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GÉNÉRAL ESSENTIELLES A SON PROGRÈS

Jamais un courant d'art ne jaillît brusquement, spontané-, ment, sans une source originelle. 11 en est ainsi de l'Idéalisme comme de tout autre mouvement. En dehors des causes déterminantes existant dans notre réalité ambiante, nos nécessités immédiates, il a aussi des i>récédents qui "l'ont appelé et engendré de loin. II se relie au passé par des affinités et des similitudes, des affections et des contacts, — tout en cherchant i apporter sa note propre et SOU appoint personnel.

Avant lui l'Impressionnisme avait soutenu une révolte légitime, atteignant un succès bien payé par des années de travail, nombre de belles œuvres, et une dure lutte supportée. Les Monet, les Degas, les Renoir, les Pissarro et leur groupe revendiquaient la libération de la personnalité artistique opprimée par des réglementations étroites et un enseignement borné. Ils exaltaient h nature vraie et rayon-

nante, au mépris des conventions d'une routine despotique. En somme, un épisode de la grande rivalité sans cesse renaissante à tous les temps, des véritables talents rares contre une tourbe de médiocrités m}'opes, égoïstes et envahissantes. A côté du groupe, nous avons signalé encore ces quatre artistes : Puvis de Chavannes, Moreau, Redon et Gauguin.

Mais plus loin encore, remontons l'échelle des époques. Car certains représentants de l'actuelle génération taxés d'aveugles novateurs se montrent particulièrement soucieux des vrais et anciens maîtres, ceux immortels à jamais invoqués (i). En première ligne les Primitifs — où l'exact rendu d'une réalité minutieuse s'accompagne d'un sentiment si pénétrant, d'un idéal si haut et si pur. Extraordinaire et sublime mélange, en la foi et la simplicité, de la grandeur et du détail. Jusqu'à nos jours on n'a fait ni mieux, ni plus élevé. Puis le Vinci, Rubens, Rembrandt, d'autres encore. Notre xv!!!** siècle, d'un idéal moins grandiose, mais d'une si belle clarté de peinture. Plus près de nous Ingres, Delacroix, Corot, Manet...

Les Idéalistes s'intéressent encore aux vestiges antiques et si curieux des Assyriens, des Indous, des Eg3'^ptiens. Enfin l'art du Japon les a attirés. Si, en ce dernier, l'Impressionnisme a pu inspirer son éclairage de palette par la vue

(i) A ce sujet peut servir de document Tarticle de M. Maurice Denis, sous le nom de Pierre Louis, et que nous avons déjà signalé. Notes d'Art — Définition du Néo-Traditionnisme.

de tons francs et lumineux — Tldéalisme cherche à pousser plus loin, tenant compte du côté éminemment décoratif qui, chez les Japonais, donne à chaque ligne, indépendamment de son concours au sujet, presque une valeur d'arabesque pure.

Peut-être le Préraphaélisme Anglais a-t-il été aussi de quelque enseignement, sinon comme influence picturale directe, du moins comme tendances à la hauteur intellectuelle et morale, formation du caractère de l'artiste (i)..

A quel point en est le Mouvement Idéaliste ? A peine à ses débuts. — Nier son existence (2) serait aussi aveugle que puéril d'exagérer sa réalisation actuelle. Ses plus vieux représentants sont encore pour la plupart extrêmement jeunes. Cependant certains, ainsi que nous l'avons signalé au cours de cette étude, ont déjà fait preuve de personnalités commençantes et de qualités de peintre. On doit leur

(i) V Esthétique Anglaise. Etude sur M. John Ruskin^ par M. J. Milsand, — Paris, Germer-Baillière, i864, donne sur le Préraphaélisme Anglais des vues générales et une intéressante critique.

(2) D'autant plus que l'Idéalisme en peinture est connexe et intimement lié dans le fond à un double mouvement musical et littéraire. Qu'il nous suffise de rappeler à ce sujet la retentissante influence qu'exerce la reforme de haute portée établie par Wagner pour le drame lyrique. Dans un autre ordre d'art, avec une action moindre, mais cependant typique, l'évolution de J.-K. Huysmans, parti d'œuvres strictement réalistes pour aboutir à Là-Bas et En Route.

Toutes ces manifestations procèdent d'un même grand courant d'idées qui traverse notre époque, et ne sont que les reflets partiels d'une lumière générale tendant à éclairer la génération qui grandit.

accorder crédit — ils le méritent par leurs tendances d'art comme par leurs premières œuvres parues.

D'ailleurs ils disent ces jeunes — qu'ils ont besoin de former leur instruction, que techniquement et intellectuellement on ne leur a rien appris qui valût. Au contraire — ils affirment qu'ils ont à désapprendre une routine pernicieuse toute de conventions et de procédés, que l'enseignement prétendu classique ne l'est absolument pas dans le vrai et haut sens du mot (i). Ils disent que dans l'école le niveau d'esprit et le milieu moral sont déplorables (2). Que beaucoup de peintres contemporains sont d'une ignorance crasse et s'en vantent, que les demi-savants sont pires, prétendant savoir tout et imposer leur manière de voir. Ils disent qu'on ne possède plus le souci de l'art en soi, c'est-à-dire ayant comme but d'exprimer plastiquement et bellement le monde intérieur des pensées, des sentiments et des sensations. Mais qu'on en a fait un marchepied d'arrivage, un métier qu'on prend sans vocation, à l'instar des boutiquiers, pouvant offrir autant de profits parfois, et dans tous les cas moins de risques. Toutes façons d'agir extrinsèques à l'art, nocives à son progrès, et irrémissiblement dégradantes. Ils disent cela — et peut-être ils n'ont pas tort!...

due si le Mouvement Idéaliste existe, ainsi que nous l'a-

(i) Notes d'Art. Définition duNéo-Traditionnisme, par Pierre Louis (M. Maurice Denis}, article déjà cité.

(2) A ce sujet lire les articles de M. Emile Bernard sur les Ateliers, parus dans le Mercure de France,

vons constaté (i), des conditions d'ordre général s'imposent à sa vitalité et à son développement. Deux écueils principalement, opposés l'un à l'autre, mais dont le résultat est pareillement néfaste, nous paraissent à éviter.

Le premier, c'est l'incurie trop grande du métier, le sansgêne vis-à-vis des technies nécessaires. Certaines lois primordiales de dessin et de couleur, essentielles à l'art plastique, ne peuvent être abolies, sous le prétexte de rendre uniquement l'idée, de n'entraver en rien l'inspiration. Avec ce système on arriverait à des manifestations annihilantes, enfantines d'aspect, de naïveté fausse et de maladresse voulue servant à dissimuler une ignorance et des défauts. Au contraire l'acquit — lorsqu'on ne s'en sert pas dans le seul but de l'étaler — loin d'inertifier l'esprit et la main, leur rend plus facile la directe expression de l'émotion ressentie, en aplanissant les difEcultés matérielles de procéder.

L'autre écueil, en sens contraire, c'est l'abus de la science : soit sous forme de théories dirigeantes, — soit par l'exclusive imitation d'œuvres anciennes tournant au modèle, au lieu de servir d'enseignement. L'art, quoi qu'on puisse dire, n'est pas une mathématique. La méthode scientifique peut et doit fournir les matériaux usuels spéciaux au métier.

(i) Nous invoquerons à l'appui de notre appréciation le témoignage de M. Roger Marx. Le compétent critique se montra singulièrement clairvoyant du nouveau mouvement, en ses Salons de 1887 et 1888, dans V Indépendant littéraire.

Enfin son dernier Salon publié en 1895 dans la Galette des Beaux- Arts contient un plus étendu et très substantiel manifeste.

donner des assises durables à la peinture par la confection des couleurs, leur emploi raisonné, la connaissance de leurs variations chimiques sous l'action du temps et vis-à-vis Tune de l'autre, la préparation de la toile, en un mot tous les dessous du tableau. Elle possède encore une valeur indicative, quand Tartiste, n'ayant pu obtenir l'effet poursuivi, pense trouver le pourquoi de son erreur dans le manque à une loi physique de tonalité ou de direction de lignes. Mais croire à la recette mécanique de Tœuvre d'art, c'est la nier dans son essence dont le fondement repose sur l'émotion sensitive et la personnelle compréhension, que toutes les sciences du monde pourront aider à exprimer parfois, mais ne produiront jamais.

L'étude encore est à redouter — non trop approfondie, elle ne saurait l'être — du moins uniquement confinée en des archéologies mortes, sans vivre la vie où l'on est contemporain. Le vain ressuscitement, Tillusoire galvanisme de formules grandes à leur époque mais ayant fait définitivement leur temps! La connaissance des maîtres ne doit point nous amener à l'usage servile des procédés qu'ils ont su rendre personnels. Mais à leur instar, comprenons qu'il faut envisager librement le spectacle du monde, en être impressionné spontanément, pour le rendre ensuite, non à travers d'autres visions^ mais aussi sipcèrement et intensément qu'il nous est possible !

Enfin doit être signalée une propension exa8[érée à former des groupes, à leur donner des dénominations d'une valeur

définissante incomplète et inexacte, certaines même fantaisistes, en dehors des artistes et malgré eux. Il importe de ne point chercher à fabriquer facticement des écoles, ou des catégories. Autant il est utile pour des artistes possédant des tendances communes de se réunir afin d'énoncer leurs vues, se communiquer leurs travaux, s'entr'aider aux heures de découragement, autant il est funeste de s'ériger en cénacles inviolables d'après des théories et avec des programmes a priori,...

Nous résumerons notre étude. Le trait caractéristique du Mouvement Idéaliste — son nom l'indique — est la prédominance de l'idée que se forme l'esprit sur la reproduction telle quelle du monde ambiant. Au fond, un retour à la tradition, chaque grand artiste ayant donné, par son tempérament, un aspect différent à la nature tout en maintenant son essence. Ajoutons encore la haine du dogmatisme borné et de ses réglementations stériles — l'étude compréhensive des maîtres, sans l'imitation inintelligente de leurs procédés apparents — la volonté de former le caractère de l'artiste en agrandissant son domaine intellectuel et en élevant son sens moral — la fuite du trompe-l'œil, ou peinture copistement servile, avec Taide de formules apprises — * le souci, indépendamment du sujet littéraire, du tableau en lui-même avec ses lois harmoniques de Hgnes et de couleurs — enfin le rappel à la valeur décorative.

Nous avons montré le Mouvement Idéaliste comme

naissant à peine. Où aboutira-t-il ? — nul ne peut encore l'indiquer. Que voyons-nous ! De jeunes artistes pleins de bon vouloir, auxquels a manqué Téducation première, qui se font une expérience à leurs risques, et s'efforcent de se dégager. Avorteront-ils entièrement, seront-ils au moins les précurseurs d'une lignée plus forte, — ou parvenant à se réaliser, laisseront-ils une époque d'art, ajoutant un anneau à la grande chaîne. L'avenir, qui plane ironique et puissant au-dessus de tous les critiques et prévoyeurs, seul le révélera.

Mais une croyance est nôtre que nous voulons proclamer bien haut, qui nous a poussé et soutenu dans cette étude. Parmi la banalité désespérante de ceux qui pensent être des assagis — et ne sont que des asservis, cette tentative vers autre chose, vers le Mieux, si petite encore qu'elle apparaisse, demeure éminemment intéressante. Car, en dehors de la stagnation universelle des médiocrités patentées, médaillées, fabriquées à la grosse, et qui, chaque année, se pressent à flots dans des expositions qui sont des noyades — si une aurore peut briller, c'est là où de jeunes artistes prenant actuellement conscience du courant de leur époque, cherchent à développer sincèrement leur personnalité.

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