SCÈNE PREMIÈRE
GERMONT, GUSTAVE, Mme MELCOURT, UN DOMESTIQUE.
(Entre un domestique, portant des lettres et des journaux.) LE DOMESTIQUE, à M. Germont.
Le courrier de monsieur.
GERMONT, lisant la suscription.
Monsieur Germont, propriétaire au château de Fran-
cheville, près Bourges.., C'est pour moi. — Monsieur Bouchargard... Pour vous, colonel. — Madame veuve Melcourl.,, Voici qui vous regarde, madame. — Un j| journal de modes ; c'est ton affaire, Emmeline. I GUSTAVE, avec enthousiasme. fl
Oh I parfait! sublime! 1 (Il tire un carnet de sa poche et se met à écrire.)
GERMONT
Ah çà ! qu'est-ce qui vous prend, monsieur mon neveu }
GUSTAVE
Tous les personnages nommés dès le début ! un vrai commencement de vaudeville ! il n'y manque qu'une chose : c'est l'heure. Vous auriez dû dire, en tirant votre montre : « Midi! Le facteur n'est pas encore venu! » Mais c'est un oubli facile à réparer.
GERMONT
Tu es insupportable avec ta manie de vaudeville. On ne peut plus dire un mot que tu ne le couches par écrit. Tu recueilles même les calembours.
GUSTAVE. j
Dame ! mon oncle, écoutez donc, le vaudeville, c'est l'esprit des autres, (a madame Melcourt, qui salue en riant.' Pourquoi saluez-vous, madame } I
MADAME MELCOURT.
Je salue une vieille connaissance : ce mot est de
M. Dumas fils, qui l'avait lui-même emprunté à madame de Girardin.
GUSTAVE
Eh ! sans doute, madame. Croyez-vous qu'il faille, pour un vaudeville, se mettre en frais de mots tout neufs? Ce serait de bon bien perdu.
GERMONT
Perdu ?
GUSTAVE
Oui, mon oncle, perdu... Les mots neufs sont comme les fruits verts : le public n'y mord qu'en faisant la grimace ; mais servez-lui, pour voir, une plaisanterie déjà mûre, qui se soit faite, comme une nèfle, sur la paille des petits journaux; il y enfonce la dent, il la savoure, ses yeux brillent de plaisir. M. Scribe le sait bien ; il ne suffit pas qu'un mot soit bon, il faut encore qu'il soit à son point. Il serait un peu avancé même, cela ne gâterait rien.
GERMONT, qui a continué de lire sa lettre*
Eh! bon Dieu ! quelle aventure!... Écoutez ici, monsieur le vaudevilliste !
(Tout le monde se rapproche curieusement ; Germont lit :) « Mon vieil ami,
» Je m'empresse de t'annoncer une nouvelle qui t'intéresse et que j'ai apprise par hasard. M. Scribe a su par ton notaire, qui est aussi le mien, maître Chaboulot,
que ton domaine de Franchcville est à vendre. Il veut l'aller voir, et compte le faire incognito, sous un nom supposé. Il craint les cérémonies et les compliments. Tiens-lui la dragée haute. M. Scribe peut payer: il a quatre-vingt mille livres de rente... » (Avec indignation.) Quatre-vingt mille livres de rente !
GUSTAVE
Eh bien ! mon oncle, qu'y a-t-il là qui vous choque }
GERMONT
Ce ne sont pas les quatre -vingt mille livres de rente qui me choquent, au contraire. C'est la façon dont elles ont été gagnées. J'ai passé trente ans de ma vie à vendre des denrées coloniales, et c'est à peine si j'en ai amassé quarante mille.
GUSTAVE
Le vaudeville est une denrée nationale, mon oncle.
GERMONT
N'est-ce pas une indignité? Autrefois, les faiseurs de livres mouraient de faim, mais c'étaient des hommes de génie.
GUSTAVE
Est-il bien nécessaire que les hommes de génie meurent de faim }
GERMONT
Cela serait tout au moins aussi convenable. Il est ridicule qu'un simple vaudevilliste puisse acheter un do- .maine de cent mille écus.