SCENE II. il
BERTIIAUT,
Bonnes, je l'espère. M. Balandîer achève de visiter les plantations; il reconnaîtra la vérité de ce que je lui ai dit, et consentira à un arrangement.
JENNY
Qu'importe?... M. Vincent refuse.
BERTUAUT.
Qui sait?... Si vous preniez une ferme résolution, si vous consentiez à lui parler vous-même...
JENNY
Oh ! je n'oserai jamais.
HENRY
Mais moi, ne puis-je le voir pour vous ? JENNY, vivement.
Non, Henry, c'est impossible, vous vous laisseriez emporter. Cela ne serait pas d'ailleurs convenable; songez que M. Berthaut seul connaît nos projets d'union.
HENRY
C'est là ce que je vous reproche, Jenny. Pourquoi en faire plus longtemps un mystère? pourquoi avoir reculé le moment où je dois vous donner mon nom et acquérir le droit de vous protéger ouvertement ?
JENNY
Ah ! j'ai confiance en vous, Henry; mais je tremble malgré moi, j'ai peur de vous apporter en dot quelque malheur.
Que dites-vous ?
JENNY
Tout a été si étrange dans ma vie : nous habitions là Dominique oii je suis née lorsque je perdis mon père... et je me rappelle encore le trouble de ma mère ; ce n'é-
lait pas seulement de la douleur... mais une sorte d'épouvante... Ce que nous avions de plus précieux fut réuni à la hâte, et quand nous nous embarquâmes pour la Guadeloupe, notre départ ressemblait à une fuite.
BERTHÀUT.
Se peut-il?
JENNY
Arrivées ici, nous avons vécu dans une retraite si sévère que nos voisins même sont restés pour nous des étrangers. Les services rendus par M. Berthaut, et votre titre de parent, Henry, avaient pu seuls décider ma mère à faire deux exceptions.
BERTHAUT
En effet, je me suis souvent étonné que malgré le voisinage de la Dominique, M™« Laroche n'eût conservé aucune relation avec ses anciennes connaissances, qu'elle semblât même éviter toutes les personnes qui venaient de l'île anglaise...
HENRY, à Jenny.
Et vous n'avez jamais soupçonné la cause de cette conduite?
JENNY
Non, jamais... j'ai seulement pensé que quelque souvenir fâcheux pesait sur la vie de ma mère... peu d'heures encore avant de mourir, elle m'embrassait avec des larmes, elle s'effrayait de me laisser ici.
HENRY
Pourquoi y demeurer plus longtemps? Ecoutez-moi, Jcnny, j'ai formé un projet que vous adopterez; il le faut.
JENNY
Quel projet ?
SCElNE If. 45
HENRY
Notre mariage, malheureusement relardé, ne peut avoir lieu maintenant, carà chaque instantla frégate peut recevoir l'ordre de départ, mais partez avec elle.
JENNY
Moi, partir ?
HENRY
Vous trouverez en France ma famille qui est aussi la vôtre... D'ailleurs, la femme de l'intendant, M'o^de Fareul, doit s'embarquer aujourd'hui même; vous seriez dans sa compagnie, sous sa protection.
BERTHAUT
Mais en eflFet, l'occasion me semble excellente,
HENRY
Vous levoyez,M,Berthaut est de mon avis. Et quant aux dispositions à prendre, vous pouvez compter sur son amitié éprouvée.
Oui, mais à une condition ; c'est qu'avant son départ, M'"« Jenny fera une dernière tentative d'arrangement, qu'elle consentira à voir M. Vincent... {Mouvement de Jrniny.) Il le faut; votre mère avait refusé de le recevoir, vous-même avez repoussé ses visites ; je suis sûr que c'est une des causes qui l'irritent contre vous... Voyons, pas d'enfantillage, chère demoiselle; voulezvous qu'on vous accuse d'avoir couru vous-même audevant de votre ruine ?
JENNY
Vous avez raison, M. Berthaut; je recevrai M. Vincent.
BERTHAUT
Vrai?
JENNY
Aujourd'hui même.
li ACTE ï,
BERTHAUT
Eh bien! à la bonne heure; je me charge de vous l'envoyer...
II remonte.
HENRY
C'est cela; de mon côté, je vais prévenir M™* de'Fareul.
BERTHAUT
Mais, j'y pense, n'oubliez pas d'emporter en France les papiers nécessaires, l'acte de mariage de votre mère, votre acte de naissance.
Tout cela est à la Dominique.
HENRY
Heureusement que la distance n'est que de quelques lieues.
BERTHAUT
Dès demain j'enverrai mon régisseur... Je cours chez M. Vincent, et... Ah ! voici nos matelots qui ont achevé la besogne.