‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 271 sur 303 · Ce père avait laissé vingt femmes · texte numérisé non relu

Ce père avait laissé vingt femmes

Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes:. Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair; Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer Dans des sacs convulsifs que la houle profonde Emporta, se tordant confusément dans l'onde; Mourad les fit noyer toutes ; ce fut sa loi; Et quand quelque santon lui demandait pourquoi, Il donnait pour raison : « C'est qu'elles étaient grosses. »

d) et peut-être aussi le titre pompeux de Vlad : Boyard de

Tarvis.

Tout d'abord Victor Hugo s'est demandé s'il appellerait Vlad: Yhospoda/\, le valaque, Vhospodar moldas>e^ ou le roî de

Valachie. La formule définitive, boyard de Tanns, provint sans doute de la lecture de Tarticle Valachie :

Valachie ou Valaquie. La ville capitale est Tarvis : le prince qui prend le nom de Vaïvode, c'est-à-dire Chef des troupes, est tributaire du Turc.

Hugo n'avait point étudié Y Histoire de 2\n(juie de Mathieu ni consulté Moreri aux divers articles concernant l'empire ottoman sans avoir constaté la parenté des termes vaïi>ode^ hospodar et bojares. D'oii l'appellation de boyard de Tarvis, au lieu de vaïvode de Tarvis.

A ces trois sources, il faut ajouter des souvenirs de détail :

Des notes prises antérieurement sur les armures'. C'est d'après ces notes que V. Hugo crée la pittoresque image :

29. Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes. Passait, le cangiar à la main et les têtes S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux.

Les comparaisons que tout d'abord V. Hugo se proposait sont un peu différentes. Ses premiers essais portent

Son candjar ondulant semble un serpent d'acier...

Ce seigneur

Traverse la bataille ainsi qu'un moissonneur ;

Une serpe à la main, il va fauchant des têtes

hommes.

Le poète cherchait la formule ; on sait combien il lui arrive souvent d'entrer ainsi en rivalité avec lui-même."

I. Fragment 255. Écrit à Guernesey sur le verso d'une lettre à H. Marquand, sans date, mais à propos d'un discours prononcé par le poète (il en prononça surtout au début de son séjour). Ce fragment 255 contient des vers sur le candjar, le globe à pointe, Durandal, etc.

Hérodote. — II y a de tout dans cet amalgame des cruautés de sultan Mourad; il y a même de THérodote :

. Gi, t II jour tirant de l'arc, il prit son fils pour cible, Et le tua ;

L'on sait quel usage Victor Huofo fit plus tard d'Hérodote, dans les Trois Cents, dans Le Détroit de rEuiipe et dans Les Bannis (iSy'i) ; son goût pour le conteur grec remonte au temps de ses recherches sur l'antiquité orientale'. Sa curiosité était grande à l'égard de cette antiquité. Il avait acquis plusieurs ouvrages d'ensemble sur les mœurs des peuples antiques ou orientaux; il possédait deux traductions d'Hérodote, celle de Du Ryer-, en français et celle de Littlebury en anglais.

1. Cela ressort de toute évidence de la lecture de Zim-Zizimi ; c'est d'Hérodote, traduction Du R^'er, qu'il a tiré dans le Quatrième Sphinx de Zim-zinii les cercueils de verre, I, p. 33", et dans le Premier Sphinx le singulier contresens des morts portés par les passants sous la porte de Nitocris, I, 87, cf. noie suivante.

2. La traduction de Du Ryer ue figure pas dans le catalogue de Guernesey. C'est dans le look-out, parmi les livres chers à Hugo, que je l'ai rencontrée.

En dehors de cette preuve matérielle, M. E. Fréminet, en igoG [Mélanges d'Histoire littéraire, t. XXI, Félix Alcan, pp. 5, 6), a montré par des arguments très nets, tirés de la seule confrontation des textes, que V. Hugo avait, pour les Trois Cents, exclusivement fait usage de Du Ryer. L'argument que M. Rosier (à propos de la porte au-dessus de laquelle est ensevelie Xilocris) donne en faveur de la traduction de Larcher {Revue d'Histoire littéraire de la France, avril-juin 1908. Sur les Sources des Trônes d'Orient) plaide bien davantaiic pour la traduction de Du Ryer: c'est seulement d'après la phrase de Du Ryer. liv. I, 84,

« On n'y pouvait passer sans avoir un mort au-deSSUS de soy » que Victor Hugo a pu faire le singulier contresens : Selon l'anlique loi, nul vii'ant, s'il ne porte Sur sa tète un corps mort, ne peut franchir la porte Du tombeau.

Dans Larcher et dans Myot, le sujet de la phrase est il (Darius), el ce il aurait averti Hugo de sa méprise. C'est seulement dans Du Ryer que se rencontre le pronom On, qui, donnant à la phrase l'allure d'un fait général, d'une antique loi, a conduit V. Hugo à l'idée d'un cérémonial aussi inattendu.

Aussi peut-OR présumer que ce souvenir vient de la lecture du passage d'Hérodote où Gambyse tue le fils de Prexaspes :

« [Gambyse] banda son arc, tire contre cet enfant, et quand il « l'eust frappé, il commanda qu'on l'ouvrit, et la flèche s'estant trouvée « dans le coeur, il se tourna tout joyeux et en riant vers le père de cet « enfant. »

B. Sources mythologiques. — Le geste de Mourad et la résurrection chez les Mahométans.

a) Le Huitain de 1846 (étude de ses sources . — L'idée initiale du pardon accordé à Sultan Mourad remonte à une pièce écrite le i6 septembre 1846, et qui porte pour titre Vei'set du Coran.

La terre tremblera d'un profond tremblement

Et les hommes diront : Qu'a-t-elle ? En ce moment

Sortant de l'ombre en foule, ainsi que des couleuvres,

Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres.

Ceux qui firent le mal le poids d'une fourmi

Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami.

Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche

Le verront, et Satan leur sera moins farouche.

Ce morceau était déjà un amalgame de détails puisé dans un livre favori de Hugo et qui en 1846 avait paru depuis cinq ans * : Pauthier. Les Livres sacrés de VOrienl.

Le tremblement de terre n'est pas autre que celui du Coran, traduit dans ce recueil :

« Le tremblement de terre du grand jour sera terrible-, »

La comparaison des ressuscites avec les couleuvres provient de la même source. Pauthier rapporte, d'après Maho-

1, Hérodote, III, 34, trad. Du Ryer, p. igS.

2. Pauthier. Les Livres sacrés de l'Orient. Le Coran, ch. xxii, verset i, p. 646.

met, que la troisième classe des humains viendra au rassemblement du dernier jour, rampant « le visage contre terre' »; Tanaphore « le verront, le verront » a son origine dans ce verset :

« U homme sera un témoin oculaire contre lui-même ^. » enfin la fourmi provient de cette parole des anges :

« Seigneur^ nous avons donné à chacun ce qui lui était dû, «< et le surplus des bonnes actions d^une telle personne est du « poids d'une fourmi^ ».

La mouche a été, cette première fois, imaginée pour le pendant.

Comment une phrase de Mathieu s'est amalgamée au souvenir du Huitain pour créer le geste de Mourad. — Cette mouche est le premier germe de l'histoire de Sultan Mourad. En feuilletant V Histoire de la Turquie de Mathieu, l'œil de V. Hugo tomba-t-il sur le haut de la page ici, et le poète lut-il au hasard, comme il faisait souvent, ce mot qu'on prête à Amurat 1, à propos des petits rois qui l'importunaient : (( Un lion ne s^ amuse pas à chasser les mouches. » C'est une conjecture qu'on sent être bien près de l'évidence, si l'on considère qu'il est bien aussi question dans le texte de V. Hugo de ces rois importuns :

i3o. Mourad pencha sou front sur la bète lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont it chassait les rois, Mourad chassa les mouches.

Dès lors l'anecdote était organisée, il ne restait plus qu'à faire condescendre Sultan Mourad, par charité, au geste que, par orgueil, son homonyme refusait de faire. Ce geste

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