CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
L'Art, comme tout en ce monde, a ses fluctuations.
C'est ainsi qu’un mouvement naît, s’épanouit — puis un autre lui succède. Est-ce à dire que le dernier fait oublier les précédents ? Non, puisque les Maîtres conservent, dans les Musées, leur gloire sereine en dehors de toutes contestations. Mais notre esprit est ainsi fait, qu'après avoir
épuisé les émotions d'une forme d’art, tout en lui gardant
son admiration, il recherche avidement l’inconnu. Si l’at-
tachement de l’homme à ses anciennes conquêtes l’étaye solidement, ce désir inquiet vers de nouvelles n'est-il pas Ja condition essentielle de son progrès?
Certes, les principes primordiaux de l'Art — sa philosophie — demeurent immuables. Mais combien dans le temps ses manifestations sont nombreuses et variées! Ce sont les anneaux d’une chaîne qu'on appelle l’évolution. Cependant un même souffle emplit une génération : si divers que soient les tempéraments des artistes qui l’incarnent, leurs productions possèdent un cachet intime qui les unit entre elles, et les distingue de toutes autres. Nous définirions donc le mouvement d'art : un ensemble de tendances puisées à une inspiration commune, caractérisant une époque.
Au début du siècle, David détermine le classicisme par un retour aux traditions grecque et romaine. La période romantique, toute de couleur et de mouvement, se personnifie dans Delacroix. Puis l’école de 1830 : Corot, Courbet, Daubigny, Rousseau, Dupré, poursuivent la restitution de la nature dans son intégralité. Les recherches s’accentuent avec Millet, témoin authentique du paysan, et Manet, amoureux de plein air, pour aboutir logiquement à ce groupe d'artistes qui s'appellent : Monet, Degas, Renoir, Pissarro, Boudin, auxquels il convient d’ajouter. Sisley, Berthe Morisot, Caillebotte, Miss Cassatt, Lépine, Zan Domeneghi…
Actuellement, en une phase nouvelle, semble s’indiquer le Mouvement Idéaliste (1). Nous étudierons succinctement, comme le comporte forcément un cadre très limité : le principe fondamental de ce mouvement et le moment où il s'est manifesté — les contemporains dont il se réclame directement ou tacitement — les groupes qui le com- posent : Chromo-Luminaristes, Néo-Impressionnistes, Néo-Traditionnistes ou Synthétistes, Mystiques, ainsi que quelques personnalités qui s’y rattachent — puis nous chercherons ses affinités dans l’histoire de l’art, ses éventualités présentes, pour conclure par les conditions d’ordre général essentielles au mouvement afin d’être viable et fécond.
Cominent définirons-nous le Mouvement Idéaliste ?
La tendance d’artistes cherchant à échapper à la contingence par l'inspiration et le mode d'expression.
En d’autres termes — tandis que le réaliste prend pour but final de reproduire la nature dans la sensation directe qu’elle fait éprouver — l’idéaliste ne veut y voir que le point de départ éloigné de son œuvre. Tout réside pour lui dans la transformation cérébrale, entièrement subjective, que lui fait subir notre esprit. Il ne s’agit plus de sensation, c'est-à-dire de la chose perçue indépendamment de Ja vo-
(1) Avertissons, une fois pour toutes, que ce terme pas plus que ceux d'Impressionnisme, Symbolisme, et autres de même genre, n’a de signification rationnelle. Ces étiquettes étant fabriquées déjà, et accolées aux peintres dans la presse d'art, nous n’avons pas voulu les changer de peur d'augmenter Ja confusion.
lonté, mais de l'idée que nous en dégageons, pur concept que l'artiste cherchera à exprimer uniquement, sans se préoccuper des exactes objectivités qui en ont été la cause.
L'œuvre d’art actuelle, a dit M: G. “Albert Aurier, critique autorisé (1), devra être :
« 1° Zdéisle, puisque son idéal unique sera l'expression de l’idée ; |
2° Symboliste, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes;
3° Synthétique, puisqu elle écrira ces formes, ces signes, selon un mode de compréhension générale;
4° Subjective, puisque l'objet n’y ‘sera jamais considéré en tant qu’objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet;
5° (C’est une conséquence) décorative... »
Il ajoute encore À ces qualités, pour que l'artiste soit complet :
« .… le don d'émotivité, non point ce certes cette émotivité que sent tout homme devant les illusoires combinaisons passionnelles des êtres et des objets... mais cette transcendantale émotivité, si grande et si précieuse, qui fait frissonner l’âme devant le drame ondoyant des abstractions. » |
Nous voici en présence d’un programme idéaliste bien différent du réalisme. De là le changement brusque, la sur-
(1) Le Symbolisme en peinture. Paul Gauguin. Article paru dans le Mercure de France de mars 1891.
prise, le désarroi même qu'on éprouve, lorsque sortant des œuvwes d'une école on pénètre dans l’autre. A vrai dire, tous les artistes idéalistes ne remplissent pas intégralement :e programme. Beaucoup ne s’en acquittent qu’en partie, et encore chacun de la façon qui lui est propre — il y a loin des forains d’Ibels aux évocations archaïquement mystiques de M. Denis. Cependant, malgré les différences de tempéraments et de choix dans les sujets, le principe fondamental demeure le même.
À quel moment ce Mouvement Idéaliste a-t-il pris naissance? Il serait difficile de Île déterminer précisément. Quelques exhibitions eurent lieu révélant des tendances à une nouvelle forme d'art: chez Volpini, au Champ de Mars, en 1889, sous le titre « Exposition des Peintres du groupe Impressionniste et Synthétiste ». Ensuite aux /ndépendants, où le groupe augmenté continua d’apporter ses œuvres. Enfin se produisit une manifestation qui, capable de porter grand tort à la jeune tentative, affirma néanmoins d'une façon indirecte son existence et combien elle répondait à une aspiration du public — je veux parler de la Rose + Croix (10 Mars au 10 Avril 1892 — Galeries Durand- Ruel). |
Qu'’était-ce, en effet, au fond, que cette exposition, où -ne parurent aucun des maîtres contemporains, peu ou point des artistes dont nous aurons À nous occuper au cours de cette étude? Sauf quelques exceptions honorables, mais déjà connues — un ensemble d’œuvres très ordinaires,
n’apportant aucune novation. Cependant défila une foule énorme, dont faisait partie tout ce qui, à Paris, se pique de curiosité d'art. La déception fut grande. Si, d’une part, on ne trouva pas, dans cette manifestation, la quantité d'essais exagérés et avortés que l’on craignait, on n'y rencontra pas non plus les précurseurs d’une aube révélatrice qu'on espérait. L'épreuve, néanmoins, fut instructive, en ce sens qu'elle démontra qu’un public nombreux était dans l'attente désireuse d’une tentative d’art nouveau.
La Rose + Croix persista depuis, mais sans réveiller de rechef la curiosité désabusée.
En dehors d’elle, les artistes qu'unissait une communauté de tendances idéalistes, continuèrent d'exposer aux Zndépendants. Ils se groupèrent même plus étroitement et plus exclusivement, d’une façon permanente, rue Lepelletier, chez Le Barc de Boutteville. Ce sont ces peintres que nous passerons en revue ainsi que ceux qui s'en rapprochent par quelque cûté.. Après, toutefois, avoir signalé les contemporains, dont l’œuvre, affirmée déjà, semble avoir exercé sur eux une influence directe ou détournée.
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