la mort. On peut s'y préparer. On peut êlre assisté par les conseils, les prières, les encouragements de ses amis , jusqu'au dernier moment; mais une fois la limite franchie, de même que l'âme, après la morl, se trouve seule en la présence de son époux et de son Dieu, pour être éternellement bénie par la possession de son amour, ou maudite par sa privation, la femme aussi se trouve seule au momie avec son mari. Le bonheur n'est plus pour elle que dans la tendresse de leur union. Si cette tendresse existe, elle possède le grand bonheur d'ici-bas; si elle en est privée, elle n'a rien ; c'est le vide. Heureux encore si ce vide est comblé par le malheur et non point par le mal !
— C'est effrayant, ce que tu me dis là!
— Oui, c'est effrayant. Aussi jamais je n'ai pu envisager celte terrible chance pour moi-même. ma Gnievra ! que Dieu te prolége!...
Je devins un peu soucieuse et je me tus quelques instants, puis je repris :
— Tu me fais peur, Livia, et je t'avoue, en vérité, qu'en voyanl la manière dont tout le monde se marie autour de nous ici, je ne m'étais jamais représenté le mariage sous un pareil aspect.
Livia rougit et ses yeux, d'ordinaire si doux, devinrent sombres et sévères.
— Je vais avoir vingt-six ans, me dit-elle, je ne suis donc plus une jeune fllle, et toi, tu es encore une enfant; mais dans quelques jours, tu seras Une femme. Tu auras mis ta main dans celle de Lorenzo, et tu auras prononcé le plus redoutable serment qu'il y ait au monde. Laisse-moi donc te dire une chose, une chose qui, j'en suis certaine, sera l'expression fidèle de la pensée de ta mère, sois sûre qu'elle te dirait comme moi : « Ginevra, si jamais tu devais ressembler à quelques-unes de celles dont tu parles ; si tu devais aller chercher hors de tes foyers un bonheur semblable au leur, mieux vaudrait qu'à cette heure même Dieu te fit mourir ! Oui, répéla-t-elle avec une énergie inaccoutumée : plutôt que devoir cela, j'aimerais mieux, moi qui t'aime tant ! j'aimerais mieux, je t'assure, voir ces beaux yeux, qui me regardent en ce moment avec surprise, se fermer pour ne se rouvrir jamais ! »
J'étais surprise, en effet, car ces paroles, ou du
101 LE MOT DE L'ÉNIGMt\
moins la pensée qu'elles exprimaient, n'élait-cc pas celle que j*avais trouvée inscrite dans ce petit livre qic Livia n^avait jamais lu, et n'était-ce pas, en vérilé, ma mère elle-même qui me parlait en ce moment, par la voix de ma sœur?
11 me resta de cet entrelien une impression profonde et pénible, combattue, toutefois, par l'attrait croissant que m'inspirait Lorenzo. Pendant cette phase de notre vie, je ne pus apercevoir que ses nobh s et charmantes qualités, la variété étrange de ses facultés et des dons de son esprit, et surtout son amour pour moi, au(|uel il me semblait ne pouvoir assez répondre. 11 eût fallu une dose c!e pénétration impossible à attendre de mon âge pour soulever ce voile brillant et regarder au delà ; aussi la gaieté naturelle à mon caractère, que des épreuves trop dures et trop répétées avaient prématurément éteinte, semblait peu à peu renaître. Il n'était pas rare mainlei anl de m'entendre rire et chanter comme autrefois, et l'influence de celle
vie animée et nouvelle dissipait les effets de la vie faclice que j'avais menée depuis un an. Sous la prolection de Lorenzo, et escortée par Mario, il m'était permis de faire de longues promenades à cheval, qui ramenaient de fraîches couleurs sur mon visage et me faisaient ressentir celte sensation de la jeunesse que Ton peut nommer la joie de vivre, et qui, jusqu'à ce jour, m'avait été clrangère. Mon esprit se développait au contact d'un esprit supérieur au mien, qui cherchait alors, à la fois, à m'intéresser et à m'instruire. En un mot, tout renaissait et se développait en moi de toutes les manières, etpourquelquesinstants jecrus à la réalisation, ici-bas, d'un bonheur complet et sans mélange. Un triste incident devait cependant jeter son ombre, même sur la courte durée de ces beaux jours.
Nous étions parvenus à l'avanl-veille de notre mariage, et, pour la dernière fois, nous devions faire une promenade à cheval, qui était aussi un adieu aux montagnes, à la mer, à la belle plage que j'avais sous les yeux depuis mon enfance, car immédiatement après notre union nous devions quitter Messine, el, quoique ce fût pour aller à Naples, je songeais à ce que j'allais quitter plus qu'à ce que j'allais voir, et la mélancolie de la se-
paï*alion prochaine était répandue autour de moi, sur toule la nature. Nos chevaux attendaient à une grille siluée au bout de noire jardin, qui, de ce côté, s'ouvrait sur la campagne. Mario et Lorenzo m'avaient précédée, et je m'acheminais en marchant lentement pour les rejoindre, relevant ma robe d'une main, et l'autre appuyée sur le bras de Livia, qui m'accompagnait pour voir partir notre cavalcade.
Mario était déjà à cheval; mais Lorenzo à pied, près de Piima^ ina jolie jument, m'attendait pour m'aider à monter. Il me lendit l'une de ses mains, j'y posai mon pied et je m'élançai gaiement. Dès que je fus en selle, Lorenzo s'éloigna de deux pas pour monter à cheval à son tour, tandis que Livia restait près de moi, et arrangeait les plis de ma longue robe. En ce moment le vent fil envoler le léger chapeau de paille qu'elle portait, auquel était attaché un long voile bleu. Ce chapeau et ce voile passèrent brusquement devant les yeux de mon cheval avant que j'eusse suffisamment rassemblé mes rênes, il s'effraya, je ne pus le maintenir, il bondit en avant et m'emporta d'une course folle le long de l'étroite et bmgue allée qui conduisait du jardin à la route... J'entendis le cri d'effroi de ceux qui s'arrêtèrent immobiles derrière moi ; puis
je n'entendis plus rien qu'un bourdonnement dans mes oreilles et je crus voir des éclairs ; mais j'avais toute ma tête; je compris que j'éiais perdue. L'allée où j'étais, bordée comme celles du jardin d'une épaisse haie de buis, aboutissait à la route, élevée de ce côlé-là en corniche, à une immense hauteur au-dessus des rochers et de la mer, et protégée par un parapet fort peu élevé. Mon cheval furieux allait évidemment le franchiret se précipiter avec moi... Alors je me recommandai àDieu,etj'abandonnai les rênes, puis, rassemblant des deux mains les plis de ma robe, et murmurant les mots : Madonnasanta^aiutatemi! je me laissai tomber sur la haie qui côtoyait Tallée... Je devais me tuer de cette manière non moins sûrement que de l'autre, mais il n'en fut rien. Le buis épais et élastique céda sous mon poids sanssebriser, et amortit machute... Je demeurai étourdie et sans mouvement; mais je ne m'étais fait aucun mal, et je n'avais pas même perdu mes sens...
Je ne sais combien de secondes s'écoulèrent, lorsque J'entendis la voix de Lorenzo. Je rouvris les yeux et je le regardai en souriant : jamais je n'oublierai l'expression passionnée de joie et de tendresse qui éclaira le visage pâle d'effroi qui se pencha sur le mien ! Il me souleva du lit de verdure où
10 i LE MOT DK I/ÉNIGME.
j'étais étendue, et me serra dans ses bras avecun muet transport... J'élais heureuse aussi, je sentais avec une joie infinie que j'élais sauvée et vivante ; mais je ne pouvais parler, je penchai ma tête sur son é|îoule en refermant les yeux, mon chapeau avait clé jelé bien loin de moi, et mes cheveux entièrement défaits tombaient presque jusqu'à terre. C'est ainsi qu'il me rapporta, au milieu des cris de joie de ceux qui élaient accourus au-devant de nous. On n'enlendait que des exclamations d'actions de grâce à Dieu et à la Vierge, lorsque, escortés d'une foule grossie par tous ceux qui, de la route ou du champ voisin, avaient aperçu rarcident, nous parvînmes au grand vestibule. Là, on me fil asseoir, et en peu d'instants je fus assez remise pour pouvoir me rendre cnlièremeut compte de ce qui m'était arrivé.
Lorenzo me soutenait toujours et exhalait maintenant sa joie en paroles émues et incohérentes, mon père m'embrassait, Otlavia me baisait les mair.s en pleurant, Mario lui-même était tremblant et îitlcndri, et, dans ce premier moment de confusion, je ne remarquai pas que, seule, ma sœur n'était pas présente; mais bientôt cette absence me frappa, et je la demandai vivement en l'appelant par son nom et regardant autour de moi.
LE MOT DE LTNIGME. lOfi
Il y eut comme un instant crhésitation, el parmi les servileurs qui m'enlouraient j'en vis deux faire le signe odieux dont j'ai expliqué la significalion, et, faut-il le dire? la main de Lorenzo qui tenait ma main se coniracta; et lui aussi, je vis qu'il était assez insensé pour vouloir me protéger ainsi. Je me levai, je ne senlais plus la secousse que je venais de subir. Je les éearlai tous, et lui le premier. Le cercle qui m'entourait s'ouvril, et je vis ma sœur pâle et immobile, appuyée contre l'une des colonnes du vestibule... Tout souvenir de ce qui venait de m'arriver s'évanouil, et je ne pensai plus qu'à elle ; je me jetai à son cou :
— Rassure-toi, lui dis-je bien haul, pour que tous pussent m'entendre : je n'ai rien ; n'aie plus peur, ma Livia, je te croyais plus brave, el cela ne te ressemble pas d'èlresi épouvantée. La madone, lu le vois, m'a protégée; tu auras cerlainemenldit un AveMaria bien fervent, lorsque tu m'as vue parlir si vile, et lu as été exaucée...
Livia me serra dans ses bras sans parler, et ses larmes commencèrent à couler... Je m'appuyai sur elle, et, sans vouloir accepter d'autre aide que le sien, je me disposai à regagner ma chambre avec elle ; n^ais, au moment de qiiiller le vestibule, un souvenir me revint.
— Et ma pauvre Prima, dis-je, qu'est-elle devenue lorsque je me suis si témérairement séparée d'elle?
La réponse à cette question me fit frissonner. Le malheureux animal avait franchi le parapet, et il avait roulé sur les rochers jusqu'à la mer!... Nos belles promenades se terminaient par un incident sinistre, et plus d'une impression pénible se mêlait pour moi à la joie d'avoir échappé à un si grand péril !
Je me sentais le cœur lourd et oppressé, et rentrée dans ma chambre avec Livia, mon premier mouvement l'ut de me jeter à genoux devant une image de la Vierge, qui, en l'honneur du mois de mai, était toute brillante de lumières et de fleurs. Livia s agenouilla près de moi ; mais sa prière fut plus longue que la mienne, et je vis que, tandis qu'elle priait, elle condnuaità pleurer.
— Allons, Livia, lui dis-je enfin, ne voulant point admettre que sa tristesse pût avoir une autre cause que mon accident... Ton émotion pour moi dépasse toute mesure; tu pleures comme si, au lieu d'être vivante là devant toi, j'avais suivi ma pauvre Prima jusqu'au fond deTabîme.
Livia se leva. Elle essuya ses yeux et sourit :
— Tu as raison, Gina, me dit-elle d'une voix
calme, il faut profiler de ce moment où nous sommes ensemble, car on ne nous laissera pas longtemps seules, et j'ai à le pailer... Ceci te surprendra peut-être, j'ai à te parler non pas de toi, mais de moi.
J'eus l'air étonnée, en effet.
— Laisse-moi d'abord relever un peu tes grands cheveux épars, puis 61e cet habit déchiré ; lorsque lu seras là, tranquillement assise, je te parlerai.
Je la laissai faire et je lui obéis, sans lui répondre et sans l'interroger. Elle avait l'air grave et ému, et je vis bien qu'il se passait en elle quelque chose d'extraordinaire.
Lorsque j'eus pris place, suivant ses injonctions, dans Tunique fauteuil qui se trouvât dans ma chambre, Livia s'assit tout près de moi, sur un tabouret :
— Écoute*moi bien, Gina,me dit-elle. Ce què j'ai à te dire sera bientôt dit, mais ne m'interromps pas... Tu es bien là devant mes yeux, poursuivit-elle enpassnnt sa main sur mes cheveux d'une manière caressante, et me regardant avec tendresse : Dieu l'a protégée, qu'il en soit mille fois béni !... Mais, dis-moi, si au lieu de cela, il y a une heure, l'horreur de le voir disparaître sans
relour nous eût été résenée, sais-lu ce qui me selait arrivé à moi, qui t'aime plus que ma vie? sais-tu ce qu'eussent pensé les spcctaleurs de cette calastri)phc : suis-tu ce qu'ils pensent en ce moment peul-ôtre?...
Je rougis malgré moi, mais je fis un signe négatif de tête comme si je ne la comprenais pas.
— Tu secoues la tète ; mais. tu sais fort bien cependant ce qu'auraient pensé Lorenzo, Mario, que sais-je? mon père lui-même peut-êlre ; tous enfin? N'étais-je pas près de toi, celte fois encore? Ne t'ai-je pas porté malheur? Tous, tant qu'ils étaient là, autour de toi lout à l'heure, n'avaient-ils pas <ur moi celle pensée dans l'esprit, ce mol sur les lèvres: « Jeltalrice! . . » Jettatrice !... répéta-t-elle d'une voix sourde, parole plus dure à entendre que l'injure, plus impossible à combatlre que la calomnie, c'est bien sur celle à qui on l'adresse et non à ceux qu'elle approche, qu'un sorl fatal est jelé!...
— Livia, m'écriai-je en devenant plus rouge encore, mais en m'efforcant de rire, est-ce bien loi, ma pieuse et raisonnable sœur, qui me tiens ce langage! Si la sottise dont lu parles m'a plus d'une fois irritée jusqu'aux larmes, en ce moment,
je te Tavoue, je ne puis pas supporter que sérieuseinent tu me parles de la sorte.
Livia m'embrassa en souriant, et je vis qu'elle aimait à m'entendre lui répondre ainsi. Mais elle reprit bienlôtplus gravement:
— Tu comprends, Ginevra, que je sais bien moi-même ce qu'il faut en penser. Aussi pendant longtemps j'ai méprisé celle folie, et j'ai cherché à vaincre Timpression cruelle qui en résultait pour moi. Car, poursuivit-elle, tandis que, malgré elle, les larmes faisaient trembler sa voix, c'est une élrange et rude épreuve, vôis-lu, que celle de se sentir pour les auires le cœur plein de tendresse, de sympathie ou de pitié, et de leur paraître dangereuse et funeste... de tendre les bras h un enfant, par exemple, cl de voir sa mère hésiter à vous le confier... ou bien de voir... Oh! mais, laissons cela. Si je ne t'ai jamais parlé de celte souffrance, et si je l'en parle aujourd'hui, ce n'est pas pour l'attendrir, au coniraire, c'est pour le dire que je ne suis plus à plaindre. La souffrance est vaincue, l'heure qui vient de s'écouli r a été horrible, il est vrai, mais elle a élé la dernière d'obscurité et de doute. J'y vois clair maintenant, et la paix est rentrée dans monûme.
Ses yeux encore humides avaient une expression
céleste et joyeuse. Je la regardai interdite et ne cherchai point à l'interrompre. Elle poursuivit:
— Gina, ma charmante et chère sœur, tu as trouvé ta voie et moi j'ai trouvé la mienne. Que Dieu te donne tous les bonheurs et toutes les joies qui se rencontrent sur les chemins de ce monde. H m'a accordé davantage encore. Ne me plains plus jamais, je te le répète. C'est à moi qu'il a donné la meilleure part.
Sa voix, son accent, son regard m'en apprirent plus que ses paroles. Je la compris et je fus saisie d'une émotion étrange. Oh ! oui, bien étrange, et tout autre qu'on aurait pu s'y attendre.
J'aimais Livia. J'allais me séparer d'elle avec tant de tristesse que mon bonheur en était assombri.' Maintenant je comprenais qu'une barrière plus infranchissable encore que la distance allait s'élever entre nous. Ce ne fut cependant ni chagrin pour moi-môme, ni pitié pour elle que j'éprouvais, ce fut... le dirai-je?... un inexplicable sentiment de respect et ^enviCy un vague et déraisonnable désir de la suivre, une aspiration mystérieuse vers quelque chose de plus grand, de plus beau, déplus noble que les richesses, le rang, les titres, l'éclat dont j'allais être environnée et de
LE MOT DE L'ÉNIGME. lil
plus précieux que l'amour lui-même qui m'était donné en partage!...
Je fus longtemps sans pouvoir répondre à ma sœur. Mon regard suivait le sien, et nos yeux demeurèrent longtemps silencieusement attachés sur l'horizon lointain coloré des plus douces teintes du soir.
mon Dieu ! un rayon de la même lumière tombait sur nous en ce moment ! Mais pour elle, c'était la lueur pure et sereine de l'aurore. Pour moi, ce fut comme Tèclat rapide d'un éclair, qui permet d'apercevoir un instant la rive, mais n'empêche pas ensuite la nuit de redevenir noire et l'orage menaçant l...
entrevoir un monde er n'était pas encore arrachée aux pensées on esprit, par les agisuccédèrent ensuite, lernier entretien avec non souvenir, tandis
que c'est comme dans un rêve que se retracent à ma mémoire les incidents et les impressions du jour qui suivit celui-là. Oui, c'est comme dans un rêve que je me souviens du mouvement et de la confusion de ce dernier jo\ir, de ces préparatifs, à la fois, de noce et de départ, (car j'allais quilter presque ensemble la maison paternelle et ma terre natale), de Tagilation fiévreuse d'Ottavia, de ractivilé calme de Livia qui pensait à tout et disposait toutes choses avec ordre et sans bruit; puis les visites sucessives de nos jeunes amies et parentes, qui ne devant point, selon l'usage de notre pays, assister à mon mariage, venaient prendre congé de moi la veille et admirer (et probablement envier) à leur aise, les riches présents de mon fiancé et, en particulier les pierreries d'une rare magnificence qui en faisaient partie. Parmi ces jeunes filles se faisaient remarquer surtout mes deux cousines Mariuccia et Térésina, qui ainsi que leur mère, donna Clelia, éprouvaient bien quelques sentiments mélangés, à l'occasion du brillant mariage de leur petite cousine; mais en somme, l'intérêt et la curiosité dominaient chez elles le petit grain de mauvaise humeur que ma tante surtout ne pouvait tout à fait réprimer en me voyant ainsi atleindre un rang et une position
auxquelles, dans ses plus ambitieuses visées, elle n'osait prélcndre pour SCS lilles. Donna Clelia élait la sœur de mon père, mais elle ne lui ressemblait en rien. Elle avait épousé un homme riche, d'une famille obscure, et comme elle n'avait elle-rnômc de remarquable que sa beauté un peu vulgaire, ses qualités de ménagère et son bon cœur, elle avait passé sa vie dans une société quelque peu différente decelle dontle talent et lacélébrité avaient ouvert l'accès à mou père. Ces diverses circonstances lui causaient, parfois, quelques petits éclairs de rancune qui ne l'empochaient pas cependant d'être, sur le tout, une excellente personne, aussi bien qu'une très-bonne parente.
Enfin le grand jour vint, et il s'écoula presqu'en entier, car ce n'était qu'à son déclin, à la première heure de nuit, c'est-à-dire, dans cette saison, vers huit heures du soir, que la cérémonie devait avoir lieu. Le grand salon était éclairé de toutes Icslumièresdeson lustre de cristal, et on avait placé au fond de la chambre un autel illuminé et orné de fleurs, devant lequel se tenait debout le bon vieux don Placido, attendant ceux qu'il allait unir. Sa longue barbe blanche et sa robe de capucin formaient un singulier contraste avec les brillantes toilettes dont il était environné, et l'cbsence totale de tout as-
iU LE MOT DE L'ÉNIGME.
pect religieux, propre aux noces qui se font ainsi, au milieu d'une brillante soirée, et dans un lieu plutôt destiné aux fêtes du monde qu'à la célébration d'un rite sacré.
Bientôt parut donFabrizio, et, conduite par lui, la pâle et Iremblante mariée, vêtue de blanc et le front ceint d'une couronne de diamants dont les brillants fleurons attestaient son nouveau rang. Tous les yeux se fixèrent sur elle, lorsqu'elle se fut agenouillée, près de son époux, aux pieds du vieillard qui l'avait baplisée et qui allait maintenant bénir son union.
Je me souviens qu'au moment où don Placido joignit nos deux mains, les paroles deLivia me revinrent à la mémoire : « Tu vas prononcer le plus redoutable serment quhly ait au monde, » et la voix me manqua. Celle de Lorenzo, au contraire, s'entendit distinctement et il le prononça avec assurance. Puis don Placido nous adressa quelques paroles qui firent couler mes larmes, car il parla de celle qui n'était plus là pour conduire son enfant à l'autel, et ce cher et déchirant souvenir, dont plus que jamais, en ce jour, mon cœur élait plein, rappelé, comme il le fut, en émouvantes paroles me fit oublier tout le reste, et pendant quelques instanis m'absorba tout entière...
Je ne sais plus ce qui se passa ensuite jusqu'au moment où, appuyée suf le bras de Lorenzo, je descendis le grand escalier pour me rendre à un palais situé à peu de distance, qui était sa propriété et sa demeure actuelle. La soirée était brillante, Tair doux et parfumé; je montai dans une voiture découverte, enveloppée seulement de mon voile de dentelle. Malgré ma pâleur, mon costume de mariée m'allait bien, et les diamant dont j'étais couverte étincelaienl à la lumière des torches que portaient nos serviteurs. Aussi à ma vue, un murmure flatteur circula dans la foule, et lorsque Lorenzo se plaça à mes côtés, l'air retentit de vivats et d'acclamations enthousiastes. Nous partîmes enfin aux cris répétés de : « Evviva i sposi ! Ewiva il diiea ! Evviva la duchessa /. . . »
Nous partîmes, non pas seuls, comme cela a lieu en d'autres pays, mais, selon l'usage du nôtre, précédés, accompagnéset suivis d'une foule de parents et d'amis qui envahirent ma nouvelle demeure ; et au moment même où j'y mettais les pieds pour la première fois, il me fallut les recevoir tous, les écouter, leur répondre, et faire enfin, sur l'heure, les honneurs d'un lieu qui m'était plus étranger qu'à aucun d'entre eux !
Ce vieux palais avait été jadis d'une grande ma-
gnificence, mais il était dans rêiat délabré où se trouvent ordinairement les demeures longtemps inhabitées. Pour ce jour-là, toutefois, on avait revêtu les murs de riches draperies, et placépartout une profusion de fleurs et de lumières. Puis, au dehors, on apercevait l'éclat d'une brillante illumination et les sons de la plus ravissante musique parvenaient du jardin dans les salons par toutes les fenêtres ouvertes. En somme, pour cette soirée du moins, on était parvenu à donner à cette antique habitation un aspect, non-seulement riant et somptueux, mais réellement féerique.
S'étonnera-l-on toutefois si, troublée, émue, saisie, comme je l'étais, Téblouissement d'une telle soirée ne fut pas pour moi exempt d'angoisse? et si même en dépit de tout ce qui semblait réuni pour m'enivrer de joie et d'orgueil, cette scène trop brillante, trop peu d'accord avec les émotions solennelles de ce jour, produisit sur moi un effet tout opposé? La transition était, en effet, trop brusque et trop soudaine. Jusqu'à ce jour, jamais, hormis une seule fois, je n'avais été dans le monde, et l'impression attachée pour moi au souvenir de cette unique fêle était, de toutes celles de ma vie, la plus terrible et en même temps la plus profonde. Aussi, au milieu de cette foule, je
n éprouvai qu'un pénible serrement de cœur, un embarras mortel, et un irrésistible désir de m'enfuir loin d'eux tous, et de Lorenzo lui-môme, dont le regard radieux ne semblait pas me comprendre, et ne me faisait plus éprouver la sympathique confiance qu'il avait su m'inspirer jusque-là. Je cherchais en vain des yeux ma compatissante Livia : il n'y avait pas eu, même pour elle, d'exceplion à la loi qui inlerdit la présence des jeunes filles aux fêtes nuptiales. Mon père, après m'avoir escortée jusqu'à la porte de ma nouvelle demeure, s'était retiré, n'ayant pu vaincre la répugnance que lui causait le spectacle d'une fêle. Mario n'était ce soir-là que froid et railleur. J'étais donc seule, effrayée, et comme accablée d'émotion et de fatigue. A (out cela se joignait encore une souffrance aiguë à la têle, causée par le poids du diadème que je portais, en sorle que, me sentant presque défaillir, je me dirigeai vers l'un des balcons; puis, une fois là, m'apercevant que quelques marches conduisaient à une vaste loggia j je les descendis rapidement et j'allai, presque en courant, m'asseoir sur un banc de pierre placé à la plus lointaine extrémité de cette terrasse, qui donnait de ce côté sur une partie du jardin plus obscure et plus déserte que les autres.
Là, je respirai. Loin du bruit de la foule et de Téclat des lumières, n'enfendant plus que de loin la musique, et revoyant avec joie, à travers le feuillage, les étoiles paisibles et brillantes, j'enlevai le riche diadème qui me semblait d'un poids si lourd, et je me sentis soulagée, lorsque le vent du soir vint rafraîchir mon front et soulever ma chevelure. J'appuyai ma tête sur mes deux mains jointes, et, ce qili m'avait été impossible jusque-là, je recueillis un instant mes pensées. Je réfléchis et je priai.
J'étais mariée I — Ma vie passée élait achevée. — Une autre vie, inconnue et nouvelle, commençait pour moi. — Que me réservait-elle? Quel serait cet avenir, en apparence si brillant, en réalité si obscur? Je l'ignorais, ei j'éprouvais en ce moment plutôt un vague effroi que de joyeux pressentiments. Pour- la seconde fois de la soirée, la voix de Livia sembla encore retentir à mon oreille; mais maintenant elle répétait les mêmes paroles que ma mère; il me sembla qu'à loules les deux je faisais une promesse à peine comprise de moimême, et je murmurai les mots : Plutôt mourir !
La voix de Lorenzo me ramena à moi-même. Il s'élait vile aperçu de mon absence, car ses yeux m'avaient suivie, et il fut en un instant près de
LE MOT DE L'ÉMIGME. iiO
moi. Effrayé d'abord à la vue de mes larmes, de ma chevelure en désordre, et du diadème posé près de moi sur le banc de pierre, il se rassura lorsque j'élevai vers lui un regard suppliant, et il me comprit sans que j'eusse à me donner la peine de parler.
— Pauvre Ginevra! me dit-il doucement avec celle expression à la fois caressante et proteclrice qu'il savait si bien prendre. Oui, tu as raison : cette fête est insensée, celte foule est odieuse, et on a abusé de tes forces... Puis, quelle folie, poursuivit-il, de cacher ces cheveux d'or et d'accabler ce front jeune et charmant de ces lourdes pierreries ! Tu n'en avais pas besoin, ma Ginevra. Certes, lu étais belle avec cette couronne, mais tu Tes bien plus ainsi I... Oh! ne secoue pas la tête; laisse-moi dire maintenant ! Tu n'as plus le droit de m'imposer silence, et moi j'ai celui de ne plus t'obéir.
En parlant ainsi, il me ramenait lentement vers la maison. Mais, au lieu de retourner dans les salles encore remplies de monde, il me conduisit par un autre chemin à un petit salon déforme circulaire, orné avec un soin particulier, et dont les dorures, les glaces et les peintures ne semblaient point avoir, comme le reste de la maison, subi
l'effet du temps. Toul ce qui pouvait lui donner un aspect de somptueux bien-être y était réuni ; et il n'était éclairé que par la douce lueur d'une lampe suspendue au plafond. Il y régnait le plus prpfond silence.
— Vous êtes ici chez vous, me dit Lorenzo en jelant avec négligence sur une des tables le diadème de diamants qu'il tenait à la main. Reposezvous à Taise. Vous n'entendrez absolument rien ici du bruit de la foule, et c'est à peine si celui de la musique y parvient encore jusqu'à vous. Je vous quitte, maGinevra, pour aller leur expliquer votre absence et pour subir seul jusqu'au bout de la soirée l'élrange corvée qu'il leur convient de m'imposer, et dont il faudra bien qu'ils me permettent de vous affranchir.
Le lendemain, à l'heure de la brise tombante, j'étais debout, prés de Lorenzo, sur le pont du bateau qui nous emmenait. J'avais quitté tout ce qui m'avait été familier 61 cher jusqu'à ce jour et, les yeux humides encore des derniers adieux, je re-
gardais fuir les rivages de Sicile et se déployer devant moi le magnifique amphithéâtre dont Messine, vue de la mer, présente aux regards le gracieux et imposant aspect. Bientôt nous passâmes entre les deux gouffres fameux que Ton compare si souvent à ceux entre lesquels nous naviguons en ce monde, n'échappante l'un que pour (omber dans l'autre. Comparaison surtout vraie au figuré; car, en réalité, il est fort douteux, j'imagine, que, de nos jours, aucun navigateur ait été précipité soit dans l'abîme de Charybde, soit dans celui de Scylla.
Lorsque tout eut disparu, et que la nuit brillante et sereine fut tombée e( ne nous laissa plus apercevoir qu'à travers une vapeur argentée les lignes des côles d'Italie, je consentis enfin à quitter la place où j'étais demeurée immobile, et j'allai m'asseoir sous un pavillon que Lorcnzo avait fait préparer pour moi sur le pont.
Ce fut un moment de repos, un moment de confiance et de calme espérance, un premier et presque unique moment de bonheur complet ! Dans celle demi-obscurité, la voix pénétrante de l'époux dont j'étais l'idole ajoutait au charme magique du langage dans lequel il se mit à me peindre l'avenir. Toute une vie charmante sembla en ce moment se
dérouler devant moi. Après quelques jours de repos à Naples, nous allions faire ensemble un beau voyage en Italie et en France ; nous irions voir tous les lieux et toutes les choses dont les images remplissaient déjà mon imagination, et les noms, ma mémoire. L'intérêt dont j'étais capable pour tout, le désir de voir, naturel à la jeunesse, l'intelligence encore confuse du beau que Lorenzo avait fort bien su démêler en moi et qui plaisait au génie dont il était lui-même doué pour les arts, toutes ces cordes encore presque muettes semblaient, en l'écoutant, vibrer en moi, et j'étais comme un docile instrument dont une main habile sait tirer des sons inconnus jusqu'alors. Et de même que, dans certaines compositions des grands maîtres, une même pensée musicale se reproduit avec ténacité dans 'leurs modulations les plus variées, ainsi, de toutes les façons et sur tous les sujets, Lorenzo trouvait moyen de ramener à mon cœur l'intime certitude d'être aimée, aimée aulant que dans mes rêves les plus ambitieux j'avais songé qu'il serait doux de l'être. Dans ce momentlà, en vérité, le redoutable serment me semblait facile à tenir; et si j'avais alors pensé à ces paroles, elles m'auraient fait sourire vraisemblablement. Une note fausse, ou du moins incertaine, troubla
cependant un instant Tharmonie complète qui semblait régner entre nous.
Tous ceux qui ont navigué par une belle nuit d'été sur la mer qui baigne ces rivages enchanteurs, tous ceux-là, sans doute, connaissent l'impression indéfinissable, mélange de paix et de transport, d'enthousiasme et de recueillement que Ton éprouve parfois à cette heure où le ciel étoile atteint l'intensité de son éclal, et où la mer lumineuse et limpide n est plus qu'un miroir immense où se reflète l'immensité céleste. Nous étions devenus silencieux : au bout d'un instant je me levai, et je me rapprochai du bord du navire pour mieux contempler la beauté de cette nuit, et là, les mains jointes et la tète levée, il sortit de mon cœur une de ces prières inarticulées où le bonheur du moment présent se confond avec l'admiration des merveilles de Dieu, et où véritablement l'âme se sent plus grande que l'univers tout entier, parce que, seule, elle peut rendre grâce à celui qui a créé et l'univers et elle-même !
Lorenzo m'avait suivie; il s'était assis sur le banc qui longeait le bateau, et la tête appuyée sur une de ses mains, le dos tourné à la mer, il me regardait. Dans ce moment de religieuse émotion, je pris son autre main, et, la serrant dans les
12i LE MOT DE L'ËNIGME.
miennes : « mon ami, lui dis-je, de grâce> un instant, prions et remercions Dieu ensemble. » Pour toute réponse, il saisit mes deux mains et il les baisa Tune après l'autre ; puis il se mit 5 rire doucement, comme lorsqu'un enfant vous a parlé! Un tressaillement soudain et douloureux traversa mon cœur comme une flèche, et si la lumii^e eût été plus vive, il m'eût vue pâlir... Mais, quoique ses yeux fussent attachés sur mon visage, il ne remarqua ni ne devina mon émotion.
Béatrice in suso, ed io in lei guardava*,
me dit-il de sa voix la plus caressante; puis il continua : « Tes yeux sont mon ciel, Ginevra, je n'ai pas besoin de lever les miens plus haut. »
Le sentiment que j'éprouvais, et auquel je venais de faire appel, lui était si étranger, qu'il l'avait froissé sans s'en apercevoir !... « Ah! Lorenzo, lui disje avec angoisse, ce n'est pas ainsi que l'entendait Dante ! Ce n'est pas ainsi que l'eût voulu Béatrice... » Puis je me tus, obéissant pour la première fois 5 cet instinct douloureux mais sûr qui arrête sur les lèvres d'une femme toute parole
* Béatrice regarJait le ciel, et moi je la regardais. (Dante, Paradis f cli. II.)
qui (ainsi qu'on Ta si bien exprimé) a est profanée si elle n*est pas comprise. » Toutcela,au surplus, élait encore alors chez moi plutôt instinctif que réfléchi. Quelque vif qu'eût été cet éclair d'une vérité que le temps devait développer, il fut passager. Ce mécompte d'un instant ne laissa pas alors une trace profonde. Je ne l'oubliai pas, toutefois, et le souvenir s'en réveilla plus tard.
Lorsque Ton vient de Sicile, la vue du golfe de Naples ne peut pas sans doute inspirer la surprise et l'admiration au môme degré que l'éprouvent ceux qui arrivent du Nord. Néanmoins ce fut avec ravissement qu'après avoir dépassé Capri je regardai autour de moi ! A droite, l'admirable ligne des montagnes au pied desquelles se déploie la côte de Sorrenlo; à gauche, Pausilippe et toutes les riantes villas dont ses hauteurs sont couvertes et couronnées; en face, le contour étrange et caractérisé du Vésuve, détaché sur le lointain majestueux des Apennins; enfin Naples, gracieuse et souriante, assise au fond de son beau golfe I Quoi qu'on en puisse dire, et lors môme qu'il serait vrai qu'en d'autres lieux il existe de plus magnifiques aspects que celui-là, il semble impossible qu'on puisse s'en souvenir lorsque le spectacle que je viens de décrire se présente aux yeux pour la première fois.
Tandis que nous traversions rapidement le golfe, et que je regardais de tous les côtés avec transport, Lorenzo me désignala Villa Reale, au delà de laquelle, entourée d'un grand jardin, se trouvait la maison que nous allions habiter. Demeurecharmante qui réunissait ensemble tous les atlraits de In campagne et tous les avantages de la ville, et qui, lorsque j'y entrai pour la première fois, me parut ajouter un cadre enchanteur au riant tableau de ma vie future.
A cetfe époque, nous ne séjournâmes que quinze jours à Naples; mais ce temps me suffit pour apprécier cette nouvelle habitation et pour ajouter, au charme du voyage que nous allions enlreprendre, celui de la perspective du retour. Il n'est doux de courir le monde, en effet, qu'à la condition de voir sans cesse, en imagination, le lieu où l'on viendra se reposer ensuite et déposer le trésor des souvenirs recueillis... J'étais loin de prévoir alors, heureusement pour moi, quels seraient ceux que je rapporterais en ce lieu !
Le lendemain de notre arrivée, Lorenzo m'introduisit pour la première fois dans son atelier, et je demeurai stupéfaite de l'exquise perfection des œuvres qui y étaient réunies. Je compris alors que lorsque je l'avais entendu appeler un grand ar-
tiste, ce n'était point une vaine flatterie ; toutefois, je détournai les yeux malgré moi d'un grand nombre d'entre elles, mais je demeurai les regards attachés avec une admiration sans mélange sur une statue qui était incontestablement la plus belle de toutes celles de l'atelier : elle représentait une jeune fille couverte d'une draperie dont les plis étaient une merveille d'exécution et de grâce ; son visage, d'une beauté parfaite, exprimait la douleur et l'effroi, u^fie lampe éteinte était à ses pieds. Jamais, peut-être, Lorenzo n'avait été flatté dans son orgueil d'artiste par une admiration plus vive et plus naïvement inlelligente que la mienne :
— ma Ginevra! s'écria-t-il, si, avant ce jour, j'ai pu être appelé un artiste, que serai-je donc lorsque je t'aurai pour juge el pour modèle?
11 me dit ensuite que sa belle statue représentait une Vestale ; et qu'elle devait avoir un peu* dant :
— Mais, poursuivit-il, pour cette seconde Vestale j'attendais un modèle ; maintenant je l'ai...
Il releva mes cheveux de l'une de ses mains, et, tout en m'examinant attentivement d'un air pensif, il continua comme s'il se fût parlé à lui même :
— Oui... ces traits purs, cette noble et ferme attitude de la tête, ces yeux dont le regard est si profond, cette bouche dont l'expression peut être si grave, c'est bien là le type qu'il me faut. Ma noble et vigilante Vestale, mystérieuse et fidèle gardienne du feu sacré, ne saurait être mieux représentée. Nous commencerons demain.
— Pas ici, n'est-ce pas? lui dis-je en regardant avec malaise du côté d'une Bacchante qui semblait à peine pouvoir êlre l'œuvre de la même main. Lorenzo me regarda avec étonneraent et eut l'air de ne point me comprendre. Il était absorbé par son point de vue d'artisle, c'était son excuse, et une excuse peut-être valable. Néanmoins c'était la seconde fois, depuis deux jours, que sa singulière pénétration était en défaut. Il était habile, en e'fet, à lire, sans qu'elle fût exprimée, une pensée fugitive, et à pénétrer un peu au delà de la surface; mais plonger profondément dans une âme ou la suivre lorsqu'elle s'élevait à quelque hauteur, ni l'un ni Taulre n'était son fait.
Cependant, lorsque je lui eus clairement formulé mon désir, il s'y rendit à Tinstant et il me conduisit dans un atelier voisin de l'autre mais plus petit.
— Comme vous le voudrez, inc dit-il. C est ici
qu'auront lieu nos séances, et je vous promets même d'avance, Ginevra, que vous ne verrez dans cet atelier que ce qu'il vous conviendra de regarder.
Pendant ce premier séjour à Naples, nous ne fimes aucune visite et notre porte demeura fermée. C'était notre lune de miel. Lorenzo trouvait bon de la passer tout entière en lèle-à-tèlc avec moi, et j'étais loin de désirer qu'il en fût autrement. Tout le monde respecta notre solitude. Cependant, avec la courtoisie proverbiale de la société napolitaine, dés qu'on me sut arrivée, les amis et les connaissances de Lorenzo me donnèrent un signe de bienvenue en m'envoyant leurs cartes. Le soir, nous les lisions ensemble. J'apprenais ainsi les noms de ceux que je devais bientôt connaître, et Lorenzo ajoutait sur chacun des commenlaires plus ou moins détaillés et flalteurs.
Mais une fois, en apercevant une de ces cartes, je fus émue et surprise de le voir tout à coup changer de visage, lime l'arracha brusquenjent des mains
et la déchira en mille morceaux. Ce mouvement de vivacité extraordinaire arrêta sur mes lèvres la question que j'allais lui adresser. Je gardai le silence, mais cette circonstance elle-même grava ineffaçablement dans ma mémoire le nom que j'avais lu, et je ne l'oubliai jamais. Lorenzo se remit vite et, s'apercevant de ma surprise, il me dit que cette carte était celle d'une dame étrangère qui avait quitté Naples, et que je n'avais pas à m'occuper de la rendre. Puis il passa outre, et s'emparant de la carte suivante il lut tout haut :
Stella d'Oriày contessa di San Giulio,
— Oh ! pour celle-ci, s'écria-t-il, elle sera votre amie, je vous le prédis, et je vous le permets. Je la trouvais jadis un peu trop parfaite peut-être pour mon goût, mais je suis d'un autre avis lorsqu'il s'agit du goût de ma femme.
En attendant, la nouvelle statue avait été commencée sans retard. Chaque jour je lui donnais deux ou trois heures de séance ; puis dans la soirée, nous faisions de longues promenades vers les hauteurs des Camaldulcs où nous nous croyions plus particulièrement assurés de ne rencontrer personne. 11 jauissait de mon admiration pour la
merveilleuse nature dont nous élions environnés et se plaisait à me causer chaque jour de nouvelles surprises. Il n'était point non plus encore las de Feffet que produisaient sur moi ses récits loujours variés, et de l'intérêt que sa conversation savait réveiller dans un esprit intelligent mais inexpérimenté tel que Tétait alors le mien. L'harmonie la plus complète semblait régner entre nous, et pourtant plus d'une fois, même pendant la courte durée de ces jours heureux, un son discordant venait tout d'un coup la troubler et me causer ce malaise soudain, déjà éprouvé, qui ressemblait à ces élancements aigus et passagers, avant-coureurs et présages des souffrances fixes et incurables. Dans l'un et l'autre cas, on les éprouve longtemps sans les comprendre, et le mal est déjà souvent bien avancé, lorsque la signification de ces symptômes devient claire et manifeste.
Le terrible châtiment qui avait suivi la satisfaction de ma vanité d'un jour m'avait laissé, on le sait, une sorte de répugnance et presque d'effroi à entendre louer ma figure. Celte répugnance de la part d'une jeune fille qui pouvait être alors fière de sa beauté, était une originalité qui m'avait peut-être donné un charme de plus aux yeux de celui dont j'étais la fiancée. Maintenant que j'étais
sa femme, je ne pouvais sans doute m'atlendre à ce qu'il continuât à m'obéir et maintînt vis-à-vis de moi sur ce point la même réserve. Et cependant que de fois, surtout pendant mes longues séances dans l'atelier, j'aurais encore voulu pouvoir lui imposer silence ! Que de fois je sentais la rougeur me monter au front, lorsqu'^après m'avoir posée et drapée, après avoir déroulé et relevé à son gré ma longue chevelure, et m'avoir dix fois fait changer d'attitude, il tombait dans une sorte d'extase contre laquelle mon âme tout enlièro se révoltait! Élait-ce là cette passion, mélange de tendresse et de respect, que j'avais été fière d'inspirer autant que d'éprouver? Élait-ce là vraiment être aimée comme je croyais l'être? Je me demandais quelquefois s'il admirerait autrement les traits, la taille, les bras ou les mains d'une statue. Je n'allais pas encore jusqu'à me demander si toute autre femme, douée du facile mérite d'être plus belle que moi, ne m'arracherait pas, sans peine, une tendresse dont la base était si fragile.
Heureusement, les quinze jours expirés, nous laissâmes la statue à moitié modelée, et nous quittâmes Naples. Le tôte-à-tôte avait fini par n'être pas tout à fait tel que je Tattendais. J'espérai mieux du voyage, et cet espoir ne fut pas déçu.
Lorenzo pouvait être partout le meilleur et le plus intelligent des guides, et tout ce qu'il pouvait être, il le fut, pendant la course rapide que nous fimes à travers l'Italie, ne demeurant dans chaque ville que le temps d'en admirer les monumenis et les musées, sans toutefois suivre la voie batlue des touristes. Lorenzo ignorait peu de chose en fait d'art, de poésie ou d'histoire ; et cependant il ne semblait pas avoir remarqué que la religion avait aussi joué un rôle dans l'histoire, la poésie et Tart de son pays. Aussi, tout un côté de l'aspect de l'Italie lui échappait-il entièrement, et je ne sais si, même à Rome, il avait jamais songé qu'un changement religieux quelconque fût survenu dans le monde entre Tépoque de la construction du temple de Vesta et celle où on avait élevé dans les airs la coupole de Michel-Ange. L'un et l'autre étaient à divers degrés des œuvres dignes d'admiralion, et il les regardait du même œil. Quant à moi, je ne m'aperçus point alors de tout ce qu'il passait soùs silence. Ce que je voyais remplissait mes pensées et mon temps.J'ignorais d'ailleurs que j'étais sur une terre si riche et où les sources d'intérêt sontsi multiples qu'il n'est pas un seul homme au monde, peut-être, qui ait su puiser également à toutes, et que chacune d'elles indépendamment
des autres peut, en réalilé, suffire aux études d'une vie tout entière.
Enfin nous arrivâmes à Paris. Lorenzo, comme de juste, y avait fait de fréquents et de longs séjours. II y avait, comme partout, une foule de connaissances et d'amis. Peu de jours après notre arrivée, pour la première fois depuis mon mariage, et pour la seconde fois de ma vie, je parus à un grand bal. Là, j'entendis murmurer mon nom de tous les côtés, je fus entourée d'hommages et accablée de compliments, et on me dit ensuite que j'avais eu un succès fou ; qu'on ne parlait que des diamants et de la beauté de la duchesse de Valenzano, et qu'un journal habitué à rendre compte des fêtes mondaines avait consacré un long paragraphe à la description de ma toilette et de ma personne.
Tout ceci nous fut débité le lendemain matin par un jeune cousin de Lorenzo, dont le nom était, Landolfo Landini, mais que ses amis nommaient habituellement Lando Landi. Il était établi à Paris depuis plusieurs années, et se croyait presque devenu Français ; il avait réussi, en effet, à se rapprocher de quelques types du genre désœuvré, aussi facilement imitables que peu dignes d'être imités, et il avait gâté ainsi une sorte de
bonhomie el d'esprit naturel qui rachetaient quelques-uns de ses défauts. Mais il réservait surtout son langage d'emprunt pour les salons, où il se berçait de la douce illusion de dissimuler complètement sa nationalité. Lorsqu'il se retrouvait avec ses compatriotes, il permettait au naturel de reprendre ses droits, et c'était alors un flot de paroles qui pouvaient parfois paraître amusantes. Pour moi, le premier jour, je ne le trouvai que fatigant et frivole, et après avoir écouté le récit de mes grands succès de la veille avec un sang-froid dont il eut l'air étonné, je tombai dans une distraction qui avait une double cause.
Pourquoi, la veille, Lorenzo m'avait-il observée toute la soirée avec tant d'attention ? C'était la première fois que nous paraissions dans le monde ensemble, et il avait tenu à ce que mon début y fit sensation. Lui-même avait voulu décider avec un soin minutieux quelle serait ma parure, et j'avais été heureuse de l'admiration avec laquelle il m'avait regardée. A ce sujet, il n'y avait pas de complication pour moi ; je tenais à lui plaire^ je ne tenais pas à plaire^ et quant au grand monde où il allait m'introduire, j'y entrais avec la gaieté et la curiosité d'une enfant, avec l'intérêt ardent que m'inspirait toute chose nouvelle ; mais la satisfac-
13f5 LE MOT DE L*ÉNIGME.
(ion de me sentir belle, PenivJrcrnent ou même l'émotion qui naît de la vanité, j'y étais devenue étrangement inaccessible, et puisque je remarque ce fait encore une fois, j'ajoute qu'il fut le résultat d'une céleste et exceptionnelle faveur, puisqu'à une époque si peu lointaine encore de ma courte vie, ma mère avait cru voir cette hei be mauvaise grandir en moi et jeter déjà une ombre empoisonnée sur le fond pur et droit de mon âme. Cette herbe avait été fauchée dans un seul jour d'orage, et une main divine en avait arraché jusqu'à la dernière racine. Cette grâce singulière (prélude de celle beaucoup plus grande encore dont je devais être l'objet plus tard) fut-elle accordée à l'ardente prière de ma mère mourante? le fut-elle à la sincérité désespérée du repentir qui s'empara alors de mon âme? Ce sont là des mystères de miséricorde que je ne puis essayer de sonder. Mais il est certain que j'étais ainsi préservée de l'un des grands dangers qui attendent la plupart des femmes dans le monde. J'étais bien loin, hélas ! d'être invulnérable sur tous les points, mais je l'étais sur celui-là.
Toutefois, je n'avais pas encore été mise à ime épreuve aussi décisive. Jamais encore je n'avais vu ou imaginé un pareil éclat. Je fus ravie, charmée,
je m'amusai fra«chement; néanmoins l'encens qu'on me prodigua ne fut pour rien dans le plaisir de la soirée ; il ne fit que nae causer le malaise dune timidité qui gala beaucoup mes jouissances, et je pensai sincèrement que, si j'avais été moins belle ou moins parée, en un mot moins regardée, j'aurais élé plus à mon aise et plus heureuse.
Dans mon embarras, j'avais été satisfaite de trouver Lorenzo toujours près de moi, d'autant mieux que je n'avais nulle idée que ce ne fût pas absolument l'usage ; je vis cependant, non sans surprise, qu'il suivait chacun de mes mouvements avec une attention étrange, et qu'il écoutait de même chacune des paroles que je répondais à celles qui m'étaient adressés. D'autrespeut-être ne l'eussent pas remarqué comme moi, mais je connaissais son regard rapide et scrutateur, sa physionomie expressive dont il n'était pas toujours le maître, et je connaissais aussi l'art avec lequel il savait paraître occupé de ce qui se passait d'un coté, tandis que son attention tout entière était absorbée par ce qui se disait de l'autre. Bref, je sentis qu'il ne m'avait pas perdue de vue un seul instant de la soirée, et que pas une de mes paroles ne lui avait échappé, et je me demandais si sa tendresse pour
moi était le motif unique de cette préoccupation constante et marquée.
C'était là le premier motif de ma distraction. Le second, c'était précisément ce qui se passait devant moi, et la conversation à laquelle je ne prenais aucune part, que j'écoutais à peine, mais dont j'étais le passif témoin. Comment Lorenzo pouvaitil se plaire aux récits futiles, aux commérages insignifiants, aux plaisanteries douteuses deLandolfo Landini? Comment pouvait-il le questionner, lui répondre, l'encourager à poursuivre? Lorenzo était pourtant un tout autre homme que son cousin ; c'était tout le contraire d'un désœuvré. Il avait accompli, au prix de grands efforts et d'incroyables fatigues, de lointains et hasardeux voyages ; il en avait rapporté des connaissances nombreuses et varices. Il était capable d'un travail assidu. Un talent comme le sien n'avait pu s'acquérir que par une profonde étude de mille sujets divers, aussi bien que par une pratique longue, sérieuse, persévérante, de l'art où il était parvenu à exceller. On ne peut, en vérité, concevoir la frivolité chez un artiste, et cependant cette anomalie existe. Je l'ai remarquée plus tard chez d'autres comme elle me frappait on ce moment chez Lorenzo. Cela veut dire sans doute que, pour s'élever au-dessus des régions
\ulgaires et pouvoir s'y maintenir, le génie et le talent ne peuvent, pas plus que Tâme, se passer de Dieu!
Enfin la matinée s'écoula, et vers quatre heures, nous montâmes en calèche pour faire une longue promenade, dont la première heure devait êlre consacrée à de nombreuses emplettes. Lando Landi nous escortait, la parfaite connaissance des boutiques de Paris étant Tune de ses spécialités. 11 savait surtout où se trouvent ces curiosités qui sont presque des objets d'art et qui ont le don, précieux pour ceux qui les vendent, d*obliger celui qui a fait un premier achat à le répéter à TinAni, chaque nouvel objet du même genre ajoutant à la valeur du premier aux yeux des connaisseurs, et l'appétit venant en mangeant, en pareille matière, plus qu'en aucune autre.
Nous fîmes une séance de plus d'une heure dans la première boutique où nous nous arrêtâmes. Lorenzo se trouvait dans son élément. Il était, en effet, en toutes choses un vrai connaisseur; bronzes, porcelaines, meubles de toutes les époques, bois sculptés de tous pays, vieilles tapisseries, il examinait tout d'un œil sûr et expérimenté, et le marchand, voyant à qui il avait affaire, exhumait du fond de ses tiroirs des trésors cachés au
vulgaire, et multipliait les tentations, auxquelles Lorenzo semblait fort peu enclin à résister. Quant à moi, j'étais assise près du comptoir, regardant avec assez d'indifférence les divers objets qu'on étalait devant moi et dont je n^élais pas en état d'apprécier le mérite un peu conventionnel. Je fus également étonnée de la valeur et du nombre des achats de Lorenzo, mais en somme cette séance ne m'intéressa pas beaucoup, et je fus bien aise d'en voir la tin.
— Bravo, Lorenzo ! dit Lando dès que nous fûmes remontés en voiture. Tu n'y vas pas de main morte ! A la bonne heure, c'est comme cela que j'aime à voir dépenser l'argent des autres. Cela me console du chagrin de n'en pas avoir moi-même à jeter par la fenêtre!
— J'ai à renouveler en totalité le mobilier de ma maison de Sicile, dit Lorenzo, et de plus à orner ma maison de Naples, qui est encore tout à fait indigne de celle qui l'habite.
— Quelle plaisanterie,. Lorenzo. lui dis-je, vous savez bien que je trouve qu'il n'y manque rien.
— C'est un effet de votre grande jeunesse, ma belle cousine, dit Lando. Attendez un peu et vous verrez tout ce qui vous deviendra indispensable, lorsque vous serez depuis quelque temps à Paris.
— En tout cas, dit Lorenzo, c'est le moment ou jamais pour moi de me passer quelques fantaisies. J'entre en ménage, je n'ai guère gaspillé que le tiers de ma fortune actuelle, et je suis parfaitement tranquille sur celle qui m'attend. Tout le monde sait qu'une cause plaidée par don Fabrizio dei Monti est une cause gagnée.
En ce moment, une femme belle et remarquablement vôlue pa^sa près de nous, dans une élégante calèche, et la conversation prit soudainement un autre cours. Lorenzo, sans parler, interrogea son cousin du regard, etLando, à demi-voix, se mit à lui donner des renseignemenls auxquels une répulsion instinctive m'empêcha de prêter l'oreille.
Je commençais à le prendre furieusement en grippe, ce cousin Landolfo, et il eût été fort étonné, je pense, s'il avait deviné de quel œil je regardais en ce moment sa prétendue jolie figure I C'était un de ces types, admirés parfois hors d'Italie parce qu'ils sont un peu différents de ceux que Ton a sous les yeux et que les étrangers ne peuvent de. vini r à quel point ils sont vulgaires. Un teint brun, de beaux yeux peut-être, de belles dents je crois, des cheveux noirs et frisés, tout cela formait à mes yeux l'ensemble le plus déplaisant, et sans en-
tendre un mot de ce qu'il disait en ce moment, je savais, à n'en pouvoir douter, que jamais de sa vie il n'en prononcerait un seul qui me semblât valoir la peine d'être écouté.,. Enfin, nous quittons les boulevards, nous traversons les Champs- Elysées, et nous voici à l'ombre du bois de Boulogne. Tandis que mes deux compagnons causent ensemble en baissant la voix, je me livre à la jouissance de retrouver un peu de fraîcheur et de respirer plus à mon aise, car peu habituée à sortir en été au milieu du jour, la chaleur m'avait semblé accablante. Du reste, j'étais peu émerveillée de celte nature qui n'avait rien de frappant pour des yeux accoutumés aux plus beaux sites de la terre. Étrangère comme je l'étais à cette vie de Paris, dont le charme laisse si souvent un souvenir qui finit par effacer tous les autres, les objets n'étaient encore revêtus pour moi d'aucun prestige étranger à ce qu'ils étaient en euxmêmes. Vus ainsi, les musées, les églises, les palais, me semblaient moins grandioses et moins riches que ceux que nous venions de parcourir, les promenades moins varices et moins pittoresques. Il me manquait surtout cet horizon magnifique qui, presque partout en Italie, occupe le fond du tableau, et appelle les yeux et la pensée plus
loin et plus haut que tous les trésors accumulés par Tart et l'hisloire dans les villes italiennes.
El cependant, qui peut le nier? cette ville de Paris possède le don de se faire préférer à tous les lieux du monde. Elle a pour chaque personne une langue différente et se fait entendre de tous. Elle est riche en toutes choses et elle peut donner indistinctement tout ce qu'on lui demande, depuis le mal dans son excès le plus pervers, jusqu'au bien dans son excès le plus sublime, depuis les extravagances les plus raffinées de la mode, jusqu'aux renoncements les plus extrêmes de la charité, depuis le plaisir sous son aspect le plus dangereux, jusqu'à la piété sous sa forme la plus parfaite. Elle encense le vice et la vanité plus qu'on n'ose le faire ailleurs, et cependant elle s'honore de pouvoir montrer des exemples de vertu, de dévouement et d'humilité presque uniques au monde... En un mot, chacun, pour une raison différente, se trouve là mieux que partout; celui qui aime Paris a peine à aimer autant aucun autre lieu ; celui qui y a vécu se résigne difficilement à vivre ailleurs, et c'est la seule ville de la terre qui ait pu disputer 5 Rome l'honneur d'être une patrie universelle 1
lii LE MOT DE L'ENIGME.
XUI
Ce soir-là, nous lûmes à l'Opéra. Le lendemain, ce fut à un autre théâtre. Puis vinrent des invitations sans nombre ; et une série de dîners, de matinées et de soirées se succédèrent sans relâche. Je me garderai d'en faire ici Ténumération; j'écris l'histoire de mon âme plutôt que celle de ma vie extérieure. Je dirai donc seulement que lorsque ce mouvement se fut continué pendant quelques semaines, je me trouvai dans la disposition la plus singulière et la plus désagréable. Une large part de mes pensées, de mon esprit, de mon imagination était envahie par l'intérêt, l'amusement, le plaisir, la curiosité, et par cette fièvre d'activité et de vie qui parfois s'empare de la jeunesse, mais qui peut être satisfaite d'une manière à la fois moins dangereuse et plus complète. L*effet presque inévitable de ce genre de vie dissipée est de produire l'ivresse ; et cette ivresse j'en étais atteinte dans une certaine mesure, qui me laissait pourtant la faculté de remarquer que je n'étais plus la même, et d'éprouver un douloureux désir de me
retrouver lelle que j*élais au fond. Cependant je me sentais incapable de tranquillité.; je ne pouvais plus ni penser, ni prier, même dans les courts intervalles où j'en aurais eu le loisir, en sorte que, pour fuir le malaise de ces instants de solitude, je rentrais avec joie dans le tourbillon où il plaisait à mon mari de m'entraîner avec lui. J'y portais, il est vrai, la double sauvegarde de sa tendresse pour moi et de mon indifférence pour tout autre suffrage que le sien; et, quoique de vagues inquiétudes eussent déjà traversé ma pensée comme des ombres sinistres, je n'avais jamais songé au danger que F un et l'autre nous pouvions courir dans l'atmosphère de mollesse, de flatterie et de frivolité qui nous enveloppait de plus en plus tous les deux.
Lorenzo avait continué à demeurer près de moi dans le monde ; ou bien, lorsqu'il s'éloignait, à m'observer avec cette attention qui me déplaisait parce qu'elle me semblait inexplicable. Que son regard partout cherchât le mien, que partout je fusse sûre de le trouver prêt à me répondre, rien de mieux. Mais c'était tout le contraire qui avait lieu. Car ce regard persistant, que je sentais attaché sur moi (même lorsque je ne le voyais pas), dès que je levais les yeux, il se détournait et sem-
blait éviter de rencontrer le mien. Élait-ce là me suivre des yeux avec orgueil et avec amour?... N'était-ce pas plutôt m'examiner comme s'il me soupçonnait?... m'épier, comme s'il se méfiait de moi?... Lorsque ce doute effleurait ma pensée, le sang me montait au visage, et je sentais se révolter à la fois dans mon cœur et mon orgueil et mon amour.
Un jour, nous étions conviés à un grand dîner, dans Pune de ces belles maisons de Paris qui ont l'avantage, devenu rare, de posséder un magnifique jardin. Ce n'était plus la saison des grandes parures. La mienne se composait de dentelles et de mousseline blanche, et j'avais sur la tête une guirlande de fleurs naturelles, dont les couleurs étaient mariées avec ce goût qui, à Paris, se rencontre en toutes choses. Lorsque je parus, on se récria, tout le monde fut d'avis que cette fraîche toilette m'allait à ravir, et peut-être avait-on raison : j'étais à Page où les fleurs vont mieux que les pierreries, et où le teint peut affronter sans crainte l'éclat du soleil. On était alors à Pépoque des plus îongs jours de Pannée^ en sorte que, malgré la durée interminable d'un grand dîner, lorsque nous sortîmes de table^ les belles lueurs du crépuscule éclairaient encore le jardin, et- la
société s'y répandit avec ui\ empressement égal au mien.
Si jamais les nuances du ciel, au jour tombant, si jamais l'aspect d'une verte pelouse, si jamais le feuillage des arbres, le parfum et Téclat des fleurs, semblent attrayants et bienfaisants plus encore que de coutume, c'est, à coup sûr, par contraste avec l'atmosphère étouffante, Tair imprégné de Todeur des mets, et la lumière brillante et factice d'un grand diner en plein été. Aussi fut-ce avec un inexprimable soulagement, et presque une joie d'enfant que, dès que le maître de la maison m'eut laissée libre de mes mouvements, je m'élançai sur le penon, et de là dans le jardin, et je fis quelques pas dans la large allée qui longeait la pelouse, en aspirant avec délices la fraîcheur de l'air parfumé... J'éprouvais un de ces ardents désirs d'être seule qu'aucune dissipation ne pouvait étouffer, et je l'éprouvais d'autant plus en ce moment, que j'étais préoccupée d'un nouveau changement survenu dans l'attitude de Lorenzo. J'aurais voulu pouvoir réfléchir à mon aise à ce que je devais en augurer.
Pour la première fois, en effet, depuis que nous étions à Paris, et quoique j'eusse, ce jour-là, recueilli plus de flatteries encore peut-être qu'à l'or-
dinaire, je ne m'étais pas sentie un seul instant ob servée par lui, comme je l'avais été jusque-là. Pendant le diner, il n'avait eu l'air occupé que de ses voisins : d'un côté, une femme très-belle encore, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse; de l'autre, un jeune homme, d'une physionomie intelligente et pensive, qui s'anima lorsque Lorenzo s'adressa à lui, et sembla répondre à ses questions et le questionner ensuite à son tour avec intérêt. On me dit que Tune était madame de B., dont la beauté était depuis longtemps célèbre; l'autre le jeune comte Gilbert de Kergy, « un grand voyageur aussi, » m'expliqua le maître de la maison, auprès de qui j'étais assise, « et, ajouta-t^il, c'est l'espoir de rencontrer le duc de Valenzano qui Ta, seul, décidé à accepter de dîner avec nous aujourd'hui. Il n'aime pas le grand monde, et au re tour de ses longs voyages il se renferme dans sa famille, et se jette à corps perdu dans le monde de la charité, qui est, à Paris, un autre grand monde, dont les étrangers, qui viennent ici en passant, ne se doutent guère. »
Tout cela, un autre jour, m'eût intéressée peutêtre, mais au moment où il me parlait, je ne songeais qu'à m assurer de la réalité du changement que j'avais cru remarquer, et c'était à mon (our
de jeter furtivement les yeux de l'autre côté de la table. A aucun moment je ne trouvai ceux de Lorenzo dirigés de mon côté, et cependant ce n'élail point qu'il fût absorbé par la conversation. Que de fois ne l'avais-je pas vu en apparence occupé de son interlocuteur, tandis que le rapide mouvement de son regard m'avertissait de Taltention constante avec laquelle il m'observait. Aujourd'hui, rien de semblable. Je le connaissais trop pour ne pas m'ôlre aperçue de, cette différence. Mais je ne savais encore ce qu'il fallait en penser, et s'il m'était permis de m'en réjouir. Ces pensées me poursuivaient à travers la conversation banale qui varie Fennui d'un grand diner ; elles m'empêchaient même de m'apercevoir que notre hôte était un homme d'esprit, et d'en tirer parti. Avant de quit ter la table, je cherchai encore une fois à voir, à la dérobée, ce qui se passait en face de moi. Décidément, aujourd'hui, Lorenzo n'était pas plus occupé de moi que tout autre mari ne Test, en public, de sa femme. Mais, cette fois, je remarquai que son jeune voisin me regardait avec attention : ce regard sérieux, presque austère, ne ressemblait nullement à ceux qui si souvent dans le monde me faisaient baisser les yeux. Il m'inspira une sorte de sympathie, et ne me causa aucun embarras.
Jen( en con sur-len vins su le demi sur le ] dessins lui étai du din( sembla ou deu cherch
La n autour rée im liommi
dit Tui cherch
avec ce
— ImpossiDie, a coup sur, aux yeux ae loui autre homme, mais à ceux de son mari, qui sait?
C'étaient là de ces paroles qui voltigent comme un poison subtil dans Tair du monde, de ces paroles qui frappent les oreilles de tous côtés, que
lE. 151
dont il résulte ccral, semblable au liasmes dangereux que j'étais entrée ulres choses semèsence sur tous les ntendre causer Leju'où en ce genre rolesr Je cherchai tance au bavardage 3ts même que Lolages aux pieds de que m'importait?
ni me préoccupajt, le hasard de cette mgement que j'aievais en chercher je m'en réjouir ou
ue je me dirigeais
échappé dans Tob-
eux qui voulaient
*un coup torenzo.
C'était moi qu'il cherchait, car il tenait à la maiçi
mon léger manteau de cachemire blanc, et il me
le Jeta sur les épaules.
i52 LE MOT DE L'ÉNIGME.
Je lui saisis le bras avec joie, et je lui dis tout bas :
— Ne rentrons pas encore, Lorenzo, je t'en prie; faisons quelques pas ensemble dans cette belle allée couverte.
Il se mit à rire.
— C'est bien un peu sentimental, dit-il, pour des gens qui n'en sont plus à leur lune de miel, mais, n'importe, j'y consens. Honni soit qui mal y pense ! Je vois, d'ailleurs, là-bas une tente illuminée, où, m'a-t-on dit, il se prépare pour nous une surprise musicale ; dirigeons-nous de ce côté.
Nous fîmes quelques pas en silence. Rien dans ce qu'il venait de dire n'était absolument fait pour me blesser, mais ce ton persifleur et indifférent n'était pourtant pas celui que j*avais besoin d'entendre. A travers tout le bruit du monde, je sentais bien que le seul bonheur de ma vie, c'était sa tendresse ! Si je l'avais vue seule dans l'inquiète vigilance dont j'avais été l'objet, ah ! jamais je n'aurais cherché à m'y soustraire. Mais, à cet égard, j'avais été incertaine, je Tétais encore; et j'étais trop vraie, trop confiante, trop pétulante peutêtre, pour demeurer plus longtemps dans ce doute.
— Arrêtons -nous ici, Lorenzo, lui dis-je, lorsque
nous fûmes au bout de l'allée couverte. Je vois que tout le monde vient de ce côté. Nous entrerons plus tard dans cette tente, et on croira que nous avons suivi la foule.
En effet, une brillante soirée avait succédé au dîner; les salons et le jardin se remplissaient de monde. L'illumination de la tente éclairait le lieu où nous étions, mais cependant nous restions hors de vue; je m'assis sur un banc adossé à un arbre, Lorenzo se plaça auprès de moi.
— J'ai une question à te faire, lui dis-je tout d'un coup. Promets-moi de me répondre sincèrement.
Il eut l'air surpris. Ses sourcils s'élevèrent légèrement, et sa physionomie souriante s'assombrit.
— Je n'aime pas beaucoup les questions, Gine* vra, je vous en avertis.
— Tu n'es pas fâché cependant, il me semble, que je réponde aux tiennes.
— Non ; mais je n'y tiens pas cependant, car je sais t'interroger et te comprendre sans t'en donner la peine.
— Et c'est dans ce but que, au lieu de me parler, tu me regardes, et que tes yeux me suivent partout avec tant d'attention ?
154 LE lOT DE L'ÉNIGME.
Il sourit et fut un instant sans me répondre.
— Peut-être, en effet, jusqu'à ce jour, cette pensée a-t-elle été la mienne.
— Jusqu'à ce jour?
— Oui, puisque tu m'interroges, je te l'avoue sans difficulté. L'amour ne possède point parmi ses privilèges celui d'y voir toujours clair, tout au contraire; aussi je me suis méfié du mien, et j'en ai fait abstraction complète pour te bien étudier.
Je fis un léger mouvement de surprise.
— Écoute, Ginevra, on ne sait ce que sera un jeune soldat qu'après l'avoir vu à sa première bataille. On ne sait pas non plus ce que sera une femme de ton âge, avant qu'elle ail affronté ce terrible champ de bataille du grand monde. Mais si j'ai un talent, c'est celui, je crois, de ne pas me tromper dans une pareille élude. Sois tranquille, Ginevra, à dater de ce jour je ne te surveillerai plus.
— Ainsi, Lorenzo, lui dis-je un peu émue, c'était vraiment un regard soupçonneux que le vôtre, et il vous a fallu tout ce temps pour vous convaincre que vous pouviez vous fier à moi?
— 11 m'a fallu vous voir au feu, dit-il en reprenant son ton railleur. Ne vous en plaignez pas, ma
belle Ginevra, vous êtes sortie victorieuse de Tépreuve, — victorieuse à ce point que, tout en vous trouvant aujourd'hui plus charmante encore que de coutume, je n'ai pas songé un seul instant à vous surveiller. Et cependant, poursuivit-ii d'un ton qu'il voulait rendre enjoué, mais qui, malgré lui, était amer, ces fleurs qui vous vont si bien, elles ne sont pas toutes faites pour me rassurer.
Et, arrachant un œillet rouge entremêlé au feuil" loge de ma guirlande, il me le montra avec un sourire qui me sembla cruel, et il allait le mettre à sa boutonnière, lorsque je le lui arrachai, pâle d'émotion, et je le jetai loin de nous.
— Lorenzo, dis-je d'une voix tremblante, vous n'êtes pas généreux, et vous êtes bien injuste.
J'aurais mieux fait de dire et de penser qu'il ne savait pas ce qu'il faisait. Non, il ne savait pas ce qui s'était passé dans mon âme depuis le jour dont il évoquait ainsi le fatal et sanglant souvenir! Non, il ne pouvait comprendre l'intolérable souffrance qu'il me causait par ce réveil soudain de regrets, de douleur et de honte!...
Il lisait bien pourtant dans mon cœur jusqu'à une certaine profondeur, mais combien il était loin, combien, hélas! il était incapable d'aller jusqu'au fond, et de mesurer ou seulement de
soupçonner le changement radical qui s y était opéré en un jour. Ce qu'il remarqua avec surprise et avec effroi, ce fut ma pâleur, et le changement qui bouleversa mes traits. Il chercha à me calmer, et je vis qu'il était inquiet et impatienté à la fois de rémotion qu'il avait soulevée. Je fis un violent effort pour me vaincre ; et bientôt, en effet, le battement de mon cœur s'apaisa. Mais il me semblait qu'un souffle de glace avait traversé l'air, et que les fleurs à peine écloses de mon bonheur naissant se fanaient déjà et courbaient la tète.
A dater de ce jour, en effet, Lorenzo, ainsi qu'il l'avait dit, cessa de s'occuper de moi dans le monde. Mais ce retour de confiance ne me causait aucune joie. Je demeurai douloureusement blessée de ce qui s'élait passé entre nous ; je trouvais ses soupçons plus humiliants encore que ceux de mon père. Cette faute que j'avais tant pleurée, je commençais à me dire qu'elle ne méritait pas un si cruel et si long châtiment !
Je ne fus, d'ailleurs, affranchie du malaise que
m'avait causé sa surveillance que pour en éprouver un autre qui devait bientôt s'accroître et enfin me placer en face de ma vraie destinée. 11 me fallut peu de temps, en effet, pour m'apercevoir que la nouvelle attitude de Lorenzo ressemblait parfois moins à la confiance qu'à Tindifférence. Souven il m'arrivait de le chercher longtemps dans les salons où nous passions, comme de coutume, toutes nos soirées, sans parvenir à le découvrir. Un jour, je l'aperçus causant avec madame de B..., d'un air animé. Et lorsque je m'approchai, il me sembla remarquer sur son visage un léger déplaisir qu'il dissimula promptement, mais qui suffit pour me causer une pénible sensation d'embarras. Sans doute, quand nous étions seuls, je le retrouvais le même. 11 n'avait rien perdu encore auprès de moi du charme de ses manières ; sa tendresse n'avait point changé d'accent ; et cependant une barrière invisible s'élevait et grandissait entre nous, et je commençais à éprouver une impression de solitude qui me faisait souffrir et dont je n'étais complètement affranchie nulle part.
Cependant le succès de ma première apparition dans le monde était suivi maintenant de celui de la mode. La présence de je ne sais plus quel prince étranger prolongeait, cette année-là, à Paris, la
saison des plaisirs, et les réunions se succédaient comme si l'on eût été en carnaval. Il n'en était pas une à laquelle je ne fusse priée, et quoiqu'un impérieux besoin de repos commençât à diminuer Tactivité fiévreuse qui m'avait quelque temps possédée; je ne pouvais plus m'arrêter; car je remarquai bientôt que la tranquillité et le silence n'étaient supportables pour Lorenzo que dans son atelier. Hors de là, il lui fallait un mouvement incessant. Et comme il ne pouvait en ce moment reprendre le côté sérieux de sa vie d'arlisie, il se livrait entièrement à celle du monde, et il n'était point encore indifférent au plaisir de m'y conduire avec lui. Il m'était donc impossible de me soustraire à ce tourbillon dont j'étais lasse, et parfois j'enviais celles que le seul plaisir d'attirer les regards pouvait satisfaire. Je m'étonnai cependant dès lors, et je m'étonne encore du rôle immense que joue la vanité dans ces fêtes, si différentes, pour ceux qui y assistent, de ce qu'elles semblent être aux regards de la foule qui en est exclue. La musique, la danse, les appartements splendides, et pour jouir de tout cela, la gaieté de la jeunesse, enlln, pour tout compléter, la joie de rencontrer ceux qu'on aime, voilà les grandes séductions et les vives jouissances qu'envie à ceux qui les pos-
sèdent et les épuisent le plus grand nombre de ceux qui en sont privés. S'il en était réellement ainsi, le monde grandirait jusqu'à un certain point à mes yeux, et les dangers ainsi que les jouissances qui s'y rencontrent, seraient du moins à la hauteur de Testime et de la réprobation dont il est l'objet. Mais toutes les séductions du monde se réduisent le plus souvent au plaisir d'éclipser les autres, et Tenivrement qu'il cause est presque toujours produit, non point par les plaisirs qu'il vous offre, mais par l'orgueil que vous y apportez. Cela est étrange quand on y réfléchit ; et, sans s'élever très-haut, on peut facilement imaginer que non-seulement le bonheur, mais le plaisir et encore plus la gaieté puissent vivre ailleurs d'une meilleure vie, et que, par le fait, les véritables possesseurs de ces biens enviés sont le plus souvent ceux-là mômes que Ton en croit le plus déshérités.
Quattt à moi, je n'étais plus gaie dans ce monde, mais je m'efforçais encore de le paraître, l'expression mélancolique que je n'avais pas toujours su déguiser ayant provoqué quelques remarques dont ma fierté avait été surprise et blessée.
— Eh quoi, belle Ginevra, vraiment triste! me
dit un soir Lando Landi, en s'asseyantprès de moi à un concert, et parlant de ce ton familier qu'autorisait sa parenté mais qui ne m'en semblait pas moins déplaisant. — Je l'avais nié jusqu'à présent, vous ayant toujours trouvée souriante, lorsque (ce qui m'arrive tous les jours) je vous vois hors de ces cohues. Je ne vous croyais qu'un peu ennuyée du monde ; chose concevable, même pour vous : on se lasse de tout, même de tourner la tête au genre humain. Mais, ce soir, vous avez vraiment l'air d'une muse tragique !
— Je suis un peu fatiguée, voilà tout.
— Écoutez-moi, cousine, et ne me traitez pas si mal. Je m'aperçois que je vous déplais, ce qui prouve que je ne suis pas fat ; et je ne vous en veux pas, ce qui prouve que je ne suis pas méchant. Ensuite, je vous aime et je vous admire beaucoup, et cependant (appréciez ce procédé) je ne vous fais pas la cour.
— Voyons, Lando, où voulez-vous en. venir?
Finissez ce bavardage.
— Je veux en venir à vous demander de m'accorder un peu de confiance. Vous êtes triste, et je vais vous dire pourquoi : vous avez entendu tenir quelque imbécile propos sur Lorenzo. Eh bien, cousine, laissez-moi vous dire...
— Quel propos ? lui dis-je en rougissant d'un air méconlenl.
— Vous me comprenez bien, et je suis certain que je ne vous apprends rien, je serais trop galanthomme pour faire une chose pareille ; mais je veux faire le contraire et justifier Lorenzo. Croyez-moi, ne prenez pas au sérieux quelques instants de politesse sans conséquence accordés à de vieux souvenirs, et qui ne méritent pas, en vérité, l'honneur de cet éclair de vos beaux yeux.
Il avait trouvé, en effet, le moyen de les faire flamboyer.
— En vérité, Lando, lui dis-je avec hauteur, vous mériteriez que cet entretien fût le dernier entre nous...
Mais je le vis si sincèrement étonné, que je compris que j'avais ton. Il venait d'être impertinent, mais il l'avait été sans le savoir et sans le vouloir. Je continuai d'un ton plus doux :
— Je vous proteste que vous vous trompez absolument. Je ne suis ni Iriste ni... inquiète. Je m'ennuie souvent, voilà tout; et, ce soir, j'ai sommeil, et je voudrais rentrer au plus tôt. Donnez-moi le bras, et allons chercher Lorenzo.
Je vis une légère hésitation.
— Il est à peine minuit, me dit-il. Il faut abso-
im LE MOT DE L'ÉNIGME.
lument rester encore, pour entendre les deux derniers morceaux.
— Non, \ous dis-je, j'en ai assez^ Mais si vous voulez rester là, je ne vous oblige pas à m'escorter ; la première personne de connaissance que j'apercevrai me rendra ce service.
— Ma che! dit-il en se levant et en secouant la t He. Vous savez bien que je ne céderai cet honneur à personne.
Et il se décida à me donner le bras. Nous commençâmes notre voyage de découverte à travers une longue enfilade de salons. Lorenzo n'était nulle part. Lando ne disait rien, et jetait un regard rapide et défiant autour de lui à l'entrée de chaque salon. Je le remarquai, et l'idée me vint qu'il avait menti tout à l'heure, et que, tandis qu'il prétendait me rassurer, il savait que Lorenzo s'était encore procuré l'un de ces entretiens tête à tête qu'il me semblait aussi humiliant d'ignorer que de surprendre. Lando avait touché un point plus sensible que je ne voulais le laisser paraître ; car, malgré une explication, en apparence très-franche, donnée par Lorenzo lui-même à ce sujet peu de jours auparavant, le doute avait pénétré dans mon cœur, et j'avais sans cesse besoin d'être rassurée. N'était-ce pas déjà reconnaître que j'avais lieu de trembler?
Enfin nous arrivâmes au dernier salon. Lorenzo n*y était' pas. Il ne se trouvait au delà qu'une petite pièce, beaucoup moins éclairée que les autres :
— C'est une bibliothèque, m'expliqua Lando à sa manière, ou du moins un cabinet rempli de livres, où personne ne met jamais les pieds.
Je sentis, à un imperceptible mouvement de son bras qu'il aurait voulu m'empêcher d'y entrer. Cela suffit pour me faire avancer jusqu'à la porte de ce cabinet. Là, je m'arrêtai tout court, à la fois rassurée et interdite.
Quatre hommes s'y trouvaient seuls, assis autour du tapis vert d'une table de jeu. Une parlie avait lieu entre deux de ces joueurs, et Lorenzo était l'un de ces deux-là. Les autres suivaient son jeu avec le plus ardent intérêt.
Je demeurai immobile, appuyée contre la porte, les yeux fixés sur lui. Était-ce bien Lorenzo? Quel changement dans ces traits! Quelle expression nouvelle dans cette physionomie mobile ! Non-seulement il ne m'aperçut pas, mais je compris que ma voix eût en vain frappé son oreille. Il ne voyait et n'entendait plus rien. Ses regards, son attention, son esprit, son être tout entier était absorbé par les cartes qu'il tenait en main. Il était calme, du
reste, et ses sourcils légèrement froncés indiquaient à peine que la fortune lui était contraire. Bientôt il tira un rouleau d'or de sa poche, et il le jeta sur la table. Son adversaire se leva, mais lui demeura assis, et il recommença une nouvelle partie avec l'un des deux spectateurs de la première. .
— Asseyez-vous ici, me dit Lando en me ramenant près de l'un des canapés du salon où nous étions, je vais aller prévenir Lorenzo que vous l'attendez. N'y allez pas vous-même.
Je lis un signe d assentiment, et, pour la première fois, je sus gré à Lando de son tact. Sa figure, éternellement souriante, avait d'ailleurs pris un air de sérieuse sollicitude qui me surprit, mais qui redoubla aussi Témolion singulière et imprévue que je venais d'éprouver.
Il entra dans l'autre chambre, et je l'attendis longtemps ; je le vis enfin reparaître seul.
— Impossible de lui parler avant la fin de cette partie, me dit-il d'un air contrarié.
Puis, après un moment de silence, il ajouta, en s'efforçant de sourire :
— Ma cousine, vous auriez mieux fait de suivre mon avis, et d'attendre Lorenzo dans la salle du concert, au lieu de venir le chercher ici. Mais, puisqu'enfîn vous l'avez voulu, laissez-moi vous
donner un conseil maintenant que vous l'avez surpris en flagrant délit de rechute.
— De rechute ! lui dis-je d'un air surpris.
— Eh 1 oui !... depuis un an, il me l'a dit luimême, il n'avait pas touché une carte, sachant bien que, pour lui, ce simple contact est comme une étincelle qui allume l'incendie. 11 s'était juré, non pas la modération, il en est incapable en touf, mais l'abstention complète, et il se savait gré, il y a quelques jours encore, de la fidélité avec laquelle il avait tenu ce serment. Voilà qu'aujourd'hui il y manque, qui sait ce qui arrivera demain?... Usez donc, je vous en conjure, de l'empire que vous possédez encore sur lui. Mettez en œuvre toutes les séductions dont vous êtes douée pour obtenir de Lorenzo sur ce point un nouveau bail de sagesse. C'est ici une rechute, soyez-en persuadée, et qui menace votre bonheur et le sien mille fois plus que ne feront jamais toutes les beautés passées, présentes ou futures.
Malgré tout ce qui me déplaisait toujours dans le langage de Lando, et même dans les expressions dont il venait de se servir pour me donner cet avis, je compris qu'il lui était dicté par un intérêt véritable, et j'en fus touchée. Mais je me sentais atteinte par une souffrance nouvelle, par une crainte
inconnue jusque-là, absolument étrangère à toutes celles qui avaient jamais traversé ma pensée. Était-ce là vivre?... s'aimer?,,, être heureux?... Tout s'obscurcissait autour de moi, et la nuit semblait envahir jusqu'à mon âme elle-même.
Un temps, qui me sembla interminable, s'écoula encore. Le concert était achevé, les salons devenaient vides, nous allions être les derniers. Je me levai avec une impatience que je ne pouvais plus maîtriser, et je me dirigeai une seconde fois vers le cabinet des joueurs.
Au moment où j'y mettais le pied, Lorenzo se levait enfin. Je vis un autre rouleau passer de sa main dans celle de son nouveau adversaire, puis il vint vers moi avec son expression accoutumée.
Il était évident qu'il ne se doutait nullement de ma présence près de lui depuis plus d'une heure.
— Pardon, Ginevra, me dit^il. Comment I le concert est fini, et c'est vous qui venez me chercher? c'est impardonnable. Mais je n'avais aucune idée qu'on atteindrait la fin de cet interminable programme de si bonne heure.
— Mais il est plus de deux heures, lui dis-je.
Il jeta les yeux sur une pendule et eut l'air sur» pris.
Lando s'était empressé d!aller chercher mon
manteau, et il me l'apporta en disant que notre voiture attendait. J'y montai avec Lorenzo, après avoir tendu la main à son cousin, plus amicalement que je ne l'avais fait encore.
Chemin faisant, et après un long silence, Lorenzo crut devoir m'expliquer qu'il avait tué l'ennui du ^.-tjncert par une partie d'écarté. J'avais encore dans les oreilles les paroles de Lando ; de plus mon cœur était plein, à la fois, d'une anxiété indéfinissable et d'une tendresse profonde pour cet époux cher et charmant qu'il m'eût été si doux d'aimer en paix ! J'appuyai ma têfe sur son épaule, et passant un de mes bras autour du sien :
— Lorenzo, lui dis-je tout bas, si j'osais le donner un conseil, le suivrais-tu?... si je te demandais une promesse... une promesse qui me rendrait heureuse, me la ferais-tu ?
Il fit un si brusque mouvement que j'eus presque peur. Mais il se maîtrisa sur-le-champ, et me baisa doucement le front et la main, puis il me dit d'un ton qui n'était pas rude, mais qui avait cet accent auquel on sent que toute réplique est interdite :
— Ginevra, je vous ai dit l'autre jour, je crois, que je n'aimais pas les questions* Sachez aujourd'hui que je déteste encore davantage les conseils,
et que par-dessus tout je ne puis souffrir les promesses. Tenez-vous donc pour avertie. Évitez ces trois écueils si vous voulez demeurer à mes yeux, comme vous l'êtes, la plus charmante des femmes.
Le lendemain était un dimanche. Malgré la fatigue, malgré la veillée, malgré la nuit agitée qui avait suivi pour moi cette soirée, j'étais prête à l'heure accoutumée de la messe. Mais, pour la première fois depuis notre mariage, Lorenzo me fit dire de ne point l'attendre et d*y aller sans lui.
Je n'avais sans doute jamais pu me faire une très-grande illusion sur ses sentiments religieux. Je pensais bien que Thabitude, plus que la piété, le conduisait avec moi à l'église ; mais j'étais loin de soupçonner que, s'il avait été jusqu'alors si exact à m'y accompagner, c'était parce que, là comme ailleurs, il avait cru nécessaire d'exercer sa surveillance; j'étais surtout loin de m'attendre à ce que deviendrait celte exaclitude lorsqu'il serait à la fois rassuré et distrait.
Ce jour-là je me contentai de penser qu'il irait
plus tard à la messe, et pour la première fois je franchis seule à pied la courte distance qui séparait l'hôtel où nous demeurions, situé rue de Rivoli, de Téglise de Saint-Roch.
Le genre de vie que je menais depuis deux mois n'était point propre à disposer mon âme à la prière. De plus, habituée comme je Tétais aux églises d'Italie, celles de Paris m'avaient d'abord semblé dénuées de toute beauté, et j'avais eu peine à me faire à leur aspect différent de celui auquel j'étais accoutumée. Mais bientôt d'autres impressions modifièrent celle-là. L'atmosphère tout imprégnée de vertu et de piété qui avait environné mon enfance était celle de ma famille plutôt que celle du pays où le ciel m'avait fait naître, La foi est vive cependant en Sicile, comme elle Test dans toute la partie méridionale de l'Italie. Mais on ne peut nier qu'à cette époque un grand relâchement moral et une grande tiédeur religieuse ne s'y fissent remarquer surtout parmi ceux qui appartenaient aux classes élevées. Là, plus encore qu'ailleurs, les saintes âmes vivaient cachées, et l'édification se rencontrait à l'ombre de quelques foyers plutôt que dans le monde ou même dans les habitudes du culte public. Tous les exercices religieux de notre famille s'accomplissaient dans la chapelle
du vieux palais que nous habitions. Celte chapelle était spacieuse, d'une belle architecture et richement ornée, et nous entendions la messe les dimanches aussi bien que tous les autres jours, et deux ou trois fois par semaine don Placido nous adressait une édifiante et utile instruction. Mon père, ma mère, Livia, Oltavia, Mario (qui, malgré ses défauts, avait le respect des choses saintes) et plusieurs vieux et fidèles serviteurs formaient une assistance attentive et recueillie, et mon enfance n'avait été privée d'aucune de ces impressions dont la puissante influence se ressent pendant toute la durée de la vie. Le soir Ottavia nous menait souvent, Livia et moi, à la bénédiction dans une des églises voisines, et mon cœur bat encore au souvenir du transport pieux avec lequel je m'agenouillais devant le tabernacle illuminé, au-dessus duquel était placé Tostensoir! Mais le peuple, (même aux jours de fête) remplissait seul l'église, et il m'était bien rarement arrivé d'y rencontrer une seule personne appartenant à une classe plus élevée.
Ce qui me frappa donc surtout à Paris, ce fut l'aspect, absolument différent de celui-là, que présentaient à cet égard les églises. J'en fus d'abord plus surprise qu'édifiée ; car, si en Sicile j'avais
LE MOT DE L'ÉNIGME. i71
souvent remarqué Tabsence des riches, ici je fus frappée de celle des pauvres. Je cherchais des yeux ce peuple en haillons dont la ferveur avait si souvent redoublé la mienne, et je n'aimais pas à me trouver séparée de lui. Mais, à vrai dire, celle séparation existe encore davantage là où prévaut l'habitude des chapelles particulières. L'égalité chrétienne appelle au pied du même autel les grands et les riches, non moins que les pelils et les pauvres. Si tous ne s'y rencontrent pas, il ne faut, ni en Italie ni en France, en accuser ceux qui, par leur présence à l'église, prêchenll'exemple aux absents quels qu'ils soient.
Pour en revenir à. ce dimanche malin, je m'agenouillai pour entendre la messe avec moins de distraction qu'à l'ordinaire. J'étais, il est vrai, plutôt triste que fervente en ce moment ; cependant je priai mieux que je ne l'avais fait depuis longtemps, et, lorsque je quittai l'église tardivement et à regret, ce fond de l'âme qui résonne comme une lyre sous la main de Dieu venait de recevoir une touche légère, et pour la première fois depuis longtemps j'avais senti vibrer l'une de ces cordes profondes qui ne peuvent s'émouvoir sans faire tressaillir toutes les autres.
En approchant de la porte de l'église, j'aperçus.
à genoux sur une chaise, une jeune fille donl la figure ne me sembla pas tout à fait inconnue. Elle tenait une bourse à la main et quêtait pour des orphelins. J'y mis mon offrande et je reçus d'elle, en retour, un gracieux remercîment ; puis, lorsque j'eus passé, je l'entendis murmurer mon nom à une femme d'un aspect noble et distingué, placée près d'elle (sa mère, sans doute), qui, les yeux baissés sur son livre, ne m'avait pas remar quée. Chemin faisant, je me rappelai que j*avais rencontré deux ou trois fois cette jolie personne dans le monde ; mais j'ignorais son nom, tandis que je voyais avec quelque surprise qu'elle savait le mien. Cela arrive souvent, au reste, aux étrangères qui, étant un point de mire, sont désignées à tout le monde tandis qu'elles-mêmes ne connaissent qu'un petit nombre de ceux qu'elles rencontrent. Mais je n'eus ni le temps de m'appesantir sur celte fugitive rencontre, ni celui de jouir en paix de l'impression que je rapportais de l'église : les premières paroles de Lorenzo me ramenèrent promptement aux préoccupations de la journée.
— Vous êtes en retard, Ginevra, me dit-il; il est onze heures et demie. Le déjeuner vous attend, et je suis pressé.
Nous nous mîmes à table en silence.
— Mais vous-même, conlkîua-t-il, vous aurez à peine le temps de faire votre toilette. Avez-vous oublié que nous allons aux courses, et que Lando sera ici avant une heure pour nous y conduire ?
Oui, je Tavais oublié, et maintenant je n'éprouvais que le plus violent désir de me soustraire à cet engagement. J'avais besoin d'un jour de paix, de repos, de silence ; j'avais besoin de savourer un peu à mon aise cette bouffée d'air pur et bienfaisant qui venait de passer sur moi. Ne pouvais-je obtenir quelques heures pour en jouir ! Fallait-il à rinstant en aller respirer un autre, et quel autre ?
Voyant que je me taisais et que j'ayais l'air pensif.
— Voyons, Ginevra, qu'y a-t-il? me dit-il d'un ton un peu impatienté. Qu'avez-vous encore à me dire... ou à me demander?
Je lui répondis sans détour :
— J'ai à vous dire, Lorenzo, que les courses m'ennuient à mourir, et à vous demander la grâce de n'y point aller avec vous.
Il se dérida sur-le-champ.
— N'est-ce que cela? dil-il. A cet égard, vous êtes absolument maîtresse de faire ce qui vous conviendra. Soyez persuadée, poursuivit-il en riant,
que je ne vous contrarierai jamais que dans les grandes occasions. Mais que ferez-vous de votre après-midi, si vous ne venez pas aux courses?
— Je ferai comme tout le monde en France :
j'irai aux vêpres.
Son rire devint horriblement moqueur.
— Comme tout le monde^ dites-vous ? où avezvous pris cela, de grâce ? Vous seriez fort habile, en vérilé, si seulement vous aviez découvert le nombre de ceux qui, à Paris, vont à la messe I
Lorsqu'il prononça ce mot, je le regardai. Il me comprit bien vite et eut Tair mécontent.
— Voyons, Ginevra, dit-il avec humeur, allezvous exiger maintenant que je sois toujours à vos côtés?
— En aucune façon, Lorenzo, vous le savez bien.
— Mais vous m'en voulez cependant de vous avoir laissée aller ce malin à l'église sans moi.
J'hésitai un instant.
— Sans doute, lui dis-je enfin avec une légère émotion. Là, plus encore qu'ailleurs, j'aime à être près de vous. Mais mieux vaudrait pour vous, cependant y aller toujours sans moi que de jamais y venir uniquement pour moi.
Cette réponse augmenta son mécontentement,
et, d'un ton qu'il prenait pour la première fois, il me dit ;
— C'est que, malheureusement, ma chère petite, si je n'y allais que pour mon compte» je- pourrais fort bien n'y point aller du tout.
Les larmes me vinrent aux yeux, et je ressentis au cœur la douleur la plus poignante que j'eusse jamais éprouvée.
mon Dieu, je vous aimais donc déjà même alors^ puisque la seule pensée qu'on pût ne point vous aimer me causait une telle souffrance !
Le regard, la voix, l'altitude tout entière de Lorenzo venaient de me dévoiler non-seulement l'indifférence profonde, mais l'incrédulité réelle qui était en lui.
Je ne l'avais point démêlée jusque-là, parce que je n'avais aucune expérience en ce genre. Je savais qu'il pouvait arriver de violer la loi de Dieu, non que l'on pût la nier. Je comprenais la tiédeur et la négligence, je les avais vues à d'autres comme à lui ; mais je n'avais jamais rencontré l'ignorance du devoir et l'absence du repentir. Cette froide négation de tout amour pour Dieu, de toute . croyance en lui, Lorenzo ne l'avait pas sans doute formulée, cependant il venait de la trahir, et plus qu'il ne l'aurait voulu peut-être. A travers les bi-
zarreries de mon caractère et les défauts de mop âge, il avait eu lieu de reconnaître en moi une foi vive et profonde qu'il ne fallait pas blesser si Ton voulait me plaire, et, sans avoir été hypocrite jusque-là, il avait été circonspect.
Il vit l'effet qu'il venait de produire, et il le regretta, car je ne lui étais pas encore indifférente ; il comprit néanmoins qu'il ne pouvait pas le réparer sur-le-champ, et il se contenta en ce moment de chercher à m'en distraire en changeant de discours, et de mon côté je compris aussi qu'il valait mieux parler d'autre chose. Cette prudence était fort peu conforme à mon caractère, mais je commençais à comprendre le sien. Ses injonctions de la veille au soir étaient, d'ailleurs, trop récentes encore pour être oubliées.
La conversation ne fut pas longue, car Lando, fidèle au rendez-vous, parut à midi et demi, la figure épanouie, une fleur à la boutonnière, et h la main un énorme bouquet de violeUes qui m'était destiné.
— Comment! s'écria-t-il lorsqu'il eut appris mesintentions pour la matinée. C'est impossible!... Ne pas venir aux courses aujourd'hui?... Mais cela ne se peut pas... Rester chez vous quand il fait le plus beau temps du monde... cela ne s'est jamais
VU ! Me priver du plaisir de vous conduire dans ma calèche el de faire envie à tout le monde !... c'est le plus méchant caprice qui ait jamais traversé la *ê(e d'une femme. C'est une vraie cruauté ! c'est... Ici, Lorenzo ayant quitté la chambre un instant pour aller chercher son chapeau, Lando s'interrompit tout d'un coup, et il me dit d'un autre ton : — Bien sérieusement, cousine, vous auriez mieux fait de venir.
Que voulait-il dire? Je demeurai incertaine et troublée. Mais Lorenzo reparut sur-le-champ, et je n'eus plus le temps de réfléchir.
Au moment où tous deux se disposaient à quitter la chambre, mon mari s'approcha de moi et me prit la main, et il me regarda avee une expression qu'avaient parfois ses yeux et qui dissipait comme par enchantement les nuages trop souvent déjà soulevés entre nous. Il me caressa ensuite légèrement la joue avec le gant qu'il tenait à la main, et me dit tout bas en souriant :
— Allons, ma Ginevra, ne m'en veux pas et laisse-moi revoir ton sourire.
Puis se retournant vers Lando :
— Il n'est pas encore une heure, lui dit-il. Partons, et avant d'aller au bois de Boulpgne, arrêtons-nous à la Madeleine.
Son regard, plus que ses paroles, dissipa un peu le malaise que je venais d'éprouver ; mais mille idées diverses me traversaient Pesprit, et lorsqu'ils furent parlis, je demeurai pensive, appuyée sur la balustrade de notre balcon, les suivant des yeux jusqu'au bout de la rue, me demandant ce que Lando avait voulu dire et si effectivement j'avais eu tort de ne point les accompagner. Le temps était magnifique en ce moment : la pureté du ciel, ainsi que la verdure des arbres des Tuileries, attiraient mes yeux plus encore que l'aspect animé de la rue et du jardin où se coudoyait déjà cette foule parée, animée, joyeuse, qui, à Paris, donne à chaque belle journée d'été l'air d'un jour de fête. Pour moi, je demeurais absorbée dans mes réflexions, et je regardais sans voir. Je sentais vaguement que, parmi tous les dangers qui, dans ce monde nouveau où j'étais transportée, semblaient m'environner, il en était deux redoutables entre tous... Le premier, le plus grand, m'eût brisé le cœur ; celui-là, je n'osais pas, je ne voulais pas Penvisager. Le second pourrait bien menacer notre fortune, diminuer nos richesses, que sais-je!... nous ruiner peut-être. Cela aussi était un danger, mais bien moindre que l'autre à mes yeux, tandis que pour Lando, tel que je le connais-
sais, ce devait être tout le contraire. Après y avoir bien réfléchi, je conclus donc qu'il s'agissait, pour ce jour-là, de quelque inquiétude du genre de celle qu'il m'avait manifestée la veille, et je la mis de côlé pour me demander, avec un sentiment beaucoup plus profondément troublé, si je lisais véritablement dans l'âme de Lorenzo lorsqu'il me regardait comme il venait de le faire en me quittant, ou bien s'il se livrait à un jeu et me trompait à dessein.
Ces lueurs qui traversaient son regard comme une clarté d'en haut m'inspiraient en lui parfois une confiance égale à ma tendresse. Je venais encore d'en éprouver l'effet. Elles étaient toutefois si fugitives qu'elles ressemblaient plutôt au reflet d'un souvenir lointain qu'à l'expression d'un seur timent présent et réel; tandis que le rire moqueur et l'accent des paroles qui, aujourd'hui pour la première fois, l'avaient accompagné, hélas! c'était bien lui aussi. Je n'en pouvais pas douter, et cette contradiction m'effrayait... Il me semblait voir deux hommes en lui, et ma tête se fatiguait à chercher lequel des deux était le véritable. Cette question, je devais me la faire bien souvent et en attendre longtemps en vain la réponse, ignorée en ce moment de lui-même autant que de moi 1
J'avais quitté la fenêtre, et, enfoncée dans un fauteuil, j'avais laissé le temps s'écouler sans ouvrir le livre que je tenais à la main et sans m'apercevoir que le ciel, si radieux tout à Theure, s'était peu à peu assombri. Il n'était pas assez menaçant, toutefois, pour m'empêcher de me rendre à pied aux vêpres, dont l'heure, moins tardive à Saint- Roch qu'ailleurs, était presque venue. Je me mis donc en marche sans retard, en donnant ordre que ma voiture vint m'attendre à la porte de l'église.
Mes bonnes impressions du matin, suivies du surcroît d'anxiété et de tristesse que j'avais éprouvées depuis, me débarrassaient peu à peu de ces vapeurs plus ou moins malsaines qui sont la suite habituelle d'une longue dissipation. J'étais dans cette disposition où l'on parvient à se recueillir sans effort et où, pour ainsi dire, l'âme se pré^ cipite dans le seul refuge où elle sait qu'elle trouvera le repos.,. Qui ne l'a éprouvé, ce repos étrange et mystérieux de la prière, même inarticulée et muette?... Qui n'a déposé ainsi, au moins pour un instant, toutes ses peines, toutes ses craintes et toutes ses souffrances, et qui n'en a ensuite repris le fardeau avec des forces nouvelles qui semblent en alléger le poids ?
J'avais peu souffert alors, en comparaison de ce que me réservait encore la vie ; mais, à la longue, on apprend à souffrit, et dans celte science, comme dans toute autre, ce sont les débuts qu'on trouve les plus rudes. Un terrible orage avait, il est vrai, assailli la première fleur de ma jeunesse, et le ciel de ma seizième année avait été triste et sombre; mais le soleil et le printemps étaient revenus, et, à l'âge où d'autres entrent à peine dans la vie, j'en étais déjà à recommencer pour la seconde fois la mienne. Mais cette nouvelle et heureuse vie, je la sentais maintenant menacée de mille manières. L'appréhension, tourment pire que la tristesse, la crainte vague et indéfinie, plus difficile à supporter que les maux qu'elle présage^ l'incertitude, le doute, le soupçon, intolérables à ma nature au delà de toute souffrance caractérisée, me tenaient le cœur lourd et oppressé, et j'avais besoin de pleurer autant que de prier.
Je m'agenouillai sur la seule chaise vacante dans l'église, et je demeurai longtemps immobile, la tête dans mes mains, ne sachant comment formuler ma prière et laissant Dieu lire dans mon cœur, de même que, lorsqu'on retrouve un ami dont on a été longtemps séparé, on se tait souvent parce qu'on a trop de choses à lui dire et qu*on ne sait I. H
par laquelle commencer. Dans cette attitude j'entendis, pour la première fois de ma vie, le chant des vêpres. Cet oflice de l'Église est, on le sait, beaucoup moins usité dans le midi de l'Italie qu'il ne Test ailleurs, et j'ai dit quelles avaient été les formes extérieures des habitudes religieuses de mon enfance. Je n'avais donc jamais entendu psalmodier ainsi. Les voix des enfants de chœur étaient belles et justes ; celles qui leur répondaient ne Tétaient pas moins. Un grand nombre de fidèles y joignaient les leurs. Ce quelque chose d'harmonieux, plus monotone que la musique, mais plus musical que la parole, me fit un effet d'apaisement étrange : je laissai de côté toute pensée de moimême. J'ouvris mon livre et je suivis avec attention chacune des admirables paroles des Psaumes et lorsqu'à la fin on entonna le Magnificat^ je me levai avec tout le monde et ma voix s'unit à toutes les autres pour chanter ce divin cantique, avec une sensation de joie, de confiance et d'espoir qui dissipa, pour l'instant, les impressions pénibles que j'avais apportées sous les voûtes qu'il faisait retentir.
Le salut suivit : là, avec tout ce qui pouvait accroître l'émotion nouvelle que je venais d'éprou- Vcr, je t^etrouvais celles de mes plus anciens et de
mes plus chers souvenirs. Lorsque l'ostensoir contenant Tadorable hostie fut placé au sommet de Tautel, j'inclinai la tête et je perdis le sentiment du lieu où je me trouvais. Que ce fût à Paris, Rome ou Messine, que cette voûte fût celle d'une magnifique église, d'une humble chapelle ou d'un oratoire comme celui où j'avais prié dans mon enfance ; que m'importait, en effet? Le soleil luit partout de même et répand en tous lieux une lumière égale. A plus forte raison luit aussi partout, et pour tous les catholiques de l'univers, la lumière incréée, vivante et présente sur leurs autels. Temps et lieux se confondaient pour moi. Je revoyais ma mère bien-aimée; je me trouvais de nouveau à genoux avec Livia, près de ma fidèle Ottavia, et lorsque^ à la fin de l'une des hymnes que l'on chante habituellement devant le saint Sacrement, une voix d'enfant pure et sonore prononça le mot patria qui la termine, il me sembla qu'en ce moment ce mot avait un double sens, et qu'il désignait à la fois pour moi ma patrie de la terre et celle des cieux.
Ajd moment où je quittais ma place, f aperçus non loin de moi la jeune quêteuse du matin. Elle passa, avec sa mère, sans me remarquer, et je les suivis bientôt avec la foule des assistants qui se dirigeaient vers les portes de Téglise. Mais les nuages, menaçants deux heures auparavant, avaient abouti maintenant à une pluie torrentielle, en sorte qu'un grand nombre de ceux qui allaient sortir s'arrêtèrent ou revinrent brusquement sur leurs pas, pour demeurer à l'abri pendant la durée de Forage, Je me trouvai ainsi tout d'un coup rapprochée de la jeune fllle qui dans ce mouvement de la foule avait été séparée de sa mère, et la cherchait d'un air inquiet. Elle me reconnut cette fois, et, s'adressanl à moi avec un sourire d'enfant et un mélange de confiance et d'eflroi qui me touchèrent également :
— Pardon, madame, me dit-elle, mais vous êtes plus grande que moi ; dites-moi, s'il vous plaît, si vous apercevez ma mère, une dame en noir avec un chapeau gris ?
— Oui, lui dis-je, je la vois. Elle vous cherche atissi ; douTiez-moi le bras, je vais vous aider à la rejoindre.
Nous eu mes. quelque peine à nous frayer un passage; mais enfin, au bout de quelques instants, nous parvînmes à la place où la mère de ma jeune compagne avait été poussée par la foule à quelque distance de la porte de l'église. Elle regardait à son tour de tous côtés, avec inquiétude. En nous apercevant, son visage s'épanouit, et elle me remercia avec autant de simplicité que de bonne grâce, du service que je venais de rendre à sa fille. Il s'ensuivit une conversation de quelques minutes, pendant laquelle j*appris que bien que je les eusse rencontrées deux fois dans la journée, dans cette même église, ce n'était point celle où elles allaient d'ordinaire, leur demeure étant dans un tout autre quartier : la jeune fille avait été invitée à quêter ce jour-là à Saint-Roch, et, ayant quelque raison pour vouloir être rentrées chez elles à quatre heures, elles y étaient revenues dans l'après-midi, les offices du soir se terminant, dans cette église plus tôt qu'ailleurs. Mais le changement d'habitude avait probablement causé un malentendu regrettable; leur voiture qui avait dû venir les prendre ne se trouvait point à la
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porte, et elles étaient fort embarrassées de savoir comment elles regagneraient la rue Saint-Dominique, où elles demeuraient, par une pluie battante qui ne permettait pas de songer à faire le trajet à pied.
Je m'estimai heureuse de pouvoir les tirer d'embarras. Ma voiture était à la porte; l'offre de les reconduire chez elles fut promptement faite et acceptée avec reconnaissance. Le langage et les manières de Tune et de Tautre ne permettaient pas d'hésiter sur la société à laquelle elles appartenaient, et je n'aurais eu à cet égard aucun doute, lors même que je ne les eusse jamais rencontrées dans le monde. Je sus bientôt, au surplus, exacte* ment encore à quoi m'en tenir.
Dès que nous fûmes en voiture, la plus âgée des deux me dit :
— Je sais à qui j'ai à adresser les remercîments que je vous dois, madame, car on ne peut oublier la duchesse de Valenzano lorsqu'on Ta vue, ne fût-ce qu'une seule fois, et Ton ne peut, non plus, ignorer son nom, qui est dans toutes les bouches. Il n'en est pas de même du nôtre ; permettez-moi donc de vous dire que je me nomme la comtesse de Kergy et que voici ma fille Diane, bien heureuse et surprise, je vous l'assure, du hasard qui
la rapproche d'une personne dont elle parle sans cesse depuis qu'elle a eu le bonheur de l'apercevoir pour la première fois.
A ces mots, la jeune fille rougit, sans cependant détourner ses yeux, fixés sur moi avec une naïve et charmante expression de sympathie dont l'effet communicatif était irrésistible.
Ce nom de Kergy, du reste était fort connu, et je l'avais déjà entendu prononcer plus d'une fois. Néanmoins, je cherchais en vain à me rappeler où et quand il avait, pour la première fois, frappé mon oreille, lorsqu'en traversant la place du Carrousel, la jeune Diane regarda Thorloge des Tuile* ries et s'écria tout d'un coup :
— Voilà quatre heures qui vont sonner ! Oh !
maman I il faut bien remercier madame, car sans elle nous aurions été terriblement en retard, et Gilbert eût été bien inquiet et surpris de ne pas nous -voir paraître exactement.
Gilbert!... ce nom aida ma mémoire. Gilbert de Kergy, c'était ainsi que se nommait le jeune voyageur que j'avais, une fois, vu de loin, à un grand dîner. Était-ce le même dont il s'agissait?
Avant que je pusse le demander à madame de Kergy, elle mit fin à toute incertitude à cet égard :
— Mon fils, dit elle, a fait récemment un voyage
intéressant dans l'Amérique du Sud, et c'est à propos de ce voyage que doit avoir lieu aujourd'hui une conférence à laquelle nous avons promis d'assister. J'ai abandonné, à cet effet, mon grand salon, à la seule condition (posée par Diane) que la séance se terminerait par une petite collecte en faveur de ce même Orphelinat pour lequel elle a quêté ce matin.
— Mon mari, dis-je alors, qui est aussi un grand voyageur, a eu, je crois, le plaisir de rencontrer un jour M. de Kergy et de causer avec lui.
— Gilbert n'a pas oublié cette rencontre, s'écria ici la petite Diane avec vivacité, car il en parle souvent. 11 m'avait aussi parlé de vous, madame, et m'avait fait de vous un portrait si ressemblant, qu'en vous voyant, je vous ai reconnue à l'instant même avant de savoir votre nom.
Je ne répondis point, et le silence Vétablit jusqu'à un moment où, après avoir passé les ponts, nous approchions déjà de la rue Saint-Dominique; alors Diane se pencha tout d'un coup vers sa mère, et lui dit quelques mots à l'oreille.
Madame de Kergy se mit à rire.
— En vérité, dit-elle, cette petite ne doute de rien ; mais vous êtes si bonne que je l'autorise à répéter tout haut ce qu'elle vient de me dire.^
— Eh bien, dit la jeune fille, je disais que cette conférence sera sûrement intéressante, puisque Gilbert y parlera, et d'autres encore qui parlent bien aussi; ensuile que ceux qui y assisteront fe* ront une bonne œuvre. Enfin je disais que je serais bien contente, madame, si vous vouliez y venir.
Je ne m'attendais nullement à cette proposition, et je ne sus d'abord que répondre. Cependant, je calculai vite que j'avais encore plus d'une heure devant moi avant le retour de Lorenzo. Je pensai, en outre, que selon ce qui eût été son avis à luimême, je me trouvais en très-bonne compagnie, et qu'une conférence à Thôtel de Kergy à laquelle j'aissisterais sous les auspices de la comtesse de Kergy et de sa fille, ne pourrait en aucune façon lui déplaire ; de plus, j'éprouvais pour mon compte à cet égard une assez grande curiosité, n'ayant jamais rien entendu qui approchât d'une discussion publique. Bref, je me décidai sans trop d'hésitation, et la petite Diane battit des mains de joie en trouvant que sa proposition était agréée.
Nous entrions en ce moment dans une vaste cour dont la porte cochère, ouverte à deux battants, avait déjà admis un bon nombre d'équipages et de piétons. La voiture s'arrêta devant le perron, et, cinq minutes après, je me trouvai placée
entre Diane et sa mère, non loin d'une estrade élevée à Tune des extrémités d'un salon assez vaste pour contenir cent cinquante ou deux cents personnes.
Je ne saurais aujourd'hui rendre un compte détaillé de cette séance, qui fut pourtant un événe* ment dans ma vie. Le sujet principal en était, je crois, la condition des Noirs, non affranchis encore, dans les États du Sud de TAmérique. On entendit d'abord un Américain du Nord qui s'exprimait avec facilité en français, et après lui, un prêtre missionnaire qui traita la question à un poinl de vue non moins élevé, mais tout autre que celui du philanthrope. Enfin la discussion avait déjà été animée et fort intéressante lorsque ce fut au tour de Gilbert de Kergy de prendre la parole. Dès qu'il parut, il y eut un mouvement dans tout l'auditoire ; l'attention, sympathique jusque-là, se transforma en un intérêt intense et palpitant, et, pour la première fois de ma vie, je compris la puissance de la parole et l'effet que peut produire l'éloquence. Chose étrange I il débuta par une description rapide et brillante de lieux que je croyais connaître, car Lorenzo les avait visités, et lui aussi, il avait le talent de peindre au point qu'il me semblait les avoir parcourus avec lui. Ma première
pensée fut k regret de son absence. Que n'élait-il là près de moi en ce moment pour écouter celte discussion, pour s'y intéresser, pour y prendre part peut-être I Je sentais vaguement que tout ce qui s'agitait dans cette réunion était de nature à me le rendre tel qu'il m'était apparu aux premiers jours de notre union , lorsque ses grands voyages et son noble talent me faisaient reconnaître et admirer en lui un courage et un génie dont le prestige surpassait encore à mes yeux celui de sa tendresse ! Bientôt ce regret et ce désir devinrent plus cuisants et changèrent de nature. La hardiesse, Finlelligence, l'esprit d'aventure de ce jeune voyageur étaient sans doute pour moi des traits familiers que j'étais heureuse et fière de reconnaître. Mais, hélas ! la ressemblance cessa, lorsque, quittant le champ des observations et des descriptions de la nature et de tout ce que la mémoire et l'intelligence peuvent recueillir de données et de faits, Toraleur s'éleva à de plus hautes régions, et rattacha ces faits eux-mêmes à des questions d'un ordre plus vaste et plus élevé que la terre. Il le fit avec simplicité, avec conviction, avec un talent consommé, et tandis qu'il parlait, je sentis que ma pensée s'élevait sans peine à la hauteur de la sienne , et qu'elle planait tout d'un |coup
m LE MOT DE L'ÉNIGME.
comme si on lui eût donné des ailes. Ce fut un moment de jouissance vive : c'en fut un aussi de vive souffrance, car je compris la différence que peut produire, entre deux intelligences également douées, la hauteur plus ou moins grande de l'âme ! Je vis cette fois avec clarté ce qui manquait à celle de Lorenzo, et la douleur éprouvée le matin même de ce jour devint plus profonde et plus vive!... Tandis que j'écoutais Gilbert, je ne pensais qu'à Lorenzo, et si je me rendais compte, à regret, de h supériorité de l'un, je me disais en même temps que rien n'empêchait Tautre de Vatleindre, car (je me le répétais encore) Lorenzo n'était point simplement un mondain frivole et désœuvré, tel que sa vie actuelle pouvait le faire apparaître. Le goût du travail, Tamour de la nature et des arts ne sont point le fait de ceux-là. Or il possédait ces dons à un haut degré, il fallait donc seulement le détacher du reste. Là était ma tâche, là était mon devoir, là aussi serait mon bonheur! Décidément je n'aimais pas ce grand monde dont je connaissais maintenant tous les plaisirs. Non, je ne l'aimais pas. J'aimais plus et mieux que cela. Je sentais en moi un grand vide que de grandes choses pouvaient seules combler, et ces grandes choses, il me semblait être rentrée, pendant la
durée de cette journée, dans la sphère où elles résident. Mais j'y étais rentrée seule et c'était là pour moi un tourment; toutes mes impressions actuelles se résumèrent donc en un désir ardent de le faire cesser, en ramenant avec moi dans ces régions meilleures celui dont j'étais en ce moment doublement séparée...
Désir léfijitime et pur, assurément, mais que j 'osais me croire capable de réaliser trop facilement et sans assez calculer le prix dont il faut savoir payer de telles victoires et les efforts par lesquels il faut souvent les mériter !
Pendant que toutes ces pensées se succédaient dans mon esprit, j'oubliais presque d'écouter la fin du discours, qui se termina, ainsi que la séance, au milieu des acclamations de l'auditoire.
En un instant, cette vaste salle de conférence redevint un salon, où tout le monde avait Tair de se connaître et où je retrouvais l'élite de ceux que j'avais renconirés ailleurs. Mais réunie ainsi dans son véritable centre, cette société m'inspira à la fois de l'intérêt, de l'attrait et du respect. C'était Paris, vu sous un aspect tout nouveau, et il me semblait que si j'avais vécu dans ce monde-là, je n'aurais jamais éprouvé le pénible vertige dont j'ai parlé et que les émotions vives et variées
de ce jour étaient seules parvenues à dissiper.
La charmante pelile Diane, svelte et légère comme elle Tétait, avait gravi l'estrade et parlait à son frère. A sa première parole, Gilbert fit un vif mouvement de surprise et ses yeux se dirigèrent du côté où je me trouvais, puis, presque au même instant, je les vis descendre de l'estrade et venir tous les deux vers moi.
Diane semblait triomphante.
— C'est mon frère Gilbert, madame, dit-elle, les yeux brillants, et c^est moi qui ai l'honneur de vous le présenter, puisqu'il paraît qu'il a attendu sa petite sœur pour cela.
11 me salua, j'en fis autant, et en le voyant ainsi de près, je retrouvai cette physionomie pensive, intelligente et calme, qui m'avait frappée la seule fois où il me souvenait de l'avoir rencontré avant ce jour. Tout à l'heure, tandis qu'il parlait, cette physionomie s'était animée, et son regard flamboyant avait ajouté plus d'une fois à l'effet d'une voix distincte et vibrante, mais qui savait pourtant toujours se contenir. Ses gestes aussi, quoique peu nombreux et peu étudiés, avaient eu la grâce du naturel et cette autorité que donne à toute la personne d'iin orateur la puissance des convictions, unies à l'éclat de l'éloquence. Maintenant son atti-
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tude était tellement simple, que je me sentis parfaitement à l'aise pour lui dire sans détour que j'étais heureuse du double hasard qui m'avait, ce jour-là, rapprochée de sa sœur et ensuite amenée à une séance où il m'avait été permis de l'entendre.
Il me répondit :
— Ce jour marquera pour moi, comme pour lie, madame, et je ne l'oublierai jamais.
Rien dans l'accent de sa voix ne permettait de regarder ces mots comme une simple phrase, et ce fut précisément leur évidente sincérité qui me causa un moment d'embarras. Il me semblait attacher un peu trop d'importance à cette rencontre, mais ce fut passager. Il m'inspirait confiance presque autant que s'il eût déjà été un ami, et j'aurais voulu qu'il fût celui de Lorenzo. Je le comparais à Landolfo et je songeais à ce que pourrait peut-être sur lui une influence si différente.
Pendant que je me taisais, il reprit :
— M. le duc de Valenzano n'est point ici?
— Non, il le regrettera el je le regrette pour lui.
— La présence d'un voyageur tel que lui eût été pour nous un grand honneur.
— Il a été lui-même fort heureux d'avoir eu un our l'occasion de causer avec vous.
iM LE MOT DE L'ÉNIGME.
— C'est une conversation que je n'ai point oubliée et qu'il m'eût été fort avantageux de renouveler, mais je ne vais jamais dans le monde... à Paris.
—•Et ailleurs?
— Ailleurs, c'est autre chose, dit-il en souriant; je suis aussi mondain en voyage que je suis sauvage au retour.
— 11 ne faut donc pas songer à vous rencontrer à Paris, mais si jamais vous venez en Italie, pourrons-nous espérer que vous viendrez nous voir?
— Vous me le permettez? dit-il vivement.
— Oui, en vérité, je crois pouvoir vous promettre que l'hospitalité bien connue des Napolitains ne se démentira pas vis-à-vis du comte Gilbert de Kergy,
Après un moment de silence, il reprit :
— Lorsque j'étais à Naples, vous étiez certainement absente ; il y a deux ans de cela.
— Je n'étais pas mariée alors, et je ne suis pas Napolitaine.
— Ni même Italienne, peut-être?
— Est-ce à cause de la couleur de mes cheveux que vous me dites cela ? Cela m'étonnerait de la part d'un voyageur aussi attentif que vous l'êtes; car vous avez pu vous assurer que nos grands
mailres ont eu pour modèles autant de blondes que de brunes. Quoi qu'il en soit, je ne suis ni Anglaise, ni Allemande, comme vous êtes peu(êire lenlé de le penser, je suis Sicilienne.
— Je n'ai jamais vu, en Sicile, ni ailleurs, une seule personne qui vous ressemblât, diMl en me regardant.
Ces paroles renfermaient sans doute un compliment, probablement même un compliment tel que je n'en avais jamais reçu, et l'on sait que je ne les aimais point. Mais elles furent dites, comme les premières, sans que le moindre sourire ou le moindre regard indiquât l'intention de me flatler ou de me plaire, et je les entendis sans répugnance. N'élaient-elles point une flatterie plus subtile que les autres ?••. N'allèrent-elles point réveiller, à mon insu, celte vanité que depuis si longtemps je croyais morte au fond de mon cœur? C'est ce que je ne saurais affirmer, car il échappe toujours quelque chose à la connaissance de soi-même, ' quelque sincèrement que Ton croie la posséder. Mais ce qui est certain, c'est que ce jour-là du moins je ne songeai point à analyser l'effet de cette rencontre en ce qui me concernait : j'étais absorbée par le regret et l'espérance qu'elle avait réveillés.
Au moment où j*allais partir, madame de Kergy me demanda la permission de venir me voir le lendemain à quatre heures et de m'amener sa fille, et Diane m'accompagna jusqu'au bas du perron. Avant de la quitter, j'embrassai son riant visage, et je tendis la main à son frère qui était descendu avec elle pour m'aider à monter en voiture.
Pendant tout le trajet de la rue Saint-Dominique à la rue de Rivoli, je me livrai au bien-être nouveau qui était le résultat de mes récentes impressions. Ces quelques heures, en effet, ne m'avaientelles pas apporté tour à tour Fintime douceur de la prière, Tattrait de la sympathie, enfin la jouissance de l'enthousiasme. C'était avoir senti renaître à la fois mon cœur, mon âme et mon intelligence, frivolisés par l'air du monde et jetés dans une sorte d'atonie. Ceux qui se sont ainsi sentis mourir et revivre sauront comprendre l'espèce de joie. que j'éprouvais !
Je sentis clairement en ce moment qu'il man-
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quait à tout ce qui m'availété donné jusque-là, et à la tendresse elle-même qui était pour ainsi dire le soleil de mon bonheur, un élément vrai, solide et pur que je ne savais trop définir, mais dont mon âme avait une soif que je crus possible en ce moment de satisfaire sans peine.
Lorenzo n'élaît-il pas noble, intelligent, capable et digne des plus grandes choses, ne m'avait-il pas choisie, aimée, idolâtrée? Eh bien, je saurais l'entraîner vers les cimes plus hautes qu'il lui fallait atteindre, et à mon tour je lui ouvrirais un monde I
Tels étaient les pensées, les aspirations et les rêves dont je revenais le cœur rempli.
En approchant de la rue de Rivoli, je m'inquiétai toutefois de l'heure, car il était plus tard que je ne l'avais pensé et je craignais que Lorenzo (s'il était déjà rentré) ne se fût étonné de mon absence. Aussi fus-je satisfaite d'apprendre, en descendant de voiture, qu'il n'était pas encore de retour, et je montai gaiement l'escalier, parfaitement ctfitenle de remploi de ma matinée. J'ôlai mon chapeau, je rajustai ma chevelure, puis je me mis à arranger le salon suivant mon goût et le sien. Je disposai différemment des fleurs qui s'y trouvaient ainsi que des livres et divers autres objets, et je
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m'efforçai ainsi de donner à ce salon d'auberge une apparence de confort et d'élégance qui saurait l'y retenir, car j'avais formé le projet d'obtenir de lui une soirée en lète-à-tête. Il me semblait que j'avais tant de choses à lui dire !... et que je saurais si bien lui communiquer toutes les impressions que j'avais reçues! Dans ce but, jefis unechose hardie mais qu'autorisait Tintimité qui régnait entre nous et les amis qui, ce jour-là, devaient êlre nos hôtes : je leur envoyai une excuse pour mon mari, comme pour moi, me réservant de trouver ensuite un moyen de désarmer son mécontentement, s'il y avait lieu.
Tous ces arrangements terminés, je commençais à m'étonner d'être encore seule, lorsqu'on me remit une lettre dont la vue suffit pour me distraire pendant quelques instants de toute autre pensée. Cette lettre était de Livia, et je l'attendais avec impatience. Depuis notre séparation nousnous écrivions avec exactitude, et j'étais inquiète d'un silence d'une longueur inaccoutumée. J'ouvris donc sa lettre à la hâte ; elle était datée, non de Messine, mais de Naples, et j'en lus toute la première page sans y trouver l'explication de ce fait : elle ne me parlait que du contenu des miennes, enfin j'en vins à ce qui suit :
« Je t'ai dit dans ma dernière lettre que j'avais enfin obtenu le consentement de mon père, mais il y avait mis une condition, c'était celle de choisir lui-même le monastère dans lequel j'entrerais en le quittant. Que m'importait ?... à cet égard, j'étais et je suis totalement indifférente. Dans tous, je prononcerai les mômes vœux, dans tous, j'irai à Dieu par le même chemin, dans tous, je serai unie à lui seul, et séparée du monde, cela me suffit. Mais le couvent que mon père a choisi n'est aucun de ceux de Sicile. C'est yne maison connue et vénérée de tous à Naples. J'y serai admise le 2 septembre. En attendant je suis arrivée à Naples sous l'escorte d'Ottavia, et j'habite la maison de notre tante donna Glelia qui s'y est établie avec ses filles pour tout rhiver. Voilà donc qui est décidé, Gina. Tout est clair devant moi. Je vois distinctement et ma vie et ma mort, et mes joies et mes peines, et mes fatigues et mes devoirs. J'en ai fini avec tout ce qui se nomme le bonheur de ce monde ; mais j'en ai fini aussi avec ses malheurs, ses souffrances, ses peines confuses et variées, ses incertitudes infinies, ses poignantes amertumes. Aussi je ne puis prononcer ce mot « sacrifice » , et il me blesse quand je l'entends ; car je rougis du peu que je quitte, en songeant à l'immensité que j'embrasse 1
Oui, je rougis en songeant que ce furent la souffrance et r humiliation qui d'abord me firent lever les yeux vers Celui que seul il faut aimer et que seul aujourd'hui je sens que je puis aimer. Si je n'étais pas tout à fait sûre de cela, jamais je n'aurais eu la hardiesse de prétendre à l'union qui m'attend ; la seule, ici-bas, où l'époux soit aussi grand que le cœur qui se donne à lui !..»
a Mais revenons-en encore à toi, ma Gina. Es-tu heureuse comme je le veux et comme il le faut? Ta dernière lettre était triste, et plus je me sens calme et rassurée sur mon propre sort, plus je songe au tien. Quoi qu'il arrive, n'oublie pas que nous allons au même but. Ta route est plus longue et plus difficile que la mienne/ Mais, au bout du compte, il s'agit pour nous deux d'en arriver à aimer Dieu uniquement, et en Lui^ et pour Lui, tous ceux que nous aimons^ Oui, même ceux que nous préférons ici-bas à toutes les autres créatures. Je ne te tiens pas là un langage de religieuse, je te tiens celui de la vérité et du simple bon sens. Si cette lettre te parvient au retour d'une fête, à Theure où tu ne saurais la comprendre, tu la mettras de côté. Mais si tu-la lis dans un de ces moments de repos où tu as le loisir de f entendre toi-mômcj tu sauras bien aussi
entendre ta Livia, lorsqu'elle te parle ainsi: en tout cas, de près ou de loin, nous sommes ensemble, ma sœur. Les grilles du couvent ne me sépareront pas de toi : la mort elle-même n'en viendrait pas à bout. Une seule chose, une seule, dans tout l'univers visible ou invisible, pourrait élever enti:e nous une barrière, et nous séparer véritablerâent ; et, plutôt que de voir cette barriéreJà s'élever, je te l'ai déjà dit, sœur bien-aimée, j'aimerais mieux te voir morte. Gina I je t'aime aussi tendrement qu'on peut aimer, je prierai pour toi le 2 septembre (ce sera un dimanche) et probablement, lorsque tu liras cette lettre, j'aurai déjà quitté le monde. Mais toi, ma sœur, je ne t'aurai pas quittée, je serai plus près de toi que lorsque la distance seule nous séparait. D'ailleurs, me voici à Naples, où tu reviendras bientôt, et tu verras que les grilles ne te cacheront ni mon visage, ni ma pensée, tii mon cœur, ni mon âme... Gina!.., je Voudrais bien te répéta encore qu'il n'existe qu'an seul bonheur, et qu'un seul amour. Je voudrais te supplier de n'eii désirer passionnément aucun autre... Mais non^ tu ne me comi^rendrais pas, tu ne me croirais pas encore, h
Le jour, la date, Fheure, le moment^ tout secoh-
dait l'effet dé celle lettre. L'acle que ma sœur avait accompli ce Jour-là même, la rapprochait, disait-elle, de moi. De mon côté, pendant celle journée entièrement soustraite à la frivole dissipation de ma vie, une bouffée de l'air qu'elle respirait n'étail-elle pas venue jusqu'à moi?... Le bonheur, a-t-on dit, est chrétien; le plaisir ne l'est pas. N'avais-je pas profondément compris ce jour même, le sens de cette parole? NV vais-je pas ressenti un bonheur aussi étranger que possible au plaisir, au plaisir tel que je l'avais goûté dans le monde ? Et dans ce moment même, n'étais-je pas possédée du désir de réaliser Tun aux dépens de Fautre, et de parvenir à faire envisager la vie sous un aspect différent à celui qui ne devait jamais être séparé de moiK Livia, n'étionsnous pas bien d'accord en ce jour? n*avaîs-lu pas eu tort de penser que je ne te comprendrais pas encore! Que pourrais-tu me demander de plus?... Âh ! si tu savais de quelle nature est le bonheur que je rêve en ce moment, tu ne voudrais pas m'y faire renoncer ; et celui-là, du moins, je pense que tu me permettrais de le désirer passionnément ?
^ Quello che mai da me, non fia divtso. (Dante, Inf. V.)
Après avoir lu et relu plusieurs fois celte lettre, et être demeurée longtemps absorbée tantôt par son contenu, tantôt par les divers incidents delà journée, qui tour à tour se retraçaient à mon esprit, le jour commençant à baisser, je tombai peu à peu dans un de ces sommeils courts mais profonds qui sont le plus souvent troublés par des rêves confus. Je revis ainsi la plupart de ceux qui, pendant cette journée, avaient successivement occupé ma pensée. Livia d'abord, couverte d'un long voile blanc, et près d'elle le gracieux et riant visage de Diane ; puis je me retrouvais à Phôtel de Kergy, oii j'entendais Gilbert prononcer quelques-unes des paroles de son discours ; mais au moment où j'appelais Lorenzo pour venir l'écouter aussi, ce n'élait plus Gilbert, c'était Lorenzo lui-même qui, du haut de Testrade, répétait ces mêmes paroles d'un air moqueur et en me regardant à son tour avec cette expression pénétrante qu'avait parfois son regard. Puis tout changeait, et je me trouvais, à une lueur incertaine, en rase campagne, à l'embranchement de deux roules, et tandis que j'hésitais sur celle qu'il fallait prendre, je vis près de moi Gilbert. Il me dit qu'il savait le chemin et s'offrit pour me conduire : mais je repoussai son bras et je fis un violent effort pour rejoindre Lorenzo, que j'aper-
cevais forl loin sur l'autre route. Alors il me sembla que Livia se retrouvait près de moi et me donnait la main pour m'aider à courir. Enfin je revis Lorenzo à deux pas devant moi, vêtu pauvrement, et me regardant avec cette expression que j'aimais tant, je m'élançais vers lui, lorsque je me réveillai, haletante, avec le pénible sentiment de malaise que produit ce genre de sommeil, suivi de ce genre de réveil.
Mon cœur battait. Je pouvais avec peine d'abord retrouver les impressions qui avaient précédé cet assoupissement. Je me remis bientôt cependant, et je me rendis compte de l'obscurité complète qui m'environnait. Je me hâtai de sonner, et au moment où, lorsqu'on m'eut apporté de la lumière, je regardais la pendule avec une surprise qui devenait de Tinquiétude^ j'entendis retentir la cloche qui m'annonçait enfin le retour de Lorenzo. En effet, la porte de l'antichambre s'ouvrit j et je m'élançai pour ouvrir moi-même celle du sàloti. Mais je m'arrêtai tout court. Ce n'était pas Lorenlo: c'était Landolfo Landini, et il était seuL.. Jereciulai devant lui d^un air efira^éj sans oset* lui faire de question. Mais il ferma la porte dert^iéré lui en souriant^ et me prehant la main :
— Rassurez-vous, chère cousine, de grâce ! 11
n'est rien arrivé à Loreuzo d'extraordinaire ; rien du moins que vous ne soyez préparée à entendre après ce qui s'est passé hier au soir. Seulement, je vous l'avais dit, vous auriez mieux fait de venir. Je respirai... Je ne sais quelle autre épouvante m'avait saisie. Je lui dis alors avec assez de tranquillité :
— Cela veut dire qu'il a joué, ou du moins parié à ces courses, et qu'il a perdu?
— Effroyablement!... oui, ma cousine... Voilà ce que je ne devais pas vous dire, mais ce que je ne vois aucune raison pour vous taire ; car, puisque j'ai cette occasion de vous parler seul, j'en veux profiter pour vous donner encore un conseil, et plus sérieux que tous les autres. Usez sans retard de tout Tempire qui vous reste encore pour le décider à quitter Paris : une fatalité est attachée à ce lieu pour lui. 11 a été sage ailleurs, il le redeviendra encore ; mais il faut absolument couper la fièvre dont il est repris... Diable! continua-t-il, c'est que, voyez-vous, trois ou quatre accès comme celui-ci pourraient avoir des suites qui étonneraient votre courage, ma belle duchesse, et vous conduiraient, ainsi que lui , à des extrémités que vous n'êtes pas faite pour connaître. C'est ce qui me touche surtout, permettez-moi de vous le dire,
car, sans vous faire Tombre d'une déclaration, je vous trouve tellement belle, bonne et adorable, que la seule idée que peut-être un jour...
— Au fait! Lando, s'il vous plaît! lui dis-je d'un air impatienté. Où est Lorenzo?... pourquoi n'est-il pas revenu, et pourquoi venez-vous me dire ce qu'il aurait fort bien pu m'apprendra luimême?
— Vous apprendre lui-même!... il s'en garderait bien ! Et je vous ai déjà dit qu'en ce moment je trahis sa confiance ; mais c'est pour son bien et pour le vôtre. Il vaut donc mieux que vous sachiez que la somme perdue aujourd'hui dépasse de beaucoup tout ce dont il peut disposer ici, et qu'afin de faire les arrangements nécessaires pour acquitter sans délai la dette contractée, il lui a fallu écrire sur-le-champ à son homme d'affaires, à Naples, ou en Sicile. A cet effet (et non pour une affaire sans importance, comme j'étais chargé de vousle dire), il est allé tout droit au Club, et m'a envoyé pour vous prier d'aller diner sans lui et de vous charger de ses excuses pour vos amis. Il vous rejoindra dans la soirée.
Je crus entrevoir en ce moment que tout s'arrangeait selon mes désirs, facilement et comme de soi-même.
— Il se trouve fort à propos, lui dis-je avec empressement, que je leur avais déjà envoyé mes excuses avec les siennes. Ainsi, Lando, retournez au Club, je vous en prie... ou plutôt je vais écrire moi-même à Lorenzo qu'il peut achever tranquillement ses affaires, et revenir ensuite quand il voudra dîner ici avec moi. Je Tattendrai autant qu'il faudra.
Je prenais à la hâte la plume pour écrire ce billet, lorsque Lando m'arrêtant :
— Oh! quant à cela, ma cousine, ce serait peine perdue ; car, voyant l'heure s'avancer et l'impossibilité pour lui d'être de retour à temps pour vous accompagner, il a accepté l'invitation à dîner d'une personne de sa connaissance (et de la vôtre, je crois), qu'il a rencontrée aujourd'hui aux courses.
— Une personne de sa connaissance !... répélaije, tandis que, sans savoir pourquoi, une angoisse me saisit le cœur, si vive, que je me sentis pâlir.
Landolfo s'en aperçut.
— Rassurez-vous, me dit-il en souriant ; ce n'est point madame de B..., bien qu'elle fût aussi aux courses et qu'elle y ait fait d'infructueux efforts pour distraire Lorenzo de ce qui se passait sur le terrain. En vérité, à votre place, poursuivit-
il avec sa légèreté accoutumée, je regretterais qu'elle n*y soit pas parvenue ; cela vaudrait bien mieux que... Voyons... ne froncez pas le sourcil; je plaisante. Sérieusement, Lorenzo ne dtne pas aujourd'hui chez elle, mais chez une Milanaise qui vient d'arriver, et que vous connaissez sans doute : c'est la marquise de Villanera, donna Faustina Reali.
Faustina Reali !... Ce nom me sembla la réalisation de l'étrange pressentiment que je venais d'avoir, et je fus tentée de m'écrîer comme Hamlel : « mon âme prophétique, tu ne m'as pas trompée! »
Je me maîtrisai pourtant par un impérieux effort, et Lando me quitta bientôt, en me renouvelant ses premières injonctions, et persuadé que, quant au reste, il m'avait pleinement rassurée. Lorsqu'il fut à la porte, je lui tendis la main en souriant. Il sortit. Mais dès que je me retrouvai seule, je couvris mon visage de mes mains, je fondis en larmes en m'écriant : a mes rêves ! mes beaux rêves! qu'êtes-vous devenus! »
Faustina Reali I C'était là le nom, jamais oublié, que j'avais lu à Naples, sur la carte que Lorenzo avait si violemment arrachée de mes mains. Ce nom n'était tombé sous mes yeux que celte seule fois dans ma vie, et jamais je ne Tavais entendu prononcer. Je me souvenais trop bien, cependant, de l'expression des traits de mon mari lorsqu'il l'avait reconnu, et du mouvement avec lequel il avait déchiré la carte sur laquelle il était inscrit ! Une seule fois après ce jour, j'avais tenté de ramener la conversation sur cette circonstance ; mais je m'étais arrêtée tout court, effrayée de la manière dont il m'avait imposé silence, et il était demeuré attaché pour moi à ce nom une impression à la fois de mystère et de danger.
Cependant, lorsque j'eus repris quelque sangfroid, je reconnus qu'en réalité je ne savais rien, absolument rien, qui pût motiver la violente secousse que je venais d'éprouver. Toute cette émotion avait donc en ce moment une cause imagi-
212 LE MOT DE yËNIGME.
naire, et pouvait tenir uniquement au rappel soudain de mes pensées, perdues tout à Theure dans des espaces un peu trop exaltés, à une réalité pénible et inquiétante en même temps que très terre à terre.
En effef, j'avais cru que j'allais transformer, comme par un coup de baguette, les habitudes, les intérêts, les occupations, la vie tout entière de mon mari, et je revenais pour apprendre qu'il avait perdu aux courses une somme folle. J'avais préparé d'avance une soirée où, seule avec lui pour quelques heures , loin des bruits du monde, il entendrait le récit fidèle de mes récentes impressions, aussi bien que l'expression des vœux, des ardents désirs, des projets dont il était lui-même l'objet. Je voulais exciter en lui le plus noble orgueil, et faire appel dans son cœur à mille sentiments endormis, mais non éteints, et je m'étais attendue, je crois, à les voir sur Theure se réveiller à ma voix ! Au lieu de cela, j'étais seule, et il était chez une autre, et chez quelle autre ! Qui étaitelle donc enfin, cette Faustina, dont le nom réapparaissait ainsi tout d'un coup dans ma vie, et qui, à l'heure même où j'aspirais à exercer sur lui une influence si haute et si pure, venait comme un mauvais génie se jeter entre nous? Je cherchais
en vain à me rappeler que Lorenzo n'avait pu deviner la soirée que je lui avais préparée à son insu ; qu'il me croyait à cette heure avec des amis chez lesquels il avait promis de me rejoindre. Rien ne pouvait calmer le battement précipité de mon cœur, rien ne pouvait refouler le flot de pensées que rinquiétude, la jalousie et le mécompte avaient soulevé ; et à mesure que l'heure s'avançait, mon agitation devenait plus vive. Quand reviendraitil?... que me dirait-il au retour? Sans doute, je le prévoyais, il chercherait à me cacher sa rencontre avec donna Faustina, et peut-être, pour ne pas trahir les indiscrétions de Lando, devrais-je cacher celle-là comme les autres, et feindre de tout ignorer? Que ferais-cependant, lorsque ses yeux, si habitués et si habiles à lire dans les miens, se fixeraient sur moi?... Comment pourrais-je jamais dissimuler avec lui?... Au fait, ce n'était pas à moi à songer à cela, ce n'était pas à moi à m'inlimîderet à rougir; et, après tout, s'il devinait que je n'étais pas trompée, tant mieux, et s'il en était mécontent, tant pis pour Lando.
J'en étais là de mes réflexions, lorsque j'entendis brusquement retentir la sonnette de l'antichambre, puis un pas rapide qui, cette fois, était bien le sien, et Lorenzo entra vivement. Il était pâle
et avait Pair ému. Il me dil cependant, d'une voix assez calme :
— Je viens de chez les M. . . Je croyais vous y trouver. J'ai appris qu'en leur envoyant mon excuse, vous en aviez envoyé une pour vous-même, et je n'y suis pas resté un instant... Qu'avez-vous, Ginevra? êtes-vous malade? Pourquoi n'êtes-vous pas sortie! Pourquoi êtes-vous restée seule ainsi?
Son expression était singulière, tendre et troublée à la fois. Il me regardait attentivement en me tenant la main, et relevait mes cheveux pour mieux voir mon visage.
Mes joues étaient brûlantes. La trace des larmes que j'avais versées était visible, et, sous ce regard, c'est à peine s'il m'était possible de réprimer celles dont mes yeux étaient encore remplis.
11 prit ma tête entre ses deux mains et l'appuya un instant en silence sur sa poitrine. Le battement de son cœur était peut-être égal au mien. Quant à moi, j'étais interdite, émue, désarmée, et moins que jamais en état de dissimuler. Aussi, lorsqu'il me dit tout à coup :
— Pourquoi as-tu pleuré, Ginevra , je veux le savoir !
Je lui répondis, en levant vers lui mes yeux en-
core humides el le regardant en face avec confiance :
— J'ai pleuré , Lorenzo, parce que j'ai appris que donna Faustina était ici, et que vous étiez chez elle.
Il tressaillit, et, quoique habitué aux variations de sa physionomie mobile , je fus saisie de l'effet que produisaient mes paroles.
Il rougit ; puis il redevint plus pâle qu'auparavant, et pendant quelques instants il fut hors d'état de me répondre, et sembla même oublier que j'étais présente.
Il s'assit près de la table et y demeura en silence, tandis que je le regardais inquiète et surprise.
Enfin il me dit :
— Qui vous a parlé de donna Faustina, et que savez-vous d'elle?
— Personne ne m'en a parlé ; je ne sais d'elle que ce que vous m'en apprenez vous-même par l'émotion que vous cause son nom.
Il se tut encore un moment ; puis il reprit de sa voix accoutumée, comme s'il eût triomphé de son émotion :
— Eh bien, Ginevra, lors même que vous eussiez ignoré sa présence à Paris, lors même que vous
n'eussiez connu ni son existence ni son nom, j'avais résolu ce soir de \ous parler d'elle. Écoutez-moi. Ce n'est pas, au sui'plus, une longue histoire.
Il était redevenu parfaitement maître de luimême. Néanmoins, il poursuivit avec un peu d'effort :
— Ce n'est pas à vous, Ginevra, à être jalouse d'elle ; c'est à elle à Félre de vous. Elle ne vous a fait aucun mal, tandis que, sans vous en douler, vous lui en avez fait un grand et irréparable.
J'ouvris les yeux avec surprise.
— Il n'est point nécessaire de vous dire où cl quand je l'ai rencontrée pour la première fois; mais il l'est peut-être de vous avouer que j'ai éprouvé pour elle une de ces passions qu'un homme se figure volontiers ne pouvoir ressenlir qu'une fois dans sa vie.
Je ne pus réprimer un mouvement.
— Attendez, Ginevra. Écoutez-moi jusqu'au bout. Elle était mariée et vertueuse, je m'éloignai d'elle. Mais je venais d'apprendre qu'elle était libre, et j'allais partir pour la rejoindre, lorsque je fus appelé en Sicile par le procès d'où dépend ma fortune. Vous savez le reste. Le passé tout entier s effaça pour moi à votre vue. J'étais libre encore
moi-même, libre de toute parole qui dût m'engager vis-à-vis. d'elle; et tandis que peut-être elle attendait à Milan mon retour...
— Vous ne pensiez plus à elle, et vous m'offriez votre main?,., m'écriai-je avec un mélange de pitié et presque de reproche.
Il me répondit avec un peu d'émotion :
— Oui, Ginevra, et sans aucun scrupule; car, après avoir passé un mois près de vous, je sentis que je ne l'aimais plus, et alors,., je ne me croyais pas aimé d'elle.
Son front se rembrunit et il s'arrêta un moment ; puis il poursuivit rapidement :
— Plus tard, je sus*., j'eus lieu de croire, à n'en pas douter, que le sentiment qu'elle avait dû me cacher tant que le devoir le lui ordonnait, avait existé, réel, profond. Je sus qu'elle avait espéré mon retour... qu'elle avait souffert... Ginevra, dans l'ivresse de mon nouveau bonheur, je ne pouvais éprouver de regrets; mais, je l'avoue, j'eus un moment de remords. Oui, j'aurais voulu ne plus entendre prononcer son nom, ne plus rien voir ni rien apprendre qui me la rappelât, et je fus pres-^ que irrité, à Kaples, de trouver sa carte parmi celles qui vous avaient été apportées à votre arrivée... Je lui en voulais, pauvre Fauslina! de ce
dont j'aurais dû lui être reconnaissant, ainsi que vous.
— Que voulez-vous dire?
— C'était à Naples, où elle se trouvait en passant, que la nouvelle de notre mariage lui était parvenue ; et lorsque, peu après, nous y arrivâmes ensemble, elle voulut, en vous apportant sa carie, me prouver à moi-même qu'elle ne se regardait plus désormais que comme mon amie et la vôlre... Mais, au premier moment, je ne le compris pas ainsi, et je fus injuste aussi bien qu'ingrat.
— Et aujourd'hui, Lorenzo? dis-je avec un mélange indéfinissable de sentiments divers.
— Aujourd'hui, Ginevra, je pense qu'elle a été généreuse, et qu'il vous appartient de l'être à votre tour. Elle désire vous connaître, et je viens vous demander de la recevoir demain... Vous hésitez?... je ne pense pas cependant— dit-il avec un peu de hauteur et en fronçant le sourcil — que vous me supposiez capable de faire une pareille proposition à ma femme si la marquise de Villanera n'avait point une réputation intacte, et si je n'étais certain que rien ne s'oppose à ce que vous lui accordiez ta faveur que je sollicite pour elle.
Lorsque Lorenzo me tenait ce langage il était parfaitement sincère. Aujourd'hui même, en écri-
vant le récit de ce jour à la lumière des événements qui l'ont suivi, je m'en sens aussi assurée qu'au moment où il me parlait. Tout ce qu'il m'affirmait alors était vrai, seulement il ne me disait pas tout. 11 ne m'expliquait pas, par exemple j quel était le hasard par lequel il avait appris, à l'heure où il aurait mieux valu qu'il l'ignorât à jamais, les sentiments qui lui avaient été cachés jusque-là. Il me disait encore moins l'effet que cette révélation avait produit sur lui ; mais, à cet égard sans doute, il ne me trompait pas plus ce jour-là qu'il ne se trompait lui-même. En attendant, il ne m'était pas possible démettre en regard de sa parole un vague et inexplicable pressentiment qu'il m'eût été impossible de justifier. J'acceptai donc, sans hésiter davantage, la rencontre qu'il proposait, et je lui tendis la main.
Il la baisa et la garda serrée dans les siennes; puis il me donna un nouveau gage de sa bonne foi, aussi bien qu'une satisfaction imprévue, par les paroles suivantes :
-^ Cette entrevue, Ginevra, ne vous engagera que fort peu, au surplus ; car, pour des raisons inutiles à vous dire, je voudrais, si cela ne vous contrarie pas trop, quitter Paris plustôt que nous n'en avions l'intention. Nous partirons dans huit jours.
Digitizecf
Il vit réclair de joie qui traversa mes yeux, et me regarda d'un air surpris. J'eus peur de compromettre le pauvre Lando, en trahissant ma connaissance du danger qui rendait ce départ si opportun. J'eus peur aussi qu'il n'y vît une preuve nouvelle de la défiance jalouse qu'il venait de désarmer, et je me hâtai de lui parler de la lettre de Livia et de mon désir de retourner à Naples, où je venais d'apprendre que je retrouverais ma sœur.
Il accepta cette explication, et cette journée, agitée de tant de manières, s'acheva plus tranquillement que je ne l'aurais prévu deux heures plus tôt. Toutefois, lorsque je me retrouvai seule, j'eus peine à rassembler mes pensées confuses. Une foule d'impressions nouvelles avaient remplacé celles de la matinée. Les projets que la noble éloquence de Gilbert de Kergy avaient fait naître me semblaient être tout d'un coup devenus chimériques. Je ne pouvais plus rappeler mes espérances; je ne pouvais pas davantage motiver mes craintes, mais Tinquiétude, une inquiétude vague et persistante, dominait tout le reste. Je ne parvins enfin à me calmer que par deux réflexions : nous allions quitter Paris, et c'était Lorenzo lui-même qui avuil proposé ce départ.
Le lendemain, je ne sais quelle impulsion, dont je ne me rendis pas compte, me fit prendre de ma toilette un soin inaccoutumé. Je lisais d'ordinaire, tandis que ma femme de chambre me coiffait à son gré ; mais ce jour-là, je levai plus d'une fois les yeux vers le miroir. Je remarquai avec plaisir le reflet doré de mes cheveux, éclairés par le soleil du matin, et je suggérai moi-même l'addition d'un nœud de ruban de la même couleur que celui de ma ceinture ; puis, lorsque je fus habillée, je jetai, avant de quitter la chambre, un regard assez altentif sur une grande glace où je pouvais me voir de la tête aux pieds. Il me sembla que j'élais bien mise, et j'en fus contente.
Cette appréciation me fut confirmée par une exclamation qui échappa à Lorenzo lorsqu'il me vit paraître. Il était déjà assis à la table du déjeuner, placée à l'un des bouts du salon.
— Vous êtes charmante ce malin, Ginevra! me dit-il.
Puis il sourit et devint pensif.
LE MOT BE L'fiNIGUE,
Nous demeurâmes quelques instants en silence; enfin il reprit, peut-être pour me distraire d'une autre pensée qu'il croyait présente à mon esprit :
— Je vous ai laissée seule hier plus longtemps que je ne le voulais . Comment avez-vous passé votre temps pendant cette longue après-midi ?
S'il m'eût fait cette question la veille, à l'heure du tête-à-tète imaginaire que j'avais arrangé d'avance, quel récit détaillé et animé y eût répondu ! Comme les pensées qui alors me remplissaient le cœur eussent jailli de mes lèvres ! Il me croyait une enfant ; mais je ne l'étais plus ; et en me voyant tout à coup apparaître sous l'aspect nouveau d'une femme énergique, courageuse, capable de luitendre une main ferme pour le faire monter plus haut, il eût été ému, surpris; cette lumière passagère qui parfois s'allumait [dans son regard eût brillé, cette fois, d'une manière moins fugitive peut-être, et je serais parvenue à rallumer le foyer dont cette lumière révélait la présence ! .. . Lorenzo ! si alors tu l'avais voulu ! si tu avais pu m'entendre, me comprendre, lire dans mon cœur, quelle vie eût été la nôtre ! Ah ! le Bonheur et le Bien sont plus étroilement unis dans ce monde qu'on ne le dit ! et si la vertu ne met point à l'abri du malheur, il est certain pourtant qu'il n'est point d'heureux
sans elle ! Mais l'élan par lequel j'avais cru alleindre mon but d'un seul bond avait été brusquement arrêté, et maintenant je ne me souvenais plus de ce que j'aurais voulu dire la veille, ni du motif pour lequel je le voulais. Je répondis donc à la question que mon mari venait de me faire, avec le plus ^rand sang-froid, et sans interrompre mon déjeuner:
— J'ai été à Saint-Roch — il pleuvait à verse. J'ai trouvé à la porte la comtesse de Kergy et sa fille, qui n'avaient pas de voiture, et je les ai ramenées chez elles.
— Vous avez bien fait. Il n'y a pas de famille plus considérée que celle-là, et Kergy est un voyageur des plus intéressants.
— Oui, je le sais. Je l'ai entendu parler de ses voyages. A quatre heures, hier, il y avait à l'hôtel de Kergy une séance à laquelle elles m'ont priée d'assister, et où il a parlé.
— Et à merveillâ, je n'en (Joute pas. Je l'ai entendu, et j'ai pu en juger.
— Vous l'avez entendu ?
— Oui, il y a quinze Jours... Quoique nous nous connaissions à peine, nous sommes fondateurs et principaux soutiens d'une certaine Revue artistique et scientifique, dont le comité de direction a
réuni tous ses membres pour une résolution â prendre. U a parlé dans cette réunion.
— Il est très-éloquent, n'est-il pas vrai?
— Très- éloquent, à coup sûr;... mais, en somme, terriblement rêveur.
— Rêveur ?
. — Oui, rêveur, incompréhensible même parfois. U se perd dans des espaces où on ne peut le suivre. Malgré cela, c'est un garçon de vrai lalenf, et, je le crois, d'un noble caractère.
- Lorenzo se leva en disant ces mots et tira un calepin de sa poche :
— J'inscris le nom de l'hôtel de Kergy, pour ne pas oublier d'y porter ma carie.
— Madame de Kergy et sa fille, lui dis-je, doivent venir me voir aujourd'hui vers quatre heures.
— Vers quatre heures?.;.
Il se tut un instant, puis il dit :
— Et jusqu'à cette heure-là?
— Jusqu'à cette heure-là, répondis-je en rougissant, je ne sortirai pas, et je serai seule.
— C'est très-bien.
Il prit un journal, et moi, j'allai m'asseoir en silence près de la fenêtre ouverte.
Je comparais la conversation qui venait d'avoir lieu avec celle que j'avais imaginée la veille. Je me
souvenais aussi de reffel que m'avait fait le nom de celle dont j'attendais maintenant la visite, et je me sentais à la fois Tenvie de rire et de fondre en larmes. En un mot, j'avais mal aux nerfs, mes pensées étaient troublées, et j'éprouvais une irritation et un malaise que mon visage exprimait sans doute au delà de ma volonté.
Lorenzo leva les yeux et me regarda un instant :
— A quoi pensez-vous, Ginevra? me dit-il.
— Êtes-vous bien sûr, lui dis-je tout d'un coup, que cette donna Faustina ne soit pas une jettatrice?
Il se leva et jeta son journal sur la table avec un peu d'impatience. Mais il reprit vite sur lui-même, et me dit tranquillement :
— Trouvez-vous dans ce que je vous ai raconté hier au soir la preuve que ce soit elle qui ait jamais porté malheur à personne?
— Si ce n'est pas elle, m'écriai-je vivement, j'espère que vous ne pensez pas du moins...
J'allais ajouter : « Que ce soit moi? » mais je m'arrêtai en voyant son visage s'assombrir.
— Voyons, Ginevra, dit-il, vous êtes, en vérité, par trop enfant ! . . . Ceci est un badinage sans doute, mais vous savez mieux qu'une autre qu'il peut être blessant. Au surplus, vous me direz vous-même ce que vous pensez de la marquise de Villanera,
lorsque vous l'aurez vue. Pour moi, je vous quitte : il n'est pas nécessaire, lorsqu'elle viendra, que je sois en tiers. J'irai chez Kergy pendant ce temps-là,.. Seulement, ajouta-t-il en me donnant la main, avant de sortir, puisque vous m'avez promis de la recevoir, souvenez-vous que je m'attends à ce que vous la receviez bien.
Il sortit, et je demeurai dans un état fort peu serein. Je lui en voulais, et en même temps j'étais mécontente de moi-même. Tout allait au rebours de ce que j'aurais désiré, et j attendais celle qui allait venir avec un sentiment mélangé d'humeur et d'angoisse. J'éprouvais un genre de malaise analogue à celui que Ton ressent lorsque l'air est ira* prégné d'orage.
J'essayai de m'occuper; mais je ne pouvais rien taire, et je finis par venir me remettre près delà fenêtre, un livre à la main, me levant de temps en temps pour aller regarder ce qui se passait dans le jardin des Tuileries ou dans la rue.
Enfin, vers deux heures, je vis un petit coupé ap* paraître au tournant de la rue Saint-Florentin. J'en avais vu passer un nombre infini depuis que j'étais là; mais celui-ci, je le suivis des yeux, sans l'ombre d'un doute sur la direction qu'il allait prendre. Au bout d'un instant, je le vis en effet s'arrêter à
le; hot de L'énigme. 227
la porte de l'hôtel. Nous n'en étions pas assurément les seuls occupants; mais l'idée ne n^e vint pas que la personne qui allait descendre de ce coupé pût demander une autre que moi. Aussi avais-je repris la place que j'occupais ordinairement dans le salon pour recevoir des visites, lorsque Ton m'annonça à haute voix la marquise de Villanera.
Je me levai et j'allai-au devant d'elle; puis il y eut un moment de silence, caysé sans doute chez Tune et chez l'autre par un même sentiment de curiosité. Ce moment fut rapide comme l'éclair ; mais néanmoins, chacune des deux avait examiné l'autre de la tête aux pieds.
Au premier abord, elle ne me parut point être jeune. Je n'avais pas vingt ans moi-même alors, et je jugeais comme on juge à cet âge. Par le fait, elle n'en avait pas trente. Elle était grande et elle était belle. Elle avait une taille noble et gracieuse, des traits fins et réguliers, des sourcils et des cheveux d'un noir de jais, un teint absolument dénué de couleur, et des yeux d'un bleu éclatant. Cette couleur trop vive donnait à son regard quelque chose de froid et de dur, mais cette expression changeait dès qu'elle parlait, et devenait alors douce, caressante, suppliante, irrésistible. Elle était vêtue de noir, avec une extrême simplicité
apparente, en réalité avec une extrême recherche.
Je n'eus pas le temps de me demander comment je devais rompre ce silence ; ce fut elle qui le rompit la première, et dès ses premiers mots je sentis se dissiper l'embarras et la timidité qui aggravaient pour moi les difficultés de cette rencontre. Que me dit-elle ensuite? Je ne saurais, en vérité, me le rappeler, et aujourd'hui, il ne m'est plus possible de comprendre Teffet de ses paroles ; mais cet effet fut d'opérer une transformation graduelle de tous les sentiments que j'avais éprouvés la veille en entendant prononcer son nom !
Souvent les femmes cherchent en vain par quel charme d'autres femmes réussissent à plaire, et (selon l'expression de Bossuet) à traîner après elles les âmes captives; souvent^ à leurs yeux du moins, ce charme est inexplicable. Mais il n'en est pas toujours ainsi, car il y a des femmes qui, tout en réservant pour un seul l'empire absolu de leur ascendant, aiment à s'assurer qu'il est en leur pouvoir de l'exercer sur tous. Telle était donna Faustina. Quelque vif et étrange qu'eût été le secret avertissement de mon cœur, je n'étais pas de force à lutter contre elle. Tandis qu'elle me parlait, je sentis mes préventions s'évanouir comme la neige au soleil, et peut-être était-il impossible qu'il en fût autrement,
àmoinsd'une pénétration dontjen'élais pas douée, d'une méfiance dont j'étais incapable, ou d'une ex* périence que je ne possédais pas encore.
Éprouva-t-elle réellement pour moi une sorte d'attrait qui dans cette première rencontre, la rendit sincère? je voudrais le croire. Oui, je voudrais pouvoir douter que la perfidie et le mensonge pussent à ce point jouer la cordialité, la simplicité, le naturel et la franchise ; je voudrais espérer que ce ne fut point seulement par un art consommé qu'elle obtint ma confiance, en paraissant ellemême m'en témoigner une sans limites.
Elle sut bien vite sur mon compte tout ce qu'elle voulut apprendre, et, en retour, j'appris moimême toute son histoire; et, quelque bizarre qu'aurait dû me sembler, et qu'était en effet celte prompte expansion de la part d'une inconnue, la grâce et le charme de son langage ne permirent point à une critique ni à un doute de traverser ma pensée. « Jeune, sans position et sans fortune, elle avait épousé un homme qui avait trois fois son âge, et avec lequel elle avait vécu dans une profonde retraite. Sa rencontre avec Lorenzo (dont elle ne m'expliqua pas le hasard) avait été l'unique rayon de joie de sa vie. Elle ne me cacha ni la douleur que lui causa son départ, ni, lorsque, devenue li-
bre, elle attendit en vain son retour, Télendue de son mécompte. « Mais tous ces sentiments-là, ditelle , appartenaient au passé ; il n'en demeurait plus rien qu'une amitié à laquelle elle ne pouvait renoncer. Sans doute, la mort du vieux jnarquis de Villanera lui avait rendu son indépendance, mais elle lui avait aussi enlevé son unique protecteur. Elle était seule au monde aujourd'hui, et elle me demandait, au milieu de mon bonheur, de me représenter son abandon, et d'en avoir pitié. »
Elle attachait sur moi, en parlant ainsi, ses grands yeux bleus tout noyés de larmes. Mes larmes aussi, en l'écoutant, coulaient le long de mes joues. Je me sentais presque coupable d'être heureuse. L'inconstance de Lorenzo me pesait comme un remords, et tout ce que j'avais de générosité dans l'âme répondait à l'appel qui m'était adressé. Aussi, avant la fin de notre entretien, je l'avais embrassée, en la nommant ma chère Famtina ! et elle m'avait serrée dans ses bras, en m 'appelant à vingt reprises « sa belle et bien-aimée Ginevra! »
On s'étonnera peut-être de ma naïveté. J'étais naïve alors en effet, et il eût été surprenant que je ne le fusse point ; mais de plus habiles que moi s'y seraient trompées.
LE MOT DE LȃNIGME. 23t
Lorenzo lui-même le fut ce jour-là.
Lorsqu'à son tour il nous trouva encore ensemble, et qu'il comprit, dès nos premières paroles, comment s'était passée notre entrevue, il jeta sur moi un regard tout illuminé de tendresse et de re* connaissance.
Son premier, et probablement d'abord son seul sentiment, en revoyant une femme vis-à-vis de laquelle il croyait avoir été ingrat et presque déloyal, avait été une sorte d'humiliation. Pour y échapper, il avait cherché un moyen de réparer ses torts, et, grâce à ma docilité envers lui et à ma générosité envers elle, il se persuadait qu'il l'avait trouvé.
En ce moment, tous les avantages de la situalion furent pour moi, et j'obtins ce jour-là sur ma rivale un nouveau, hélas! un dernier triomphe.
Lorenzo conduisit la marquise jusqu'à sa voiture; puis il remonta un instant pour me dire qu'elle dînerait avec nous ce même jour, et qu'il
avait invité Lando à être des nôtres. 11 me quitta ensuite après m*avoir embrassée tendrement, en me regardant avec une expression qui me causa un instant de joie suivie d'un accès de mélancolie aussi grande que si ce baiser eût été un adieu.
Mes appréhensions de la veille étaient cependant dissipées; mais je n'étais pas quitte d'un malaise indéflni et impossible à maîtriser, résultat peutêtre naturel des espérances et des craintes qui avaient été, 'depuis la veille, les unes déçues, les aulres conjurées. Toujours est-il qu'un grand trouble régnait dans mes pensées; et, bien que l'atmosphère fût, en apparence, redevenue calme et sereine autour de moi, je sentais pour ainsi dire sourdement trembler la terre sous mes pieds, et j'entendais de loin gronder la foudre.
Mon entrevue avec donna Faustina avait duré si longtemps, que je n'étais pas seule depuis une demi-heure, lorsqu'on m'annonça madame de Kergy et sa fille.
Cette visite qui, en toute circonstance, m'eût fait plaisir, me fut parliculièrement salutaire en ce moment, car elle m'apporta une distraction et un changement d'impression utile et complet. Après les émotions un peu fiévreuses que je venais d'éprouver, la vue et l'entretien de mes aimables com-
pagnes de la veille me firent un bien tout particulier. Je respirai plus à Taise, et j'oubliais donna Faustina en écoutant leur douce causerie. Mes yeux répondaient aux regards souriants de Diane, et sa mère m'inspirait un mélange de confiance et d'attrait qui m'attendrissait, et réveillait dans ma mémoire la plus chère, la plus douce, la plus déchirante de toutes les images du passé.
Madame de Kergy s'en aperçut, et je croîs qu'elle remarqua aussi en ce moment sur mon visage les traces d'une agitation récente; elle se leva comme si elle eût craint d*être indiscrète en prolongeant sa visite.
— Oh ! ne partez pas encore ! lui dîs-je en lui prenant la main pour la retenir.
— Mais vous avez Tair d'être fatiguée où souffrante. Je ne veux pas abuser delà permission que vous m'avez donnée.
— Vous me faites du bien, au contraire. J'ai un peu mal à la tête, il est vrai, et je suis fatiguée ; mais c'est un grand repos pour moi que de causer avec vous.
— En vérité?
— En vérité.
— Eh bien, alors laissez-moi, à mon tour, vous faire la proposition de vous emmener avec moi dans
ma voilure. Il fait beau temps aujourd'hui ; venez avec nous prendre l'air. Cela vous fera du bien, et à nous un grand plaisir.
Je me sentais très-disposée, de mon bôlé, à éprouver la sympathie qui m'était témoignée, et j'acceptai sans hésiter l'offre de madame de Kergy» Je montai dans sa calèche, et au bout d'une heure de promenade avec la mère et la fille, j'étais non-seulement remise de l'agitation nerveuse de la matinée, mais nous avions fait ample connaissance, et, pour la première fois depuis que j'étais àParis, j'avais cessé de m'y sentir étrangère.
— Quel malheur que vous partiez sitôt! s'écria Diane.
— Oui, en vérité, reprit sa mère, car il me semble que vous auriez trouvé sous mon toit quelques ressources qui vous manquent ailleurs, et nous aurions pu vous faire voir Paris sous un aspect différent, et peut-être... sous un aspect meilleur, permettez-moi de vous le dire, que celui sous lequel il apparaît aux étrangers, dans le grand monde, à peu près le même partout, j'imagine.
Je ne répondis pas, car le regret qu'elle exprimait venait de le réveiller en moi avec vivacité, et avec ce regret toutes mes pensées de la veille. Pour un instant, j'éprouvai de nouveau Tardent désir
de pénétrer dans un autre monde, et de sortir de celui où un vague péril semblait me mena>)er, et que, plus que jamais, je brûlais d'envie de fuir I Nous allions, il est vrai, quitter Paris, mais, hélas! pour quel motif !... Celte vie si différente que madame de Kergy venait de me faire entrevoir, quelle triste lueur elle jetait sur celle à laquelle Lorenzo voulait se soustraire ! ... A la pensée de ce contraste, la joie que j'avais éprouvée de notre départ devint amère.
En nous séparant, il fut convenu cependant que nous nous verrions chaque jour pendant cette dernière semaine, et qu'avant mon départ madame de Kergy me ferait faire quelques courses dans ce Paris inconnu dont elle me révélait l'existence, et dont j'aurais ainsi avant de quitter la France une idée au moins imparfaite.
Au retour, je trouvai au [salon Lando aussi bien que Lorenzo, et j'appris que, le temps étant trèsbeau, ils avaient décidé que notre dîner aurait lieu dans un cçifé (je ne sais plus lequel) aux Champs- Elysées, et qu'ensuite, au lieu de rentrer , nous irions nous asseoir sous les arbres , et écouter tranquillement, en plein air, la musique de l'un des orchestres en renom. L'hôtel où demeurait la marquise de Yillanera était sur notre chemin; nous
la prendrions au passage, et elle se joindrait à nous pour' le reste delà soirée.
Ce nouveau programme ne me déplut pas. Je préférais même celte manière de revoir la marquise à celle qui s'était offert à ma pensée, lorsque Lorenzo était venu me dire qu'elle viendrait dîner avec nous. En dépit de l'impression favorable que j'avais reçue, cette perspective m'embarrassait, et j'aimais mieux Tarrangement qui m'était proposé. Mais, tout en l'acceptant sans hésiter, je ne pus m'empécher de penser à quel point j'aurais préféré passer cette soirée seule avec lui !.. . J'avais soif de cette solitude à deux ! Mon cœur était plein de choses à lui dire, et il me semblait qu'une sorte de fatalité élevait des obstacles et multipliait autour de nous les préoccupations étrangères à celles auxquelles il m'était impossible ensuite de le ramener dans les trop courts moments où nous nous retrouvions ensemble. Ces désirs et ces regrets flottaient dans ma pensée tandis que je me disposais à le suivre, et assombrissaient l'heure dont je parle.
Lando prit place en face de nous, et nous nous arrêtâmes bientôt à la porle de la marquise, dont le petit coupé suivit notre voilure. Lorsque, arrivée à notre destination, elle en descendit, Lorenzo,
comme de raison, lui donna le bras; je pris celui de Lando, et nous nous mîmes en devoir de gagner le salon qui nous avait été réservé en traversant, pour y parvenir, la salle du café, encombrée de monde, et où, pour un instant, tous les yeux se fixèrent sur nous.
Je m'aperçus que la vanité de Lando jouissait plus que la mieime des quelques paroles qui nous parvenaient aux oreilles. Je regardai Lorenzo : je vis que, lui aussi, semblait fier de l'effet que produisait celle qui s'appuyait sur son bras, et, pour la première fois, il ne sembla pas s'apercevoir du murmure flatteur dont j'étais Tobjet. Je le remarquai, et ma bonne humeur ne s'en accrut point. Mais lorsque nous fûmes dans le petit salon qui, pour une heure, était devenu le nôtre, Fauslina ne sembla plus s'occuper que de moi. Nous ôtâmes nos chapeaux, et tandis que j'admirais en silence ses magnifiques tresses, qui faisaient ressembler sa tête à celle d'une statue antique, elle s'extasia tout haut sur ma « chevelure d'or, » sur ma taille, sur mes traits, et elle allait poursuivre ainsi, pensant évidemment ne pas me déplaire, lorsque Lorenzo l'arrêta :
— Prenez garde, marquise, dit-il en souriant, vous ne connaissez pas encore Ginevra. Ne faites
pas un pas de plus sur ce lerrain ; c'en est un où personne ne peut s'aventurer que moi seul
Il dit ces derniers mots avec un accent qui me lit battre le cœur et rendit Faustina silencieuse. Une expression plus rapide que le plus fugitif éclair traversa ses yeux bleus, et me sembla leur donner un éclat terrible. Elle reprit cependant bientôt son enjouement et l'aisance gracieuse de ses manières. Comme la plupart des femmes italiennes, elle possédait ce naturel, cette absence totale d'affectation, qui donne souvent à leur conversation une originalité sans égale, et fait trouver ensuite factice et presque faux tout esprit moins spontané que le leur. C'est là un charme inexprimable qui entraîne, séduit, met à l'aise, et donne à leur coquetterie elle-même l'attrait de la simplicité.
Notre dîner fut gai, animé, le plus amusant de ceux auxquels j'eusse jamais assisté. Donna Faustina racontait mieux que personne sans avoir l'air de chercher à se faire écouter. Elle savait contrefaire les autres femmes sans paraître méchante, ou bien chanter leurs louanges avec un élan qui la faisait paraître elle-même plus charmante que celles dont elle parlait. Parfois aussi elle changeait de ton, et, après avoir fait rire aux éclats, elle pouvait intéresser par un récit sérieux qui révélait
chez elle, à côté d une gaieté presque exubérante, un esprit viril et cultivé.
Bref, lorsqu'elle était présente, on ne pouvait penser qu'à elle, et celles-là môme que sciemment ou sans le vouloir, elle jetait dans l'ombre, ne pouvaient pas plus nier que combattre le charme qui les éclipsait.
A la fin du dîner, je me rappelai pourtant avec quelque surprise la conversation qui, peu d*heures auparavant, m'avait si fortement émue, et je me demandai si c'était bien là cette femme mélancolique et délaissée dont le sort avait fait couler mes larmes.
On eût dit qu'elle avait lu dans ma pensée, car lorsque nous nous retrouvâmes en plein air, elle quitta le bras de Lorenzo et vint prendre le mien.
— Ginevra, me dit-elle tout bas, vous me voyez heureuse et gaie comme un enfant ce soir. C'est que je ne me sens plus seule aujourd'hui ; c'est que j'ai retrouvé non-seulement des amis, mais une sœur!... C'est que je vous remercie et je vous aime !
Les Champs Êlysées étaient illuminés. Nous pouvions nous voir comme à la clarté du jour : son regard était attendri et sincère... Peut-être
disait-elle encore \rai, et peut-être, en effet, avait-elle assez peu étudié sa propre pensée , pour se persuader à elle-même que ce roman d'amitié auquel elle voulait me faire croire était une réalité. Quoi qu'il en soit, l'illusion ne fut longue ni pour elle, ni pour lui, ni pour moi,
La musique me fit du bien, et jeTécoutai quelque temps en silence. Faustina était assise à ma droite, Lorenzo près d'elle, Lando à côté de moi.
— Bravo ! ma cousine, me dit celui-ci à voix basse, dès que le premier morceau fut terminé. Grâce au ciel, votre empire est encore tout ce qu'il doit être I ... Je n'en suis pas surpris, mais j'en suis charmé I
Tant de choses avaient traversé mon esprit depuis mon dernier entretien avec lui, que je ne savais plus ce qu'il voulait dire.
— Vous avez su persuadera Lorenzo de quitter Paris?
— Non, c'est lui qui m'a spontanément proposé de partir.
— En vérité ! Et quand cela ?
— Hier au soir.
— Et à quel jour est fixé votre départ?
— A lundi prochain.
— Huit jours encore ! c'est long... Malgré mon
chagrin personnel de ne plus vous voir, j'aurais voulu que ce départ eût lieu plus tôt.
— Moi aussi, murmurai-je, presque sans savoir pourquoi ; car, dans ce moment-là, les inquiétudes de Lando ne me préoccupaient nullement.
— Tâchez, du moins, de lui faire passer tontes ces soirées comme celle-ci. Votre amie est aimal)lc, elle Tamuse ; elle pourra ôlre pour lui une utile distraction.
— Lando, taisez-vous! m'écriai-je avec une vivacité que je ne pus maîtriser, et qui lui fit faire une petite exclamation de surprise.
Mais je repris bien vite, craignant qu'il ne m'eût devinée :
— Oui, de grâce, taisez-vous, pendant qu'on joue cette marche du Prophète. Je veux l'écouler tranquillement.
Mais je n'écoutais pas la marche du Prophète, je n'écoutais, je n'entendais rien que la voix de ceux qui causaient près de moi. Ce fut d'abord gaiement, comme tout à l'heure, sur des sujets en apparence indifférents, mais où se mêlaient les noms de personnes et de lieux que je ne connaissais pas,... des souve-:irs étaient éveillés qui m'étaient enlièrement étrangers... Bientôt il y eut entre eux un long silence... Lorsque ensuite ils I. 1^
reprirent leur conversation, ce fut à voix basse, et il ne me fut plus possible de la suivre.
Lorenzo et Lando revinrent à pied, et moi je ramenai donna Fauslina chez elle. Avant de nous séparer, nous nous embrassâmes encore une fois en nous disant : A revoir ! Mais, après l'avoir quittée, je songeai sans regret qu'avant la fin de la semaine je lui aurais dit adieu pour longtemps, et peut-être même déjà n'eussé-je pas été fâchée que ce fût pour toujours.
Pendant cette semaine, que Lando trouvait longue et qui le fut, en effet, assez pour bouleverser toute ma vie, que se passa-t-il?... En apparence, rien qui différât beaucoup de la soirée que je viens de décrire ; rien qui ne semblât même être amené naturellement par Tintimité qui venait tout à coup de s'établir entre donna Faustina et moi, et dont, seule, je semblais n'avoir point oublié la date récentCi Mais peu à peu, je pourrais en vérité dire d'heure en heure, je sentais grandir
à côté de moi une influence cachée, subtile, puissante, et Finstinct secret de mon cœur, un instant endormi, se réveilla violemment et me rendit la souffrance amère du doute, de l'inquiétude etdes plus cruels soupçons. Toutefois, comme rien ne nouveau ne paraissait les justifier, je m'efforçai de les dissimuler, de crainte de me rendre haïssable et de perdre, aux yeux de Lorenzo,le charme dont m'avait revêtu ma généreuse confiance. Continuer à la lui témoigner, n'était-ce pas, d'ailleurs, l'obliger à la mériter?... Faustina pourrait-elle me trahir, tandis que je redoublais envers elle de cordialité et de tendresse et que je me fiais à ^Ue comme à une amie ? Bi n'était-ce pas en quelque sorte me protéger moi-même, que les obliger ainsi, l'un et l'autre, par l'honneur, à ne pas me tromper.
Mais, on le sait, l'honneur, en pareil cas, l'hoU' neur tout seul, sans un frein divin subi par la conscience, est une barrière faible et dérisoire. Ceux qui se figurent ne l'avoir pas franchie, Font parfois fait insensiblement reculer devant eux, et se croient encore dans ses limites lorsqu'ils sont déjà bien loin du lieu où ils l'avaient d'abord élevée...
Cette barrière mobile se transporte d'ailleurs
bientôt sur le terrain ennemi, et cet honneur purement humain, gardien insuffisant du plus solen- . nel serment, après avoir brisé le lien d'un devoir sacré, s*enchaîne souvent ensuite à un devoir imaginaire, et (suivant he code sauvage, qui côtoie dans notre monde civilisé le code évangélique) il persuade à celui dont il est le seul guide, qu'il deviendrait déloyal s'il cessait d'être traître I
C'est là une triste et banale histoire, souvent racontée dans ce monde sans évoquer autre chose qu'un sourire ou un haussement d'épaules, de la part de ceux-là même qui frémiraient d'indignation si on les croyait capables de trahir la confiance d'un de leurs amis; que dis-je? celle d'un inconnu, celle même d'un ennemi !
Je n'entreprendrai point de suivre Lorenzo dans celte phase obscure de son existence. Je ne chercherai pas non plus à pénétrer dans l'âme de Faustina ; je dirai seulement l'influence qu'eut sur la mienne son apparition dans ma vie, car le récit même que j'ai entrepris est celui de la douloureuse épreuve, du formidable danger et de la grâce insigne qui en furent la suite !
Pendant celte dernière semaine de notre séjour à Paris, mes journées se partagèrent d'une manière étrange, entre madame de Kergy, qui tous les raa-
tins venait me prendre pour faire les courses que nous avions projetées, et donna Fausiina, avec laquelle je me trouvais immanquablement tous les soirs. C'était passer chaque jour d'une sphère à une autre absolument contraire, et il me semblait subir une transformation périodique, et devenir moi-même, selon les heures, une personne aussi différente que Tétaient Tune de l'autre ces deux femmes, dont je me trouvais ainsi presque simultanément rapprochée , et que cependant je ne voyais jamais ensemble.
Mais chaque jour davantage j'appréciais l'intimité bienfaisante qui avait pris naissance le même jour que cette autre intimité à laquelle j'hésitais encore à donner son vrai nom, et je trouvais de plus en plus heureuse et salutaire celle impression du matin, qui venait chaque jour me distraire des pensées troublées de la soirée précédente. La douceur et la dignité simple de madame de Kergy s'alliaient à un noble esprit et à un grand cœur : quoi qu'elle fût un peu imposante, on était à Taise avec elle, parce qu'elle comprenait tout, ne critiquait rien, et ne donnait à personne d'autres leçons que celles de son exemple. Je m'eslimai heureuse de la voir souvent, et j'aurais voulu lui obéir toujours.
Je parcourus donc ainsi, avec elle, le Paris de la charité, qui me fit en même temps connaître le Paris de la misère, et il me sembla n'avoir jamais compris auparavant jusqu'à quel degré pouvaient aller l'une et l'autre. A coup sûr, cependant, la misère et la charité sont de tous les pays et de tous les climats. Nous avons aussi, assurément, des pauvres parmi nous^ et l'Italie méridionale est par excellence, dit^on , le pays des naendiants et des malheureux ; . toutefois , lorsque ma pensée me transportait aux portes du couvent où don Placido distribuait chaque jour des secours, sans grand discernement peut-être, mais accompagnés de pieuses paroles, acceptées par ceux à qui il les adressait comme une aumône presque aussi bonne que l'autre, je me demandais si ce dernier trait ne ra^ chelait pas un peu et l'excès de la pauvreté et l'absence d'une méthode plus sévère et plus juste de la secourir? Et en voyant ensuite, à Paris, la misère profonde aggravée par le climat, et souvent aigrie par la haine ; en approchant de ces foules, avides des biens de ce monde, et chez lesquelles l'espérance de ceux du ciel est éteinte, je me demandais aussi s'il pourrait exister jamais ici-bas une compensation possible à donner aux pauvres privés de la bienheureuse foi qui les console, les grandit et
les ennoblit. Oui, les ennoblit^ le motn'est pas trop fort pour exprimer la réalisation vivante de TÉvangile que j'avais souvent observée en suivant Ottavia et Uvia dans ces pauvres demeures où elles étaient si bien accueillies : « Ah ! signora I disaient parfois ces soi-disant misérables, en nous regardant d'un air de compassion ; c< oui, nous prierons Dieu pour vous, et le Seigneur nous entendra, car, enfin, vous le savez, nous autres pauvres, nous sommes ses amis, c'est à nous, et non pas aux riches qu'il a voulu ressembler. »
Une foule de paroles du même genre flottaient dans ma mémoire, tandis que je suivais ma noble et sainte amie dans ces réduits où elle exerçait et apprenait à ssi jeune fille à exercer avec elle une double mission de charité.
Un jour surtout, en voyant la charmante Diane agenouillée près du lit d'une pauvre vieille malade, incurable et incrédule, je me souvins de ce mot sorti à Naples des lèvres d'une pauvre femme qui avait imploré, par l'intercession d'un saint, la guérison d'une longue infirmité, et qui Pavait obtenue : « Ah I mia cara signora /... les médecins sont pour les riches ; mais nous, nous avons pour nous les saints. »
— Il faudra raconter tout cela à Gilbert, me dit
madame de Kergy après m'a voir écoulée en souriant ; malgré Tintérêt avec lequel il s'occupe de tout ce que l'on découvre et de tout ce que l'on invente en toutes choses, il n'est pas incapable de comprendre celte solution, la plus haute et la plus simple de toutes, delà grande difficulfé qui se représente sous tant de formes différentes, et il conviendrait sans peine que, vue dans cette lumière et comprise de cette façon-là, l'inégalité des situations sur terre change singulièrement d'aspect.
Ce n'était pas la première fois que j'entendais nommer ainsi Gilbert de Kergy, depuis que je voyais journellement sa mère. Celle-ci m'avait entre autres parlé un jour du but de plusieurs associations dont il était un membre actif.
— 11 vous eût expliqué tout cela bien autrement que moi, ajouta-t-elle; mais je l'ai vainement pressé de nous escorter dans celles de nos courses où noijs devions parcourir ce que je nomme son domaine. Il s'y est absolument refusé, et quelque habituée que je sois à sa sauvagerie, elle m'afllige, car il s'y livre souvent ainsi au détriment des autres et de lui-même.
Un jour cependant j'avais trouvé sa carte à ma porte en rentrant ; mais, depuis la séance à l'hôtel de Kergy, je ne l'avais plus rencontré une seule fois.
Nous en étions au samedi, avant-veille de notre dépari, et ce jour était celui de ma dernière promenade avec madame de Kergy. Je me sentais en proie à une foule de sentiments confus et contradictoires : triste de me séparer d'elle, agilée et mélancolique, et cependant impatiente de quitter Paris, où maintenant il me semblait ne plus voir partout que deux grands yeux bleus qui me suivaient en tous lieux. Et d'autre part, cependant, un étrange et inexplicable regret me serrait le cœur lorsque je songeais 5 ce monde où je n'avais pas pénétré mais dont je devinais Texislence comme celle d'une région où j'aurais voulu transplanter ma vie et celle de Lorenzo pour leur fainj porter des fruits meilleurs. En causant avec madame de Kergy, il m'avait semblé plus que jamais entrevoir queje n'avais pointimaginé une chimère, et que, ce qui était l'objet de mes vœux, se fût réalisé sans peine si... J'hésitais encore à formuler toute ma pensée. Néanmoins elle était là, vivante, présente, poignante, et le souvenir de celle qui la faisait naître ajouta un degré de tendre expansion aux adieux attendris que je tîs à madame de Kergy lorsque sa voiture s'arrêta pour me déposer à ma porte. Mes yeux étaient pleins de larmes et j'avais peine à la quitter. Pe son côté, elle me serrait Ir?
main et attachait sur moi le plus doux regard. Enfin elle me dit :
— Ma chère Ginevra (je l'avais priée depuis longtemps de me nommer ainsi), vous ferai-je une indiscrète prière en vous demandant de venir dîner chez moi demain et de m*accorder votre dernière soirée?
r— Oh ! madame ! m*écriai-je avec une joie que je ne cherchai point à dissimuler, que j'en serai heureuse I
— Alors je puis compter sur vous?... Sur vous deux bien entejidu, car mon invitation s'adresse au duc de Valenzano non moins qu'à vous.
A celte parole bien simple, je me sentis rougir. Hélas! pourquoi? Pourquoi étais-je tout d'un coup effrayée à la seule pensée de transmettre à Lorenzo une invitation que, dix jours auparavant, il eût acceptée avec empressement?... Aujourd'hui je me rendais compte que, s'il disait oui, ce serait pour moi une victoire ; s'il disait non, une douloureuse défaite.
Tout cela me traversa l'esprit rapidement et me rendit un instant silencieuse; enfin je répondis :
— Je ne sais si mon mari s'est déjà engagé pour demain ; mais, quant à moi, j'espère que rien ne m'empêchera d'être des vôtres. En tout
cas, VOUS aurez ma réponse dans quelques heures.
Celte réponse lui fut envoyée en effet fort tard, le même soir ; son contenu était : « Qu'une affaire importante obligeait mon mari à s'absenter le lendemain pendant toute la journée, et que je profiterais seule de l'invitation de madame de Kergy. »
Ce qu'il m'en coûta pour écrire ce billet, madame de Kergy ne le devina jamais ! Et cependant, lorsque je traçais ces lignes à la hâte, je n'avais aucune raison positive pour douter de l'exactitude du motif que j*y assignais à l'absence de Lorenzo. Nulle raison, si ce n'était cette voix de mon cœur à laquelle, moins que jamais depuis quelques heures, je pouvais imposer silence.
Entre le moment où j'avais quitté madame de Kergy et celui où je lui écrivis ce billet, voici ce qui s*était passé :
Ce soir-là, comme d'habitude, j'avais dû rencon-^ trer donna Faustina ; mais non pas seule. Nos amis s^étaient entendus pour nous donner une soirée d'adieu, et ce fut à cette soirée que je la vis pour la première fois dans tout l'éclat d'une brillante parure... Ce fut là aussi (j'étais loin de le prévoir) que je lui parlai pour la dernière foisl... Et ce que j'étais encore plus loin de prévoir, c'était en quel lieu et de quelle manière je me retrouverais
encore une fois dans ma vie, pour un instant, près d'elle!...
On nous regarda beaucoup ce soir-là. Laquelle de nous deux élait la plus belle? je l'ignore. Et, à ret égard, l'opinion de tous m'était indifférente, hormis celle d'un seul ; ce qu'en pensait celui-là je voulais le savoir, el ce fut à mon tour de l'observer. On sait que lui-même se piquait, à bon droit, de pénétration ; mais c'était une faculté que je possédais aussi de mon côté (c'en est une, pour le dire en passant, dont on prétend que les Siciliens et les Siciliennes sont rarement dépourvus). A cet égard, nous étions donc à deux de jeu : je connaissais chaque pli de son front, chaque mouvement de sa bouche, chaque altération passagère de ses trails expressifs et mobiles ; et je mis autant d'art à l'étudier pendant cette soirée, où pour la première fois je pouvais, à son insu, les observer ensemble, qu'il savait en mettre lui-même à étudier les autres. Je le suivis des yeux, ainsi qu'elle, dans ce salon, tandis que, séparé de moi par la foule, il oubliait ma présence, et un phénomène semblable à celui de la double vue semblait faire retentir distinctement à mes oreilles chacune des paroles qu'ils se disaient à voix basse!... J'eus peine, en la quittant, à lui tendre la main : et le ressentiment brû-
lant qui s'alluma dans mon cœur, ce fut elle, en ce moment, et non pas lui qui en fut l'objet.
J'étais alors, sans doute, corrigée de quelquesuns de mes défauts ; mais j'étais loin de l'être de tous. Je n'étais pas aussi frivole qu'on l'est d'ordinaire à mon âge; j'aimais les grandes et nobles choses, mais à côlé de tout cela, j'étais impétueuse, volontaire etjalouse, et sans être occupée de ma figure je refais de moi-même. Le bonheur qui m'apparlenait par le plus indiscutable droit était menacé. Tous les moyens de le défendre me semblaient permis, et user pour cela d'adresse, de prudence, ou de ménagements, eût presque ressemblé, à mes yeux, à un manque de franchise.
Il est rare, en général, que les prétextes ou même les excuses manquent pour se livrer à l'impulsion du moment ; aussi je cédai à la mienne, et, lorsque je me retrouvai seule avec Lorenzo, je rompis un long silence (dont il ne s'aperçut pas, ou ne voulut pas demander la cause) par une explosion violente, que je regrettai plus tard, mais que dans ce moment il ne me sembla pas possible de réprimer :
— J'ai voulu vous complaire, Lorenzo, et je veux croire encore à votre sincérité, je mourrais si j'en doutais ; mais je ne puis plus croire à la fausse et
perfide amitié de celte femme... Mon cœur s'y refuse, mon âmetout entière se révolte contre elle... Dieu me le pardonne, Lorenzo : en vérité, je crois que je la hais, et il me semble que jamais je ne pourrai la revoir!...
Telles furent (et bien d'autres encore) les vives et incohérentes paroles qui s'échappèrent de mes lèvres et que Lorenzo écouta sans m'interrompre les bras croisés, les sourcils froncés, l'œil froid, ironique, surpris.
Tandis que je le regardais, je sentais mon impétuosité s'éteindre et faire place à une intolérable douleur. Mon cœur se gonflait, et j'aurais éclaté en sanglots, si une sorte de fierté ne m'eût empêchée de répondre par des larmes à la froideur glaciale de son sourire.
Il ne s'excusa point, ne chercha nullement à défendre celle que je venais d'attaquer ainsi, et ne me fit ni protestations ni reproches.
— Comme il vous plaira, cara mia, me dit-il avec une tranquillité qui me sembla mille fois plus cruelle que l'emportement^ je ne m'efforcerai point de combattre le furieux accès de jalousie dont je vous vois saisie. Cédez-y à votre aise... Rien ne vous sera plus facile demain que de trouver ttn prétexte pour ne pas passer la soirée avec donna Faustina,
et après-demain, ma belle Ginevra, poursuivit-il en me regardant avec une ironie plus marquée, vous semblez oublier que nous partons ensemble et que, très-probablement, vous ne la reverrez jamais... C'est là cependant une circonstance rassurante, et qui aurait pu suffire, il me semble, pour vous empêcher de me faire une scène aussi absurde que celle-ci.
Cette attitude et ce langage me déconcertèrent complètement : je n'éprouvais plus qu'une pénible confusion de mon emportement et un ardent désir de le réparer... et cependant la sensation que fait ressentir l'injustice bouillonnait encore dans mon cœur...
Je la réprimai peu à peu, et lorsque Lorenzo allait quitter la chambre je lui dis à voix basse :
— Pardonnez-moi, j*ai été trop vive ; mais j'ai souffert plus que vous ne le pensez.
Il ne me répondit rien, et sa froideur me rendit de l'empire sur moi-même.
— Je n'ai point de prétexte à chercher pour évi* ter de rencontrer donna Faustina, poursuivis-je alors avec un sang-froid presque égal au sien ; madame de Kergy m'a invitée (ainsi que vous) à diner et à passer la soirée chez elle demain.
-^ Fort bien ; allez-y, rien de mieux. Quant à
moi, je ne vous y suivrai point : j'ai des affaires que mon départ m'oblige à terminer ; demain je serai absent toute la matinée et ne rentrerai pas à temps pour vous accompagner.
Je savais par Lando de quelles affaires il s'agissait; je savais qu'en effet le lendemain Lorenzo devait régler les comptes trop sérieux et trop importants dont il m'avait parlé le dimanche précédent. Je me souvins même alors qu'il devait ensuite aller dîner avec Lando...
Ce n'élait donc pas une excuse imaginaire que j'étais chargée de transmettre à madame de Kergy, et cependant, lorsque je lui écrivis le billet qu'on a lu, ce fut d'une main tremblante et le cœur plus troublé qu'il ne l'avait jamais été de ma vie!
Le jour suivant fut aussi trisie qu'avait dû m'y préparer la soirée précédente. Jamais, encore, je n'avais été en proie à un pareil malaise, à une perplexité aussi grande.
Il est inutile de dire que, comme le dimanche
précédent, j'allai seule à Téglise, mais je n'y fus point calme et recueillie comme alors. Je me trouvais dans un état d'indocile mécontentement de tout et de tout le monde, sans m'en excepter moimême, et cependant j'étais bien loin de cette humble disposition du cœur qui apaise les murmures, éteint les ressentiments, et jette une lumière calme et sereine sur la route où Ton doit marcher. Je regrettais ma vivacité de la veille, parce que je m'apercevais qu'une autre conduite eût mieux secondé mes désirs. Je sentais, en un mot, que j'aurais pu être plus adroite, mais je ne songeai nullement que j'aurais pu être plus patiente. J'avais peine surtout à calmer l'irritation violente que me causait le souvenir de Tattitude de Lorenzo pendant tout cet entretien.
Je la comparais à celle qu'il avait eue le jour où, pour la première fois, il m'avait parlé d'elle. Dans ce moment, quelle tendresse pour moi!
quelle confiance! quel respect même! combien, tout en prononçant son nom, hélas ! avec émotion, il était pourtant manifeste que, lorsqu'il cherchait à réparer ses torts envers elle, il se sentait alors incapable d'en avoir envers moi ! Il n'y avait pas huit jours de cela, et hier, quelle froideur ! quelle dureté ! quelle implacable et glaciale ironie ! quel
changement inouï d'expression et de langage!
Était-ce bien Lorenzo qui m'avait parlé ainsi ? étaitce bien lui qui avait jeté sur moi ce regard indifférent, presque dédaigneux!...
Non, ce n'élait plus lui : une fascination déjà subie reprenait son empire, et le charme fatal dont j'avais triomphé naguère, redevenait puissant sur un cœur que j'étais, hélas ! trop faible pour garder, parce qu'aucun sentiment plus élevé et plus profond que l'attrait ne le gardait avec moi!
J'ai dit que je ne chercherais pas à plonger dans Tâme de Faustina. Je dois cependant parler encore quelques instants d'elle, ne fût-ce que pour être indulgente envers celui qu'elle vint chercher ainsi, comme un ange des ténèbres, au sein de son légitime bonheur !
Elle l'avait aimé longtemps, je crois : aimé de la passion sans frein qui pouvait habiter dans un tel cœur. Mais elle croyait Tavenir à elle. Elle croyait s'être préparée, par deux années de vertu apparente, toute une vie de félicité. Déçue, blessée, désespérée, elle avait d'abord cédé, peut-être seulement à un impétueux désir de le revoir, mais peut-être aussi à celui de se venger, en détruisant le bonheur qui avait trahi ses espérances.
Elle avait calculé sur retendue de sa puissance,
et elle avait calculé juste. Mais pour se rapprocher de lui, j'étais d'abord nécessaire à son dessein, et elle avait joué avec un art consommé la scène de notre première rencontre : il fallait mesurer de près l'ennemie qu'elle voulait vaincre, il fallait sonder le cœur qu'elle voulait frapper. Hélas I tout ce qui, dans ce cœur, avait une valeur digne d'être estimée, passait alors inaperçu pour lui, et il était facile de déprécier un trésor que n'appréciait pas celui qui en était le maître. Que me restait-il alors? Quel avantage avais-je sur elle si, aux yeux de Lorenzo, je n'étais pas protégée par une barrière infranchissable et sainte respectée de lui-même? Qu'était mon amour auprès de sa passion à elle? Qu'était mon esprit auprès de celui qu'elle possédait? ma beauté auprès du charme irrésistible qui m'avait fascinée moi-même? ma jeunesse elle-même, enfin, auprès de tous les avantages que lui donnait sur moi une vanité sans scrupule? En vérité, je le crois^ il lui sembla, au premier abord, si facile de me vaincre, qu'elle en fut presque désarmée. Mais, je le crois aussi, elle vit bientôt, en moi, quelque chose déplus, que tout ce qu'il lui était si facile d'éclipser. Elle vit qu'avec le temps j'arriverais à exercer un ascendant contre lequel aucune force humaine ne pourrait lutter. Elle vit que j'allumerais, dans
Tâme de Lorenzo, une flamme qu'elle serait impuissante à éteindre, une flamme bien autre que celle dont elle ou moi nous pouvions être l'objet. Elle vit que je pouvais le conduire dans des régions où elle ne pourrait plus être ma rivale, et elle vil que je le voulais. Elle discerna le désir ardent, bien que confus, qui était dans mon cœur. Elle eut, en un mot, de son côté une intuition égale à celle que j'avais eue du mien. Elle comprit en moi le bien, comme en elle j avais compris le mal, et elle le comprit pour le combattre comme la seule force qui eût rendu invulnérable celui qu'elle voulait vaincre. Elle se servit contre moi, ou plutôt, hélas ! contre lui, de toutes les armes qu'elle possédait. Armes toujours meurtrières contre des cœurs désarmés. Et l'estime elle-même qu'elle avait su usurper jusque-là, devint, à l'heure où son orgueil, où sa passion changèrent de calcul, un piège pour lui, un attrait perfide de plus, un mortel danger à ajouter aux autres I...
Aujourd'hui, si je parle ainsi d'elle, ce n'est point pour satisfaire un ressentiment dès longtemps éteint. Ce n'est point, non plus, pour atténuer les torts de Lorenzo envers Dieu et envers moi. C'est pour expliquer leur cause profonde, c'est pour rappeler, une fois de plus, que Tamour hu-
main, fût-il le plus tendre, est un faible rempart de tout bonheur dont Dieu est absent. De même que l'honneur, fût-il le plus intraitable, est un faible garant de toute fidélité dont Dieu n'est point le lien, le témoin et le juge!...
Je revis à peine Lorenzo quelques instants pendant la matinée : je m'aperçus bien qu'il s'efforçait de me faire oublier ce qui s'était passé entre nous la veille, mais je ne vis pas la moindre trace de regret. Il était évident, au contraire, qu'il se trouvait magnanime parce qu'il me pardonnait mes reproches, qu'il ne se préoccupait nullement du fait de les avoir mérités et, qu'entre nous, les rôles étaient intervertis. Au surplus, je souffrais tant moi-même de la vivacité à laquelle je m'étais livrée, qu'il eût été bien facile d'appeler sur mes lèvres les paroles qui Tauraient réparée. Elles eussent été ma réponse au moindre mot de tendresse, mais il ne m'en adressa point. Avant deux heures, Lando vint le chercher et ils sortirent ensemble, me laissant le cœur lourd de tristesse. Je ne devais plus le revoir avant mon retour de l'hôtel de Kergy. Où passerait-il son temps d'ici-là?... Serait-ce vraiment avec Lando? elles affaires qu'ils avaient à régler ensemble étaient-elles réellement telles qu'il lui eût été impossible de venir passer
avec moi cette dernière soirée?,. • N'aurais-je pas mieux fait mille fois de me taire, et puisque enfm ce jour était en effet le dernier, et que nous partions le lendemain, n'eût-il pas été plus sage de le passer moi-même tout entier avec lui,... et même avec elle? N*avais-je pas commis une impardonnable folie, en me livrant à cet accès imprudent de franchise et de colère?
Cela était indubitable, mais il était trop tard pour le reconnaître : le sort en élait jeté, Lorenzo était parti ! Je passai Taprèsmidi de ce dimanche comme celle du dimanche précédent, à Téglise. J'y fus suivie de tout le train de mes pensées et je n'eus pas, cette fois, l'énergie voulue pour les faire faire. Je me complus, au contraire, à les poursuivre, et je fus distraite; sans m'efforcer de ne pas rôtre. Enfin, l'un des jours de ma vie où j'avais le plus besoin de lumière, d'appui et de courage, je négligeai de recourir à la source où J'aurais pu les puiser, et je rentrai chez moi sans avoir prié.
Deux heures après, j'étais à l'hôtel deKergy, dans ce même salon où , huit jours auparavant, j'avais éprouvé une si vive émotion et conçu de si belles espérances ! Grand Dieu ! quel contraste entre mes pensées d'alors et celles d'aujourd'hui I
Il me semblait que j'avais vécu autant d'années qu'il y avait de jours écoulés depuis ce jour!...
Dès que je parus, madame de Kergy vint au-devant de moi, et lorsqu'elle m'eut regardée, je vis bien qu'elle s'apercevait de l'altération de mes traits. Je ne savais pas feindre, et elle était trop expérimentée pour ne pas comprendre que, depuis la veille, il m'était survenu quelque souffrance ou quelque chagrin. Elle ne m'interrogea pas cependant ; elle me fit, au contraire, le bien de me parler d'autre chose que de moi-même. Et bientôt, comme cela m'était déjà souvent arrivé près d'elle, je sentis s'effacer peu à peu toutes mes pénibles et récentes impressions, et encore une fois, et comme par enchantement, de même que lorsqu'on passe d'un climat à un autre, l'air changea autour de moi.
La réunion était intime et peu nombreuse :
Diane, plus jolie encore que de coutume, et gaie à me faire envie, était heureuse de me voir, sans songer à observer sur mon front un nuage qu'elle eût d'ailleurs été tout à fait incapable d'interpréter. Elle se hâta de me nommer les différents convives déjà réunis.
— Ce sont nos amis, dit-elle, car ma mère a dit
264 LE MOT DE LInIUME.
que vous veniez aujourd'hui vous reposer chez elle du grand monde.
Madame de Kergy me les présenta tour à tour, et parmi les noms que j'entendis prononcer ainsi, plusieurs élaient des noms célèbres, et je regardais ceux qui les portaient avec Tinlérét que la renommée ajoute à une première rencontre. Mais parmi les assistants, je m'étonnais de ne point apercevoir le frère de Diane, et je commençais à me demander si je ne le rencontrerais plus jamais, lorsque, au moment où nous allions nous mettre i table, Gilbert parut.
Il fit ses excuses d'être en retard, puis il me salua de loin, et il semblait oublier que c'était à lui à me conduire à table, lorsque sa mère l'appela. Alors il eut l'air de revenir à lui et il m'offrit son bras avec quelque confusion quoique sans gaucherie. Mais lorsqu'il m'eut placée près de lui, il demeura encore quelques instants sans me parler et s'adressa d'abord aux autres convives plutôt qu'à moi. Je vis qu'il éprouvait je ne sais quel embarras, et j'en fus embarrassée moi-même, car c'est là une impression contagieuse. Il recouvra bientôt son aisance accoutumée, et lorsqu'il m'adressa la parole, ce fut avec une simplic ité qui me. mit, de mon côté, complètement à
Taise. Sa conversation me surprit et me plut, et je sentis que, moi aussi, je causais avec lui mieux qu'avec tout autre. Il ne disait rien de banal et surtout, en fait de banalités, s'abstenait de tout ce qui eût ressemblé à un compliment direct ou détourné, ou même de tout sujet qui lui eût donné lieu de parler de moi ou de lui-même. Les femmes aiment tant, d'ordinaire, le jargon qui leur manifeste Teffet qu'elles font, qu'il n'était point étonnant qu'on l'eût sans cesse employé avec moi, comme avec toute autre. Mais autant ce jargon me déplaisait et m'embarrassait, autant je me sentais maintenant satisfaite du langage nouveau qui m'était adressé et qui semblait me relever à mes propres yeux. Au surplus, il ne cherchait point à absorber mon attention, car il me parlait de manière à permettre aux autres de prendre part à notre conversation.
Bientôt, en effet, elle devint générale, et je me tus pour l'écouter. J'eus alors la jouissance, nouvelle pour moi, d'assister à cette espèce de jeu où s'échangent les opinions et les idées, où la plaisanterie se mêle au sérieux et où l'on sent son propre esprit se réveiller au choc brillant de celui des autres. Gilbert n'était pas le seul, dans ce cercle, qui sût fixer l'attention sans la fatiguer, et provo-
quer, non par des médisances, mais par une gaieté de bon aloi, ce rire cordial et franc qui ne blesse ni les absents ni les présents I
Ce qui me frappa ensuite, chez un homme dont j'avais pu apprécier l'éloquence et dont l'opinion avait du poids auprès de tous, ce fut l'intérêt et presque la déférence avec lesquels il cherchait à bien saisir celle des autres. On aurait, en vérité, pu dire de lui qu'il écoutait encore mieux qu*il ne parlait! Enfin, pendant toute la durée de ce dîner et de la soirée qui le suivit, je pus comprendre ce que signifiait le mot conversation dans le pays où elle a pris naissance, dans la société qui l'a formée, et dans la langue qui en est l'instrument le plus fin, le plus parfait et le plus universel.
En dépit de moi-même, je sentis graduellement s'évanouir ma tristesse, et mon rire vint plus d'une fois se joindre franchement à celui des autres. Je vis alors que madame de Kergy le remarquait avec plaisir et qu'un bienveillant sourire ajoutait encore à la douceur habituelle de son regard. C'était une femme dont la sérénité constante était le fruit de longues souffrances, qui ne demandait plus à la vie que le bonheur des autres, et avait de leurs peines une prompte intelligence, aussi bien qu'une compassion profonde. Elle por-
tait, avec le deuil de son époux, celui dun grand nombre d'enfants dont Diane et Gilbert étaient les seuls survivants. Mais ce cœur maternel, loin de se fermer, semblait avoir gardé, pour tout ce qui était jeune, faible ou inexpérimenté, les places laissées vides autour d'elle, et la tendresse dont les objets lui avaient été ravis. Je l'examinais toujours avec intérêt et surprise, car j'appartenais à un pays où il est plus commun de mourir d'une douleur que de savoir vivre avec elle. Je rendis à madame de Kergy son doux sourire, et pendant une heure je me sentis gaie et presque heureuse. Mais, peu à peu, le poids soulevé un instant retomba sur mon cœur, et à mesure que l'heure s'avançait et que la réalité de mes peines se représentait à mon esprit, ainsi que la pensée de mon prochain adieu à ce cercle charmant, je fus saisie d'une mélancolie qu'il me fut impossible de réprimer. Le regret qui m'élreignit le cœur fut si vif, qu'il ressembla un instant à celui avec lequel on pense à sa patrie lorsque l'on craint de ne jamais la revoir.
Je demeMrai dans le fauteuil où j'étais placée près de la cheminée et je tombai dans un silence favorisé par Diane, qui s'était mise au piano. En ce moment, elle jouait avec un talent consommé
une étude de Chopin, et cette étude me semblait être l'expression et, pour ainsi dire, le langage lui-même de ma pensée...
Je sortis de ma longue rêverie en tressaillant et je rougis jusqu'à la racine de mes cheveux, car, en levant les yeux, je trouvai ceux de Gilbert fixés sur les miens.,. Et les miens étaient voilés de larmes! Je les essuyai brusquement, je balbutiai avec confusion que la musique de Chopin me faisait toujours mal aux nerfs, puis je quittai mon fauteuil pour me rapprocher du piano , où Diane continuait à passer d*une. modulation à une autre... Gilbert demeura l'air pensif, à la place où je lavais laissé, me regardant de loin et cherchant peut-être à deviner la véritable cause de mon attendrissement.
Au surplus, la séparation qui s'approchait suffisait pour la justifier. J'allais faire à mes nouveaux amis de longs adieux ce soir-là! Des adieux qui peut-être seraient sans revoir en ce monde ! Et lorsque l'heure en fut venue et que madame de Kergy me serra une dernière fois dans ses bras, je ne cherchai plus à réprimer mes larmes. Diane aussi pleurait et me disait en se jetant à mon cou :
— Ohl ne m'oubliez jamais I je vous aime tant!
Sa mère ajouta d'une \oix émue :
— Que Dieu veille sur vous en tous lieux, ma chère Ginevral Ma pensée vous suivra partout, comme si elle vous eût suivie toujours!...
Gilbert me donna le bras et me conduisit jusqu'à ma voiture sans parler. Au moment où j'allais .y monter, il me dit d'une voix un peu altérée :
— Ceux que vous quittez sont bien à plaindre, madame.
— Je le suis plus qu'eux encore, dis-je, tandis que mes larmes coulaient sans contrainte.
Il demeura un instant silencieux, puis il me dit:
— Quant à moi, je puis espérer vous revoir, car je viendrai à Naples... si je l'ose.
— Et pourquoi n'oseriez-vous pas? Vous savez bien que vous y serez attendu et reçu comme un ami.
Il ne répondit pas, mais lorsqu'il m'eut placée dans ma voiture et que je lui tendis la main, en lui disant adieu, il me dit à voix basse : Au revoir!
XXUI
Nous avions traversé tou le la France et franchi les Alpes sans que les dernières impressions de mon séjour à Paris fussent le moins du monde affaiblies. Tout se confondait seulement dans mes souvenirs, de même que se mêlaient ensemble la joie de partir et le regret de m'èloigner. Regret et joie qui avaient Fun et l'autre leur raison d'être, mais je ne cherchais point à les approfondir. Je sentais seulement que , de plusieurs manières, le repos et le bonheur de notre vie étaient menacés et qu'il y avait pour nous nécessité de fuir. Il me semblait ne pouvoir aller ni assez vile ni assez loin, et le mouvement du chemin de fer me soulageait en secondant ce désir. Le changement subit de climat et de vue, l'aspect si différent des lieux, qui frappe dès qu'on a passé les monts, me faisaient plaisir aussi, parce que tout cela représentait à mon imagination une distance plus grande encore que celle que nous avions si rapidement parcourue.
Pour d'autres raisons, sans doute, Lorenzo semblait aussi plus à l'aise depuis que nous avions
quitté Paris, et il reprenait peu à peu avec raoi ses manières et son langage accoutumés. Il n'avait plus prononcé le nom de Faustina, et moi-même je n'avais osé parler timidement d'elle qu'une seule fois ; à l'heure de notre départ, ne l'ayant pas revue, j'avais voulu lui écrire pour prendre congé d'elle. Je désirais qu'il vit dans celle proposition une sorte de réparation envers elle et envers lui ; mais il m'en détourna assez vivement en balbutiant je ne sais plus quelles paroles dont le sens élait : a que l'emploi de ma soirée de la veille expliquait assez que je ne l'eusse point revue et qu'il était inutile que je prisse la peine de lui faire d'autres adieux. »
Celte nouvelle attitude me surprit. Il avait donc changé d'avis depuis le jour où il m'avait tant pressée de devenir son amie?... Moi-même, il est vrai, j'avais exprimé vivement (trop vivement peutêtre!) le désir de rompre celle amilié. Mais il ne cherchait nullement à proliler maintenant de ma bonne volonté de la renouer. Évidemment, il ne le voulait plus lui-même. Sa seule préoccupation paraissait être celle de me faire oublier la scène que nous avions eue ensemble aussi bien que la cause qui l'avait amenée. Pourquoi?...
Si j'avais été réellement dans mon lort, m'eût-il
pardonné si vite? Si, au lieu de cela, sa conscience l'obligeait à m'absoudre, toute la tendresse qu'il me témoignait maintenant n'aurait-elle pas pour unique mobile le besoin de réparer envers moi des torts qu'il ne pouvait m'avouer et que, peut-être, je ne soupçonnais pas?...
Ces pensées me traversaient involontairement l'esprit et le cœur avec une vivacité poignante. J'aimais Lorenzo — ou plutôt j'avais besoin de l'aimer — plus que tout. Mais si lui ne m'aimait plus, s'il devenait traître, infidèle, menteur, pourrais-je l'aimer toujours? cela me serait-il possible?... Que deviendrais-je alors? juste ciel!... Je me faisais cette question avec une épouvante qui n'aurait pu être plus vive si je m'étais demandé ce que deviendraient mes yeux s'ils étaient privés de la lumière. Et cette comparaison était exacte, car il n'y aurait pas eu pour moi de nuit plus noire que celle qui nj'eût environnée si te sentiment ardent et puissant de mon cœur était demeuré sans objet. J'aurais volontiers pris pour devise : « Aimer ou mourir. » Ce sont là des paroles dites souvent d'une façon banale, romanesque, puérile. Elles avaient cependant pour moi, à l'insu de moimême, un sens profond. Mais ce sens m'était caché, et le jour où il me fut révélé devait tarder encore !
Après les Alpes, après les Apennins, après Florence et Rome, nous parvînmes enfin à Naples par la délicieuse route qui jadis traversait les marais Pontins, Terracina et Mola di Gaeta. Tous éprouvent qu'un premier retour en Italie, après l'avoir quittée, cause un sentiment de joie enivrée,\nille fois plus vif que lorsqu'on y arrive pour la première fois. Les yeux appellent une jouissance connue, dont la privation les a fait souffrir, et cette jouissance, je m y livrai sans m'en défendre. La tristesse, d'ailleurs, n était point de mon âge, et, quelle que fût l'intensité avec laquelle j'étais capable de réprouver, elle ne m'était point naturelle. Pendant les premières semaines qui suivirent mon retour à Naples, je fus enlevée au souvenir de tous mes soucis et de toutes mes craintes par une distraction , que tout contribuait à rendre efficace et puissante.
En premier lieu, je me retrouvais avec plaisir ' dans cette charmante demeure encore embellie par une foule de travaux que Lorenzo avait fait exécuter en son absence, aussi bien que par tout ce que lui permit d'y ajouter le contenu des caisses que nous rapportions de Paris. C'était le goût de Lorenzo et non le mien qui avait dicté le choix de ces objets sans nombre, dont la valeur à mes yeux
274 LE MOT DE rÉNIGME.
n'était causée que par le prix qu'il y attachait luimême. Néanmoins, comme les ombres épiées sur son front avec tant d'anxiété semblaient évanouies, comme il avait l'air aussi satisfait que moi de se retrouver ^hez lui, et que je le voyais tout disposer pour reprendre dans son atelier ses travaux favoris, je sentis bientôt dans mon cœur se dissiper les nuages, et le soleil recommença encore une fois à luire sur ma vie.
Bientôt , avec un empressement égal à celui qu'il avait mis naguère à me tenir renfermée avec lui, Lorenzo exigea que ma porte fût sans cesse ouverte. Mon salon se remplit de tout ce que la société de Naples avait de plus distingué et de meilleur, et, grâce à la rapide intimité qui naît de la cordialité et du naturel (traits caractéristiques et charmants de cet aimable monde), loin d'éprouver l'embarras que causent les connaissances nouvelles, je crus me trouver entourée d'amis dès , longtemps familiers et chers.
Enfin et surtout j'avais revu ma Livîa, et quoique c'eût été à travei'S une double grille et sans pouvoir l'embrasser, ce bonheur avait été grand et aucun regret ne l'avait troublé.
Le monastère où elle se trouvait était situé 5 Tune de ces extrémités de Naples auxquelles on ne
parvient qu après avoir traversé un nombre infini de rues étroites, obscures, tortueuses, dans lesquelles il semble impossible de faire un pas sans culbuler les passants, renverser les boutiques ou même les cuisines établies en plein air, et (si on est en voiture) sans écraser sous les pieds des chevaux les enfants qui courent, jouent ou dorment au soleil.
La première fois qu'on s'y hasarde, on est épouvanté de tout ce qui va se passer, on ne conçoit pas que Taction que l'on commet soit permise. On se sent coupable et on voudrait s'excuser vis-à-vis de tous les piétons. Puis , bientôt on s^aperçoit qu il n'arrive rien du tout, et que tout le monde, jeunes et vieux, enfants et mères, passants, cochers et jusqu'aux chevaux eux-mêmes sont doués d'une adresse et d'une bonne humeur, et en même temps d'une vivacité qui viennent à bout de tout. Tous possèdent, en un mot, une telle promptitude d'yeux, d'oreilles et de mouvements^ qu'il s'accomplit chaque jour dans ces ruelles des miracles d'adresse qui empêchent non-seulement les accidents d'y survenir, mais qui en interdisent même la crainte, et Ton en vient enfin, à Naples, à ne plus admettre qu'il y ait foule assez compacte, ruelle assez étroite, montée assez abrupte ou des-
cente assez périlleuse, pour \ous obliger à quitter le véhicule où vous êtes et pour que les chevaux qui le traînent et le cocher qui les guide ne puissent les affronter sans danger.
Cependant, au bout d'une route telle que celle que je viens de décrire, il fallait, pour se rendre au monastère dont je parle, s'arrêter au pied d'une rampe que les chevaux ne pouvaient gravir. Non à cause de sa rapidité qui n'eût point été un obstacle, mais parce que, de loin en loin, sur cette rampe, se trouvaient des marches qui, en en facilitant l'ascension aux piétons, la rendaient impossible aux équipages d'aucune sorte. Il fallait donc la monter à pied, et, lorsqu'on était au sommet, on trouvait devant soi les quinze ou vingt marches d'un escalier de pierre qu'il fallait encore gravir pour parvenir à une vaste terrasse ou plate-forme sur laquelle s'ouvrait enfin la porte du couvent par laquelle les étrangers étaient admis.
Si cette montée était rude, il faut avouer qu'arrivé à cette terrasse on était dédommagé de .sa peine par le spectacle que Ton avait alors sous les yeux. Par delà les rues étroites et obscures, par delà les quartiers de la ville historique et ceux de la ville élégante, la vue plongeait sur le golfe du côté où le Vésuve se présente sous son aspect le
plus frappant, et où Toeil est conduit depuis le sommet du volcan jusqu'à Textrémité de la vaste el riante plaine, par une penle plus gracieuse encore que celle qui, dans la direction opposée, descend vers la mer par Otlagano, Stabia et Castellamare. A l'en tour les yeux se reposaient sur le vert feuillage des orangers disséminés dans une foule de jardins environnants. Tel élait le cadre extérieur de la vie cloîtrée de ma sœur. Telle était de ce côté du couvent la vue que Ton découvrait de toutes les fenêtres. De l'autre côté Taspect (plus paisible et plus propice peut-être au recueillement) était celui du cloître, dont les vastes arceaux , d'une belle architecture, entouraient un enclos planté de citronniers, au milieu duquel se trouvait une antique et massive fontaine de marbre , les pins de Capo di Monte se déployaient sur le ciel pur, les hauteurs de San Elmo se voyaient plus loin, et à l'horizon on apercevait la ligne majestueuse des montagnes qui formaient le fond du tableau.
Lorsque, après avoir détaché mes yeux de ce spectacle splendide éclairé par tous les feux du soleil couchant, je me trouvai soudainement dans le vestibule presque sombre du monastère, lorsqu'on m'introduisit ensuite dans un vaste parloir
partagé en deux par une grille derrière laquelle tombait un long rideau noir, lorsqu'on m'y laissa en me disant que ma sœur allait venir, j'éprouvai un saisissement que je n'avais pas prévu, et, pour la première fois, il me sembla que la plus horrible séparation s'était effectuée entre nous.. L'admiration que je venais d'éprouver s'évanouit aussi bien que la joie de la .revoir. Je ne sentis plus qu'une émotion douloureuse, un grand serrement de cœur, et ce fut avec plus d'épouvante que de dévotion que je jetai les yeux sur un grand crucifix, seul ornement placé sur le mur dépouillé, en face de la grille. Quant à la grille elle-même, elle me faisait horreur et je n^osais pas la regarder.
Tout à coup un pas léger retentit, le rideau fut tiré vivement, une voix douce et chérie prononça le nom de « Gina^ » et je vis devant moi Lîvia, ma sœur!... L'impression n'eût pas été plus vive si, la croyant morte, je l'avais vue revenir du ciel et apparaître ainsi devant moi. Son voile de novice était blanc, aussi bien que son habit, son bandeau et la guimpe plissée qui entourait son visage, et ce visage était rayonnant. La lueur brillante du couchant entra vive et soudaine par la porte du cloître qu'elle laissa ouverte derrière elle, et il me sembla qu'elle élait tout environnée de lumière.
LE MUT DE i'ENlGME. 279
Je la regardais muette de tendresse, de surprise, de je ne sais quel autre sentiment indéfinissable... je n'osais presque pas lui parler, mais elle n'eut pas Pair de le remarquer. Les paroles sortaient de ses lèvres rapides, gaies, naturelles, tendres comme autrefois, plus tendres encore, mêlées de la même sollicitude un peu inquiète. Mais elle était plus calme, plus sereine, plus douce encore, et quoique son accent eût parfois la même fermeté, il ne lui restait plus rien de cette sévérité et de cette tristesse qui s'y mêlaient souvent malgré elle, dans ce temps passé où une croix invisible obscurcissait pour elle la terre et le ciel. Le bandeau qui cachait ses cheveux laissait mieux voir aussi la beauté profonde de son regard , et tandis que je la contemplais ainsi, comme si jamais auparavant je ne l'eusse bien regardée, je sentis qu'elle avait bien raison lorsqu'elle m'écrivait « que les grilles de son couvent ne me cacheraient ni son visage ni son âme^ » et il me semblait que jamais l'un n'avait été aussi fidèlement le reflet de l'autre.
Quant à elle, elle ne s'apercevait nullement de l'effet que sa vue produisait sur moi ; elle voulait savoir quelles impressions je rapportais et elle m'interrogeait comme lorsque jadis nous causions,
assises Tune près de l'autre, et moi, dans ma joie d'épancher ainsi avec elle mon cœur, j'oubliai en commençant tout ce que j'avais à dire si je voulais ne lui rien cacher. Mais bientôt mon récit devint confus et je m'arrêtai tout court...
— Gina mia ! me dit-elle, tu ne me dis pas tout; pourquoi? Est-ce parce que tu crois que je ne m'intéresse plus aux récits de ta vie dans le monde ?
— Ce n'est pas seulement cela, Livia, mais, en vérité, il est bien difficile en effet de parler de Paris et de la vie folle que j'y ai menée, devant cette grille et en te regardant comme je te vois en ce moment.
— Il sera toujours bon pour moi de t'entendre, dit-elle, et pour toi de me parler. Je reconnais pourtant que, lorsque notre bonne tante donna Clelia vient me voir avec ses filles, il m'arrive de prendre l'air sévère et de leur dire ce que je pense du monde... mais il faut reconnaître que ma tante ne m'en veut pas, car elle compte sur ma vocation pour procurer àMariuccia et à Teresina des époux dignes d'elle, parce que, dit-elle, une fille qui se donne à Dieu porte bonheur à toutes celles de la famille. Elle ne me trouve plus du tout « jellatrice, » je t'assure !
Elle riait en parlant et je ne pus m'empêcher de m'écrier avec surprise et envie :
— Livia, que lu es heureuse d'être si gaie !
Son visage reprit son expression habituelle de
douce gravité et elle me dit :
— Je suis gaie, Gina, oui, cela est vrai, parce que je suis heureuse, mais toi, qui autrefois étais de beaucoup la plus gaie de nous deux, ne Tes-tu plus aujourd'hui? Pourquoi cela? petite sœur ; la gaieté est faite pour tous les cœurs en paix I
— Oh ! Livia ! m'écriai-je, ne pouvant réprimer une réponse vraie à celte question si directe, mon cœur est bien lourd et bien troublé, je l'assure, et la gaieté dont tu parles en est souvent absente.
En entendant ces mots, elle fit un mouvement de surprise et elle m'interrogea de son angélique regard.
Ma réponse ne se fit pas attendre, j'avais besoin d'être franche et je repris le récit que j'avais interrompu. Je lui racontai sans détour la dissipation à laquelle je m'étais livrée, avec plaisir d'abord et avec curiosité, et, à la fin, avec dégoût et fatigue. Je lui parlai de ce jour, à Paris, où la ferveur, la prière, les bonnes impulsions s'étaient réveillées en moi, puis de ma rencontre avec madame de Kergy, et de tout ce que j'avais éprouvé et
observé en la suivant dans les régions qu'elle m'avait fait connaître.
Ensuite, d'une voix tremblante, je cherchai à lui dépeindre tout ce que j avais espéré et désiré pour Lorenzo, et quels avaient été pour lui mon ambition, mes projets, mes désirs; le cœur ému encore à ce souvenir, je lui fis la peinture du nouveau bonheur et de la vie nouvelle et plus haute que j'avais rêvée pour lui et pour moi!...
Livia écoutait avec joie cette partie de mon récit, et tandis que je parlais son visage s'animait, mais lorsque, sans expliquer la cause de ma déception, j'en vins à dire qu'elle avait été complète, tant d'amers souvenirs se réveillèrent à la fois que mes larmes me suffoquèrent, et je demeurai quelques instants sans pouvoir achever...
Un nuage passa sur son front et elle me laissa quelques instants pleurer en silence.
— Ton désir était juste et saint, Ginevra, me dit-elle enfin, et Dieu le bénira tôt ou tard.
Mais je ne pouvais en ce moment l'entendre, un flot d'amertume, de jalousie et de douleur me montait au cœur, et, me sentant libre de dire sans restriction ce qui ne concernait que moi, j'articulai une pensée que j'avais bien [souvent formulée
en silence, je l'articulai tout haut avec véhémence et sans détour.
Livia m'écouta sans m'interrompre et sans paraître émue de mon impétuosité. Elle était là, debout et immobile, de l'autre côté de la grille, ses deux mains croisées sous son long scapulaire blanc. Son regard baissé et attentif n'était point attaché sur mon visage. Elle semblait vraiment en ce moment écouter mon âme plutôt que mes pa* rôles.
Enfin elle releva lentement les yeux et me dit avec un accent difficile à décrire :
— Tu dis que ton cœur a besoin d'aimer?...
que ne pas aimer ce serait la mort? Tu dis aussi qu'il fe faut être sûre que celui que tu aimes en est entièrement digne?... En vérité, poursuivitelle en souriant, on dirait que tu le veux parfait, et... Lorenzo ne l'est pas..., le fût-il même au* tant qu'un homme peut l'être...
Elle s^arrêta, et le sourire qui errait sur ses lèvres devint presque céleste. On eût dit qu'un rayon de soleil traversait son visage... Elle continua :
— Je te comprends, Ginevra, je te comprends très-bien, peut-être mieux que toi-même; mais je ne suis pas capable de t'expliquer l'énigme qui te tourmente... Oh ! si je le pouvais ! dit-elle en joi-
gnant les mains et levant les yeux au ciel avec ferveur. Mais pour t'en donner aujourd'hui le mot, pour que ce mot tu l'entendes, il faudrait un miracle qui n'est au pouvoir d'aucune créature. Dieu seul le peut. Puisse-t-il l'accomplir! puisses-tu le mériter !
La cloche sonna et il fallut presser nos adieux. Je la quittai au jour tombant, après m'être assurée que, chaque semaine, je pourrais la revoir ainsi.
Je me sentais heureuse de celte perspective, heureuse d'avoir revu ma sœur, heureuse de sentir que, des régions meilleures qu'elle habitait, elle pouvait encore descendre jusqu'à moi et que rien ne m'empêchait de retrouver avec elle dans l'avenir les doux épanchements du passé.
Cependant, quelque complet qu'eût été [celui que je venais d'avoir avec Livia, j'aurais cru profaner la pureté de l'air que je respirais près d'elle en prononçant le nom de Faustina Reali, et, sans savoir pourquoi, je n'avais pas articulé non plus celui de Gilbert de Kergy.
On a dit de Naples, à cette époque, que « c'était une petite capitale et une grande ville^ » et celle définition était exacte. Sur une petite échelle, c'était eu effet une société du plus grand monde, composée d'une aristocratie exemple de toute espèce de morgue et de hauteur et ayant encore les habitudes et les manières d'un temps qui n'est plus. Cette société rachetait une futilité assez frappante par une originalité et une absence d'affectation qui n'y permettaient jamais l'invasion de cet ennui lourd et irritant produit par la frivolité et les prétentions, lorsque, comme cela arrive souvent, on les rencontre ensemble. A défaut de grands talents ou (sauf quelques exceptions) d'instruction très-profonde, on y trouvait l'esprit répandu partout à foison, ainsi qu'une facilité singulière à tout saisir et à tout comprendre. Si on joint à tout cela l'accueil le plus bicuveillunt et
rhospitalilé la plus prompte et la plus cordiale, l'on comprendra sans peine que ceux qui étaient introduits dans ce cercle dussent en emporter un souvenir ineffaçable.
Mais le trait caractéristique et rare qui distinguait surtout Naples de toute autre ville grande ou petite, c'était, chose étrange et pourtant vraie (car c'est bien ici le cas de se servir de cette locution italienne), c'était, dis-je, l'absence complète de tout commérage, de toute médisance ou même de toute méchante moquerie du prochain. Les femmes se défendaient mutuellement avec unanimité, et aucun homme, sous peine de passer pour fort mal élevé, ne se fût hasardé à médire de Tune d'elles, si ce n'est peut-être par un de ces légers mouvements de physionomie qui constituent dans ces parages une langue à part, très-éloquente, il est vrai, et parfaitement comprise de tous, mais qui, néanmoins, n'en arrive jamais à produire les effets d'un véritable bavardage. Il était habituel, et presque toujours vrai, de dire, lorsque (ce qui arrivait bien quelquefois) il se produisait au grand jour un caquet d'une belle venue, « qu'indubitablement quelque étranger y avait mis... la langue. » Pour compléter ce tableau, nous dirons encore qu'il se trouvait dans la société napolitaine un groupe de
femmes dont la grâce et la beauté ne le cédaient en rien à la génération (célèbre sous ce rapport dans toute l'Ilalie) qui avait précédé la leur. On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti par aucun souvenir contemporain, que de tout cet ensemble il résultait une sorte de beau idéal social et mondain.
Parmi toutes ces femmes, il en était une surtout que j'eus vite remarquée et qui devint promptement mon amie. Lorenzo me l'avait prédit, le jour (devenu depuis fatalement mémorable pour moi) où, pour la première fois, le nom de la comtesse Stella de San Giulio était tombé sous mes yeux . A dire vrai , ce souvenir m'avait d'abord ôté tout désir de la connaître. Il me semblait (cédant sans doute en cela à la superstition locale) que le jour qui m'avait ré* vêlé, en môme temps que le nom de Stella, celui de Faustina Reali, ne pouvait m'apporter rien de bon. Mais cette prévention fut promptement dissipée, et il me suffit de la rencontrer pour me sentir attirée vers elle. Au premier abord cependant^ sa taille et ses traits pouvaient la faire paraître imposante ; mais c'élait là une impression qui se transformait immédiatement : dès qu'elle parlait^ ses yeux, le contour gracieux de son visage, sa personne tout entière était éclairée par le sourire
charmant qui entr'ouvrait ses lèvres. Ce sourire rappelait celui que le pinceau de Léonard de Vinci a seul su reproduire ; et c'est parmi les femmes qui ont servi de modèle à ce grand et incomparable maître qu'il fallait chercher la ressemblance de Stella. En étudiant, en effet, ces physionomies* dont il nous a laissé le type inimitable, on y reconnaît, malgré leur expression souriante, quelque chose de ferme et d'énergique qui exclut toute idée de faiblesse, de nonchalance ou de mollesse. La physionomie de Stella exprimait de même le courage et la patience, et c'étaient là les traits saillants de son caractère. Elle était cependant vive, quelque peu mobile, et gaie au point de se donner parfois l'apparence de traiter trop légèrement toutes choses ; mais lorsqu'on la connaissait mieux, on admirait, comme un don du ciel, cette rare faculté de porter en riant les lourds fardeaux de la vie, et Ton comprenait que cette gaieté n'était, chez elle, que la forme la plus attrayante du courage.
Mariée à dix-huit ans, elle avait vu celte union, à laquelle les convenances avaient eu plus de part que le goût, brisée au bout de deux ans, et la mort de son mari suivit de près la naissance de son unique enfant. A dater de cette époque, des
circonstances de familje Tobligeaient à vivre sous le toit d'un oncle qui était le tuteur de sa fille et avait, en cette qualité, le droit de se mêler de tout ce qui regardait la mère et l'enfant ; droit que sa femme, d'humeur difficile et impérieuse, s'arrogeait aussi bien que lui, d'une façon qui eût lassé la patience de toute autre; mais celle de Stella ne se démentit jamais. Guidée par la pensée qu'il était important, pour Favenir de la petite Angiolina, qu'elle sût accepter les conditions imposées à son veuvage, elle s'y soumettait bravement et sans demander s'il y avait à cela du mérite. Sa gaieté, comprimée pendant longtemps, reparaissait sous les sourires de son enfant, et, comme cela arrive souvent dans la jeunesse, le naturel avait chez elle repris le dessus et triomphé de tout ce qui l'entravait. Angiolina venait d'avoir cinq ans, elle grandissait sans s'apercevoir du sombre milieu dont était environné le nid de tendresse et de joie que lui composait sa mère, et celleci trouvait elle-même près de son enfant un refuge si doux, qu'elle semblait ne plus remarquer qu'il manquât quelque chose à son propre sort.
Cette intimité ajouta beaucoup pour moi à l'agrément d'une vie qui commençait à me plaire au
delà detout ce que j'avais prévu. Ce grand inonde, dont je me croyais si complètement dégoûtée, prit un nouvel aspect à mes yeux, et une dissipation plus subtile que celle dont je m'étais si promptement lassée, s'empara de moi. En m'y livrant, il me semblait d'ailleurs complaire à Lorenzo et seconder son désir de rendre notre maison lune des plus brillantes de Naples. Cependant il s'était remis au travail, et il passait dans son atelier des heures entières où, comme par le passé, il semblait absorbé par son art. Là, plus encore qu'ailleurs, je le retrouvais tel qu'il était avant notre fatal voyage. 11 avait recommencé à travailler avec ardeur à sa Vestale, maintenant presque achevée, et elle passait pour l'œuvre la plus parfaite qui fût jamais sortie de ses mains. Il attribuait à son modèle l'honneur de ce succès, et après avoir été naguère plutôt mécontente que flattée de son suffrage sous cette forme, je l'acceptais aujourd'hui avec satisfaction comme un présage de jours semblables aux jours heureux du passé.
La première fois que j'étais entrée dans Patelier après mon retour, j'avais été cependant, avec une anxiété jalouse, rechercher dans ses autres statues la trace du souvenir dont j'étais poursuivie, et il m'avait semblé la trouver partout.
Dans une Sapho, dont Fexpression passionnée et tragique m'avait seule frappée autrefois, aussi bien que dans celte Bacchante que j'avais trouvée à la fois belle et repoussante, je croyais revoir ces traits, hélas ! trop bien faits pour se graver, même
malgré lui, dans l'imagination d'un sculpteur
Je les voyais surtout dans une Proserpine, cachée à dessein ou par hasard dans un coin obscur de l'atelier, et qui me frappa comme une apparition soudaine de cette beauté funeste. Je les voyais enûn jusque dans cette autre Vestale à laquelle celle dont j'étais le modèle devait gervir de pendant. Je me souvenais seulement alors, avec plaisir, qu'il m'avait dit, le jour de notre première séance, que personne avant moi n'avait réalisé pour lui l'idéal qu'il cherchait maintenant à reproduire.
Cette obsession commença par me rendre mes séances dans l'atelier pénibles et amères, mais je n'en témoignai rien. J'avais acquis quelque empire sur moi-même, et je comprenais bien qu'il n'était point dans mon intérêt de réveiller, par un nouvel accès de jalousie, un souvenir qui semblait endormi, ou un mécontentement éteint. D'ailleurs, avec le temps, cette vision, d'abord si obstinée, devint moins constante et plus vague, et bientôt tendit
à s'effacer complètement. Un courant de gaieté et de bien-é(re m'environnait et m'entraînait de plus en plus. La seule lumière du jour suffit à Naples pour mettre le cœur aussi bien que les yeux en fêle. C'est un cadre qui n'est d'accord ni avec la tristesse ni même avec le sérieux de la vie, et il faut bien avouer que cet idéal social et mondain dont j'ai parlé n'est pas le plus salutaire ni le plus élevé de tous. Il faut reconnaître encore que, s'il n'est pas vrai que celte terre charmante soit absolument , comme on le dit, la patrie classique du « far niente » (le nombre des désœuvrés de par le monde me faisant penser que tous les cieux et tous les climats leur sont propices), il est néanmoins indubitable qu'on éprouve à Naples un mélange d'agitation et de langueur, qui oblige à une lutte constante contre là double tenlation d'aller jouir au dehors, et à toute heure, de la beauté du ciel et delà terre, et de s'abandonner ensuite, sans résistance au repos dont on sent le besoin... lorsque cette lutte fatigue, que rien ne stimule le courage de la poursuivre, et qu'on se laisse aller absolument aux influences extérieures , on est bientôt envahi et comme enivré par la simple jouissance de vivre. Les jours succèdent aux jours, sans que l'on songe à se demander ce qui les a remplis. L'intérêt
qu'inspiraient naguère les objets sérieux s'affaiblit, la force nécessaire à chacun diminue , tout effort irrite; et comme cette \ie joyeuse et futile ne présente cependant aucun aspect dangereux ou coupable, on n'essaye plus de s'y soustraire, et on laisse le poison subtil qui circule dans l'air pénétrer avec le désœuvrement dans l'esprit, avec la mollesse et la tiédeur dans le cœur, et jusqu'au fond de l'âme elle-même.
Tel fut le régime auquel j'abandonnai la mienne, non sans quelque excuse peut-être. Mon âge rendait assez naturelle cette réaction de gaieté et de joie. Après les jours que je venais de traverser, j'éprouvais le besoin de me distraire et d'oublier. Comment donc aurais-je pu résister à tout ce qui, autour de moi, facilitait et cette distraction et cet oubli? D'ailleurs Lorenzo lui-même semblait prendre à tâche d'effacer les souvenirs douloureux de Paris, et avec ceux-là s'affaiblissaient aussi les impressions d'une autre sorte que j'en avais rapportées. Sans doute, je n'avais oublié ni madame de Kergy, ni Diane, ni l'éloquence de Gilbert, mais tout ce que cette rencontre avait réveillé dans mon âme de sentiments nobles, purs et virils, était presque sorti de ma mémoire, et s'il s'y était aussi mêlé pour moi quelque danger inavoué, il
m'avait effleurée d'une façon si éphémère, que la trace en était effacée, comme pourrait s'évanouir celle d'un parfum mortel, s'il n'avait été respiré qu'en passant, et pour un seul et rapide instant.
Quant à ma charmante Stella, elle ne songeait pas plus à me donner des conseils qu'elle ne croyait me donner des exemples. Elle partageait avec moi les heures heureuses de sa journée, et moi je ne pouvais là suivre dans le cours obscur et journalier de sa vie courageuse. Je ne la voyais pas aux heures où, d'un front aussi serein, d'un visage aussi souriant, que celui avec lequel elle m'accueillait plus tard, elle immolait sa volonté et ses goûts, et achetait par un perpétuel sacrifice d'elle-même le droit de rendre sa fille heureuse à son gré. Je la voyais, au contraire, au moment où chaque jour j'allais la prendre pour faire avec elle et Angiolîna une promenade qui était pour nous l'un des grands plaisirs de la journée. En les apercevant alors ensemble, la mère, aussi joyeuse que l'enfant, on aurait pu croire que Tune était aussi satisfaite, aussi complètement exempte de souci que l'autre ! Nous allions ainsi bien loin souvent, tantôt au delà de l'extrême pointe de Pausilippe, tantôt à Portici, ou bien à Capo di Monte. Là,
nous mettions pied à terre et nous nous oubliions dans de longues causeries, tandis que l'^enfant courait près de nous, puis revenait se jeter dans les bras de sa mère ou dans les miens. Je Taimais passionnément, et il me semblait souvent, en Pembrassant, que j'éprouvais pour elle cet amour, le plus grand de tous ceux de la terre, et qui peut faire supporter la privation de tous les autres. Angiolina était, il est vrai, un de ces enfants qui, plus que d'autres, savent toucher cette fibre maternelle que tout cœur de femme recèle : elle avait de ces accents, de ces regards, de ces silences qui semblent révéler une âme attentive à des voix qui ne sont point celles de la terre, et parfois, en regardant Fexpression de son visage enfantin, on se demandait, avec une sorte d'effroi, si déjà elle ne prêtait pas l'oreille à celles du cieL
De temps en temps Lorenzo faisait des voyages dans le nord de l'Italie, où il possédait des biens qu'il allait visiter. Ces absences, toujours courtes et toujours motivées, ne me causaient ni peine ni ombrage. A son retour, il semblait heureux de me revoir et jouissait en apparence , plus encore que moi , de la vie animée que nous menions tous les deux. Il donnait ses matinées au travail, et toutes
ses soirées il les passait avec moi, soit dans le monde, soît au théâtre de Saint-Charles où, selon Tancienne habitude italienne, nous allions, beaucoup moins pour assister au spectacle ou même pour écouter la musique que pour y rencontrer nos amis. Quant au jeu, il m'était permis de croire qu'il y avait renoncé, car il ne lui arrivait jamais de toucher une carte en ma présence. Le double danger qui avait menacé mon repos semblait donc entièrement conjuré, et je reprenais encore une fois mon vol dans Ta vie, avec confiance et sécurité, comme un oiseau battu de l'orage déploie ses ailes au retour du soleil, et s'élance vers le ciel en chantant, oubliant que les nuages ou la nuit puissent jamais revenir !
Toutefois, et sans trop m'en apercevoir, au milieu de ce nouveau rayonnement de bonheur, je glissais sur une pente rapide et je laissais écouler ma vie dans une mollesse croissante. Ma bonne Ottavia, il est vrai (revenue près de moi depuis rentrée au couvent de Livia), me rappelait bien les jours et les heures marqués pour ces petites pratiques de dévotion qu'elle m'avait enseignées dans mon enfance, et qui, sans être la piété, servent à en alimenter le foyer ; mais sans sa présence je les aurais probablement toutes oubliées. Je ne son-
geais plus à rien qu'à être heureuse ; je Tétais, parce qu'il me semblait avoir recouvré sur le cœur de Lorenzo un empire absolu... Mes hautes aspirations pour lui s'étaient évanouies comme un rêve poétique dont la mémoire s'enfuit... Il m'aimait, cela me suffisait. Le charme de son esprit, les agréments de sa personne, lui donnaient une sorte de suprématie dans le cercle où il se trouvait au premier rang, et où il avait tous les prétextes dé* sirables pour satisfaire ses goûts fastueux, tandis que, d'autre part, l'auréole de génie dont il était environné empêchait cette vie de paraître, et même d'être tout à fait frivole.
Elle Tétait cependant, comme Test toute vie sur laquelle ne repose aucun rayon d'en haut. Je n'étais pas encore tout à fait incapable de le remarquer, mais je devenais de plus en plus incapable d'en souffrir.
Ce n'est point de cette manière que se maintient ou se retrempe la vigueur de Tâme. Livia seule n'avait pas perdu sur moi sa bienfaisante influence, et une parole d'elle me faisait encore Teffet de ce son juste et fort du diapason qui avertit Toreille lorsque la note commence à baisser; mais ces avertissements eux-mêmes ne suffisaient plus. Toute pente, quelque insensible qu'elle soit, est
difficile à remonter, et je ne m'aperçus de tout le terrain que j'avais perdu qu'à l'heure où je me trouvai en face de nouvelles épreuves et de nouveaux dangers.