SCENE V. 2S
JULIEN
Mais puisque vous étiez de l'expédition qui l'a coulé, il y a quatre ans, que même vous m'avez dit que vous aviez entendu ses mats craquer sous la quille de votre navire.
LAG.VRCETTE.
Oui, je l'ai dit : oui, nous l'avons entendu.
l'escaruot.
Eh bien?
•roL's.
Eh bien?...
LAGAnCETTK.
Eh bien ! ce que nous avions cru vrai n'était pas vrai f Parce que les navires de l'espèce de VArielfOnne les coule pas ; ça rentre dans la mer à volonté comme les marsouins.
LES MATELOTS, de gauclie.
Cric !
LES MATELOTS, de droite.
Crac!
LAGARCETTE, il SG lève ttinsi que les Matelots. Mais quand je vous dis, Lascars, qu'il n'y a ni cric ni crac dans ce que je vous raconte; que je l'ai vu. Et la preuve, c'est que le lendemain, au point du jour, le navire que nous avions coulé, flottait près de nous bord à bord avec tout son équipage.
TOUS
Bah!...
LAGARCETTE, avec mystèrc et terreur.
Oui, mes matelots... j'ai toujours là devant les yeux ce damné capitaine assis sur son banc de quart et fumant tranquillement son cigare ; on lui crie d'amener, il répond par une boulTée de tabac, et faisant feu de ses deux caronades d'avant , il nous échappe à travers les
récifs où notre corvette ne pouvait pas le poursuivre... Les Matelots se parlent enire eux avec un air de crédulité.
l'esc.vubot, aux Matelots.
Mais non, mais non! Dans tout ça, père Lagarcette, il n'y a rien de surnaturel, puisque pour dérouter les croiseurs, le pirate avait deux- navires absolument pareils.
LAGARCETTE, avec fovce.
Laisse-moi donc tranquille ! C'est les philosophes et les journalistes qui ont dit ça, parce qu'ils veulent tout expliquer \ mais les vieux savent à quoi s'en tenir.
JULIEN
Ce que c'est que de nous pourtant ; vous n'en voulez pas démordre avec votre vaisseau fantôme, et vous vous moquez de ces pauvres nègres qui se pendent pour retourner dans leur pays.
PARISIEN
C'est pourtant vrai, ça!
l'escarbot.
Et ils y croient!...
JULIEN
Encore trois la semaine dernière !
LAGARCETTE.
Quelle différence ! Les nègres, c'est des brutes !
JULIEN
Oui, tandis que les blancs...
LAGARCETTE, donnant une tape à Julien.
Ah ! en v'iàassez!...
Il rend la l.ape à Parisien, celui-ci la donne à l'Eslurgeon, on rit.
JULIEN
Bon! touché! Partageons...
LAGARCETTE,
Je vous dis que ces parages me portent malheur...
SCKNE V. 27
C'est ici que je me suis marié... c'est ici que j'ai perdu ce pauvre Lahoraine, mon matelot...
JULIEN
Ah! oui, quand le corsaire vous a salue de ses caronades.
LAGARCETTK.
Juste... Lahoraine est tombé, j'ai voulu le relever... — Vieux, qui ma dit, ne te dérange pas... j 'sens qu'c 'est fini... mais avant d'avaler ma gaffe, je veux te demander un service, — Tout ce que ta voudras, que je lui réponds. — Eh bien! Morand, qui me dit, épouse ma femme qui n'a pas droit à la pension; ça t'embêtera, mais ça lui rendra service et à moi aussi. — C'est dit, que j'ai répondu... Et une fois arrivé à terre, j'ai été trouver la veuve, je l'y ai répété les dernières paroles de son défunt; je l'ai conduite à l'autel, je l'ai épousée et médiatement et je suis retourné à bord en la laissant chez M™« Laroche, où on l'a reçue en considération de mon neveu qui était aimé dans la maison dont elle devenait la tante...
l'esturgeon.
Et vous l'avez quittée comme ça ?
LAGARCETTE.
Sans regrets comme sans remords... d'autant qu'elle m'avait même pas offert un petit verre de rhum à moi, à moi qui venais de l'épouser !
JULIEN
Et vous lui en voulez pour ça? mais c'est de l'intérêt... Elle sait que le major vous a défendu les spiritueux; ils vous font mal. Avec ça que quand vous vous y mettez, ça va ! ça va ! jusqu'à ce que vous perdiez le pied marin.
LAGARCETTE.
Parce que j'aime mon éfî>f: la terre m'incommode,
et je ne suis content que quand j'ai retrouvé le roulis.
Tout le monde rit.
JULIEN, sautant au cou de soyi onde.
Ah! ce bon oncle!...
LAGARCETTE, le vepoussant brusquement.
Allons, moussaille... {A part.) Il est gentil !...
l'escarbot.
Dites donc^ j'pense à une chose : si pendant votre absence, le pirate que vous craignez était venu vous enlever votre femme...
LAGARCETTE,
Oh! non, le gueux! il n'aime qu'à faire de la peine; aussi je ne serai tranquille qu'après avoir accompli mon pèlerinage à Notre-Dame du Grand-Morne.
JULIEN
Eh bien î le coup de partance, et bon voyage à mon oncle.
TOUS, levant leur verre.
C'est ça ! c'est ça !
JULIEN, à Lagarcette.
Allons, mon oncle, que Notre-Dame vous donne la santë^
PARISIEN
La sécurité.
ROUGET
La prospérité.
l'esturgeon.
Du tabac à discrétion.
l'escarbot.
Vingt mille francs de rente.
Et une paire de bretelles.
PARISIEN
Sabot.
ROUGET
Cuiller à pot.
SCKNE V. 29
l'esturgeon.
Sous d'pied d'guêtre.
TOUS
En route!... Ah! ah! ah!
JULIEN
Assez blagué, mesdemoiselles; de la tenue... taisez vos becs et soyons sages, vous aurez de l'eau sucrée.
LAGARCETTE.
De Teau sucrée ?
JULIEN
C'est du rhum, mon oncle!
LAGARCETTE.
Du rhum ! verse-m'en un petit verre.
JULIEN
Vous appelez ça un petit verre?
Puisque c'est du rhum.
JULIEN
Mais vous le buvez dans un verre à bière.
LAGARCETTE.
C'est plus commonde.
JULIEN
Parce que c'est plus grand... A vous le flacon, les agneaux.
CBOBUR.
Air nouveau.
Verse, verse ; que l'on chante La romance du marin, Et que la liqueurbrûlante,
Tic, toc, tin, tin.
Arrose chaque refrain,
Tic, toc, tin, tin,
Chaque refrain.
JULIEN
Chantons et buvons à plein verre,
Oo n'a qu'un jour pour le plaisir; Si le venl lourne, adieu la terre!
Demain nous pouvons repartir.
Le ciel est pur, la brise est bonne, C'est pour nous que le soleil luit; Sur le bord notre chanl résonne, Espoir ! espoir! Dieu nous conduit!
Reprise du Chœur.
(Sur ce refrain, ils frappent leurs gobelets les uns contre les autres.)
Quand les flots à chaque secousse Du navire ébranlent les flancs, Là-haut, la voix du petit mousse Chante encore dans les haubans :
Malgré les flots, malgré l'orage, Malgré les vents, malgré la nuit.
Espoir! espoir ! brave équipage, C'est toujours Dieu qui nous conduit!
Reprise du Chœur.
(Us dansent et finissent par des poses.)
PARISIEN
Cristi ! c'est du chenu !
LAGARCETTE, 86 délectant.
Hum!... un vrai rayon de soleil mis en bouteille depuis vingt ans... Encore un petit verre!... M™e MORAND, dans la coulisse.
Voyez si rien ne manque, si tout est préparé.
JULIEN
V'ià ma tante !
LAGARCETTE.
Mme Lahoraine; emporte tout ça, scène: vz.
ROUGET, L'ESCARBOT, JULIEN, LAGARCETTE, Mme MORAND, PARISIEN, L'ESTURGEON.
M™e MORAND, entrant par le deuxième plan de droite. Est-ce que vous partez ?