‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 6 sur 76 · Dans Ma vocation · texte numérisé non relu

Dans Ma vocation

2. Publiera-ton les notes qu'il a laissées? Pas besoin d'y faire « un bout de toilette >.

LE ROMAN. i9

le signala aussitôt après son premier roman, l'appelle « un bon élève de Balzac ». Même quand Fabre n'a écrit encore que les Courbezon, le mot manque de justesse, car son seul maître fut la nature. Mais c'est bien avec Balzac que l'auteur des Courbezon a surtout de l'affinité. Beaucoup moins divers sans doute et beaucoup moins fécond, il n'est guère moins puissant, et n'est pas moins vrai. Comme son instinct et le tour de son esprit le portaient à exprimer la réalité directement observée, il se donna une éducation en rapport avec ce penchant naturel; il suivit, par exemple, des cours de médecine et fréquenta une clinique, étudiant ainsi les méthodes les plus rigoureuses, pour appliquer aux passions humaines ce que lui-même appelle le diagnostic infaillible de la physiologie. Or, faire son apprentissage littéraire en s'imposant tout d'abord une forte discipline scientifique, n'est-ce pas là quelque chose de bien naturaliste?

Les romans de Ferdinand Fabre ont pour cadre le pays cévenol, pour personnages des prêtres et des campagnards. Ce pays, il y est né, il y passa son enfance. Que de fois il a vagabondé dans les garrigues, gravi les sentiers où des cailloux roulent sous les pas, grimpé de rocher en rocher, bu aux claires eaux des torrents! Ces personnages, au milieu desquels il grandit, les moindres détails de leur existence lui sont connus. Neveu de curé, d'un curé de campagne, les figures ecclésiastiques et les figures paysannes se mêlent intimement à tous ses souvenirs ou même en forment l'unique matière. Il servait la

messe, décorait l'autel, aidait son oncle dans la fabrication des hosties, et, les jours de congé, allait avec les paires chasser la perdrix ou la grive. En se promettant, quelque douze ou quinze ans après, de faire des romans, Ferdinand Fabre ne songeait qu'à retracer les scènes et les tableaux familiers dont la mémoire lui resta toujours si chère, avec le seul souci d'être vrai, de dire le plus. simplement possible ce qu'il avait vu.

Parce qu'il dévoile certains vices, certaines faiblesses des prêtres, on l'a accusé de nourrir une secrète malveillance contre le clergé. Rien n'est plus injuste. S'il quitta le grand séminaire faute de vocation, il n'en conserva pas moins une respectueuse sympathie pour l'Église. Du reste, nous trouvons dans ses livres maints prêtres admirables par leurs talents et par leurs vertus; nous y trouvons surtout l'oncle Fulcran et le bon abbé Célestin, avec leur simplesse d'âme, leur mansuétude, leur gravité sereine et patriarcale, leur éloquence à la fois débonnaire et solennelle. A vrai dire, il nous en montre que l'ordination n'a pas garantis contre toutes les défaillances et les misères humaines. Chez beaucoup, c'est la pusillanimité, la bassesse d'âme, la médisance, l'envie; chez quelques-uns, tels que Tigrane, l'ambition, chez quelques autres, tels que Lucifer, l'orgueil. « Toutes réserves faites pour le caractère sacerdotal », lui-même le dit, il s'empara de l'homme qui est dans le prêtre, « et le soumit sans faiblesse comme sans animosité au procédé d'analyse commun ». Et cela suffit pour expliquer les criaille-

ries de certains dévots. Mais, si le romancier peut représenter des ecclésiastiques aussi bien que des magistrats ou des médecins, comment lui refuserait-on le droit de les représenter tels qu'ils sont? Aucun écrivain jusque-là n'avait exprimé les mœurs et les figures cléricales avec autant d'exactitude que Ferdinand Fabre *, n'avait peint comme lui les prêtres dans l'exercice même de leur profession et dans leur milieu couturaier.

Même fidélité pour sa peinture des villageois. Nous avions eu, avant Fabre, ceux de George Sand; et ils sont très vrais sans doute, eux aussi, mais d'une vérité idéalisée, car, outre le tour de son génie intime, qui la porte à embellir tout ce qu'elle décrit, George Sand, en faisant des églogues, veut opposer aux vices de la société l'innocence rustique. Après Fabre, par une réaction inévitable contre l'idéalisme romantique, nous eûmes le paysan des romanciers proprement naturalistes, une sorte de « gorille lubrique et féroce ». L'auteur du Chevrierei de Mon oncle Cékstin se tient à égale distance de ces deux excès. Peintre de la vie champêtre, il ne soutient aucune thèse et n'a d'autre préoccupation que d'en être un peintre fidèle. Nous voyons chez lui des paysans abominables; mais les pires ne sont pas continûment des brutes, même Pancol *, dont la figure est éclairée par un rayon de véritable amour. Et nous y en voyons aussi qui ont l'âme noble et élevée; mais il

Page 1