‹ Le mouvement litteraire contemporain (volume 2)Chapitre 68 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Pendant la période romantique, Thistoire, telle que la concevaient les Chateaubriand, les Augustin Thierry, les Michelet, était un art plutôt qu'une science. Vers le milieu du siècle, elle subit, comme tous les genres littéraires, l'influence du réalisme, et tend, par suite, à devenir une science plutôt qu'un art. Elle réduit autant que possible la part de Tima* gination et de la sensibilité; elle renonce aux constructions systématiques. L'historien va de plus en plus s'imposer la loi d'effacer sa personne, de la soumettre à « l'objet », je veux dire aux textes,^ aux documents. Il tirera de ces documents et de ces textes tout ce qu'ils contiennent, sans rien y ajouter; et son œuvre, fixée par les sciences auxiliaires qui ont fait en notre temps des progrès si rapides, l'ethnographie, l'épigraphie , la diplomatique, l'archéologie, la philologie, sera elle-même celle d'un savant, uniquement attentif à l'exactitude, dépourvu d'ambition et de prétention « littéraires », q'ayant

d'autre souci que d'être vrai, pour le fond des choses, et, pour la forme, d'être clair et précis.

C'est avec Renan et Taine que Thistoire, jusque-là romantique, se fait réaliste. Il faut ici les étudier brièvement l'un et l'autre, comme historiens, dans leur conception particulière du genre et dans leur méthode.

U Histoire du peuple d'Israël et les Origines du chrisiiamsme sont une des œuvres maîtresses de notre époque. En retraçant l'évolution religieuse, morale et sociale qui prépare, à travers les siècles, notre monde moderne, Renan montre une merveilleuse finesse de sens historique et psychologique. Et, d'autre part, il excelle à ranimer le passé, à nous donner des Ueux, des hommes, des peuples, un portrait délicatement expressif. S'il a moins de vigueur, moins d'éclat que Michelet, il a plus de précision et plus de suite, il a plus de mesure, plus de souplesse à la fois et plus d'ampleur. Quant à Tainc, c'est seulement sur le tard qu'il aborda l'histoire proprement dite. Pourtant ses travaux antérieurs de critique sont déjà ceux d'un historien, car il étudie les produits de la littérature et de l'art non pour leur valeur esthétique, mais pour leur signification. Les Origines de la France contemporaine^ auxquelles il consacra la dernière partie de sa vie, resteront, entre ses œuvres, comme la plus considérable et la plus forte, soit par l'importance du sujet, puisqu'elle retrace le développement de notre civilisation pendant deux ou

trois giècles, soit par Tunité de structure, par la puissance avec laquelle il y coordonne une multitude innombrable de faits en les ramenant à quelques lois fondamentales, soit enfin par la solide carrure du style, par sa gravité concise et brillante.

Renan et Taine sont bien différents Tun de l'autre. On peut même les opposer trait pour trait en tout ce qui se rapporte à la forme même de leur esprit. Taine est un logicien, qui veut nous imposer des conclusions rigoureuses, Renan un délicat analyste, qui ne recherche la vérité que dans les nuances, qui ne la démontre pas, mais Tinsinue ; autant le premier est autoritaire et catégorique, autant le second est subtil et fuyant. Ils n'en ont pas moins fait tous les deux un travail commun; ils ont, l'un aussi bien que l'autre, contribué au triomphe du nouvel esprit qui, vers le milieu de notre siècle, évince, dans tous les domaines de la pensée, ce qu'on peut appeler l'esprit romantique ^

Taine et Renan sont des historiens réalistes. L'évolution de l'histoire s'opère, avec eux, parallèlement à celle des autres genres littéraires, du roman par exemple, où Flaubert établit la discipline scientifique, fondée sur une étude sévère de la réalité. Réaliste, Taine l'est avant tout par sa méthode, qui n'est autre chose que la classification des faits. Il conçoit l'histoire comme une œuvre purement documentaire. 11 s'y intéresse, à vrai dire, pour les renseignements qu'elle lui fournit sur les hommes ou sur l'homme;

i. Cf. \e Mouvement littéraire au XIX* siècle, p. 307 et suiv,

27 V Li: MOI VKMKNT LITTÉHAIRE CONTEMPORAIN.

mais on sait que la psychologie de Taine, c'est de la physiologie et de la mécanique. Quant à Renan, la diligence de ses enquêtes mérite non moins d'éloges. S'il n'est pas, ainsi que Taine, un naturaliste, il est un philologue, et son œuvre d'historien, préparée par tant de recherches patientes et minutieuses dans tous les genres d'érudition, peut justement s'appeler une sorte de « synthèse philologique ».

Pourtant on doit relever chez l'un et Tautre de graves dérogations à ce réalisnie purement objectif sans lequel Thistoire ne saurait être une science.

(Ihez Taine, outre son inexpérience professionnelle, (|ui l'exposait à maintes méprises, et la crédulité avec laiiuelle il acceptait les témoignages les plus suspects, l'esprit scientifique est trop souvent altéré par l'esprit de système. Prétendant introduire dans une matière aussi souple, aussi complexe que l'histoire, sa logique raide et dure, il ne tient nul compte de tout ce qui no se mettrait pas en formule, des accidents et des circonstances particulières qui, s'il y faisait place, brouilleraient ses catégories. C'est ainsi qu'il ramène les personnages historiques à un seul trait. Robesj)ierre est un cuistre et Marat un fou. Comme s'il n'y avait qu'une seule manière d'être fou, d'être cuistre! ('omnie si un trait unique expliquait toute une ame! Mais ce dont sa formule, trop générale à la fois et trop précise, ne peut rendre raison, Taine en est quitte pour l'omettre.

Aux défauts d'un esprit essentiellement classique, ()ue dupe trop souvent sa manie d'abstraire, joignons ceux (jui procèdent du parti pris. « J'ai écrit, déclare-

i-il, comme si j'avais eu pour sujet les révoltes de Florence ou d'Athènes. » Et sans doute lui-môme le croyait. Personne ne conteste sa probité scientifique. Mais un historien peut être parfaitement sincère et ne pas être impartial. Quelque effort que fasse Taine pour tenir à Técart les préjugés et les passions, son œuvre historique en porte manifestement la marque. Ce n'est pas Touvrage d'un véritable historien, c'est une sorte d'argumentation, et comme qui dirait un réquisitoire. Sa thèse, d'un bout à l'autre, y détermine le choix des faits, leur suite, la façon même dont il les expose : thèse générale contre l'homme, chez lequel il veut retrouver la férocité et la lubricité du gorille primitif; thèse particulière contre la Révolution française, dont il ne voit que les côtés odieux ou grotesques. 11 passe sous silence non seulement tout ce qui peut racheter les fautes ou les crimes de notre Révolution, mais encore tout ce qui doit en être l'excuse, ou même ce qui les explique. Apeine signalet-il les travaux de l'Assemblée constituante, ceux de la Convention, la défense nationale contre l'Europe; et, d'autre part, comme il omet les agissements des contre-révolutionnaires, leurs intrigues, leurs complots, leurs rébellions armées, leurs pactes avec l'ennemi, — maintes violences, qui ne sont vraiment que représailles ou mesures légitimes de salut public, semblent, chez lui, des actes de cruauté maniaque. Aussi bien, démentant ses théories déterministes, en vertu desquelles Thistorien considère les hommes de la môme fat^on (iiio le naturaliste considère les plantes, Taine, à cet historien (jui se contenterait d'exposer,

substitue un moraliste qui blâme, qui flétrit, ou, mieux encore, un pamphlétaire qui lance Tinjure et le sarcasme. Il fait une œuvre de polémique. La colère et la crainte faussent son jugement.

Quant à Renan, il ne se défie pas assez de Timagition et de la sensibilité pour que son œuvre soit vraiment scientifique. Lui-même affirme que la conjecture a, dans la méthode historique, une part légitime, que la vérité ne peut être fidèlement rendue par une simple juxtaposition de détails, qu'on doit rechercher non l'exactitude insignifiante des menus faits, mais la justesse de la couleur et du sentiment général. Et peut-être a-t-il raison. Seulement, c'est là le point de vue de l'artiste. Un savant ne saurait s'y mettre. Pour le savant, il n'est que la certitude qui compte; le possible, voire le probable, n'ont à ses yeux aucune valeur. Renan, lui, est un artiste encore plus qu'un savant. Et d'ailleurs les sciences historiques ne lui apparurent jamais que comme « de petites sciences hypothétiques qui se défont sans cesse après s'être faites. » Il n'avait pas la robuste candeur de Taine, et, jusque dans ses œuvres d'historien, nous retrouvons le sceptique. A vrai dire, les documents lui manquaient pour certaines époques; maints chapitres de V Histoire d'Israël et des Origitif'S du christianisme^ s'il n'avait voulu admettre que des faits dûment certains, se fussent réduits, comme il le déclare, à une page blanche. Mais, quelque admiration que méritent la délicatesse de tact et l'art ingénieux avec lesquels il sollicite les textes ou même y supplée, de tels procédés n'ont, avouons-le, rien de

scientifique et laissent vraiment trop de part à la fantaisie, au romanesque. C'est ainsi que Renan nous trace de saint Paul un portrait entièrement conjectural, dont son imagination a fait tous les frais. Et, quand les documents ne lui manquent pas, il les accommode au tour de sa sensibilité et de son esprit : nous le reconnaissons dans ce Jésus « philosophe » auquel il prête un scepticisme de bon goût, une ironie supérieurement distinguée. Parfois ses instincts d'artiste prévalent sur les scrupules de Térudit; il invente tel ou tel détail d'heureux efTet. Sa méthode môme d'interprétation et d'exposition, telle qu'il nous l'a indiquée, a quelque chose de subjectif. L'essentiel pour un historien, c'est, si nous l'en croyons, de composer une œuvre dont toutes les parties se tiennent, en donnant aux choses l'unité que sa conscience lui révèle. Rien de plus dangereux qu'une pareille théorie : elle introduit dans l'histoire la personnalité de l'écrivain, elle substitue à l'objectivisme qu'exige une œuvre de science le subjectivisme romantique. Ce subjectivisme, chez Renan, se traduit maintes fois par des jeux qui ont sans doute beaucoup de grâce, mais qui ne conviennent guère à la sévérité du genre. Renan a fait d'abord, avec la patience la plus louable, toutes les enquêtes que lui imposait son devoird'historien. Après l'historien, voici le dilettante, qui, surtout dans les derniers volumes, s'amuse avec son sujet, prend plaisir à l'enjoliver, à le moderniser, à ragréincnlcr de piquants détails. Il comparera, par exemple, le prophète Isaïe à M. de Girardin, ou bien encore, racontant de quelle façon

substitue un moraliste qui blâme, qui flétrit, ou, mieux encore, un pamphlétaire qui lance Tinjure et le sarcasme. Il fait une œuvre de polémique. La colère et la crainte faussent son jugement.

Quant à Renan, il ne se défie pas assez de l'imagition et de la sensibilité pour que son œuvre soit vraiment scientifique. Lui-môme affirme que la conjecture a, dans la méthode historique, une part légitime, que la vérité ne peut être fidèlement rendue par une simple juxtaposition de détails, qu'on doit rechercher non Texactitude insignifiante des menus faits, mais la justesse de la couleur et du sentiment général. Et peut-être a-t-il raison. Seulement, c'est là le point de vue de Tartiste. Un savant ne saurait s'y mettre. Pour le savant, il n'est que la certitude qui compte; le possible, voire le probable, n'ont à ses yeux aucune valeur. Renan, lui, est un artiste encore plus qu'un savant. Et d'ailleurs les sciences historiques ne lui apparurent jamais que comme « de petites sciences hypothétiques qui se défont sans cesse après s'C4re faites. » 11 n'avait pas la robuste candeur de Taine, et, jusque dans ses œuvres d'historien, nous retrouvons le sceptique. A vrai dire, les documents lui manquaient pour certaines époques; maints chapitres de Y Histoire d'Israël et des Origiim du cliristinnisme^ s'il n'avait voulu admettre que des faits dûment certains, se fussent réduits, comme il le déclare, à une page blanche. Mais, quelque admiration que méritent la délicatesse de tact et l'art ingénieux avec lesquels il sollicite les textes ou même y supplée, de tels procédés n'ont, avouons-le, rien de

scientifique et laissent vraiment trop de part à la fantaisie, au romanesque. C'est ainsi que Reïian nous trace de saint Paul un portrait entièrement conjectural, dont son imagination a fait tous les frais. Et, quand les documents ne lui manquent pas, il les accommode au tour de sa sensibilité et de son esprit : nous le reconnaissons dans ce Jésus « philosophe » auquel il prête un scepticisme de bon goût, une ironie supérieurement distinguée. Parfois ses instincts d'artiste prévalent sur les scrupules de Térudit; il invente tel ou tel détail d'heureux elTet. Sa méthode même d'interprétation et d'exposition, telle qu'il nous l'a indiquée, a quelque chose de subjectif. L'essentiel pour un historien, c'est, si nous l'en croyons, de composer une œuvre dont toutes les parties se tiennent, en donnant aux choses l'unité que sa conscience lui révèle. Rien de plus dangereux qu'une pareille théorie : elle introduit dans l'histoire la personnalité de l'écrivain, elle substitue à l'objectivisme qu'exige une œuvre de science le subjectivisme romantique. Ce subjectivisme, chez Renan, se traduit maintes fois par des jeux qui ont sans doute beaucoup de grâce, mais qui ne conviennent guère à la sévérité du genre. Renan a fait d'abord, avec la patience la plus louable, toutes les enquêtes que lui imposait son devoir d'historien. Après l'historien, voici le dilettante, qui, surtout dans les derniers volumes, s'amuse avec son sujet, prend plaisir à l'enjoliver, à le moderniser, à l'agrémenter de piquants détails. Il comparera, par exemple, le prophète Isaïe à M. de Girardin, ou bien encore, racontant de quelle façon

27S LK MorVKMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.

la tribu de Dan massacre les habitants de Laïs, il rappellera le souvenir de Troppmann. Bien souvent l'histoire n'est pour lui qu'une matière à la délicate ironie de sa critique, aux jouissances de sa curiosité, aux caprices mêmes de son imagination.

Si Renan et Taine peuvent cependant être considérés en un certain sens comme des historiens réalistes par opposition aux historiens romantiques, c'est avec Fustel de Coulanges que l'histoire devient vraiment objective : elle exclut autant que possible ce qu'il y avait encore soit, chez l'un, d'intuition et de divination, soit, chez l'autre, de rationalisme systématique.

Comparé avec Taine et Renan, Fustel de Coulanges s'en distingue, comme historien de profession, par une critique plus diligente et plus scrupuleuse. Toute sa méthode peut se résumer en deux articles.

D'abord, n'admettre un document comme authentique ou comme valable qu'après l'avoir soumis à un rigoureux contrôle; et ce ne sont pas seulement les ouvrages de seconde main qui lui inspirent de la (léliance, mais encore les chartes, les inscriptions, les monuments figurés, les textes de lois. Ensuite, ne rien introduire dans l'histoire qui n'ait une certitude documentaire. Cette méthode serait purement négalive, si Fustel de Coulanges ne demandait aussi à l'historien d'extraire des documents tout ce qu'ils conliennent. Telle est, selon lui, la part du talent; n'ajouter rien, c'est affaire de probité. Quand les textes

l'histoire. 279

font défaut, nous devons confesser notre ignorance. A peine si, quand ils sont équivoques, nous pouvons nous permettre des comparaisons et des rapprochements qui en éclairent le sens. « Le meilleur historien, dit-il, est celui qui se tient le plus près des textes, qui n'écrit et même ne pense que d'après eux. » On ne saurait pousser au delà la sévérité de la méthode historique.

Disciple de Bacon, qu'il a célébré avec enthousiasme, et dont il oppose le naturalisme scientifique au rationalisme de Descartes, Fustel bannit de l'histoire toutes les théories générales auxquelles Taine la rapportait, et qui, moins visibles chez Renan et moins dogmatiques, ne laissèrent pourtant pas de le séduire. C'est ainsi que les influences du milieu, de la race, du moment, n'ont presque aucune place dans son (Tuvre. Peu enclin aux formules abstraites, il se prémunit soigneusement contre l'esprit de système. On le traila, par exemple, de « romaniste », sous prétexte qu'il avait reconnu chez les anciens Romains les premiers linéaments du régime féodal, regardé jusque-là comme d'origine germanique. Mais cette appellation pouvait le rendre suspect de parti pris et d'exclusivisme. 11 s'en formalisa. Il prétendit n'ôlrc ni romaniste, ni germaniste. Et s'il montrait que le bénéfice et le patronage existèrent de tout temps à Rome, que l'esclavage, l'afl^ranchissement, le colonat, ont, sans aucune modification essentielle, passé de la société romaine dans la société mérovingienne, il n'en convenait pas moins que maints caractères du régime féodal sont propres à la civilisation germa-

l'histoire. 279

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rationalisme de Descartes, Fustel bannit de This-

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^portait, et qui, moins visibles chez Renan et moins dogmatiques, ne laissèrent pourtant pas de le séduire. C'est ainsi que les influences du milieu, de la race, du moment, n'ont presque aucune place dans son œuvre. Peu enclin aux formules abstraites, il se prémunit soigneusement contre l'esprit de système. On le traita, par exemple, de « romaniste », sous prétexte qu'il avait reconnu chez les anciens Romains les premiers linéaments du régime féodal, regardé Jusque-là comme d'origine germanique. Mais cette appellation pouvait le rendre suspect de parti pris et d'exclusivisme. Il s'en formalisa. Il prétendit n'être ni romaniste, ni germaniste. Et s'il montrait que le bénéfice et le patronage existèrent de tout temps à Rome, que l'esclavage, l'affranchissement, le colonat, ont, sans aucune modification essentielle, passé de la société romaine dans la société mérovingienne, il n'en convenait pas moins que maints caractères du régime féodal sont propres à la civilisation germa-

27S LK MOUVKiMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.

la tribu de Dan massacre les habitants de Laïs, il rappellera le souvenir de Troppmann. Bien souvent rhistoire n'est pour lui qu'une matière à la délicate ironie de sa critique, aux jouissances de sa curiosité, aux caprices mêmes de son imagination.

Si Renan et Taine peuvent cependant être considérés en un certain sens comme des historiens réalistes par opposition aux historiens romantiques, c'est avec Fustel de Coulanges que Thistoire devient vraiment objective : elle exclut autant que possible ce qu'il y avait encore soit, chez l'un, d'intuition et de divination, soit, chez l'autre, de rationalisme systématique.

Comparé avec Taine et Renan, Fustel de Coulanges s'en distingue, comme historien de profession, par une critique plus diligente et plus scrupuleuse. Toute sa méthode peut se résumer en deux articles.

D'abord, n'admettre un document comme authentique ou comme valable qu'après l'avoir soumis à un rigoureux contrôle; et ce ne sont pas seulement les ouvrages de seconde main qui lui inspirent de la défiance, mais encore les chartes, les inscriptions, les monuments figurés, les textes de lois. Ensuite, ne rien introduire dans l'histoire qui n'ait une certitude documentaire. Cette méthode serait purement négalive, si Fustel de Coulanges ne demandait aussi à riiistorien d'extraire des documents tout ce qu'ils contiennent. Telle est, selon lui, la part du talent; n'ajouter rien, c'est affaire de probité. Quand les textes

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font défaut, nous devons confesser notre ignorance. A peine si, quand ils sont équivoques, nous pouvons nous permettre des comparaisons et des rapprochements qui en éclairent le sens. « Le meilleur historien, dit-il, est celui qui se tient le plus près des textes, qui n'écrit et même ne pense que d'après eux. » On ne saurait pousser au delà la sévérité de la méthode historique.

Disciple de Bacon, qu'il a célébré avec enthousiasme, et dont il oppose le naturalisme scientifique au rationalisme de Descartes, Fustel bannit de l'histoire toutes les théories générales auxquelles Taine la rapportait, et qui, moins visibles chez Renan et moins dogmatiques, ne laissèrent pourtant pas de le séduire. C'est ainsi que les influences du milieu, de la race, du moment, n'ont presque aucune place dans son œuvre. Peu enclin aux formules abstraites, il se prémunit soigneusement contre l'esprit de système. On le traila, par exemple, de « romaniste », sous prétexte qu'il avait reconnu chez les anciens Romains les premiers linéaments du régime féodal, regardé jusque-là comme d'origine germanique. Mais cette appellation pouvait le rendre suspect de parti pris et d'exclusivisme. Il s'en formalisa. Il prétendit n'être ni romaniste, ni germaniste. Et s'il montrait que le bénéfice et le patronage existèrent de tout temps à Rome, (juo l'esclavage, rafl*ranchissement, le colonat, ont, sans aucune modification essentielle, passé de la société romaine dans la société mérovingienne, il n'en convenait pas moins que maints caractères du régim(î féodal sont propres à la civilisation germa-

la tribu de Dan massacre les habitants de Laïs, il rappellera le souvenir de Troppmann. Bien souvent rhisloire n'est pour lui qu'une matière à la délicate ironie de sa critique, aux jouissances de sa curiosité, aux caprices mêmes de son imagination.

Si Renan et Taine peuvent cependant être considérés en un certain sens comme des historiens réalistes par opposition aux historiens romantiques, c'est avec Fustel de Coulanges que l'histoire devient vraiment objective : elle exclut autant que possible ce qu'il y avait encore soit, chez Tun, d'intuition et de divination, soit, chez l'autre, de rationalisme systématique.

Comparé avec Taine et Renan, Fustel de Coulanges s'en distingue, comme historien de profession, par une critique plus dihgente et plus scrupuleuse. Toute sa méthode peut se résumer en deux articles.

D'abord, n'admettre un document comme authentique ou comme valable qu'après l'avoir soumis à un rigoureux contrôle; et ce ne sont pas seulement les ouvrages de seconde main qui lui inspirent de la défiance, mais encore les chartes, les inscriptions, les monuments figurés, les textes de lois. Ensuite, ne ri(Mi introduire dans l'histoire qui n'ait une certitude

documentaire. Cette méthode serait purement négative, si Fustel (le Coulanges ne demandait aussi à l'historien d'extraire des documents tout ce qu'ils contiennent. Telle est, selon lui, la part du talent; n'ajouter rien, c'est affaire de probité. Quand les textes

l'histoire. 279

font défaut, nous devons confesser notre ignorance. A peine si, quand ils sont équivoques, nous pouvons nous permettre des comparaisons et des rapprochements qui en éclairent le sens. « Le meilleur historien, dit-il, est celui qui se tient le plus près des textes, qui n'écrit et même ne pense que d'après eux. » On ne saurait pousser au delà la sévérité de la méthode historique.

Disciple de Bacon, qu'il a célébré avec enthousiasme, et dont il oppose le naturalisme scientifique au rationalisme de Descartes, Fustel bannit de l'histoire toutes les théories générales auxquelles Taine la rapportait, et qui, moins visibles chez Renan et moins dogmatiques, ne laissèrent pourtant pas de le séduire. C'est ainsi que les influences du milieu, de la race, du moment, n'ont presque aucune place dans son œuvre. Peu enclin aux formules abstraites, il se prémunit soigneusement contre l'esprit de système. On le traita, par exemple, de « romaniste », sous prétexte qu'il avait reconnu chez les anciens Romains les premiers linéaments du régime féodal, regardé jusque-là comme d'origine germanique. Mais cette appellation pouvait le rendre suspect de parti pris et d'exclusivisme. Il s'en formalisa. Il prétendit n'être ni romaniste, ni germaniste. Et s'il montrait que le bénéfice et le patronage existèrent de tout temps à Rome, qu(^ Tesclavage, rafl*ranchissement, le colonat, onl, sans aucune modification essentielle, passé de la société romaine dans la société mérovingienne, il nVn convenait pas moins que maints caractères du régime féodal sont propres à la civilisation germa-

2S0 Li: MOl'VEMEXT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.

nique, et que, dans son ensemble, ce régime est plutôt germain. Toute conception systématique lui répufi^nait comme opprimant la liberté de Tesprit et substituant, chez l'historien, au souci d^être exact, crhii de démontrer une thèse.

Non (juc Fustel s'interdise les vues d'ensemble. Une patiente application dans l'étude des faits ne suffit pas à mériter le nom d'historien, car les fails n'ont aucune valeur si l'on n'en saisit pas la portée. Le scrupuleux érudit, chez Fustel, se doublait d'un philosophe, et c'est pour le philosophe que travaillait Térudit. Même quand il traitait les sujets les plus spéciaux et en apparence les plus ingrats, il voulait toujours aboutir à quelque conclusion générale. Telle ((u'il la conçoit, l'histoire, si son objet le plus prochain est de marquer surtout les différences de peuple à peuple et de siècle à siècle, a pour objet ullime et capital, non la connaissance de tels ou tels hommes, mais celle de l'homme. En faisant des analyses, Fustel songe toujours à la synthèse future. Mais c(M(ui le distingue de ses prédécesseurs, de Taine en particulier, c'est qu'il se défie des entités logiques, (les cadres établis par avance et des généralisations prématurées. Nul historien, parmi ceux qui ont maniué leur place dans notre littérature, n'a conloriné avec autant de rigueur la méthode historique à celle des sciences naturelles. Pour une heure de synthèse, Fustel exigeait des années d'analyse.

11 répudiait l'esprit de parti non moins que celui de système. Il se tenait en garde contre les manières de penseretde seul ir propres à notre époque. Afin devoir

l'histoire. 281

lès faits historiques comme leurs contemporains les ont vus, il tâchait de revêtir une âme aussi semblable que possible à celle des hommes qu'il devait peindre. Surtout il écartait avec soin ses opinions personnelles. « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont mis, disait-il, leur ardeur et leur talent au service d'une cause. » Tandis qu'Augustin Thierry cherche dans les siècles antérieurs la confirmation de ses théories politiques, tandis que Guizot considère tout le passé de la France comme préparant la monarchie de Louis-Philippe, que Taine lui-même, sous prétexte d'écrire une histoire de la Révolution, fait à la Révolution son procès, Fustel s'efforce, quelque sujet qu'il traite, de réprimer en soi les convictions ou les sympathies qui pourraient troubler sa vue, altérer son jugement. Le patriotisme même ne trouve pas grâce devant lui; car le patriotisme est une vertu, mais l'histoire est une science. On l'accusa de n'avoir pas célébré Vercingétorix avec l'enthousiasme convenable, et d'avoir montré les Gaulois acceptant vite et facilement la domination étrangère. Dans une note de sa Gauln romaine ^ il réplique, non sans ironie, que c'est là une question de méthode : ceux qui regardent l'histoire comme un art de paraphraser quelques faits convenus au profit de leurs opinions politiques, religieuses ou patriotiques, sont libres d'affirmer que nos ancêtres ont du lutter longtemps; selon lui, l'histoire a pour unique office de rechercher le vrai, et, si le patriotisme est une vertu, la première vertu d'un historien consiste à être exact.

Oucicjiie admiration que mérite son œuvre, Fustel

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11 ivpudiail l'esprit de parti non moins que celui de s}slcme. Il se tenait en garde contre les manières de j:)ens(M('l de scnlir pr()j)r(*sà notre époque. Afin de voir

l'histoire, 281

lés faits historiques comme leurs contemporains les ont vus, il tâchait de revêtir une âme aussi semblable que possible à celle des hommes qu'il devait peindre. Surtout il écartait avec soin ses opinions personnelles. « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont mis, disait-il, leur ardeur et leur talent au service d'une cause. » Tandis qu'Augustin Thierry cherche dans les siècles antérieurs la confirmation de ses théories politiques, tandis que Guizot considère tout le passé de la France comme préparant la monarchie de Louis-Philippe, que Taine lui-môme, sous prétexte d'écrire une histoire de la Révolution, fait à la Révolution son procès, Fustel s'efforce, quelque sujet qu'il traite, de réprimer en soi les convictions ouïes sympathies qui pourraient troubler sa vue, altérer son jugement. Le patriotisme même ne trouve pas grâcedevant lui; car le patriotisme est une vertu, mais l'histoire est une science. On l'accusa de n'avoir pas célébré Vercingétorix avec l'enthousiasme convenable, et d'avoir montré les Gaulois acceptant vite et facilement la domination étrangère. Dans une note de sa Gaule romaine, il réplique, non sans ironie, que c'est là une question de méthode : ceux qui regardent l'histoire comme un art de paraphraser quelques faits convenus au profit de leurs opinions politiques, religieuses ou patriotiques, sont libres d'affirmer que nos ancêtres ont dû lutter longtemps; selon lui, l'histoire a pour unique office de rechercher le vrai, et, si le patriotisme est une vertu, la première vertu d'un historien consiste à être exact.

Ouelcpio admiration que mérite son œuvre, Fustel

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Nnii que Fustel s'interdise les vues d'ensemble l'ne patiente application dans Tétude des faiLs m suflil i»as à mériter le nom d'historien, car les fail: n'ont aucune valeur si Ton n en saisit pas la porlt'e Le scrupuleux érudil, chez Fustel, se doublait d'm philosophe, et c'est pour le philosophe que travaillait l'érudit. Même quand il traitait les sujets les plu? spéciaux et en apparence les plus ingrats, il voulaii loujours aboutir à quelque conclusion génénile Tt^lle (pi'il la conçoit, l'histoire, si son objet le pluî prochain est de marquer surtout les diflerences «h j)euple à peuple et de siècle à siècle, a pour ol>jH uUime et capital, non la connaissance de tels (Ui lels hommes, mais celle de l'homme. En faisant de; analyses, Fustel songe toujours à la synthèse i'iituiv Mais ce qui le distingue de ses prédécesseurs, deïaim en particulier, c'est qu'il se déBedes entités logicpies, des cadres établis par avance et des généralisation? prématurées. Nul historien, parmi ceux qui onl marqué leur place dans notre littérature, n'a conformé avec autant de rigueur la méthode historique il celle des sciences naturelles. Pour une heure de synthèse, Fustel exigeait des années d'analyse.

11 répudiait l'esprit de parti non moins que celui di système. 11 se tenait en garde contre les maniëi penseretde sentir propres à notreépoque. Afin

l'histoire. 281

lés faits historiques comme leurs contemporains les ont vus, il tâchait de revêtir une âme aussi semblable que possible à celle des hommes qu'il devait peindre. Surtout il écartait avec soin ses opinions personnelles. « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont mis, disait-il, leur ardeur et leur talent au service d'une cause. » Tandis qu'Augustin Thierry cherche dans les siècles antérieurs la confirmation de ses théories politiques, tandis que Guizot considère tout le passé de la France comme préparant la monarchie de Louis-Phihppe, que Taine lui-môme, sous prétexte d'écrire une histoire de la Révolution, fait à la Révolution son procès, Fustel s'efforce, quelque sujet qu'il traite, de réprimer en soi les convictions ou les sympathies qui pourraient troubler sa vue, altérer son jugement. Le patriotisme même ne trouve pas grâce devant lui; car le patriotisme est une vertu, mais l'histoire est une science. On l'accusa de n'avoir pas célébré Vercingétorix avec l'enthousiasme convenable, et d'avoir montré les Gaulois acceptant vite et facilement la domination étrangère. Dans une note de sa Gaule romaine, il réplique, non sans ironie, que c'est là une question de méthode : ceux qui regardent l'histoire comme un art de paraphraser quelques faits convenus au profit de leurs opini ons p olitiques, religieuses ou patriotiqu^^'*"*'^^|^^^^^merque nos ancêtres ont dâb/Êr ^ lui, l'histoire

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Non (juc Fustel s'interdise les vues d'ensemble. Une patiente application dans l'étude des faits ne suffit pas à mériter le nom d'historien, car les faits n'ont aucune valeur si l'on n'en saisit pas la portée. Le scrupuleux érudit, chez Fustel, se doublait d'un philosophe, et c'est pour le philosophe que travaillait Térudit. Même quand il traitait les sujets les plus spéciaux et en apparence les plus ingrats, il voulait loujonrs aboutir à quelque conclusion générale. Telle ((u'il la conçoit, l'histoire, si son objet le plus prochain est de marquer surtout les différences de peuple à peuple et de siècle à siècle, a pour objet ultime et capital, non la connaissance de tels ou tels hommes, mais celle de l'homme. En faisant des analyses, Fustel songe toujours à la synthèse future, ^lais ce([ui ledislingucde ses prédécesseurs, de Taine en particulier, c'est qu'il se défie des entités logiques, (les cadres établis par avance et des généralisations prématurées. Nul historien, parmi ceux qui ont nianpié leur place dans notre littérature, n'a conl'oriné avec autant de rigueur la méthode historique à celle des sciences naturelles. Pour une heure de synthèse, Fustel exigeait des années d'analyse,

11 répudiait l'esprit de parti non moins que celui de système. 11 se tenait en garde contre les manières de pens(M-el de seul ir propres à notre époque. Afin devoir

l'histoire. 281

les faits historiques comme leurs contemporains les ont vus, il tâchait de revêtir une âme aussi semblable que possible à celle des hommes qu'il devait peindre. Surtout il écartait avec soin ses opinions personnelles. « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont mis, disait-il, leur ardeur et leur talent au service d'une cause. » Tandis qu'Augustin Thierry cherche dans les siècles antérieurs la confirmation de ses théories politiques, tandis que Guizot considère tout le passé de la France comme préparant la monarchie de Louis-Philippe, que Taine lui-même, sous prétexte d'écrire une histoire de la Révolution, fait à la Révolution son procès, Fustel s'efforce, quelque sujet qu'il traite, de réprimer en soi les convictions ouïes sympathies qui pourraient troubler sa vue, altérer son jugement. Le patriotisme môme ne trouve pas grâce devant lui; car le patriotisme est une vertu, mais l'histoire est une science. On l'accusa de n'avoir pas célébré Vercingétorix avec l'enthousiasme convenabl(% et d'avoir montré les Gaulois acceptant vite et facilement la domination étrangère. Dans une note de sa Gfiule romaine, il réplique, non sans ironie, que c'est là une question de méthode : ceux qui regardent l'histoire comme un art de paraphraser quelques faits convenus au profit de leurs opinions politiques, religieuses ou patriotiques, sont libres d'affirmer que nos ancêtres ont du lutter longtemps; selon lui, l'histoire a pour unique office de rechercher le vrai, et, si le patriotisme est une vertu, la première vertu d'un historien consiste à être exact.

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'2H{) Li: MorVEMENT LITTEHAIRE CONTEMPORAIN,

ni(Iiie, et (jue, dans son ensemble, ce régime esl plulol germain. Toule conception systématique lui ivpii«i^nait comme opprimant la liberté de Tesprit el suhsiiluant, chez Thistorien, au souci d'être exact, celui de démontrer une thèse.

Non (juc Fustel s'interdise les vues d'ensemble. Une patiente application dans l'étude des faits ne suffit pas à mériter le nom d'historien, car les faits n'ont aucune valeur si l'on n'en saisit pas la portée. Le scrupuleux érudit, chez Fustel, se doublait d'un philosophe, et c'est pour le philosophe que travaillait Térudit. Même quand il traitait les sujets les plus spéciaux et en apparence les plus ingrats, il voulait loujours aboutir à quelque conclusion générale. Telle ((u'il la conçoit, l'histoire, si son objet le plus prochain est de marquer surtout les différences de peuple à j)euple et de siècle à siècle, a pour objet ultime et capital, non la connaissance de tels ou tels hommes, mais celle de l'homme. En faisant des analyses, Fustel songe toujours à la synthèse future. Mais c(Miui le distingue de ses prédécesseurs, deTaine en particulier, c'est qu'il se défie des entités logiques, (les cadres établis par avance et des généralisations prématurées. Nul historien, parmi ceux qui ont uKinpié leur place dans notre littérature, n'a conl'ornié avec autant de rigueur la méthode historique à celle (les sciences naturelles. Pour une heure de synthèse, Fustel exigeait des années d'analyse.

11 répudiait l'esprit de parti non moins que celui de système. 11 se tenait en garde contre les manières de penser et de s(Mitir proj)resà notre époque. Afin de voir

l'histoire. 281

les faits historiques comme leurs contemporains les ont vus, il tâchait de revêtir une âme aussi semblable que possible à celle des hommes qu'il devait peindre. Surtout il écartait avec soin ses opinions personnelles. « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont mis, disait-il, leur ardeur et leur talent au service d'une cause. » Tandis qu'Augustin Thierry cherche dans les siècles antérieurs la confirmation de ses théories politiques, tandis que Guizot considère tout le passé de la France comme préparant la monarchie de Louis-Philippe, que Taine lui-même, sous prétexte d'écrire une histoire de la Révolution, fait à la Révolution son procès, Fustel s'efforce, quelque sujet qu'il traite, de réprimer en soi les convictions ou les sympathies qui pourraient troubler sa vue, altérer son jugement. Le patriotisme môme ne trouve pas grâce devant lui; car le patriotisme est une vertu, mais l'histoire est une science. On l'accusa de n'avoir pas célébré Vercingétorix avec l'enthousiasme convenable, et d'avoir montré les Gaulois acceptant vite et facilement la domination étrangère. Dans une note de sa Gaule romaine, il réplique, non sans ironie, que c'est là une question de méthode : ceux qui regardent l'histoire comme un art de paraphraser quelques faits convenus au profit de leurs opinions politiques, religieuses ou patriotiques, sont libres d'affirmer que nos ancêtres ont du lutter longtemps; selon lui, l'histoire a pour unique office de rechercher le vrai, et, si le patriotisme est une vertu, la première vertu d'un historien consiste à être exact.

()u('l(|ii(^ ndniiralion que mérite son œuvre, Fustel

2S0 LK M(HVEMKXT LITTKRAIUE CONTEMPORAIN.

niquo, el que, dans son ensemble, ce régime est philùl f^ermain. Toute conception systémalique lui iT[)Ufi;nait comme opprimant la liberté de Tespril et substituant, chez l'historien, au souci d'êlre exact, celui de démontrer une thèse.

Non que Fustel s'interdise les vues d'ensemble. Une patiente application dans l'étude des faits ne suffit pas à mériter le nom d'historien, car les faits n'ont aucune valeur si l'on n'en saisit pas la portée. Le scrupuleux érudit, chez Fustel, se doublait d'un philosophe, et c'est pour le philosophe que travaillait l'érudit. Même quand il traitait les sujets les plus spéciaux et en apparence les plus ingrats, il voulait toujours aboutir h quelque conclusion générale. Telhî (pi'il la conç^-oil, l'histoire, si son objet le plus prochain est de marquer surtout les difTérences Je p(»uplc à peuple et de siècle à siècle, a pour ohjj'l ultime et capital, non la connaissance de tels ou tels hommes, mais celle de l'homme. En faisant des analys(»s, Fustel songe toujours à la synthèse future. Mais c(Mpii le distingue de ses prédécesseurs, dcTai en particulier, c'est qu'il se défie des entités logiq (les cadres établis par avance et des général prématurées. iNul historien, parmi C( manpié leur place dans notre lit formé avec autant de rigueur la à celle des sciences naturel!

synthèse, Fustel exigeait d

11 répudiait l'esprit de pa système. Il se tenait en fr penser et de sentir prop

L'HISTOIllE. 283

manque de sincérité dans la recherche, le manque de droiture dans le jugement. Loin de solliciter Tadmiration, il s'y dérobe. Il veut effacer sa personne, ne mettre dans ses livres que ce qui est une exacte transcription de la réalité. Il veut n'avoir pas de style. Et, en un certain sens, il n'en a pas. II est du moins aussi peu styliste que possible. Simple, net, ferme, il ne manque ni d'élégance ni d'éclat, mais son élégance consiste dans une fine précision et son éclat dans une vive clarté.

Soit quant au fond, soit quant à la forme de son œuvre, Fustel s'impose une objectivité rigoureuse. Et il croit sans doute appliquer strictement la méthode scientifique. Mais on peut, en se mettant à son propre point de vue, lui faire, surtout pour ses premiers travaux, des critiques assez graves.

A-t-il eu tort d'embrasser tels sujets trop vastes? (Juand certains lui reprochaient de ne pas se borner à l'étude d'un point particulier, d'une période restreinte, il répondait fort bien que, si les recherches spéciales sont nécessaires, cent spécialistes se partageant notre histoire ne réussiraient point à faire une histoire de la France. Leurs monographies n'auraient entre elles aucune liaison; non seulement la suile y manquerait et l'unité d'ensemble, mais chacun d'eux se serait mal acquitté de sa tûche propre, car on ne connaît bien ni une époque sans connaître l'époque (jui précède, ni une institution sans connaître l'institution dont elle dérive.

Je ne voudrais pas dire non plus qu'il ait eu tort de viser à des conclusions générales. L'analyse ne

'2H0 Li: M()[IVEMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.

nique, et que, dans son ensemble, ce régime est plutôt germain. Toute conception systématique lui répugnait comme opprimant la liberté de Tesprit et substituant, chez l'historien, au souci d'être exact, celui de démontrer une thèse.

Non que Fustel s'interdise les vues d'ensemble. Une patiente application dans l'étude des faits ne suffit pas à mériter le nom d'historien, car les faits n'ont aucune valeur si l'on n'en saisit pas la portée. Le scrupuleux érudit, chez Fustel, se doublait d'un philosophe, et c'est pour le philosophe que travaillait l'orudit. Même quand il traitait les sujets les plus spéciaux et en apparence les plus ingrats, il voulait toujours aboutir à quelque conclusion générale. T(îlle qu'il la conçoit, l'histoire, si son objet le plus prochain est de marquer surtout les différences de peuple à peuple et de siècle à siècle, a pour objet ulLime et capital, non la connaissance de tels ou tels hommes, mais celle de l'homme. En faisant des analyses, Fustel songe toujours à la synthèse future. Mais ce qui le distingue de ses prédécesseurs, de Taine en particulier, c'est qu'il se défie des entités logiques, d(^s cadres établis par avance et des généralisations prématurées. Nul historien, parmi ceux qui ont manjué leur place dans notre littérature, n'a conibriné avec autant de rigueur la méthode historique à colle des sciences naturelles. Pour une heure de synthèse, Fustel exigeait des années d'analyse.

11 répudiait l'esprit de parti non moins que celui de système. Il se tenait en garde contre les manières de penser cl de senlir propres à notre époque. Afin devoir

les faits historiques comme leurs contemporains les ont vus, il tâchait de revêtir une âme aussi semblable que possible à celle des hommes qu'il devait peindre. Surtout il écartait avec soin ses opinions personnelles. « Nos historiens, depuis cinquante ans, ont mis, disait-il, leur ardeur et leur talent au service d'une cause. » Tandis qu'Augustin Thierry cherche dans les siècles antérieurs la confirmation de ses théories politiques, tandis que Guizot considère tout le passé de la France comme préparant la monarchie de Louis-Philippe, que Taine lui-même, sous prétexte d'écrire une histoire de la Révolution, fait à la Révolution son procès, Fustel s'efforce, quelque sujet qu'il traite, de réprimer en soi les convictions ouïes sympathies qui pourraient troubler sa vue, altérer son jugement. Le patriotisme même ne trouve pas grâce devant lui; car le patriotisme est une vertu, mais l'histoire est une science. On l'accusa de n'avoir pas célébré Vcrcingétorix avec l'enthousiasme convenable, et d'avoir montré les Gaulois acceptant vite et facilement la domination étrangère. Dans une note de sa Gaule romaine, il réplique, non sans ironie, que c'est là une question de méthode : ceux qui regardent l'histoire comme un art de paraphraser quelques faits convenus au profit de leurs opinions politiques, religieuses ou patriotiques, sont libres d'affirmer que nos ancêtres ont dû lutter longtemps; selon lui, l'histoire a pour unique office de rechercher le vrai, et, si le patriotisme est une vertu, la première vertu d'un historien consiste à être exact.

OnchjiH' ndmiration que mérite son œuvre, Fustel

doit être qu'une préparation de la synthèse, et ron rabaisse l'histoire, on lui enlève sa portée et sa valeur, en la réduisant à je ne sais quel répertoire de documents. Gomme tout historien vraiment digne de ce nom, Fustel est un philosophe. Ses deux grands ouvrages méritent le nom de synthèses sociales, et, par là, ils font justement sa gloire.

Ce que nous pouvons lui reprocher, c'est de ne pas s'être toujours conformé à ses principes, de ne pas avoir toujours appliqué sa méthode avec assez de sévérité. Les généralisations de Fustel, notamment dans la Cité antique^ mais aussi dans les ouvrages postérieurs, manquent parfois de prudence : quelques-unes s'appuient sur des faits trop peu nombreux ou trop peu certains pour les justifier, et d'autres se rapportent à des époques trop étendues qu'il ne dislingue pas, à des ensembles sociaux dont l'unité n'est ({u'apparente. Il lui arrive môme, quand manquent les textes, d'y suppléer, comme Renan, par dos hypothèses; et le procédé, avec quelque circonspection qu'il en use, est contraire à sa méthode, à la méthode scientifique. Surtout nous trouvons chez Fustel maintes traces de cet esprit de système qu'il avait pourtant en horreur. La Cité antique est vraiment une sorte de thèse. Il n'y avance rieù qui ne soit authentique; mais il choisit, parmi les faits, ceux qui confirment sa théorie, en excluant ceux dont elle ne saurait rendre compte. Si V Histoire des Inslitidious ne mérite pas sans doute la môme critique, on y surprend néanmoins l'influence de certaines idées préconruos. Une de ces idées, particulièrement

chère à Fustel, c'est que l'évolution humaine a pour seul agent le peuple dans sa masse anonyme, et que les « héros » y jouent un rôle insignifiant. Il a peutêtre raison; mais il se donne tort par son exclusivisme en bannissant de l'histoire des personnages tels que Dagobert et Charlemagne. Sur la question des origines du régime féodal, nous l'avons entendu déclarer qu'il n'était ni romaniste ni germaniste. Et certes sa sincérité ne fait pas doute. Pourtant on sent bien quelque parti pris dans la manière dont il présente les choses, et ses disciples eux-mêmes reconnaissent qu'il ne se défend pas toujours de réduire outre mesure l'élément germanique.

Quoi que Fustel en dise, l'histoire est un art, non une science, surtout quand elle embrasse des ensembles quelque peu étendus. Une objectivité vraiment scientifique n'y semble pas possible. Du reste, la rigueur même des règles à laquelle il a voulu s'astreindre dénonce Timpossibilité de toute certitude historique. « M. Jules Simon, écrivait-il sur la fin de sa carrière, m'a expliqué jadis le Discours de la méthode'^ do là sont venus tous mes travaux, car ce doute cartésien qu'il avait fait entrer dans mon esprit, je l'ai appliqué à l'histoire. » Et encore : « Pour l'histoire comme pour la philosophie, il faut un doute méthodicjue; l'érudit, comme le philosophe, commence par être un douteur. » Rien de mieux sans doute. Fustel de Coulanges tient en défiance toute opinion reçue, de quehjues documents qu'elle s'appuie. Il a pour devise : Quœro. Son principe consiste à faire, comme il dit, table rase. Par là, lui-même a renouvelé cer-

'2Hi\ Li: MOL VEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.

laines parties de la connaissance historique; par là, Tétudc de Thistoire devient un apprentissage de liberté intellectuelle et morale. Mais, après tout, si ce principe s'impose à Thistorien, c'est parce que riiistorien ne peut atteindre la certitude scientifique. Fustel de Coulanges eût mal jugé ceux qui ne se seraient pas mis en peine de contrôler ses propres assertions. « Ne me croyez point sur parole, » disait-il à TÉcole normale; et, comme il n'avançait jamais rien que d'après les textes, cela voulait dire : « Ne croyez point, avant de la contrôler par vousmêmes, à l'interprétation que je tire des documents, car il y a dans toute interprétation la part du relatif. » C'est justement là ce qui distingue l'histoire, la science historique, si l'on veut, d'une véritable science. Dans les sciences véritables, soit dans les sciences exactes, où les vérités se prouvent, soit dans les sciences naturelles, où les vérités se constatent, il y a des résultats obtenus une fois pour toutes, universellement admis, parce que ces sciences ne laissent aucune place aux diversités des humeurs ou des opinions, parce qu'elles sont indépendantes du « moi » et ne comportent rien de subjectif. Faire de la ttiblc rase un système, c'est nier que l'histoire soit une science; et, tout en louant chez Fustel la sévérité de sa discipline, il faut bien reconnaître aussi que cette sévérité même dénote un scepticisme radical.

L'histoire, dit-on communément, est à la fois une science et un art. Mais si elle est un art, elle ne saurait être une viaie science, car le propre de l'art consis(o dans la déformation des choses réelles. Le

savant reproduit la réalité telle qu'elle est, et l'artiste raccommode à sa personne propre. Il en va de l'histoire comme de la littérature. L'histoire, c'est aussi la réalité vue à travers un tempérament. Un historien ne reproduit pas les choses avec plus d'exactitude (ju'un romancier réaliste. Celui-là a pour matière des faits plus ou moins anciens, et celui-ci des faits qu'il observe autour de soi : mais leur procédé à tous deux est identique; tous deux, l'historien aussi bien que le romancier, pratiquent nécessairement Tabstraction, la généralisation, l'idéalisation. A supposer que l'historien puisse connaître exactement les faits — et, sur ce point, le romancier a sur lui l'avantage, — il ne peut pas les signaler tous. 11 doit choisir. Or, il est plus ou moins déterminé dans ce choix par ses préjugés et ses passions, ou, si Ton peut admettre que nul préjugé, nulle passion ne le sollicitent, par le tour particulier et la nature propre de son esprit. Le style môme de l'historien ne saurait être celui du savant. On n'exprime point en histoire des idées rigoureusement définies qui trouvent chacune leur signe exact et adéquat. Le style du savant est une pure logique; mais le style de rhistorien, si simple, si précis, si austère qu'on le suppose, a toujours quelque chose de personnel, et rhistoire, (jui est un art dans sa matière, est de même un art dans sa forme.

Il n'en demeure pas moins que révolution du genre se uiar<iue, depuis vingt ou trente ans, par une tendance nianifesle à rimj)ersonnalilé scientifique. Aussi riiisloire, devennnl travail d'érudition, sort-elle de la

littéral urc. Parmi les écrits de Fustel, ceux qui ont le plus d'importance en tant que proprement historiques, V Alleu, par exemple, ou la Monarchie franque, sont aussi ceux qui, au point de vue littéraire, n existent pas. Au contraire, les écrits pour lesquels son nom figure avec ceux des Michelet, des Taine et des Renan, non seulement la Cité antique, mais encore V Histoire des Institutions, abondent en erreurs, ou, du moins, en hypothèses contestables. La Cité antique, livre admirable pour la beauté de Texposition, est, au point de vue scientifique, à peu près dénué de toute valeur.

Si l'histoire tend de plus en plus à devenir une si)écialiLé de professionnels, nous avons pourtant, après Fuslel de Coulanges, des historiens dont Tœuvre mérite une place dans la littérature de ces dernières années. 11 faut au moins en signaler deux : M. Albert Sorel et M. Ernest La visse.

Chez M. Albert Sorel, on doit louer d'abord les (lualilés du savant. Sans ces qualités, après tout, une composition historique ne compte pas. Depuis longlemps ne comptent plus, (|uelque « bien écrits » qu'ils soient , les ouvra^^res des Saint-Réal et des Vcrtol. - M. Sorel possède une érudition vaste et sûre. Peutêtre y eut-il de sa pari imprudence à écrire VHistoire diplomatique de la guerre franco-allemande lorsque'

cette guerre était toute récente, lorsque tant de documents indispensables faisaient encore défaut. Le livre reste pourtant solide dans son ensemble; il en est redevable à la diligence des recherches et à la rigueur des procédés.

Ce n'est pas seulement par Térudition que se recommande M. Sorel, c'est par le jugement, la vigueur d'esprit, le sens historique. Et son équité ne mérite pas moins d'éloges. Ni le patriotisme ni aucune passion de parti ne la troublent. Sa principale œuvre, V Europe et la Révolution française^ est un modèle de ferme et grave modération.

Lui-môme se donne comme disciple de Taine, auquel il emprunte sa méthode et sa conception générale de l'histoire. S'il ne l'égale ni pour la puissance de synthèse, ni pour la vigueur du stylo, il est aussi plus circonspect, moins empressé à généraliser et à conclure, moins préoccupé des effets. Surtout il n'est pas l'homme d'un système, d'une formule, d'une théorie philosophique ou politique. Pour la première fois, voici un historien qui étudie la Révolution française avec une entière liberté d'esprit. Sans doute Taine, après Tocqueville, avait apphqué à la Révolulion sa criti(juc positive, l'avait considérée, non plus comme un cataclysme imprévu, mais comme une phase, particulièrement dramatique, de notre histoire. (Cependant, emporté par son imagination et par sa passion, il lui arrivait trop souventde grossir les traits, de forcer les couleurs, de prêter inconsciemment aux hommes et aux choses de Tépoque je ne sais (piel caractère tantôt providentiel, tantôt satanique.

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2ÎI0 LK MOrVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.

M. Sorel se montre certainement plus fidèle à la méthode réaliste; il ne produit pas sur noire esprit et sur nos sens une impression aussi forte, mais il nous fait mieux comprendre, ce qui est sans doute le mérite essentiel de Thistorien;

Si quelques-uns de ses devanciers avaient déjà expliqué la Révolution française par des causes naturelles en la rattachant à notre passé national, il la rattacha le premier à Thistoire de TEurope. M. Sorel se propose de montrer qu'elle n'a pas, comme certains le croient, ruiné le vieux monde européen, qu'elle ne Ta pas non plus régénéré, comme le prétendent certains autres, mais qu'elle est la suite nécessaire de son histoire et qu'elle ne porta aucune conséquence dont celte histoire ne puisse rendre compte. Dira-t-on que c'est là une thèse? Mais c'est une thèse qui n'a rien de propre à Tauteur, qui n'a môme rien de particulier à telle ou Icllc époque; elle consiste dans l'application d'une loi sans laquelle il ne saurait y avoir d'histoire positive, la loi de continuité et d'enchaînement c|ui régit I univers moral tout comme l'univers sensible, et (\\w Télude attentive des phénomènes doit immanquablement confirmer. Par là môme, l'ouvrage de M. Sorel est à la fois scientifique et philosophique.

Aux qualités du savant et du philosophe, M. Sorel allie le don de la vie. Il avait commencé par faire des romans, dans lesquels son imagination se laissait libre c«nrrière. Les études historiques l'assagirenl. En lui fournissant une matière assez dramatique pour \o disj)ens(M' de toute invention, l'histoire disci-

plina son esprit et l'assujettit à de sévères méthodes». Il n'en garda pas moins quelque chose du romancier; il en garda ce qui peut servir à Thistorien. Son œuvre capitale vaut non seulement par la sûreté des informations, par la rectitude des jugements, par l'ampleur des vues, mais aussi par des mérités proprement littéraires, et surtout par ce qu'elle a de pittoresque, d'animé, de vivant. L'ordonnance en est d'ailleurs juste, claire et harmonieuse; et si le style sent l'application, si l'on y voudrait plus de liberté, plus d'aisance, il faut en louer la vigueur concise et le sobre éclat.

M. Ernest La visse n'est point de ces historiens qui se soucient exclusivement des choses anciennes. « Nous qui vivons par nos études dans le passé, déclare-t-il, rappelons-nous que la majorité des hommes vit dans le présent et a le souci de l'avenir; ne nous excluons ni du présent ni de l'avenir. » Bien différent des érudits professionnels qui ne sortent jamais de leur bibliolhc(|ue, il s'est intéressé à la vie puhli(|uc de ses contemporains, il y a pris une part directe et personnelle, soit en écrivant et en parlant, soit ni(>me en agissant. C'est un moraliste et un politique encore plus qu'un historien.

Son ouvrage intitulé Vue générale de Vhistoire de l'Europe se distingue [)ar la netteté lumineuse avec lacjiicno y sont expliquées les phases de l'évolution hislori(|ue dans notre continent, par la précision significative des formules qu'il trouve pour caraclé-

■2\n) LK MOrVKMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.

M. Soiel se montre certainement plus fidèle à la méthode réaliste; il ne produit pas sur notre esprit et sur nos sens une impression aussi forte, mais il nous fait mieux comprendre, ce qui est sans doute le mérite essentiel de Thistorien:

Si quelques-uns de ses devanciers avaient déjà expliqué la Révolution française par des causes naturelles en la rattachant à notre passé national, il la rattacha le premier à l'histoire de TEurope. M. Sorel se propose de montrer qu'elle n'a pas, comme certains le croient, ruiné le vieux monde européen, qu'elle ne l'a pas non plus régénéré, comme le prétendent certains autres, mais qu'elle est la suite nécessaire de son histoire et qu'elle ne porta aucune conséquence dont cette histoire ne puisse rendre compte. Dira-t-on que c'est là une thèse? Mais c'est une thèse qui n'a rien de propre à l'auteur, qui n'a môme rien de particulier à telle ou lellc époque; elle consiste dans l'application d'une loi sans laquelle il ne saurait y avoir d'histoire positive?, la loi de continuité et d'enchaînement (|ui régit l'univers moral tout comme l'univers sensible, et (pie l'élude attentive des phénomènes doit immanquablement confirmer. Par là même, l'ouvrage de M. Sorel est à la fois scientifique et philosophique.

Aux qualités du savant et du philosophe, M. Sorel allie le don de la vie. 11 avait commencé par faire des romans, dans lesquels son imagination se laissait libre carrière. Les études historiques l'assagirent. Kn lui fournissant une matière assez dramatique pour 1(» dispenser de toute invention, l'histoire disci-

plina son esprit et l'assujettit à de sévères méthodes. Il n'en garda pas moins quelque chose du romancier; il en garda ce qui peut servir à Thistorien. Son œuvre capitale vaut non seulement par la sûreté des informations, par la rectitude des jugements, par Tampleur des vues, mais aussi par des mérités proprement littéraires, et surtout par ce qu'elle a de pittoresque, d'animé, de vivant. L'ordonnance en est d'ailleurs juste, claire et harmonieuse; et si le style sent l'application, si Ton y voudrait plus de liberté, plus d'aisance, il faut en louer la vigueur concise et le sobre éclat.

M. Ernest La visse n'est point de ces historiens qui se soucient exclusivement des choses anciennes. « Nous qui vivons par nos études dans le passé, déclare-t-il , rappelons-nous que la majorité des hommes vit dans le présent et a le souci de l'avenir; ne nous excluons ni du présent ni de l'avenir. » Bien différent des crudits professionnels qui ne sortent jamais de leur bil)liothè(|ue, il s'est intéressé à la vie puhli(|uc do ses contemporains, il y a pris une part directe et personnelle, soit en écrivant et en parlant, soit mt^me en agissant. C'est un moraliste et un politique encore plus qu'un historien.

Son ouvni^o intitulé Vue générale de V histoire de l'Europe s(î distingue par la netteté lumineuse avec la<jueH(î y sont expli(juées les phases de l'évolution historique dans notre ctmtinent, par la précision significative des formules qu'il trouve pour caracté-

riser brièvement les diverses époques, pour résumer d'une façon saisissante les grands événements, pour fixer les lois en termes décisifs. Et, d'autre part, ses deux volumes sur Frédéric le Grand dénotent de patientes recherches; les qualités de l'écrivain ou même du peintre ne nous y font pas méconnaître le travail de Férudit sur les documents originaux. Pourtant M. Lavisse n'est ni un constructeur de synthèses comme Taine, ni, comme Fustel de Coulanges, un investigateur dont les découvertes renou-

vellent telle ou telle partie de l'histoire. Ses vues générales ne font que traduire les réflexions d'un esprit clair et ferme. Et il n'a pas non plus le goût de la science pour la science. Ce qui l'intéresse dans l'histoire, c'est l'énergie qu'en déploient les acteurs, ou plutôt il ne la considère point comme un spectacle, il y cherche des exemples et des leçons, il lui demande tout ce qui peut instruire les générations contemporaines, fortifier leur courage, diriger leurs efforts. Et elle devient ainsi une école de vertus civiques.

Faut-il classer M. de Vogué parmi les historiens? Mais dans quel genre le classerions-nous? Il est un de ces « honnôtes gens » qui n'ont aucune profession spéciale. M. de Vogïié commença par faire de la critique littéraire; et le voilà qui fait maintenant (les romans. Outre le critique et le romancier, nous trouvons en lui un philosophé, un poète, un moraliste, et presque un prophète. Mais, quoique aucun

de ses ouvrages ne soit proprement historique, c'est surtout à rhistoire qu'il slntéresse ' , et notamment à celle de son époque '. Il n'est pas jusqu'à ses romans qui ne dénotent cette préoccupation dominante; car, si Jean d'Agrève est une œuvre d^imagination et de sentiment, les Morts qui parlent^ premier tome d'une série, sont de l'histoire contemporaine, et les meilleures parties de ce livre, où se sent trop l'aigreur d'espérances et d'ambitions déçues, consistent dans la peinture des mœurs parlementaires.

Aussi peu spécialiste que possible, M. de Vogué a parlé d'une foule de choses, et, sur tous les sujets, il a été également brillant. Ses divers essais n'ont rien de bien original pour le fond, ni de bien substantiel, ni même de bien précis. On le vit à un certain moment devenir quelque chose comme un directeur de la « jeunesse française » ; mais les directions que la jeunesse française reçut de lui furent très vagues. Ce fervent apôtre ne savait pas au juste quel était l'objet de sa foi. 11 y a en M. de Vogiié un singulier mélange d'éléments contraires. L'indépendance, ou même la hardiesse de son esprit, ne le défend pas des préjugés les plus surannés. On l'a pris longtemps pour un libéral; et il fait maintenant l'apologie du césarisme '. A ne le juger que comme écrivain, il a de la sonorité, de la couleur, le goût et le don des

1. Cf. les titres de ses volumes : Heures (Vhistoire, Regards his^ toriques et littéraires, etc.

2. Devant le siècle, Spectacles contemporains. Remarques sur l* Exposition, etc.

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