SCENE V
LAGARCETTE, JULIEN, HENRY.
JULIEN, qui a reconduit Jcnny.
Oui, M'ic Jcnny, vous pouvez être sûre que je ferai tout ce qui vous sera agréable... {Revenant.) Et vous ne
voulez pas qu'on se fasse hacher pour une créature du
bon Dieu comme celle-là !
HENRY
Ah ! tu as raison, Julien, il suffît de la connaître pour Taimer.
JULIEN
Et voilà dix ans que je là connais, moi, M.Henry, ce qui veut dire que voilà dix ans qu'elle me fait du bien.
LAGAUCETTE.
C'est vrai, ça date de mon voyage au pôle nord.
JULJEN.
Oui, je vivais alors ici avec ma mère dans une petite cabane au bord de l'eau, où personne n'a voulu aller demeurer depuis, parce qu'on dit que c'est trop mal sain ; mais pour nous ça avait un grand avantage... on ne payait pas de loyer, aussi nous y restions.
Pauvres gens !
JULIEN
Ah ! oui, et surtout pauvre mère ! car elle avait là déjà le mal qui la tuait, elle ne pouvait plus se lever, et elle manquait de tout.
LAGARCETTE.
Mille millions ! tandis que moi je mangeais ma ration dans les mers du nord sans rien savoir!...
JULIEN
Vous étiez trop loin, mon oncle, et moi, j'étais trop petit! tout ce que je pouvais faire, c'était de ne rien dire quand j'avais faim , et d'aller m'asseoir sur la porte. . . pour me distraire l'estomac... j'étais là comme ça un soir, quand je vois passer une petite demoiselle que j'avais encore jamais vue, mais fraîche et jolie I... un vc-
SCIlNE V. 21
ritable ange du paradis, avec une ccharpe de mousseline et des brodequins de satin... En m'apercevant, elle sarrêteetme demande pourquoi j'ai l'air triste. Moi,jelui réponds naturellement que ma mère est malade et qu'il n*y a pas de pain à la maison... Pas de pain ! dit-elle, avec une petite voix qui se met à trembler, pas de pain, mon Dieu! et elle court vers sa mère, M^e Laroche, qui était à quelques pas, elle la ramène, elles entrent toutes deux, elles consolent la malade, et une heure après on ne manquait plus de rien dans la cabane. LAGARCETTE, attendri.
Cristi, c'est bien, ça.
JULIEN
Oh ! oui, c'est bien ! Et pendant six mois, M. Henry, leur bonté ne s'est pas ralentie; gardes, remèdes, médecins, elles fournissaient tout, elles payaient tout... mais c'était inutile, ma mère avait souffert trop longtemps, voyez-vous; le froid, la faim, le chagrin, tout cela, à la longue, fait une maladie dont on ne guérit plus, si bien qu'un jour la pauvre mère m'a embrassé , elle m'a dit quelques mots tout bas, pour me recommander d'être un honnête garçon... puis ses yeux se sont fermés, M. Henry, et... ils ne se sont plus ouverts.
HENRY
Pauvre Julien !
JULIEN
Mais c'est alors, surtout, que xM»" Laroche et M»e Jenny, ont montré tout ce qu'elles avaient de bon dans le cteHj! D'ordinaire quand il s'agitdepauvresgens comme nous, on prend les morts qu'ils ont aimés, on les jette dans un trou de terre avec les autres , et tout est fini ; mais moi, ma mère a sa place au cimitière... quand je reviens d'un voyage, je sais oiî me mettre à genoux et
'zl . ACTK I,
je puis dire : Me voilà, ma mère, je ne t'ai pas oubliée
et je suis toujours un brave garçon comme tu le voulais.
HENRY, lui prenant la main.
Oui, un bravegarçon,ettareconnaissaneele prouve.
LÂGARCETTE, après avoir essuyé une larme dit avec
explosion .
Et tu n'as pas éreinté tout-à-l'heure ce gredin de régisseur?
JULIEN
J'avais commencé ; en trois coups de poing, je l'avais fait arriver à plat, mais on m'a interrompu au milieu du branle bas !
TOUS LES MARINS, en rentrant.
Voilà le déjeuner.
LAGARCETTE.
Ma foi, il arrive bien, car les émotions, ça creuse.
l'esturgeon.
Posez ça là, les agneaux.
LAGARCETTE.
Nous allons fêter la cambuse.
HENRY, sur le devant.
Ah ! dis-moi, Julien, as-tu achevé les copies dont je t'avais chargé ?
JULIEN
Oui, lieutenant, le signalement du capitaine de VAriel, la liste des navires qu'il a pillés, le rapport des commandans, tout est prêt.
HENRY
C'est bien ; tu me les remettras, car d'un instant à l'autre nous pouvons appareiller.
julien.
Partir déjà!
HENRY, en confidence.
Oh! cette foi, je ne partirai pas seul.