‹ Le Moyen âge d'après les fabliauxChapitre 1 sur 1 · LE ROMAN DE TRUBERT · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE TRUBERT

Messieurs ,

En bonne conscience, ce n'est pas moi qui devrais avoir 1 honneur de prendre la parole à cette place, dans cette réunion solennelle de la Société des sciences morales. Porté à ce fauteuil par des suffrages qui sont d'un si grand prix à mes yeux, des circonstances aux lois desquelles je ne puis me soustraire, m'ont tenu presque toujours éloigné de vos séances, et je n'ai guère été, à mon grand regret, votre président que de nom. Ce serait donc à celui qui a dirigé vos travaux avec autant de dignité que d'exactitude qu'il appartiendrait de se faire entendre aujourd'hui. L'usage, parait-il, en décide autrement; je ne sais si je dois en remercier l'usage : c'est un honneur qu'il me fait, un honneur que j'apprécie autant que personne, mais le recueil de vos Mémoires aurait pu s'enrichir d'un excellent discours, et j'ai à craindre que

vous ne trouviez dans le mien qu'une insuffisante compensation. Une seule chose me rassure, c'est le souvenir de la bienveillante attention que vous m'avez toujours accordée; c'est aussi l'espoir que vous voudrez bien accueillir avec la même indulgence la communication que je vous soumets aujourd'hui.

Messie\irs, vous avez un magnifique champ d'études : les lettres, les arts, les sciences morales. Ce champ, suivant les conseils du fabuliste, vous le « remuez de l'un à l'autre bout «^ vous ne laissez nulle place

Où la main ue passe et repasse ;

VOUS le fécondez en cent manières.

Tout à l'heure, votre savant et dévoué secrétaire vous rappellera, pour y chercher moins un motif d'éloges qu'une occasion d'encouragement, les objets qui, cette année, ont principalement attiré votre attention, dans les différentes parties de ce vaste domaine : philosophie, législation, littérature, histoire. La vie politique et la vie privée au mo3'en âge, la vie religieuse et la vie civile ont fourni à plusieurs de nos confrères la matière de très intéressants travaux. Ces siècles qui, à certains égards, paraissent plus loin de nous que l'antiquité, ont été depuis longtemps déjà et sont encore étudiés avec une sorte de passion. Aussi bien sont-ils devenus comme un champ clos où se rencontrent les opinions les plus opposées. On juge trop souvent les lois, les mœurs, les événements, les hommes de cette période si longue, si complexe, aux aspects si divers, d'après des idées préconçues et des systèmes exclusifs, pour servir des intérêts de caste ou de parti. Faut-il s'en plaindre? Certes, cette préoccupation serait des plus regrettables si, comme dit le proverbe, nentendant qu'une cloche, on n'entendait qu'un son. Mais

des quatre vents du ciei arrivent à nos oreilles bien des voix différentes; les jugements les plus contradictoires se produisent hardiment. Au panégyrique répond Tinvective. La passion se plaît en ces extrémités. Pour les uns, le moyen âge, c'est le bon vieux temps, un véritable âge d'or, avec la foi, l'enthousiasme des jeunes cœurs et leur naïve bonté. Pour les autres, c'est une suite de siècles sombres où dominent Tinjustice et l'ignorance, où gémit et quelquefois gronde la misère. Exagération passionnée des deux parts; mais la passion a du bon : ces intempérances d'opinion se corrigent les unes par les autres; la vérité s'en dégage et l'on reconnaît bien vite que nos pères n'ont mérité

M cet excès d'honneur ni cette indignité.

De cette lutte sur le terrain des « questions historiques » je ne veux retenir qu'une chose — une chose en soi excellente — c'est l'activité qu'on déploie dans ce genre de conquêtes, activité intéressée, mais qui serait moins puissante, si l'amour de la vérité était seul à la stimuler. Nous voyons naître, grâce à cet entraînement, à cette sollicitation incessante, un grand nombre d'ouvrages utiles, révisions de procès qu'on croyait définitivement jugés, et qui sont et seront longtemps encore pendants ; savantes dissertations , profondes et minutieuses recherches. Je n'ai nulle envie de nier ce que nous devons au « désir de voir » et de savoir, et plus encore à « l'humeur inquiète » qui nous pousse. On a beaucoup fait, mais il reste beaucoup à faire, et vous pardonnerez à un ouvrier de la première heure de signaler quelques lacunes aux travailleurs de bonne volonté.

On a cherché le moyen âge dans les chroniques, dans les coutumes et dans les ordonnances des rois. N'a-t-on pas un peu trop négligé les poètes, les conteurs surtout? Les poètes sont les porte-paroles des générations. La fantaisie n'est pas leur seule muse. Or, il y a au moyen âge, particulièrement aux xiii® et xiy° siècles, des milliers de récits, connus sous le nom de fabliaux, c'est-àdire de contes, qui n'ont pas même encore été tous publiés. Il se trouve dans presque tous des peintures souvent chargées, mais très vives, très piquantes, très caractéristiques, des mœurs de ces temps-là, des indices très exacts de l'esprit populaire, et sans exagérer la valeur de ces témoignages, je crois qu'il faut en tenir compte. Il y a là le sujet d'une très curieuse étude, qui demanderait de longs développements et surtout de nombreuses citations : je ne puis donc songer à l'entreprendre ici ; je choisiiai un ou deux exemples entre mille.

Vous connaissez, Messieurs, le joli récit que La Fontaine a intitulé : Le Paysan qui avait offensé son seigneur, et qu'il avait probablement emprunté à quelipie fabliau dont l'oiiginal est aujourd'hui perdu. Vous vous rappelez comment pour une « bagatelle », ce seigneur « tança fort rudement » le pauvi'e hère :

Coquin, dil-il, tu mérites le hart :

Fais ton calcul d'y venir tôt ou tard : C'est une tin à tes pareils commune.

Mais il est bon, il le dit du moins, ce seigneur, et il laisse au paysan le choix entre trois peines : manger

« trente aulx sans boire et sans prendre repos » ou « recevoir trente bons coups de gaule », ou « payer sur-le champ cent écus ». Le vassal, hélas! après réflexion, opte pour celui des trois châtiments qui lui paraît le moins rigoureux, manger les trente aulx. Il arrive à grand'peine jusqu'à douze, en faisant force grimaces; et demande à boire. «Le seigneur rit », il plaisante. Le paysan devra choisir

Des cent écus ou tie la bastonnade.

Cent écus! c'est une grosse somme; que de peines, que de sueurs, que de journées de travail cela représente ! Et puis, comme on tient à ce que l'on a si durement gagné ! Le malheureux choisit donc les coups de bâton, et il prie en vain qu'on déduise du nombre les douze aulx qu'il a mangés. Point de nouvelles. Le doux maître refuse ; il lui faut ses trente « horions ». Chaque coup arrache au patient des cris de douleur. « Grâce! » dit-il d'une voix lamentable; mais le seigneur fait frapper de plus belle.

Disant toujours qu'il a Irop de bonté.

Après vingt coups, « le pauvre diable » craignant pour sa vie, crie d'arrêter, et l'autre répond :

payez donc cent écus net et comptant.

Et le paysan doit s'exécuter.

Je ne connais rien, Messieurs, d'aussi cruellement triste que ce petit poème de La Fontaine sous sa forme si vive, si rapide, d'un tour si dramatique. Tableaux ou dialogues, on voit, on entend, on s'indigne. « C'est grand'pitié ! » dit le poète en finissant, et ce simple mot

exprime bien l'effet produit par cette scène, effet qui peut-être n'est pas celui auquel songeait l'auteur.

Voici la contre-partie. Nous la trouvons dans un fabliau du xiii° siècle, un de ceux du recueil de Méon. Les pièces que cet érudit a publiées en 1823, il les a tirées des papiers de Lacurne de Sainte-Palaye. Malheureusement elles ne sont accompagnées d'aucune indication sur leur origine, sur les dépôts où se trouvaient les manuscrits copiés par les correspondants du savant académicien. Ces copies sont souvent fautives. Qu'importe? Dans l'état où ils sont, ces contes, ces « dits », ces « romans », sont pour la plupart de précieux monuments d'un passé lointain, obscur, où l'on chemine, comme dans la forêt du poète, « à la lueur incertaine d'une lune avare ». Le poème dont il s'agit est intitulé : le Roman de Trubert^ nous pourrions dire, en donnant au mot roman un sens plus moderne, le Roman d'un paysan. Cette pièce, telle qu'elle nous est parvenue, contient tout près de 3,000 vers (2,978). L'auteur s'appelait Douins de Lavesne : c'est tout ce que nous savons de lui.

Je n'ai pas l'intention de vous exposer par le menu cette longue histoire du paysan Trubert. Je le voudrais que cela ne me serait guère possible, car bien plus encore que les satiriques latins,

Nos pères dans les mots bravaient l'honnêteté.

C'est, pour le dire en passant, un des points par où, en dépit du mot fameux d'Horace, nous valons infiniment mieux que nos pères. La propreté, dans toutes les acceptions du terme, est une vertu moderne.

Trubert est un entant des bois; avec sa mère, une veuve, et sa sœur, il habitait la forêt de Pontalie. Est-ce Poulailler en Bourgogne ou Pontarlier dans la Comté ?

Il était — notez bien ce trait — « non sachant et nice », c'est-à-dire ignorant et niais, moins niais sans doute qu'il ne le faisait paraître. Le pauvre ménage avait une belle génisse qu'il avait élevée. Trubert, un jour, propose à sa mère de l'aller vendre; sur le prix on achètera une pelisse pour sa sœur qui, mieux vêtue, sera plus recherchée. L'esprit positif du paysan se montre déjà. La mère consent. Un « macellier » macellarius , un boucher achète la bête, dont il donne « vingt sous », ce qui représente à peu près vingt francs en monnaie d'aujourd'hui. Ce n'était pas cher. Le garçon, « li valiez », comme dit notre vieux conteur, à peine a noué ses deniers en son giron, qu'il aperçoit une chèvre qu'on menait au marché. Il l'achète, la paie trois fois ce qu'elle vaut et croit bien avoir « de deux parts » au moins « engignié » le vendeur. Mais il était niais et bête, nice et fox, et se croyait bien fin, fin à en avoir des remords. Il entre en ville, avec sa chèvre, l'un tirant l'autre. 11 avise alors sous l'auvent d'un peintre un crucifix, et croit ou feint de croire que

c'est Lieu nu homme mort

pour tout de bon qu il a sous les yeux, et non une peinture (1). Et tout indigné d'abord, émerveillé ensuite quand il sait que ce n'est qu'une image, il fait prix avec le « maistre » pour peindre sa chèvre, c'est-à-dire pour la mettre en couleur. Celui-ci « l'appareille »

inde (2), jaune, vert et vermeille.

(1) Un peut filus haut (81 et suivant), le poète a déjà dit :

Bien cuide et croit veraiement Uns hom soit de char et de sanc.

(2) Bleue ; ce mot, comme on le voit, était anciennement adjectif. Guillaume de Lorris, Roman de la Rose, édition de Pierre Mar-

Il en fait « une moult belle beste » ; Trubert, avec sa chèvre se dirige vers le château

Où le fine du pais œenoit (1)

La châtelaine, de sa fenêtre, voit l'animal dont la robe était si étrangement bigarrée; elle fait appeler le jeune homme et demande à acheter sa chèvre. Le marché se conclut, à quel prix? la duchesse

Dix livres li donna aus meins (2),

dix livres et bien autre chose La pauvre dame, toute

confuse, lui laissant, comme on dit, l'argent et la marchandise, lui ordonne de partir et de remmener sa chèvre. Et Trubert ne se le fait pas dire deux fois.

A quelques pas de là, il rencontre le duc et ses chevaliers qui revenaient de la chasse. Comme sa femme, le duc s'éprend d'une folle envie de posséder la chèvre aux brillantes couleurs (3). Trubert la veut bien vendre, mais à de telles conditions que le seigneur, qui à grand'peine les accepte, ne peut toutes les remplir, et honteusement joué, cruellement blessé par ce rustre, il paie encore une somme assez forte,

Cent sols 11 fit bailler li sire.

teau (J. Croissandeau), Orléans, Herluison, 1878, 3 volumes elzév. — vers 65 :

D'erbes, de flors indes et perses

Et de maintes colors diuerses.

Cf. ibid. 920 : Ne fleur inde, jaune ne blanche.

(1) Demeurait, manebat.

(2) Au moins.

(3) Le duc méismes s'i areste.

Qui plus que li autre eu maine feste.

Au vallet vient, si li demande:

Amis, volez la cbieure vendre?

— Oil, sire, se vos volez

Trubert s'en va content, et le duc et ses barons s'empressent de conduire la chèvre à la duchesse.

Tuit et toutes en font grant feste.

Mais en quel émoi la vue de cette bête met la pauvre dame I Plus de doute, son seigneur sait tout, et elle croit n'avoir rien de mieux à faire que de lui avouer sa honte. Le duc lui dit sagement :

Bien peut une femme engignier Cil qui déçoit un chevalier.

Et ils s'entendent pour taire l'un et l'autre leurs mésaventures, car si cela se savait,

Tuit et toutes les gaberaient.

Vous voyez la malice du vilain, sa haine ingénieuse, haine d'instinct qui, pour ainsi dire, est dans le sang, car il n'y a ici aucun motif d'animosité personnelle. Il se rit du grand seigneur qu'il vole, qu'il outrage, et s'y prend de façon que la victime ne peut songer à la vengeance sans étaler son opprobre. Mais Trubert lui ménage de bien autres affronts. Le voici qui se déguise eil charpentier :

Prent doloere et bésaguë ;-

■ Et coigniée et hache esmolue, Et s'atorne de quanqu'il puet De ce qu'à charpentier estuet (1).

Et il se munit autant qu'il peut de tout ce qu'il faut à un charpentier.

— Estuet = il faut, il convient, à l'infinitif, estovoir, estuire; étymologie douteuse, peut-être statuere, neutre, comme sedere, sedet = il sied ; illud mihi statuit =r stntuitur : il m'estuet = il est arrêté, résolu, etc., nécessaire.

Et il retourne vers le château en criant par les rues :

Charpentier sui d'ueure roïal (1).

On le mène au duc qui justement à cette heure voulait faire bâtir, et qui n'a garde de le reconnaître. Cela est peu vraisemblable, mais Trubert le paysan est si madré, et le duc est si naïf! Les rôles sont intervertis. Les lecteurs de Douins n'y regardaient pas de si près. La passion s'accommode de tout ce qui la flatte. Voilà Trubert installé au château, on le traite avec les plus grands honneurs : beaux habits, bonne table, celle du châtelain lui-même, jamais il ne s'était vu à pareille fête. Ces égards d'un haut et puissant seigneur pour un homme du peuple, pour un charpentier, même « d'œuvre royal », sont à remarquer. C'est un trait de mœurs que cet accueil fait à un habile artisan, artisan et architecte, il est vrai (2).

(1) OEuvre^ un peu plus ba?, on lit euure qui rime avec Aucerre :

Bon enlrasles en caste terre,

Si vossauez fcire booe euure.

Oïl, dit- il, iusqu'à Aucerre

N'a hom qui si bien s'en entende.

Les deux formes se trouvent dans le Roman de la Rose : lOOil :

S'il la trouoit néis {jion plus) eu l'ueure,

Gart que ses iex celé part u'ueure [n'ouvre). 5682 :

Par quoi sans plus croies mes euures.

Là ne couient qu'autrement euure?.

(2) Bien vos en saurai couseillier:

N'a hom jusqu'à Montpellier Qui tant en sache coin ie faz :

Par saint Tiébaut de Charpenlaz.

Tel la cuit feire et atorner, Qu'en ce païs n'aura sa per.

{Telle je crois faire et arranger cette maison qu'elle n'aura pas son égale en ce pays.)

Comment Trubert se montre-t-il reconnaissant de cette cordiale et somptueuse hospitalité? Il se conduit comme un malotru à la table du duc, toutefois en se cachant si bien qu'il peut effi'ontément imputer sa vilenie à une des demoiselles de la duchesse, près de laquelle il avait été placé et qui « moult s'était peinée de le servir ». 11 fait pis encore, et vous avez ici une variante de l'aventure de Theudelingue et d'Agilulf (1). Le bon seigneur se garde bien d'éclaircir cette histoire. Dès le matin, il part pour la chasse avec ses chevaliers. Trubert naturellement est de la partie; naturellement aussi, il songe à profiter de l'occasion pour donner carrière à sa méchanceté. Il s'agit, tout en chassant, de choisir dans la forêt les plus beaux arbres pour construire la maison projetée; le charpentier, d'avance^ en dit des merveilles, de cette maison. Il entre ainsi de plus en plus avant dans la confiance du duc; tous deux marchent côte à côte, comme deux amis. La troupe des chevaliers se disperse dans le bois. Les voilà seuls. Trubert avise un beau chêne. « .Mesurons-le », dit- il, « que nous sachions quel parti nous en pourrons tirer ». Le manant cherche en vain à l'entourer de ses deux bras. Mais le duc est plus grand; qu'il essaie. Il ne peut, lui non plus, embrasser l'arbre tout entier. Trubert alors, comme pour parfaire le mesurage, prend le chevêtre (le licou) de son cheval, l'attache aux poignets du duc qui, tout en murmurant, en se récriant, se laisse faire et se trouve bientôt à la

(1) La Fontaine, Contes, U, 4. Le Muletier.

merci du traître. Celui-ci, armé d'un bâton, le roue de coups et se faisant connaître,

Sire dus, je ai nom Trubert,

dit-il; il lui rappelle d'un ton narquois tous les méchants tours qu'il lui a joués, et il le quitte dans cet état pitoyable, en lui volant son palefroi.

Il reviendra bientôt sous le costume d'un médecin, et toujours si habilement déguisé que personne ne le reconnaîtra, qu'on lui accordera une confiance sans limites, et le traitement qu'il infligera cette fois au pauvre seigneur sera pire et plus ignominieux que tout le mal qu'il lui a fait jusqu'ici. Il ne respectera rien dans cette maison quasi-royale où, sous chacun des personnages qu'il lui a plu de jouer, il a été si généreusement accueilli.

En vain le duc lassé, outré de tant de perfidie, et de toutes ces infamies du vilain, voudra s'en venger. Suivi de toute sa « mesnie », — trente chevaliers armés de pied en cap, — il part, il court à la recherche de celui qu'il appelle souvent un méchant «gloz» ou «glouton». Pour se diriger, il ne sait que le nom de son ennemi, et il se rappelle vaguement lui avoir entendu parler de la forêt de Pontalie. C'est de ce côté que le duc et sa troupe portent leurs pas. La distance ne devait pas être bien grande, car trois jours suffisent au prolixe conteur pour y conduire ses personnages qui se flattent de tenir enfin leur vengeance. Mais Trubert les a aperçus de loin. En un tour de main, à la place de ses habits qu'il a fait mettre à sa sœur avant de lui donner l'ordre de se cacher sous le lit, il prend une coiffe, endosse une pelisse; sa mère lui prête un paletel,

Et lui ceint une ceinture.

Moult a bien de famé feiture.

Ainsi accoutré, il se tient sur le seuil de la maison, et de Tair le plus innocent du monde, il attend l'ennemi. Naturellement, comme toujours, le duc se laisse tromper aux apparences. Avec une courtoisie tonte chevaleresque, il demande à la feinte demoiselle de lui indiquer où est Trubert. — De si loin qu'il vous a vus venir, il s'est, je ne sais pourquoi, jeté léans en ce bois. — Par mon chef, dit le duc, «c'est un adroit serpent»; et sur le conseil de ses chevaliers, il emmène pour le guider en ses recherches la fausse fillette qui pleure et crie :

Où m'emporte-oo? que devenrai?

On devine le reste. On comprend que, sous la conduite de Trubert, le duc, au lieu de punir le traître, sera plus que jamais victime de ses machinations diaboliques. Bien mieux, quand le débonnaire seigneur doit marier sa fille à un roi puissant, son voisin, il lui persuade que la jeune princesse qu'il a abusée, objet des faveurs du ciel, est appelée à des destinées plus qu'humaines, que, par conséquent, ce serait un sacrilège d'unir à un homme l'épouse du Saint-Esprit ; et il se prête de la meilleure grâce à la supercherie du duc qui le substitue à sa fille comme fiancée du roi Golias. Trubert se joue impunément de la simplicité de ce prince, comme il a tant de fois exploité celle de ses premiers hôtes.

Dans une des scènes que je viens de rappeler, vous avez trouvé sans doute que le fabliau en use bien légèrement avec les choses saintes. Ce manque de respect n'est pas rare en ces siècles où l'on se figure volontiers que la foi régnait sans partage. Un autre conte de la môme

époque, intitulé : De Saint-Pierre et du Jongleur, ne nous représente-t-il pas le prince des apôtres jouant aux dés avec le diable, et trichant bel et bien pour lui gagner des âmes, âmes de « prêtres >> et de « larrons ».

Moines, éiiesques et, abbez Et cheualiers et geas assez Qui en péché mortel estoient.

Que deviennent dans ces fictions grotesques les terribles dogmes de la religion? De pareils contes — et l'on en pourrait citer bien d'autres — paraîtraient aujourd'hui d'une impiété révoltante. Que devient le respect pour les personnes revêtues d'un caractère sacré, pour celles qui dans les formules de l'étiquette d'alors sont entourées de tant de révérence et de vénération^. Croira-t-on que c'est par simplicité ingénue que les conteurs du « bon vieux temps » ne couvrent d'aucun voile les nudités les plus mal séantes? Non, le scandale ne leur fait pas peur, parce que le scandale est dans les mœurs. Les La Fontaines et les Voltaires de l'époque avaient beau jeu, et il s'en sont donné à cœur joie. Voyez encore dans le même recueil de Méon le fabliau intitulé : De Ilichaut (l) ; c'est l'épopée triomphale de la courlisane. Richaut est une aïeule de la fameuse Macette. Gomme l'héroïne de Régnier,

Maistresse fu de L'cberie ; Maintes famés ot eu baillie Qu'elle a trait tôt à sa guise Par son atrait.

Richaut avait reçu Thabit de nonne; mais elle s'était un beau jour échappée de l'abbaye : u n'y vost plus astre ». Elle ne s'en tint pas là.

Ainz emmena o soi le preste, Et li toli règne célestre (2).

(1) P. 37-79 ; 1315 vers.

(2) Y. 43-44: même elle emmena avec elle le prêtre et lui ôta le royaume céleste.

On peut se faire une idée de la suite de ses aventures : je n'entreprendrai pas même de les résumer. Rien n'y manque : elle se rit de toutes choses ; elle séduit, elle dupe des gens de tous états, bourgeois, chevaliers, qui en prennent assez gaîment leur parti. Les femmes de cette espèce n'étaient ni moins nombreuses, ni moins hardies et rusées, ni moins courtisées qu'aujourd'hui; supposons, dans ce récit et dans cent autres, un peu, beaucoup même d'exagération et de fantaisie, il n'en reste pas moins ceci : les contes de ce genre — et il y en a à foison — ont trouvé des lecteurs, et la société pour qui ils ont été faits ne peut passer pour avoir été une école de respect.

Je reviens à Trubert. Je ne suivrai pas jusqu'au bout et dans tous ses détails cette déplaisante odyssée; je ne vous montrerai pas le paysan, le vilain, en toutes ses métamorphoses, se tirant d'affaire à force d'adresse et d'audace. Aussi bien, le poème nous est-il parvenu incomplet, soit que Fauteur ne l'ait pas achevé, que le dénouement se soit perdu, ou qu'il manquât dans le manuscrit de Méon. Ce que j'ai extrait de cette œuvre singulière suffit pour en donner une idée, pour déterminer le sens qu'on doit, selon nous, y attacher et la portée qu'elle peut avoir. Les aventures de Trubert ne sont pas sans analogie avec celles qui remplissent les romans de Renard. Peut-être même la conclusion était-elle semblable, et le paysan de la forêt de Pontallier recevait-il à la fin la couronne de duc ou de roi. Mais quelle différence dans la conception des deux poèmes ! Les romans de Renard nous montrent bien le triomphe de la ruse ; mais les victimes du fin ma-

tois, Isengrin le Loup, Brun ou Patous — c'esl l'ours — n'excitent pas en nous la moindre sympathie : ce sont, comme lui , des bèlcs de proie. Si , du moins , le poème de Douins s appuyait sur lldée de justice qui a inspiré la légende du Petit-Poucet, l'épisode de David et de Goliath et tant d'autres récits où l'on voit la force brutale vaincue par Tintelligence et le bon droit !... C'est ce qui aurait lieu si le duc y était représenté comme un maître dont la famille de Trubert aurait éprouvé les caprices violents et cruels. Le conteur semble avoir eu quelque peu une pareille idée : le roi que son paysan trompe si grossièrement se nomme Golias. Mais cette idée, s'il Ta eue, il n'a pas su en tirer parti. Trubert toujours et partout rend le mal pour le bien.

Après tout, dira-t-on, ce n'est là qu'une charge grossière, qu'une impudente satire. — Soit, mais c'est autre chose qu'une débauche d'imagination, une œuvre de hasard ou une fantaisie individuelle. Une pareille œuvre, quelle qu'elle soit, a sa laison d'être; elle suppose un état général des esprits auquel elle répond. Celle-ci, on peut le croire, a dû naître du malaise social dont le conte rappelé au début de cette étude peut donner une idée.

Le roman de Trubert proteste à sa façon contre une société ainsi constituée. L'auteur la juge mal faite; il la raille, il l'abaisse, il la salit à plaisir dans la personne de ses représentants les plus en vue: un duc,unpduchessp, un roi même, avec leur cour de hauts barons et de brillants chevaliers. Tout ce monde heureux lui répugne

parce que son bonheur repose sur l'iniquité. Ne pouvant l'attaquer par la force, il l'attaque par le mépris, avec l'arme du ridicule. 11 semble dire: Voyez nos maîtres! quelle stupidité! Il a fait ainsi une œuvre de haine et de vengeance, et Ton peut se figurer les éclats de maligne joie des lecteurs ou des auditeurs de ce conte, quand on leur montrait bernés, honnis, ces grands seigneurs dont toute la puissance était tenue en échec par les artifices d'un manant. Plus grossiers étaient les pièges, plus sottes apparaissaient les dupes qui si aisément y étaient prises. Tant de sottise assurément peut paraître invraisemblable; mais la vraisemblance, qualité toute relative, dépend surtout du point de vue oiî l'on se place : le nôtre n'est pas le même que celui de Douins de Lavesne et de ses contemporains; il faut, par la pensée, nous transporter dans ce siècle, au milieu de ces mœurs si différentes de celles d'aujourd'hui. Rappelons-nous seulement les étranges abus de la foi ce dont nous avons plus d'une preuve authentique, les bizarres marchés, les conditions ridicules, avilissantes, de certains contrats, de traités en bonne et due forme.

Le vieux roman de Trubert est donc vrai, trop vrai. Il exprime un fait réel, très communaux époques d'ignorance et de misère, l'opinion que l'homme du peuple, le paysan surtout, a de sa supériorité intellectuelle sur ceux que la naissance, l'éducation, la richesse mettent au-dessus de lui. La finesse, cette astuce aiguisée dans la solitude des champs, c'est le véritable esprit à ses yeux; et cet esprit, il s'en exagère la puissance : c'est comme le fruit chèrement acheté d'un dur labeur de plusieurs siècles, sous l'étreinte plus dure encore de la peur. Aussi, tout en s'inclinant bien bas, jusqu'à ramper, devant des privilèges qui lui sont odieux, parce qu"il en

est écrasé, il se replie en cent façons, il s'ingénie sans cesse, il amasse dans l'ombre la force du faible, l'adresse, la ruse, et quand il peut s'en servir sans péril, quel dédommagement ! quelle jouissance ! Voilà comment le roman de Trubert est une revendication. Le vilain obéit ; il tremble devant son seigneur; mais vous voyez comme il sait, à l'occasion, prendre sa revanche. Certes, quand nous lisons aujourd'hui ces vieux récits, quand nous y voyons bafouw, moquer, outrager impunément ce châtelain si bon, si confiant, si généreux, nous ne sommes pas de cœur avec le paysan. Mais en était-il ainsi il y a cinq ou six siècles? On riait de bon cœur, on riait à belles dents de ce qu'on regardait comme de justes représailles. On s'amusait aux dépens de maîtres abêtis par tous les contentements de la vie, objets d'une si ardente convoitise de la part de ceux qui ne les ont jamais goûtés. D'aucuns prétendent que rien n'est changé à cet égard : — voyez les Paysans de Balzac.

Telle est, si je ne m'abuse, Messieurs, la signification de ce fabliau et de bien d'autres dont le fonds est analogue et qu'anime le même esprit de satire. Dans des situations diverses, ils mettent en présence les deux castes ennemies, et la guerre vient souvent de celle d'en bas, de l'àpre rancune d'une oppression séculaire. A côté de l'épanouissement béat de l'opulence vivent, s'agitent, grossissent de sourdes colères, attendant l'heure : le duc, secouant enfin sa trop naïve bonhomie, les a bien caractérisées en disant de son insaisissable persécuteur : « c'est un vrai serpent. »

Ces récits^ Messieurs, ont ainsi une valeur historique : ils éclairent d'un jour singulier cette société féodale qui, à la lumière de l'histoire officielle, nous a été parfois montrée comme ayant réalisé un ordre de choses, sinon parfait, du moins très supportable, oii chacun trouvait pour ses biens, pour sa vie, pour son honneur, une protection suffisante : la force, de degré en degré, ayant intérêt à soutenir la faiblesse. Que dis-je à soutenir! à ménager même les faibles qui par leur nombre étaient les forts, et pouvaient, à un moment donné, se rendre compte de leur puissance et la vouloir montrer. Plus d"un sanglant épisode dans les annales de la féodalité prouve bien d'ailleurs que tout n'y était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, et nous n'avons pas besoin de descendre jusqu'à la date probable de notre fabliau, au xiii^ siècle, pour entendre les plaintes des opprimés. N'est-ce pas au xii^ siècle, dans le Roman de Rou, que déjà gronde la guerre sociale et que des paysans s'écrient :

Pourquoi nous laisser dommager?

Mettons-nous hors de leur danger (seigneurie) : Nous sommes hommes comme ils sont...

Cessons donc de fausser l'histoire, en exaltant systématiquement le passé, quel qu'il soit. Chaque siècle a été ce qu'il a dû, ce qu'il a pu être : il a eu son rùle dans le développement général de l'humanité. Il n'a été ni tout bon ni tout mauvais. Pour faire la part du bien et du mal, il faut entendre tous les témoignages, les plus frivoles comme les plus graves. L'histoire se lit partout, dans une chanson et dans un conte, comme dans les chroniques et dans les lois, dans l'architecture et la décoration des édifices publics et des maisons privées, aussi

bien que dans des titres bien authentiques, testaments, actes de vente et de donation. C'est à une critique éclairée, de bonne foi surtout, à reconnaître et à marquer la valeur de ces divers témoignages. C'est le moj'en — et votre Société. Messieurs, sait remplir ce devoir — c'est le moyen d'être juste envers les temps^ les peuples, les sociétés, comme envers les individus. L'histoire, ainsi comprise, est vraiment une science, — une science morale; autrement, elle n'est qu'un panégyrique ou un pamphlet, et vous n'aimez pas plus le mensonge qui flatte que le mensonge qui dénigre.

Versailles. — Imp. K. Auberl.

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