Dans les Morts qui parlent et dans certains discours
images. Il est naturellement éloquent, il Test d'une façon continue, même quand on lui saurait gré d'être simple. Il prêchait jadis l'humilité chrétienne, et la prêchait avec magnificence. Sa manière d'écrire rappelle parfois celle de Chateaubriand, et parfois celle de Marchangy.
Si nous avions à parler des travaux d'érudition, il nous faudrait signaler une multitude d'ouvrages qui, depuis vingt-cinq ans, font avancer sur tous les points la science. Jamais les études historiques n'ont été sans doute aussi florissantes que de nos jours. Mais il s'agit ici de littérature. Or, l'histoire tend à être d'autant moins littéraire que les méthodes deviennent plus rigoureuses et la connaissance du passé plus complète. D'une part , la rigueur des méthodes oblige les historiens de réprimer leur « moi », et, de l'autre, à mesure qu'augmente notre connaissance du passé, diminue en même temps la latitude que pouvait leur donner le manque de documents. C'est un lieu commun de dire que le poète épique doit choisir son sujet dans les époques fabuleuses : mais l'historien « littéraire » peut se comparer au poète épique, et les facultés qui font de lui un artiste ont un déploiement d'autant plus restreint que sa matière est fixée avec plus de précision. Tout ce que gagne ici la science, l'art le perd.
Répudiant toujours davantage les vues d'ensemble, les systèmes, les théories, et s'imposant d'ailleurs une
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stricte objectivité, rhistoire réaliste et positive ne produit guère que des travaux d'érudition. Ces travaux, très méritoires pour la solidité du fond ou même pour l'exactitude et la justesse du style, n'ont rien de commun avec ce qui s'appelle une œuvre d'art . Les érudits contemporains se sont partagé le champ des recherches : ils collaborent, chacun dans son petit canton, à l'enquête universelle. On ne saurait trop apprécier leur labeur. Si certains « littérateurs » les dédaignent, il faut bien reconnaître que, parmi les littérateurs, tous ceux qui n'ont pas de génie font une œuvre vaine. La moindre découverte d'un érudit, restant désormais acquise, vaut mieux que leur médiocre littérature. Mais notre conception moderne de l'histoire supprime la part du génie ; et tout écrit historique qui se réduit à une monographie de spécialiste est aussi peu littéraire que les monographies spéciales du philologue ou du numismate.
Sauf dans l'histoire, qui, devenant objective, sort aussi de la littérature, l'évolution littéraire aboutit, de notre temps, au triomphe de l'individualisme dans tous les genres.
Longtemps opprimé par une formule exclusive, le -Oman a repris sa libre diversité. Chaque romancier peint les êtres et les choses comme il les voit, sans s'assujettir à aucune théorie d'école, en accordant avec sa nature particulière, avec son tour d'esprit et d'imagination, les lois fondamentales qui régissent le genre. Aussi le plus doctrinaire des critiques serait-il fort en peine pour établir une classification parmi les nouveaux venus. Il n'y a de commun entre eux que ce qu'il y a de commun, par définition même, à tous les" romans. — Sur la scène, les règles mécaniques d'après lesquelles se faisait la pièce bien faite ont été abolies. Plus d'autres conventions que celles dont l'art dramatique ne saurait se passer. Quelques années suffirent pour rendre le poncif du Théâtre- Libre aussi vieux que celui de l'ancien théâtre. La comédie nouvelle admet tout genre, toute forme, et
ne demande aux auteurs que d'être originaux et sincères. — En poésie, le symbolisme passera sans doute, ou même il est déjà passé. Mais ce qui en demeure, c'est la liberté qu'a désormais le poète d'accommoder sa prosodie à ses inspirations propres et d'exprimer par les mètres et les rythmes les plus fines nuances de sa sensibilité. — Dans la critique enfin, toute l'audace des dogmatistes n'empêche pas l'impressionnisme d'avoir prévalu sur leurs tranchantes affirmations . Et Timpressionnisme n'est qu'un autre nom de l'individualisme.
S'il n'y a plus d'école en aucun genre, le naturalisme pourtant règne encore dans le roman et dans la comédie, les deux genres essentiels de notre littérature moderne. Or, le naturalisme paraît, au premier abord, en opposition directe avec l'individualisme, parce qu'il rapproche l'art de la science, qui supprime le « moi ». Pourtant, quelles qu'aient pu i être ses prétentions scientifiques, il ne se défendit jamais de modifier la nature. M. Zola lui-même déclare que le romancier doit unir au « sens de la réalité » 1' « expression personnelle » . Ce qu'excluait le naturalisme, ce n'était que le convenu; et qu'est-ce que le convenu, sinon ce qui manque précisément de personnalité? Au reste il a répudié tout parti pris, tout système, et sa théorie de l'art consiste uniquement dans cette vieille définition : L'art est l'homme ajouté à la nature, — définition trop large sans doute pour avoir rien de scolastique.
Que, de notre temps, se fonde quelque nouvelle école, c'est ce qui paraît bien peu vraisemblable. Ne
298 LE MOUVEMENT LlïTÉRAiUE CONTEMPORAIN.
le regrettons pas. Grâce à l'école classique, on a fait cent cinquante ans la môme tragédie; grâce à l'école parnassienne, on a fait trente ans les mêmes alexandrins; grâce à l'école naturaliste, on a fait vingt ans le même roman. Une école ne se constitue que par l'étroitesse de sa formule, par ce qu'elle a d'exclusif et d'oppressif, non par ses affirmations, mais par ses négations.
En jetant un coup d'oeil sur l'histoire de notre littérature, nous voyons que les écoles diverses qui se sont succédé depuis trois cents ans ont eu l'une après l'autre la même devise. Le classicisme ne fut qu'un retour à la nature, altérée, dans la première moitié du xvii' siècle, par le burlesque, par la préciosité, par l'emphase. Tous nos grands écrivains classiques rejettent d'un commun accord les formes d'art qui n'en sont pas une traduction fidèle, non seulement celles qui visent à la rabaisser, à l'enlaidir, mais encore celles-là mêmes qui prétendent la rendre ou plus noble ou plus fine. Lorsque les romantiques battent en brèche un classicisme vieilli, eux aussi se réclament de la nature, comme avaient fait jadis les classiques. Mais le naturalisme? Il suffit, je pense, d'en prononcer le nom. Ainsi nos trois grandes écoles ont tour à tour résumé leur doctrine littéraire dans un seul mot, le même pour toutes. Imiter la nature, c'est un principe général qui ne suffit pas à distinguer telle école de telle autre. Toutes trois proclamèrent successivement ce principe. Mais pourquoi le romantisme s'insurgea-t-il contre le classicisme, et pourquoi le naturalisme réagit-il avec tant de vio-
CONCLUSIOrï. 2éÔ
lence contre le romantisme? Chacune de ces trois écoles comprenait à sa manière l'imitation de la nature. Ici apparaissent les préjugés particuliers en vertu desquels le classicisme, puis le romantisme, puis le naturalisme, faussèrent ou restreignirent l'un après l'autre cette nature dont ils se déclaraient également les imitateurs.
Le classicisme fut une école parce qu'il retrancha de l'art tout ce qui, dans la nature, ne s'accordait pas avec son idéal de noblesse plus ou moins factice. Le naturalisme fut une école parce qu'il se réduisit à peindre ce que la nature lui montrait de bas, de vil, de répugnant. Quant au romantisme, il laissa pleine liberté au génie : mais, considéré comme un « fait d'âme », suivant le mot de Victor Hugo, comme une sorte de phénomène moral, il a pour trait caractéristique je ne sais quelle exaltation de toutes les facultés affectives, qui lui fît perdre la conscience du monde réel. Et voilà justement pourquoi il mériterait le nom d'école, si ce nom ne supposait une discipline commune. Au surplus, nous disons : « l'école romantique » ; et, en le disant, nous entendons par là un groupe d'écrivains qui substituèrent au fidèle tableau de la nature les élans de leur sensibilité et les rêves de leur imagination.
Toute école prépare et justifie, par ce que sa doctrine a d'incomplet, de négatif, l'avènement d'une école antagoniste, qui sera elle-même aussi partiale, dans un sens directement opposé. Il n'y a pas d'école sans limitation plus ou moins étroite de la vérité, que chaque école tronque à sa manière. Certains célèbrent,
depuis quelques années, la renaissance de Tidéalisme. Fort bien. Mais pourquoi l'idéalisme succéderait-il au réalisme? Parce que le réalisme avait supprimé l'idéal. Et, s'il était vrai que l'idéalisme dût lui succéder, ce queje craindraispour ma part, c'est la méconnaissance du réel. Idéalisme et réalisme ne s'opposent entre eux que dans leur signification scolaslique. L'art n'est pas réaliste, si l'on entend parla qu'il proscrive l'idéal, et il n'est pas davantage idéaliste, si l'on entend par là que le réel en soit banni. Les artistes supérieurs concilient l'un avec l'autre l'idéal et le réel. Ce qui fait leur supériorité, ce n'est pas d'assujettir la vie humaine et le monde à telle ou telle formule, mais de composer une oeuvre assez large pour qu'aucune formule scolastique ne puisse la définir.
Alors, plus d'écoles, plus de règles, plus de modèles? C'est l'anarchisme! — Il faudrait savoir si ce que les doctrinaires anathématisent sous le nom d'anarchisme ne serait pas, sous un autre nom^ le principe môme de toute vie. Vivre, c'est penser par soi-même et agir en conséquence. Un peu d'anarchisme n'a rien d'effrayant, ni dans l'ordre moral, si l'on traite d'anarchistes ceux qui se réservent le droit de libre examen, ni dans l'ordre politique, si, pour mériter cette qualification, il suffit de ne pas asservir l'individu à l'État. Et, en ce qui concerne la littérature , doit-on souhaiter qu'une discipline tyrannique opprime la libre variété des goûts et des génies?
Mais la « tradition »? — Certes, elle a droit à notre respect. Pourquoi ceux qui s'en portent les défcu-
seurs officiels sont-ils aussi ceux qui en rétrécissent arbitrairement le cadre? Je connais une autre façon de la défendre : empêchons qu'ils ne la mutilent.
Et puis Terreur est dangereuse entre toutes — erreur ou sophisme — de représenter la tradition comme quelque chose d'immuable. Y a-t-il une date à partir de laquelle on puisse dire qu'elle est désormais faite, dûment achevée, qu'elle ne doit plus subir de perte ni recevoir d'accroissement? Les critiques mêmes qui voient dans la littérature du xviii^ siècle une décadence de l'idéal classique, n'oseraient prétendre que notre tradition s'arrête à la fin du xvii" siècle. Ils n'oseraient en exclure, quelles que soient leurs préventions, les Diderot et les Rousseau. Mais comment refuseraient-ils d'y admettre les grands romantiques, et, après ceux-ci, les grands naturalistes, un Gustave Flaubert, un Alphonse Daudet, un Guy de Maupassant, pour ne parler que des morts? Faut-il répéter que le génie d'un peuple se modifie perpétuellement? La tradition, c'est le dépôt, enrichi sans cesse à travers les siècles, des nouveautés successives qui firent en leur temps scandale. Nos doctrinaires défendent sous le nom de tradition ce qu'ils auraient jadis attaqué comme incompatible avec cette tradition même; et ce qu'ils attaquent aujourd'hui comme anarchique, qui sait si les doctrinaires de demain ne le défendront pas jalousement contre toute tentative d'innovation?
En littérature, il n'y a que l'originalité qui compte. On craint qu'elle ne dégénère en bizarrerie? La bizarrerie vaut encore mieux que la platitude.
Voit-on, d'ailleurs, que notre tradition périclite? L'individualisme ne consiste point à se singulariser par des extravagances. Il est protégé contre les écarts possibles du sens propre par ce que mettent en chaque individu de conforme au génie national non seulement l'hérédité, mais aussi l'éducation. La meilleure preuve que le génie national demeure vivace et résistant, nous la trouverions tout juste en étudiant l'influence des littératures étrangères sur la nôtre dans ces vingt dernières années, ou plutôt en montrant, ce qui serait facile, comment nos auteurs contemporains se sont assimilé les emprunts qu'ils faisaient aux Russes ou aux Scandinaves.
Respectons la tradition et la discipline, mais n'en tirons pas une sorte de catéchisme pour imposer je ne sais quelle unité immuable et oppressive. Le plus grand progrès de notre siècle a été de substituer le relatif à l'absolu dans tous les domaines de la pensée. En morale, en politique, en littérature, nous ne pouvons être vraiment libres que par là. Et certes, la liberté est toujours dangereuse : periculosam libertatem. Mais l'intolérance et le fanatisme sont pires : malo periculosam libertatem. Pour ne parler ici que de littérature, chacun de nous, auteurs et lecteurs, doit exercer son droit d'être soi-même. Revendiquer le droit qu'a chacun d'être soi-même, ce n'est pas d'ailleurs justifier les excentricités et les aberrations, mais c'est condamner un dogmatisme étroit et coercitif qui répugne à l'esprit de notre temps.