‹ Le mouvement litteraire contemporain (volume 2)Chapitre 40 sur 69 · SS · texte numérisé non relu

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d'humain. Rester, entre le mal et le bien, absolument neutre, c'est prendre parti contre la morale.

Le Théâtre-Libre, qui se proposait d'abolir toutes les formules, établit lui-même une formule nouvelle, celle de la comédie « rosse ». Par réaction contre Toptimismc de l'ancienne école, la comédie rosse simula un pessimisme non moins convenu. En ne peig^uant que la sottise et la méchanceté humaines, on pensait faire des œuvres fortes; et comme, d'ailleurs, le bien ne nous trouve pas aussi crédules que le mal, on pensait faire des œuvres vraies. El c'est pour cela que beaucoup des jeunes auteurs priient à tûche de nous montrer uniquement les ])ires bassesses de l'humanité. Eux qui prétendaient proscrire toute thèse, ils firent des pièces qui sont de véritables thèses contre la nature humaine. On y sent, non plus l'observation, mais le procédé mécanique. Les personnages y trahissent leur égoïsme cl leur vilenie i)ar de soi-disant mots de nature (pie leur souille l'auteur. Ces mots, artificiels sans doute et de recette banale, veulent du moins être naïfs, prétendent exprimer le fond même d'ûmes perverses qui ne connaissent pas leur perversité. Mais, av(N- \i) personnage inconscient, il y a le personnage ('yni(|ue. Or, celui-ci prend plaisir à nous montrer sîi laideur. (Test une gageure pour lui de ne rien dire qui ne l'ai teste et n'en fasse parade. Entre les vices de riiumanilé, il y en a un, un seul, que la comédie rosse send)le avoir oublié, l'hypocrisie. Peindre des gredins, à la bonne heure, quoique les honnêtes gens, après tout, ne soient i)eut-élre pas si rares; mais les

peindre se glorifiant de leur gredinerie, voilà qui ne paraît guère vraisemblable, voilà qui dénote le parti pris et qui aboutit au poncif.

Parmi les auteurs du Tliéùtre-Libre, aucun ne le représente mieux que M. Georges Ancey, ne peut en donner une idée plus exacte et plus complète.

M. Georges Ancey débuta par Monsieur Lamblin \ petite comédie en un acte, où nous trouvons déjà le peintre fidèle de la réalité. Il y montre un égoïste qui se croit le meilleur des hommes. Ce personnage, bien étudié, bien mis en scène, avec justesse et tact, suffisait pour signaler Tauteur à l'attention. Un an après vinrent les Inséparables, qui ont plus d'étoffe et de développement. L'idée en est heureuse et prise dans la nature. Il s'agit de deux amis, l'un, Gaston, doux et faible, l'autre, Paul, qui abuse de sa faiblesse et de sa douceur pour vivre à ses dépens, pour l'évincer et le supplanter chaque fois que l'occasion s'en offre. La pièce renferme de bonnes parties d'observation. Malheureusement, elle est gûtée par maints défauts. Le caractère de Paul prête à l'équivoque : ses actes sont ceux d'un faux ami et ses paroles sont quelquefois celles d'un inconscient. Ensuite, on ne s'explique guère comment Gaston, qui, dès le commencement, déclare qu'il en a assez, qui traite Paul d'intrigant et de fourbe, ne le met pas tôt ou lard à la porte. Poussée jusque-là, la timidité

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devient une maladie et ne comporte plus d'étude psychologique. Mais est-ce de la timidité ou une invraisemblable sottise? A la fin même de la pièce, il se laisse duper par Paul, quand celui-ci proteste de ses bonnes intentions. C'est que, terminant les Inséparables sur le mariage de Gaston, Tauteur en trouverait le dénouement trop banal, si Paul ne devait pas séduire celle qu'il n'a pu épouser : Paul doit rester Tami de Gaston pour devenir l'amant de sa femme. (Juant à M. et Mme Leroy-Granger, les parents de la jeune fille, ils ne soqt que des fantoches; la facilité avec laquelle ils passent de Gaston à Paul, puis de l^aul à Gaston, sent le vaudeville, ou plutôt la farce. Et Paul lui-même a des façons vraiment trop maladroites de dénigrer son ami. Il y faudrait quelque finesse. Tout cela manque d'art, je veux dire de naturel.

Les deux meilleures comédies que M. Ancey fil jouer au ThéAtre-Libre sont VKcole des veufs* et la /)up(;\ L'une et l'autre méritent les plus grands éloges pour leur réalité familière et vivante, pour ce que le fond en a de fortement observé, la forme, de nel, de précis et de vigoureux. Si, dans son sujet même, VA'coh* des veufs nous répugne, il suffit qu'elle soit viaie. Elle Test sans doute, et le principal porsonnage, Mirelel, ne le cède en rien aux figures les plus naïvement expressives de notre théûtrc. Mais pourquoi M. Ancey fait-il tort à sa pièce par des exa-

2. 18'.M. — La (h'und'môrc, |)iôce .'ignsible et siiperflclelle, dans lin tout aiilrc ^m'ihc, fut tlunni'c à l'Odôon en IS'JO.

géralions, par des crudités, par le propos manifeste de pousser à bout la vilenie humaine? Les habitués du Théâtre-Libre furent eux-mêmes scandalisés. Dans la Dupe^ il n'y a pas moins de force, et il y a un peu plus de modération. Les quatre types que Tauleur met en scène sont, pour l'ensemble, admirables de vérité. Mais, là aussi, sans parler de certaines gaucheries d'exécution, de certains traits un peu gros, nous rencontrons fréquemment ces mots de nature fabriqués à plaisir. Quoique la plupart soient bien trouvés, on les voudrait moins nombreux. Et puis, ce sont encore, dans maintes scènes, des violences gratuites. Et enfin les personnages, si vrais au fond, nous déconcertent souvent par un manque apparent d'unité. Le principal, Albert, nous est présenté d'abord comme un homme quelconque, moyen, semblable à tous les hommes. Dès le second acte, il se conduit en goujat, et nous apprenons, au troisième, dans une scène d'intérieur fort gaie, où nous l'avons vu rire, faire le bon garçon, chanter avec sa bellemère, qu'il vient de voler deux cent mille francs, u Voilà, dit Mme Viot, une aimable surprise! » La surprise n'est pas seulement pour Mme Viot, et il y a de ces surprises qu'un auteur devrait éviter à son public.

Après la Dupe, M. Ancey ne donna rien pendant huit ans. Il reparut avec V Avenir^, où l'on retrouve toutes les quahtés de ses précédentes œuvres sans leurs défauts. Non que la pièce ne mérite aucune cri-

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