JULIEN, BALANDIER
BALANDiER, à la cantonude.
En vous remerciant, M. le régisseur... {Il entre.) Ma foi, M. Berthaut avait raison, tout est magnifique, et dans deux ans les caféières seront en plein rapport.
Ah ! vous avez compris ça ?
BALANDIER
Parfaitement.
JULIEN
Eh bien! je le disais à mon oncle... Tenez, vous voyez bien le maître de danse, M. Balandier, faut pas se fier à son air; je sais qu'il n'est pas bête.
BALANDIER
Mais je le crois bien.
JULIEN
Alors c'est convenu, vous consentez au délai ?
BALANDIER
C'est-à-dire au contraire.
JULIEN
Comment?
BALANDIER
Puisque l'habitation doit doubler de valeur, j'aime mieux que ce soit entre mes mains qu'entre celles d'un autre. Vous comprenez mon système ?
JULIEN
Ah ! c'est ça votre système !... {A part.) En voilà un vieux Vestris que j'aimerais faire danser avec l'instrument de mon oncle !
BALANDIER
Cela se trouve d'autant mieux que j'ai l'intention de m'établir dans la colonie ; j'ai la poitrine faible, les climats chauds me conviennent ; aussi, je veux acheter une habitation, et comme celle-ci ne coûtera pas cher...
JULIEN
Eh bien ! vous avez raison, ça vous ira, vous devez avoir l'habitude de mettre les gens au pas.
SCKNE XI. 45
BALANDIER
Ah! j'en reponds... Je conduirai mes noirs comme des nègres, et s'ils regimbent...
JULIEN
Oh! vous n'avez pas ça à craindre, du moins sur l'habitation de M"* Laroche; ils vous connaissent déjà.
BALANDIER
Ah!
JULIEN
Oui, ils savent que vous êtes maître de danse, et ils ont pour vous une véritable vénération.
BALANDIER
Comment! est-ce que ces brutes auraient quelque penchant pour les arts ?
JULIEN
Les nègres, monsieur! la danse est leur vocation. Si on les exerçait à la polka et autres cancans polonais, ils feraient les délices de la bonne société. Aussi, tout-àrheure, en passant, j'ai entendu le grand à qui vous avez parlé en visitant les caféières... vous savez ?
Ah ! oui, une espèce de colosse.
JULIEN
Et un malin... En voilà un qui a des goûts d'artiste.
BALANDIER
Ce grand-là ?
JULIEN
Je crois bien ; il apprend à jouer de la flûte pour s'accompagner en chantant... Eh bien ! je l'ai entendu qui faisait votre éloge à ses camarades, et tous ont dit que s'ils avaient le bonheur de vous avoir pour maître, ils vous emmèneraient dans leur prochain voyage.
BALA?(DIEn.
OÙ vont-ils donc?
JULIEN
Chez eux... en Afrique-,
BALANDIER
En JVigritie !... Je ne le leur permettrai pas.
JULIEN
Ah bien ! ils s'en moquent pas mal ! Les nègres voyagent sans passe-port j ils ont pour cela une manière très-économique et qui n'appartient qu'à eux.
BALANDIER
Bah ! comment s'y prennent-ils donc?
Oh! mon Dieu! c'est très-simple. Quand un nègre a la fantaisie de retourner chez lui, il fait son paquet de voyage : deux livres de manioc, un petit flacon de tafia et pas de linge. Il pose tout cela au pied d'un arbre, choisit la branche la plus solide, y attache une corde, fait un nœud coulant dans lequel il passe le cou, se lance, et... kouick... il part pour l'Afrique.
BALANDIER
En effet, j'ai entendu parler de cette stupidité des nègres 5 et ils prétendent m'emmener avec eux ?
JULIEN
C'est décidé ; on vous donnera quatre compagnons pour vous montrer le chemin, et Tord-trois-chênes ouvrira la marche.
BALANDIER
Tordrtrois-chènes ?
JULIEN
Oui, le colosse, vous savez?... il s'appelait d'abord Fkur-d' amour f mais ils l'ont surnommé Tord-trois-
SCENK XI. 47
chênes à cause de sa force extraordinaire... Monsieur, co gaillard-là prend trois arbres gros comme le bras, et les natte pour faire des chapeaux de paille!... lia promis de vous prendre lui-même.
BÂLANDIER.
Par exemple !
JULIEN
Tiens ! plaignez-vous donc ! c'est un honneur qu'on vous fait.
Je n'en veux pas.
JULIEN
C'est décidé, vous ferez le voyage.
BÂLANDIER.
Mais c'est un projet abominable ; je le dénoncerai à l'autorité.
JULIEN
Ah ! vous avez encore ce moyen-là ; dénoncez-les, on les condamnera tous aux travaux forcés.
BALANDIER
Tous?
JULIEN
A perpétuité ! c'est la jurisprudence du pays.
BALANDIER
Mais je serai ruiné.
JULIEN
Oui, mais vous serai vengé.
BALANDIER, ttvec explosioïi.
Je m'en moque pas mal... Je renonce à être propriétaire.
JULIEN
Oh! pourquoi ça?
Je ne veux rien avoir à démêler avec les nègres. Mes affaires terminées, je me rembarque pour le Caire.
JULIEN
Vous allez au Caire ?
BALANDfER.
Passage, rue Saint-Denis... Vouloir m'eramener en Afrique... avec une corde...
JULIEN
Ah ! c'est si commode...
Ain : Père Bralançon.
On part comme l'éclair, C'est clair, El sans être las, Là-bas, Vous arrivez par air Sans craindr' le mal de mer.
Mais si haut qu'on vous liuciie, Vous descendrez plus tard Couvert des œufs d'autruche Ou des œufs de canard. ;bis.)
BALANDIER
Jamais, monsieur, jamais... je veux être payé en argent.
JULIEN
Faudra attendre, alors.
BALANDIER
J'attendrai.
Seulement un an.
BALANDIER
Quatre ans, dix ans, quinze ans, s'il faut.
JULIEN
SCKNE XII. 49
BALANDiEB, reimutaut et se dirigeant vers la gauche. J'y cours.
JULIEN
Et signer votre consentement tout de suite.
BALANDIER
Ah! vous voyez bien que vous êtes de mon avis.
JULIEN
Parbleu!
BALANDIER
Je crois bien.
Air précédent.
BALAKDIER. JULIUK .
Oui, vraiment. Oui, vraiment,
C'est plus prudent. C'est plus prudent,
El sans relard El sans retard
Je pars, car Parlez, car
J'aime encor mieux la mer Vaut encor mieux la mer
Que ce pays d'enfer! Que ce pays d'enferl
(Balandierva pour sortir à gauche, Julien lui montre la droite )
Pas par là... par ici, par ici...