‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 62 sur 76 · Jadis el Naguère, Art poétique · texte numérisé non relu

Jadis el Naguère, Art poétique

compte, il faudrait revenir aux « équivoques » de Guillaume Crétin, et considérer comme le chefd'œuvre de l'art un acrostiche en rimes batelées ou fratrisées. Si, quoi qu'il en soit, la rime riche convenait au Parnasse, notre poésie nouvelle, une poésie de choses voilées et furtives, devait en amortir le bruyant éclat. Les parnassiens traitaient Lamartine de méchant poète, tout simplement parce que ses vers n'étaient pas rimes avec assez d'exactitude. Mais, dans certains genres, dans les genres auxquels incline naturellement le symbolisme, une assonance discrète peut suffire.

Quand les romantiques disloquèrent l'alexandrin, ils compensèrent l'altération du rythme en enrichissant la rime. Aux yeux des symbolistes, la rupture de la symétrie rythmique et l'affaiblissement de la rime sont deux choses Hées entre elles. L'une et l'autre répondent également au caractère de la poésie moderne. Toutes deux se justifient par les mêmes raisons : les symbolistes relâchent la rime pour accorder leur métrique avec une poésie moins réaliste, et c'est aussi pour cela que, non contents d'admettre les discordances introduites avant eux dans le vers, ils doivent dégager le rythme des règles qui le rendent encore trop fixe et trop raide.

Seulement, nous nous acheminons de la sorte aux vers libres. Or, les vers libres ne sont plus des vers, car il y a cette unique différence entre les vers et la prose, que le rythme poétique observe certaines règles.

C'est M. Gustave Kahn qui passe généralement

pour l'inventeur du vers libre *. Nous trouvons encore dans ses pièces quelque vestige de la symétrie rythmique et de la rime. Pas dans toutes pourtant. Voyez, par exemple, la strophe suivante des Palais nomades :

Elles, quand s'afflige en verticales qui se foncent le soleil Pourquoi seules?

Pourpres banderoles Où retirez-vous, vers quel fixe Vos muettes consolations?

Étirements, affaissements, ô normes.

Quelle fleur d'inconnu fane inutile aux reposoirs de nos soirs Où frémit et languit une attente d'espérance vaine 2.

Dans cette strophe, outre que les divers mètres se succèdent arbitrairement et qu'il n'y a ni rimes, ni même assonances, le rythme n'oflre aucune trace de symétrie. M. Gustave Kahn pourrait dire sans doute que les découpures rythmiques reproduisent les mouvements de sa sensibilité. Et cela est fort possible. Mais faut-il appeler vers ce qui jusqu'à présent s'appelait prose? De la poésie, j'y consens (une poésie, du reste, qui n'est pas facilement saisissable). Quant à des vers, il n'y en a pas sans règles '.

Aussi bien je ne vois aucune raison de rejeter les vers libres, si leur licence du moins ne va pas tout à fait jusqu'à la prose, si le poète nous y laisse sentir une certaine régularité, soit par quelque homophonie, soit par l'emploi de mètres symétriques plus ou moins

1. Cependant Jules Laforgue l'avait précédé. Et il ne faut pas oublier Mlle Marie Krysinska.

2. Le sens de ces vers m'échappe totalement; aussi je ne les considère qu'au point de vue métrique.

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