LES MÊMES, NIVELLE
NIVELLE
Bonjour , les autres.
LE GAnÇON.
Nous t'attendions... parle donc vite... D'où c'quc tu r viens ?
NIVELLE
Du village de Jemmapes...
TOUS
De Jemmapes / ( Ils entourent Nivelle. )
LE GARÇON
Et qu'est-ce que tu y as vu ?
NIVELLE
Les Autrichiens ! ... oh ! Dieu, les superbes hommes... Ils se tiennent droit comme des pieux.
Àin : Vaudeville de la petite prude.
Ces Autrichiens, qifils sont gentils!
y viens d' voir renx du régiment d' Prague ,
Ils paraissaient tons réjouis ,
On venait d' leur donner la schlague j
Çà les forme pour le combat:
Un' défait' leur paraît moins rude
Et chez eux d'avance on les bat
Pour leur z'en donner l'habitude.
LE GARÇON
Mais enfin... quoi qu't'allais faire là-bas ?
NIVELLE
Eh ! bien... j'y allais pour ces cinquante sacs de farine... vous savez bien , que ces maraudeurs autrichiens avaient jugé à propos de nous emprunter.... la dernière fois qu'ils sont venus visiter notr moulin. ..
LE GARÇON
Tcrois ben , même qu'ils étaient enragés de n'pas pouvoir battre les Français... ils s'en sont pris aux volailles.
NIVELLE
C'est pourtant vrai !... quinze poules, trois dindons et onze oies qui ont été plumés sans pouvoir se défendre. Pauvres bêtes !... est-ce vexant pour elles... quand on a du patriotisme , être mis à la broche , et mangé par des houlans. . . C'est dans ces cas-là , qu'on sent tout l'avantage de l'homme sur la brute...
LE GARÇON
Avec ça qu'c'est autant de perdu.
NIVELLE
Que non... ils m'ont promis de nous payer tout ça et
nous pouvons conter là-dessus... parce que les Autrichiens
sont connus pour avoir de la conscience , et aimer la
choucroute... D'ailleurs, ils battront les Français... ils en sont convenus devant moi en buvant duschnich... à ma santé...
LE GAIlÇO>".
Mais où sont donc les ouvriers de iii houillère ?
MVELLE.
Au fait v'Ià l'heure du dcjeùner 'n guerre, ça n'cm-
pcchc pas d'avoir faim , cl faut espérer qu'aujourdluii nos femmes n'auront pas trempé la soupe pour le roi de Prusse,
ou l'empereur d'Autriche (On entend crier au fond de
la houillère.)
LE GARÇON
Quiens!.... c'est Pierre Landriau qu'appelle.... Eh! les autres, un coup d'mrtin à la poulie, le panier est en bas...
MVELLE.
J'vas les aider toi , cours dire au\ femmes d'apporter
les subsistances.... j'n'avons pas d'temps à perdre.... avant la bataille... (^criant). Eh! Landriau, y es-tu?... LA>DRiAu , en bas.
Enlevez !... (Tous les meuniers se rangent autour de la roue et la tournent).
CHOELR.
Air : Frappe, frappe Hisse ! ... hisse !. ..
Et gar' qu'il ne plisse...
Le houiller Efet dans le panier.
NIVELLE
Prends garde et tlen»-toi comme il faut \ Puisqii'ici nous sommes en haut, Allons , enfans, de l'exiTcice , I/amilie propice Ton jours en ce cas , IJoit rendre scrTÏce A ceux qui sont en bas!
ClIOErn.
Ilissc,... hisse!., rli-., vU vXv. , fie
SCÈl^îE III.
Les mêmes, LANDRIAU, houillers, arrivant par la droite. ( Landriau porte un chapeau de houiller, auquel est attaché une petite chandelle allumée').
LANDRIAU^ dans le panier.
Hardi donc ! . . . vous allez verser mon carosse d'osier
souffrez que j'ouvre la portière. (Il descend)... O lumière du jour je te revois donc!... bonjour lumière!
NIVELLE
Bonjour philosophe !
Eteins-moi donc mon réverbère....
NIVELLE souffle la chandelle.
Voilà....
LANDRIAU.
Merci.... tiens ^ c'est toi, Nivelle, je ne te remettais pas.
NIVELLE
Tu ne me reconnaissais pas ?
LANDRIAU.
Ma foi non.... l'habitude du noir...
NIVELLE
C'est vrai, au fait, la vie doit vous paraître couleur charbon de terre.
LANDRIAU.
Eh, blanc-bec, dis donc que je la vois couleur de rose.. ,
Air noui>eau de M- Thénard.
Enfant de la houillère , J'suis d'un bon caractère, D'un philosophe austère J'ai Thabitudc et Tgoùt,
Aussi jf me trouv' l)ifii i>artoiit,
Quand j'ai Lu mon {l'tit i.'()U|).
Et quoique d'ssuus ht tcirc
J' suis au-dessus de tout. Kli ! ou . ou , ou , uu , ou , un !
CHOELiR.
Eb! uu, etc. [J/s d'inseiit sur tu ritournellr.)
Je n^ai pour ordinaire
Qu'un plat de pomm's de terre
Que j'arros' d'un pot d' bière ,
Et j'en mange beaucoup.
C n'est guèr' bon , mais chacun son goAt ,
Et je bois mou p'tit ciJup,
Et v'ià comme dessous terre
Je m' trouve au-d'ssus de tout.
Kh ! ou , ou , ou , ou , ou , ou .
Eh! ou, etc.
LE GARÇON, rentrant avec une terrine.
V'ià la soupe des meuniers.
VKE VILLAGEOISE , entrant.
VUk l'déjeuner des houillers.
LANDRIAt.
Ne melons pas les couleurs.... à vos places ceux qua taim .'...
CHOEUR
Air : yiu Uxcr d' la Mariée Vile asseyons-nous par terre , Le couvert s'ra plutôt mis, Puisque nous somm's en temps de t;uerre C'est autant d'pris sur les ennemis.
{Les Meiiiners s asseyent iCuncâlé , les Houillers de l'autre; Nivelle et LiUndriau sont sur le (lei'arit de la scène à chci'al sur un banc cl i>is-à-\}is l'un de l auliv , mangeant chacun dans une terrine . )
LANDKIAU.
Dis donc , Nivelle ,... t'as pas faim.... t'as peur des ennemis!...
NIVELLE
Les ennemis... c'est les Français.
LANDRIAXJ.
Toi, tu t'y connais pas... les enn'mis... c'est les Autrichiens...
KIVELLE.
C'te bêtise, puisqu'ils me l'ont dit eux-mêmes à c'raatin..
LANDRIAU.
Oh ! vilain tout blanc... je vois pourquoi que tu les aimes tes Autrichiens... c'est à cause de ta couleur de meunier... ils ont toujours l'air d'un poisson à frire ; on dirait qu'on les a trempés dans la farine.
NIVELLE
Pourvu qu'ils me la payent, ma farine, qu'est-ce que ça t'fait !
LATVDRIAV.
A la bonne heure, les Français, voilà des beaux hommes.... et des tambours-majors, et des jolies couleurs sur leurs étendards, quça veut dire : liberté du peuple...
Ain ; Elle aime à boire , < lie aime à rire. Quand jTai vu passer dans 1' village, C drapeau qui doit être immortel, J'm''ai dit : ça rassemble à Tarc-en-ciei, 11 calmera plus d'un orage.
Aussi cliaqu' peuple tour-à-tour.
Dès qu'il paraît sur la frontière , Au lieu d'aller lui fair' la guerre , Est tenté de s' ranger au tour :
Qu on le montre sur la frontière , Tout l'mond' viendra s' ranger autour...
TOUS , excepté Nwelle.
Qu'op le montre sur la frontière, etc.
iô
MVKLLE.
Eh bcn.... cl Tdrapeau d'I'empercur d'Autriche?...
LANDRIAU.
Avec son dindon à deux tctcs, sur une toile jaune.... un homme établi, marie, peut-il choisir une couleur comme celle-là... 6 vieil empereur d'Autriche, je voudrais-t'y que tu soyes rossé, va!
MVELLE.
Ça n'empêche pas que l'dindon à deux têtes vole à la fjloire....
LANDRIAU.
Oui — en reculant!
NIVELLE
Laisse donc... t'entends pas la politique des armées.... n'est une farce qu'ils veulent faire!...
Air : Q^ue d' ètabliasemens nouveaux.
Ils sont farceurs ces Autrichiens 5 Tu n'vois donc pas qu'ils prennent leurs aises. Tout ça, mon vieux, c'est des moyens Pour prom'ner les troupes françaises.
Alors, meunier, j'te d'mand' pardon , La farc' est bonn', faut qu'j'cn convienne, D'après c' train-là , j' vois que l' dindon Va les promener jusqu'à Vienne, Il les conduira jusqu'à Vienne !
NIVELLE
Eh bien, c'est c'qui te trompe encore-,... le duc Albert de Saxe a fait ranjjcr son armée en demi-cercle depuis le village de Cuesme jusqu'à celui de Quaréf^non, sur les hauteurs...tusensbien qu'il a des vues,... il attendra le citoyen Dumouriez, comme ils l'appellent, et puisun nommé M. Chartres, qui s'est pcrnus, il y a quelques jours, d emporter d'as-
i I saut le moulin de Boussu.... le plus souvent que j'iaisserais emporter comme ça mon moulin de Jemmapes! (On entend Is son des trompettes en de/iors.^
LAKDRiAu, allant regarder.
Alil encore des Français.... tu sais bien les fameux hussards de Valmy.... Eh! les autres, courons voir la troupe. (^Criant). Attendez, mes braves, qu'on vous voie passer.... (Le bruit des fanfares continue, ils sortent tous à l'exception de Nivelle).