Préface des Lionnes pauvres
sur-le-champ de réfléchir, de discuter, elle donne à ses comédies une rectitude artificielle. Nous n'avons presque jamais l'impression de la réalité, de la nature, de la vie. Dans la vie réelle, ni les faits ne s'enchaînent avec cette rigueur, ni les caractères ne sont si simples, si nets, si catégoriques. On sort du théâtre en s'écriant : « Comme il est fort ! » Mieux vaudrait sans doute qu'on s'écriât : « Comme c'est vrai ! » Au reste, la thèse que veut démontrer l'auteur, cette thèse qui précéda la pièce, la détermine aussi tout entière. Même si Dumas observe le monde, son observation doit être nécessairement altérée par le souci qu'il a toujours de prouver quelque chose. Le logicien, chez lui, opprime l'auteur comique, réduit l'action de ses comédies à un théorème et leurs personnages à' des automates.
Après les Augier et les Dumas, il fallait rapprocher le théâtre de la vérité. Dira-t-on que le théâtre a pour domaine, non le vrai, mais le vraisemblable? Tel que l'entendent les réalistes, le vrai est toujours vraisemblable. Les réalistes n'appellent point vrai ce qui a pu arriver une fois par un concours de circonstances exceptionnel; le vrai, pour eux, réside dans la réalité moyenne. C'est cette réalité qu'ils voulaient mettre sur la scène en ramenant la comédie vers une observation plus fidèle, vers une représentation plus exacte de la vie et des mœurs ambiantes, en excluant ce que, chez leurs devanciers, elle avait encore de
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factice. Et sans doute le théâtre ne peut bannir toutes les conventions. Mais il y en a qui sont inhérentes au genre et il y en a qui se fondent uniquement sur la routine ou sur les préjugés. De celles-ci, beaucoup restaient encore, que la jeune école se proposa d'abolir. Augier et Dumas avaient présidé, voilà quarante ans, à révolution réaliste de notre comédie : elle se fit d'abord avec eux, elle dut ensuite se faire contre eux.
Dans le temps même où Dumas et Augier régnaient sur la scène, quelques écrivains, plutôt romanciers qu'auteurs dramatiques, tentèrent les premiers de renouveler notre théâtre en le modelant autant que possible sur le roman. Il faut citer parmi eux les Concourt, Villiers de TIsle-Adam, Alphonse Daudet et M. Emile Zola, qui peuvent être considérés comme les précurseurs de la comédie moderne.
Tandis que, dans la Pairie en danger *, les Goncouri substituaient aux inventions romantiques une vérilé toute documentaire, ils faisaient, avec Henriette Manch(il'\ un essai de drame réaliste, qui, comme tel, échoua bruyamment. Au reste, la pièce n'a pas une grande valeur. 11 n'y manque ni la passion, ni mt^me, en certains détails, la délicatesse de l'analyse. Mais elle est sèche et brusque, et se développe hors du véritable sujet. Quant aux innovations dont elle aurait donné le signal, Edmond de Concourt a beau