‹ Le moulin de Jemmapes. Vaudeville historique en un acteChapitre 4 sur 37 · LES MÊMES , JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

LES MÊMES , JOSÉPHINE

JOSÉPHINE, à elle-même.

En vain, je m'efforce de chercher une distraction dans la lecture, ue seule idée me préoccupe.

RENAUD

Pardon , ma petite dame , si vous me voyez ici , je sais bien que je ne suis pas à mon po.stc.

JOSÉPHINE

Qui êtes- vous , mon ami ?

PIERRE

C'est un militaire... un brave homme au fond, mais qui n'a pas l'habitude de la société ; il desirait présenter une pétition à Sa Majesté l'impératrice Joséphine.

BOETLY.

Oui , mais , il sait que Sa Majesté est partie pour son château de Navarre.

JOSÉPHINE

11 suffit... cependant remettez-moi cette pétition, je me charge de la faire parvenir .'i son adresse.

RENAUn.

Vrai?., vous vous en chargez? mais c'est pas de l'cau-bénite de

cour? parce que je sais bien que les promesses, ça ne coûte guère dans ce pays-là.

BOETLY.

Ah! mon Dieu , comme il lui parle !

RENAUD

Mais, non, vous avez l'air d'une brave dame.

PlERKE , bas à Renaud.

Gueuruadier, un conseil : ne dites pas trop de bêtises, si ça vous €st égal.

RENAUD

-Comment, vous aurez c'ie bonté-là!.. J'vas aller chercher l'pa-

Eier qu'est resté dans ma capote , au poste. {A part.) Eh bien! à i bonne heure, v'ià une dame d'honneur qui n'est pas bégueule.

JOSÉPHINE

Et c'est une récompense que vous sollicitez ?

RENAUD

Pas pour moi , j'ai mon affaire {montrant sa croix) : la v'ià , et c'est la main de Jean-de-1'Epée qui l'a placée où elle est... Ah î c'est un fameux trait de l'Empereur.

JOSÉPHINE, avec intérêt.

Une belle action de l'Empereur, envers vous?

RENAUD

Oui, maHame ; j'vois qu'vous avez bonne envie d' la connaître... j'vas vous la dire. {A part.) Elle est curieuse, la dame d'honneur. PIERRE, bas à Renaud.

Pas de choses trop lestes, militaire.

Laissez donc... Imaginez- vous, madame , que la veille d'Austerlitz, je n'étais pas cousin avec l'Empereur.

JOSÉPHINE

Comment?

RENAUD

Nous avions eu des raisons pour un potage.

PIERRE

Pour un potage... par exemple !

RENAUD

V'ià ce que c'est : J'étais d'avant-poste , et qu'il y faisait froid et faim! Pour le froid , on soufflait dans ses doigts et on battait la semelle. . . mais pour la faim , nous n'avions qu'une marmite et rien ' dedans. J'dis aux camarades : Il faut mettre le pot-au-feu, aujourd'hu' , et qu'il soit bon. Les amis se mettent en route et bientôt

nous avons un gigot et une éclanche ça fait du bouillon tout

d'même... Mais le soldat français est sur sa bouche... Les camarades disent : Il faut des légumes , c'est de rigueur... On aperçoit un superbe champ de carottes... y reconnaît ça au feuillage ; mais

il y avait d'sus un l'iussicn tn sonlincllc. . Ça n'fait rien ; j'ajuste 11' Prussien, v ilescend , et ça nous produisit la U'ijume désirée. C'est bien, niais «'était pas assez; nous avions des {jourmets, il fallut des poireaux... ou en eût... Mais pardon, niadaine , j'entre peut-être dans des discours intempestifs, mais j'arrive au fait.

JOSÉPHIWF..

Continuez!

IVEKACD.

Nous crovons d«nc la marmilc au {jrand complet, lorsauc v'ià qu'un ditticile dit : A'"ot' potage ne vaudra pas le diable , s il n'y a pas un panais .. Il faut un panais , j'en aurai un que j'tlis ; allons , camarades, en avant!... le champ de lé^jumes est en face... C'qui fut fait fut dit... quelques coups de fusils, quelques coups de baïonnettes... les Prussiens reculent . le panais est apporté en triomphe , nous avons eu deux hommes tués , mais la soupe était bonne.

PIERRE

Diable ! deux hommes tués pour un panais ; jolis cuisiniers !

BOETLY .

Mais l'Empereur!

RENAUn.

"Voilà... L'Empereur arrive et y s' fâche. Qu'est-ce qui a commande la soupe et l'affaire? qu'il dit. — Mon Empereur, c'est moi. Eh bien I qui m'dit, t'étais sur la liste pour avoir la croix, tu n'I'auras pas. — Je l'aurai , que j'iui réponds. — Tu n'I'auras pas, qui m'dit de r'chef. — .Te l'aurai ! — Tu n'I'auras pas ! Et nous nous quittons fâchés.

PIERRE

Ah! ah!...

RENAL'D.

Attendez , vous allez voir... Le lendemain , à Austerlitz , nous enfonçons la gauche... je fais des miennes... et après l'affaire, quand l'ancien passe devant le régiment... je sors du rany , je lui plante sous le nez un drapeau autrichien... Je l'aurai , que je lui dis encore, et y m'it'pond : Tu l'auras... la v'Ià... je l'ai, tt voilà comme dans ce pays-là les panais rapportent des croix d'honneur. C'est pour vous dire, madame, que si je demande une récompense, c'est pas pour moi, mais pour mon père.

Air : t^os Maris en Palestine.

En Egypte, à Samhrc-cl-Meuse,

Mon père a mi fuir rcnn'Tii

De plus d'un' h.MaiU' fameuse;

Le paiivr' bonhomme, aujourd'hui,

Porir un souvenir sur lui.

Traversant plain's ei montamics,

Pour prix d'tani d'cnn'mis vaincus,

Y ii'raj)porla , tout pi-relus,

Qu'un' jamli' de moins d'ses canipagnes:

Y voudrait queiiqu' chos' de plus.

Comme les vieux de la grande .innée d'Italie ont de la mémoire, ils se souviennent d'avoir vu l'impératrice Joséphine dans leurs camps, ça encourage.

JOSÉPHINE

Yraiment. .. On se rappelle donc encore Joséphine ?

PvENAUD.

Si on se souvient de l'ancienne I

BOETLY, bas à Renaud.

Eh bien ! qu'est-ce que vous dites donc là ?

PIEKUE , de même.

Oh! par exemple... gueurnadier ! gueurnadier !

KEWAUD.

De quoi... je réponds à madame , quand l'Autrichienne passe devant un factionnaire... on lui présente les armes, c'est la consigne : on fait son service , mais voilà tout... Au lieu que l'autre , quand elle passait . c'était le cœur qui battait aux champs ; elle était Française, celle-là , mille tonnerres de !j. non, non, pardon , excuse... c'est l'effusion du cœur, voyez-vous, je voulais dirje seulement que...

30StvaiT^c. , souriant.

C'est bien , mon ami , vous me remettrez votre pétition... retirezvous.

RENAUD

Demi-tour à droite... serviteur, madame la dame d'honneur... je suis là au poste, et à l'heure de relevée , suffit. {A part et en s'en allant. ) Je ne crois pas avoir fait là une mauvaise connaissance.

( Il sort. )

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