‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 3)Chapitre 2 sur 68 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

BEAUX-ftRTS.

MANUSCRITS, par M. CHAMl'oLLlo^-Fl^,EA(:, ancien conservateur de la Bibliothèque INationale de Paris. PKINTURE DES MANUSCRITS, par M. Aimé Champollion , de la Bibliothèque Nationale de Paris. PARCHEMIN , PAPIER, par M. Gabriel Peignot, de l'Académie de Dijon. CARTES A .lOUEB , par M. Paul Lacboix , de la Commission des monuments historiques et du Comité

des monuments écrits de l'histoire de France. HOHLOGERIE, par M. Pierre Dubois, vice -président de I Athénée des sciences, arts et belles- lettres

de Paris. TAPISSERIES, par M. Achille Jibinal, de la Société nationale des Antiquaires de France.

g.C3(Êlt(É:€S ÎPiô3f<D:è©pi53(Ûll€

ans loiis les lemps.

riiisloire du développemont des Sciences philosophiques est, à propieiiiciit piuler , l'hisloiie du (h'Vfloppenienl de l'inlelligence humaine. Les formes que prend l'élude philosophique, c'est-à-diie la ii-cherche des vérités premières, sont nécessairement [rès-vari(''es; mais, sous toutes ces loiiues, la même lecherche tend ;i la même fin. « Le dc'sir de connaître est naturel à tous les hommes, » nous dit Aristote, au dc'-hut de sa Mélo physique. Puisque c'est un besoin de la nature, la science qui a pour ohjet la satisfaction de ce besoin doit donc être toujours cultivée : elle l'est toujours, en eiïet, mais, suivant les temps, avec plus ou moins de zèle, d'ardeur et de succès. Piiiwiu'elle a pour ohjet la connaissance des principes qui doivent servir de règle, dans l'ordre logiipie connue dans ror(h(' moral, aux diverses énergies de l'âme, les progrès de cette scieiue ft ceux de rintelligence humaine doivent donc t(»ujours être .simultanés et (oiiV-iatils. .Jamais cette corii'lation ne hil plus évidente

et plus parfaite qu'au Moyen Age.

Dans les premiers siècles , à cette <'p(t(pie où toutes les Iradilionsde l'antiquité semblent

perdues, on rencontre sansdoule ipielques hommes, dont les doctes annalistes Brucker

l-M'M i\ Aru SCIKHCB PHILOSOPHIQUES. Fol I

et Tennemann oui dû nous faire connaîlre lu vie et les opinions; mais toute la philosophie tle ces penseurs presque solit^nres se réduit à un petit nombre d'apliorismes plus ou moins obscurs. Apres eux, paraissent sur la scène certains docteurs fiers, indociles, jaloux d'être appelés les maîtres de l'école, qui font une active propagande en faveur de quelques téméraires nouveautés. Autour d'eux accourt la foule, et voilà qu'on recommence à bâtir les fondements de la science. Oi'îmd , plus fard , nous voyons une société nouvelle qui se constitue sur les bases d'un nouveau droit; quand nous assistons à ce beau spectacle que nous donne, au treizième siècle, l'esprit du Moyen Age lutt^mt contre l'esprit barbare, et déjà comptant autant de tiiomphes qu'il a livré de batailles, nous voyons en même temps la S(ùence philosophique occupant toutes les intelligences, auxquelles elle ouvre des voies inconnues; et nous ne pouvons plus supputer le nombre des chaires qui s'élèvent à la fois en tous lieux, nous ne pouvons plus diesser la liste des illustres docteurs qui viennent continuer l'œuvre si longtemps interrompue de l'iaton et d'Aristote, affranchir la pensée, reconquérir son ancien domaine, et même, car cette gloire leur appartient, en reculer les bornes. A cette époque une autre succède : François I" est assis sur le trône de France ; Léon X règne au Vatican : la victoire de la civilisation est définitivement proclamée. Ce n'est pas pour la pensée un temps de repos, mais un temps de jouissances; elle fuit les sentiers difficiles, hérissés de tant d'obstacles, que l'école appelait le Irivium et le quadrivium, et demande à l'imagination de le charmer par ses caprices. Que devient alors la Philosophie? Ce n'est plus une science que l'on s'efforce d'acquérir par de rudes labeurs ; c'est un art que l'on cultive pour le plaisir que l'on y trouve.

Telles sont les phases que doit parcourir la Philosophie durant cette période de son histoire. Quand cette période est finie, c'est, avec une autre Philosophie, l'ère moderne qui commence. Ainsi vont les choses de ce monde : succession d'eflbrts, de luttes et de progrès.

^1". Depuis la Renaissance des lettres en Occident jusqu'à la fin du douzième siècle.

C'est employer un terme bien emphatique, que d'appeler Renaissance des lettres le faible essor que prirent les études quand, après les derniers tumultes de l'invasion barbare , quelques docteurs se montrèrent tout à coup au milieu des ruines. Ce sera, si l'on veut, le premier signe de la Henaissance. Parmi les maîtres de ce temps, nous nommerons d'abord Mai'tianus Capella , l'auteur du Sntyricon. Il avait de l'espi'it , peu de goût et moins de siuoir. Il ne faut pas lui demander une doctrine; il ne soupçonne pas même ce que cela peut être; mais on trouve dans son livre une division de l'enseignement (|ui fut acceptée par Cassiodore, par Isidore de Séville, pour être ensuite transmise aux londaicuis de nos premières écoles, et conservée durant tout le Moyen Age: c'est la distinction des sept arts libéraux.

.Ne nous arrêtons pas plus longtemps à Cassiodore; qu'il nous suffise de dire, pour

honorer sa mémoire, que, clans un temps où l'Église encourageait moins qu'elle n'empêchait la reprise des études, il fut moine et lettré. Isidore de Séville, qui vint après . au septième siècle, ne fit que répéter des définitions. Beda-le-Vénérable trouva quelque chose de plus, mais sans trop comprendre oîi cela pouvait conduire. Assurément, ce n'est pas là, pour la Philosophie du Moyen Age, une glorieuse origine.

Cependant voici d'autres docteurs. D'où viennent-ils? On ne le sait trop; mais ils passent pour avoir reçu le dépôt de la science dans une école bien lointaine, sur une terre dont les Barbares ont ignoré l'existence. Là se seraient confinés, durant les jours d'orage, quelques hommes élevés dans les grandes écoles des Gaules et de la Bretagne, qui auraient perpétué la tradition des hautes études, et préservé de la dévastation les plus illustres monuments de la l'hilosophie ancienne. Les érudits de notre temps sont encore à découvrir un texte qui leur permette d'établir avec certitude si cet asile de la science étiiit en Ecosse ou bien en Iilande. Qikh (ju'il en soit, c'est de là (jue descendirent sur le continent, au neuvième siècle, Clément et Jean Scot Érigène, qui professèrent l'un et l'autre en France, à l'école du Palais, récemment (ondée sous les auspices de Charlemagne et sous la discipline d'Alcuiu. Clément était un grammairien; Jean Scot est un philosophe. Quelle est sa philosophie ? Celle de Parménide commentée par un des derniers disciples de l'école d'Alexandrie. Quand, après avoir lu ce qui reste d'Alcuin , d'Égiidiard et de leurs contemporains, on ouvre le livre Delà Division des Salures, on demeuic tout d'abord frappé d'étonnement. cl l'on se demande (]uelle étrange figure devait làirc à la cour de Chailes-lc-Chauve cet bonune qui , par la variété de ses connaissances, par la liberté de son esprit, par la mâle vigueur de son génie, s'est concilié, même de nos jours, des admirateurs passiomiés. Nous avons lieu de croire que, parmi ses auditeurs, le plus petit nombre devait le comprendre. Aussi, n'a-t-il pas laissé de disciples immédiats. C'est un foyer de lumière cpii apparaît subitement au milieu de la miit, et cjui s'éteint sans laisser de trace.

Ilàtons-nous de dire (pie, si les contemporains de Jean Scot l'écoutèrent avec plus de surprise que de profit, ce ne fut pas un grand malheur. La doctrine du traité De la Division des IS'aiures est, si l'on peut ainsi parler, une doctrine close; c'est le dernier mol d'une secte philosophique. Or, pour ipie l'c-ducalion des intelligences suivit un cours régulier, il é'tait nécessaire qu'on les tint (piel(|iie temps arrêt(>es aux rudiments de l.i science. Alcuin, qui avait des connaissances plus variées cpie prtifondes, avait bien commencé ce modeste enseignement. Il fut continué avec plus de succès encore par son élève préféré, le futur archevêque de Mayence, Uaban-Maur. En quittant l'école de Tours, Haban s'était empres.sé de retourner dans sa patrie. Quels trésors de science avait-il donc recueillis sur la rive ('tiangère, et (jue p(iuv;iil-on apprendre d'un des [irincipaiix disciples de l'illustre Alcuin ? Tous les cum[iagnons de sa jeunesse airivèrent aul(uii' de lui, le suppliant de parler. Il ne se proposait pas autre chose. et, les moines de Eulde l'ayant appelé dans leur maison . il y lit des h'çoi's publiques. Ces leçons furent très-suivies, et l'école de Fulile (lc\iiil bieiilùt luic |»é|»inière de

jeunes docteurs qui allèient ensuite à travers la Geimanie répandre la doctrine de leur n)ailre. Cette doctrine n'est pas celle de Jean Scot, et nous devons la faire connaître en quelques mots, pour montrer conmient, dès l'ouverture des écoles, les anciens |)robl('mes furent remis à l'ordi-e du jour et diversement résolus. Jean Scot doit èlrc conqilé parmi les platoniciens les plus résolus; il repousse avec dédain la niéthode expériment^de ; il n'admet pas d'autre moyen de connaître que la vision interne, ou l'extase. Où cela le conduit-il ? A l'ahime dans lequel sont allés s'engloutir beaucoup d'enthousiastes, et qui est encore ouvert pour en i-ecevoir d'autres. Cet abîme, c'est le panthéisme. Raban-Maur procède d'une tout autre fiiçon : il ne rêve pas, il observe : il ne demande pas à la raison pure ce que c'est que la vérité, il tient grand compte des notions qui lui viennent du dehors; et, au lieu de courir en aveugle au-devant du mensonge, il suspend à propos son jugement, discute le probable et l'improbable, et ne s'arrête qu'à ce qui lui est clairement démontré. C'est la méthode péripatéticienne. Fidèle aux principes de cette méthode, Raban-Maur commence la science de l'être par la définition de la substance; et ce qu'il appelle substjmce , ce n'est pas le tout universel des panthéistes, c'est ceci , c'est cela, c'est chacun des objets, qui , dans la nature, constitue individuellement un tout organisé. Telles sont les prémisses du nominalisme.

Voilà donc, dès la renaissance de l'enseignement philosophique, deux partis qui se forment, qui se prononcent pour deux affirmations contraires. Nous développerons plus tard et nous ferons mieux comprendre l'une et l'autre de ces affirmations; qu'il nous suffise en ce moment d'en signaler la divergence.

De cette divergence sont nées les luttes scolastiques. On lapporte que ces orages s'élevèrent à l'occasion d'une phrase de Porphyre : cela est vrai; mais, quand on considère la disposition d'esprit et les tendances diverses des interlocuteurs, on se persuade qu'ils se seraient encore querellés sur la môme question, alors même que Boëce ne leur eût pas fait connaître V fntroduclion de Porphyre. On ne peut entrer en Philosophie qu'après avoir franchi ce degré : la définition de la substance; et, comme la lait judicieusement observer M. Hoyer-Collard , c'est à cette définition que peuvent être l't'duits les systèmes qui semblent les plus vastes et les plus compliqués.

\e sup))osons pas, en ellét, lorsqu'on nous parle de scolastiquc, qu'il s'agit d'une doctrine pailicidière. Si, de nos jours, le terme de scolaslique se prend substantivement, c'est ;ui moyen d'une ellipse. Au treizième siècle, ce tei'me ne s'employait (lu'adjectivement, pour désigner telle ou telle science formulée d'une manière systéiii:iti(inc à l'usage des écoles; ainsi , nous avons des traités de philosophie, de théologie, (l'arithnu''ti(iu(; et ni('me d'histoire scalasiiques. Qu'on ne cherche pas plus loin l'explication de ce mot. l.a philosophie scolasticpie, c'est tout sinjplement la Philosophie professée dans les écoles du Moyen Age. Or, dans ces écoles, comme dans celles de l'anti- (juité, toutes les doctrines se sont produites d'elles-mêmes, suivant le cours naturel des choses. L'hisloiie de la scolastique n'est donc pas autre chose que l'histoire des

ET LA UENAISSANCE.

controverses qui se sont engagées entre les chefs des divers partis depuis le jour natal des écoles jusqu'à l'heure de leur décadence.

Platon , Aristote, les Alexandrins avaient déjà proposé toutes les solutions qui seront données à la question de la substance, ou de l'être, par nos docteurs du Moyen Age; mais, comme Porphyre semblait le déclarer dans son fnlroducUon aux Catégories, ni la solution de Platon, ni celle d'Aristote, ni celle des Alexandrins, n'avait été définitivement accueillie par l'antiquité savante. Il était donc nécessaire qu'il y eîit un débat nouveau. Ce débat occupa l'école entière durant environ cinq siècles, et finit par le triomphe de la solution péripatéticienne , qui fut acceptée tout à la fois par Bacon, et , avec quelques réserves , par Descartes. Les encyclopédistes commettaieut donc une grave erreui', lorsqu'ils interronqjaient à la mort de Proclus la succession des philosophes, pour la reprendre avec le seizième siècle. Quels qu'aient été les services rendus à l'antiquité par Platon et par Aristote, ils n'avaient réussi, ni l'un ni l'autre, à faire pénétrer dans les esprits une opinion universellement consentie sur la nature de l'être, et il n'y a de base ni pour les sciences naturelles, ni pour les sciences morales, tiint que l'on discute encore sur ce problème. Nos docteurs scolastiques épuisèrent cette discussion , et , (juand elle fut épuisée, on put commencer à construire sur un terrain solide l'édifice de la science moderne. Ce fut le résultat principal de leurs agitations, de leurs travaux, de leur Philosophie. IN 'est -il pas assez import;mt pour qu'on en tienne compte? Ajoutons que l'on doit des hommages au génie, même lorsque ses œuvres stériles ne mériten( pas de i-econnaissancc. el (pie des penseurs originaux, comme Abélard, Albert-le- Grand, saint Thomas, Duns Scotet Guillaume d'Ockam, se sont inscrits eux-mêmes au nombre des grands esprits qui ont à cette gloiie les litres les plus légitimes.

Mais les limites qui sont imposées à ce travail ne nous permettent pas d'accorder beaucoup de place aux considéiations générales. Nous avons dit quel fut le commencement de la controverse scolastique; nous devons maintenant en suivre l'histoire. Haban avait (MI j>aiini ses auditeurs Haimon, (pii fut plus lard évê(pie d'Halberslndt. Mais, avant d'être élev('' sur ce si('ge, Haimon avait prolèssé la dialectique à l'école de Fulde. et l'on nous signale au nombre de ses disciples Heiric d'Auxerre. Lorsque celui-ci rcvini dans s;i patrie, il s'empressa de convoquer toute la jeunesse de Bourgogne ;i l'abbaye de Saint-Germain, et de commencer des leçons piibrKpu\s. Comme son maître Babai) . Heiric est noniinaliste: il n'admet |)as (pie les noms coINh (ifs puissent êlre pris (■(tiniiK,' (l(''sigiiaiit des substances, et soutient (piils i(''|K)n(lent simplemeul à des concepts. Si l'on recherche sur quoi se fonde la k'giliinih' deces concepls, Heiric (b'-chuc sans li(''siler (pi'il n'y a rien d'arbitraire dans les idées générales, (pi'elles se forment naturellement, c'est-à-dire iK-cessairement, dans riiitellect , et (pie rinlellecl est le lieu (létermin(' d(.'s id('es, comme le inonde cxleine est le lieu des choses individuelles. Ce ne sont pas lii sans doute des (l(''in(»nsliati(tns; on en trouve |)eii chez les dialecticiens du dixii'ine sii'cle : ce sont du moins des définitions. Or, les (lélinilions (rileirj( sont n'-solument péripal(''ticiennes, ou, en d'autres termes, nominalistes. Le plus

célèbre de ses élèves fut Rémi d'Auxerrc, qui, suivant les chroniqueurs, enseigna le premier en public les sept arts libéraux dans la ville de Paris. Quelle fut l'opinion de Rémi sur la (jucstion controversée ? Nous l'avons trouvée , après quelques recherches , dans les gloses manuscrites qui portent son nom. Rémi n'est pas moins sincère que son maître, et ne se prononce pas avec moins d'assurance; mais il est de l'autre parti. Quand on lui demande (luel est l'objet de la science, il répond que c'est l'être; quand ensuite on l'invite à dire quel est cet être, il déclare, avec les platoniciens les plus décidés , que la première des substances en ordre de génération est l'essence universelle, et qu'au sein de ce grand tout les existences individuelles sont de purs accidents. Le nom qui convient à celte doctrine est celui que Bayle donne à celle de Guillaume deChampeaux : c'est un spinosisme non développé. Après Rémi d'Auxerre, il faut placer Gerbertd'Aurillac, le plus savant, le plus considérable docteur du dixième siècle, (jui porta la tiare sous le nom de Sylvestre IL Gerbert est de la même secte que Rémi ; mais, une fois entré dans la voie qui conduit au pays des chimèies, il ne s'est pas arrêté, comme le moine d'Auxerre, à cette station qu'on appelle le réalisme qtioad physicos, c'est-h-diie à la thèse île l'essence universelle. Au delà des choses naturelles, dans le domaine de la métaphysique , Platon avait vu des yeux de l'esprit un autre monde peuplé par des myriades de types, de formes ou d'êtres spirituels, auxquels il avait attribué certaine part à la génération des choses sensibles : initié par les Pères latins à cette théorie, Gerbert l'adopte, et, sans même s'inquiéter d'en modifier les termes profanes, il la reproduit cdmme le dei-nier mot des sages sur l'origine et la cause de l'être.

Nous avons déjà les prémisses de tous les systèmes scolasliques , et il ne nous reste plus qu'à les entendre développer. Ces systèmes sont la reproduction , sous les formes les plus diverses, de trois thèses principales. La première, la thèse de l'universel an(e rem, consiste à réaliser dans un monde superlunaire toutes les notions générales qne l'esprit recueille des objets, et à prétendre que ces entités fabuleuses sont :i la fois principia esseniU et principia cognoscendi , c'est-à-dire contribuent, d'une part, à la génération de toutes les substances individuelles, et, d'autre part, pénétrant l'intelligence humaine de leurs rayons mystéiieux, lui révèlent la cause, la nature et la fin des choses. C'est la pure doctrine de Platon , suivant Aiistote , TertuUien , Scaliger et le dernier interprète du Timée, M. Henri Martin. Elle fut remise en honneur, dès l'ouverture des écoles, par Jean Scot Érigène et par le moine Gei'bcrt. Hàlons-nous de dire que , le plus souvent , on présente la même thèse sous une forme qui révolte moins le sens connnun. On ne dit pas alors que les principes des choses , autrement nommés les idées suprêmes, les exemplaires pei-manents , subsistent hors de l'intelligence divine, «onsidérée comme affranchie de toute détermination; mais on suppose que cette intelligence, opérant, comme la nôtre, au moyen de certaines facultés, est ellemême le lieu , la patrie, ou, comme on dit encore, l'officine des formes exemplaires. Plutaiijue, Plolin et Bessarion soutiennent que telle fut l'opinion de Platon. Nous n'avons

pas le loisir de renouveler ce débat : qu'il nous suffise de faire remarquer que , séparées de l'entendement divin ou localisées dans cet entendement, ces idées sont toujours considérées, dans l'un et dans l'autre commentaire, comme des entités du genre de la substance. A ce titre, ce sont des universaux anlerem. — La seconde thèse est celle de l'universel in re. Nous sommes descendus de la région des nuages : il s'agit de recherchei' ce qui, dans ce monde, répond à la définition de la substance. L'opinion péripatéticienne est que toute substance est individuelle; que les individus ont entre eux des similitudes, des conformités naturelles, et que ces conformités ont pour conséquence nécessaire des rapports de l'ordre pliysi(jue, de l'ordre moral, de l'ordre politique, etc. , etc. Dans l'école opposée, on prétend que le fonds même de l'être esl ce que les individus possèdent en commun, et que les dilféiences individuelles sont de purs accidents. Ainsi, l'universel par excellence, c'est-à-dire le loluin rerum, le loul des choses, est la substance proprement dite; cette substance, être unique, solitaire, reçoit accidentellement diverses formes qui, sans altérer son essence, constituent les genres, les espèces, et, au dernier degré de l'être, les individus. Chez les anciens, Parménide n'avait pas reculé devant les conséquences extrêmes de cette doctrine; chez les modernes, elle a pris le nom de Spinosa : nous venons de la voir proposer par Hemi d'Auxerre. — Enfin , la troisième thèse est celle de l'universel pos/ rem. Sur ce point, tout le monde se retrouve un instant d'accord. Quel que soit, en effet, le sentiment que l'on professe sur la manière d'être de l'universel pris comme étant avant les choses ou comme étant dans les choses , on reconnaît unanimement que l'intelligence humaine recueille de la considéiation des choses ceilaines idées générales qui servent de règle à tous ses jugements. Cela posé, toute discussion n'est pas close sur la nature de l'universel posl rem; mais du moins déclare-t-on d'une seule voix que cet universel existe d'une cerUiiue manière, et que tous les noms collectifs dont on fait usage dans le discours ont pour l'intelligence une signification déterminée.

Pendant longtemps on a commencé l'histoire dite scolaslique à saint Thomas; pins t;u(l, on a soupçonné qu'Abélard avait peut-être mérité d'être inscrit au nombre des philosophes; de plus récentes et plus curieuses investigations ont permis d'c'tablir que, dès la fin du dixième siècle, l'école n'ignorait aucune des trois grandes thèses autour des(pielles se groupent m('-thodi(iuemeut toutes les questions controversées. C'est ce (|ue nous devions d'abord reconnaître : allons maintenant vers d'autres dt)Cteurs.

Nous n'hésitons pas à compter paimi les nominalistes ce Béienger de Tours qui lut condanuié par l'Église conujie ayant employc' toutes les ressources de sa dialectique à combattre la thèse de la présence réelle dans l'Euciiaristie. Depuis que M1\L Vischer ont mis au jour son traité De sacra Cena, il ne peut plus y avoir d'incertitude à cet égard : Bérenger n'c'tail qu'un audacieux interpi-ète des Calégories. Il rencontra beaucoup d'a<lversaires , et, au moment su|)rême, le gros de ses partisans l'abandoiuia. La sentence (pi i l'ut prononcc'c conlie lui , fit les allai res du rt'alisnie; mais, conune un excès en amène toujours un autre, le réalisme réactionnaire des persécuteurs de

lï

Bérenger compromit bientôt lui-même l'Église et la foi par ses brutalités et ses extravagances. C'est ce qui pi'ovoqua la critique vive, acérée, du chanoine Roscelin.

Saint Anselme lui répondit. La doctrine de saint Anselme est moins philosophique que mystique. En Philosophie, il fut assez aveuglément réaliste pour prétendre que l'onseniblc des individus appartenant à telle ou à telle espèce constitue ce qu'on appelle inchllt-rennuiMil une nature, une substance, un tout indivis. Sa théologie, solidaire des mêmes égarements, lui flt cependant beaucoup plus d'honneur, puisque l'Église l'a mis au nombre des docteurs sacrés. Après un long examen, on accepta les conclusions de .saint Anselme, et l'on rejeta ses preuves. Mais cet examen n'eut lieu que fort tard, et c'est peut-être saint Thomas qui, le premier, osa contester ouvertement la valeur de l'aigument célèbre qui porte le nom du saint archevêque de Cantorbéry. Cet aigunient eut, au douzième siècle, le plus grand succès; et, comme le nominalisme s'était compromis près de l'orthodoxie , le système contraire prévalut pendant quelque temps dans l'école, aussi bien que dans l'Église.

Odon de Cambrai et Hildebert de Lavardin sont réalistes. Après eux, Guillaume de Cliampeaux se présente, et vient mettre au service de la même cause une dialecliiiue plus éclairée. On ignore la date de sa naissance; il mourut vers l'année 1120, occupant le siège épi.scopal de Chàlons-sur-Marne , après avoir professé dans diverses écoles de Paris, à Notre-Dame et h Saint-Victor. Toute l'argumentation de Guillaume de Champeaux eut pour objet la nature de l'universel îh re. IJaban-Maur, Heiric et les autres docteurs de leur parti avaient refusé d'admettre cet universel au titre de substance : (Guillaume de Champeaux prétend qu'il est la substance première et proprement dite, et que les individus sont, pour tout philosophe un peu subtil, des modalités adventices, de simples phénomènes qui se manifestent, pour bientôt disparaître, sur la surface de cet unique et indivisible sujet. Ainsi , plus de personnalité, et , partant , pins rien de ce qui fait l'homme libre et responsable. Voilà, pour ce qui regarde la Philosophie morale, les conséquences de ce système. Voici maintenant ce qu'il enseigne à la Philosophie naturelle : plus d'observation, plus d'analyse; à quoi bon rechercher si curieusement comment s'engendrent et se décomposent de vains accidents qui ne possèdent pas par eux-mêmes les conditions premières de l'être ? La science de ce qu'on nomme l<'s choses en soi est tout ce qui importe, et cette science on ne saurait l'acquérii' par les procc'dés empiriques; c'est h la raison pure qu'il faut la demander.

k peine Guillaume de Champeaux a-t-il exposé cette séduisante théorie, qu'on s'empresse d'élever devant la raison pure un rempart (jui puisse la protéger contie les assauts de la critique. Cette raison, est-ce simplement la raison de l'homme ? Si les idées, (|ui sont ici considéi'ées comme le fondement de toute certitude, ont elles-mêmes pour unique fondement l'alliiniation arbitraire d'une parcelle d'atome, il est peut-être imprudent de ne compter qu'avec elles. Qu'est-ce donc que la pensée de l'homme? Bernaid de Chartres n'hésite pas à dire : C'est une émanation de la pensée de Dieu ; et il expose de nouveau, mais avec bien plus d'abondance que Gerbert. la thèse des idées divines.

ET LA UENAISSANCE.

Elles sont permanentes, elles senties causes médiates des choses; les choses participent d'elles, et, comme elles, les choses sont éternelles : « Mundus , nec invalida seneclute decrepilus, nec supremo obilu dissolvendus... exemplair suo œlernalur œlerno. » Voila par quel chemin on arrive aux dernières limites du réalisme. 11 n'est pas nécessaire de reproduire ici le détail des opinions de Bernard de Chartres : on voit assez qu'il est de la famille des Gnostiques.

Il étonna l'école, mais ne l'entraîna pas. Elle s'attacha bien plus aux conclusions de Guillaume de Charapeaux, contre lesquelles s'élevaient déjà les protestations du jeune Abélard. Toutes les controverses s'engagent sur des mots; et, conmie la critique avait compromis l'ordonnance logique du système de Guillaume, on s'efforça de substituer des termes nouveaux à ceux contre lesquels elle avait dirigé ses coups. C'est ce que fil Gauthier de Mortagne. Autant qu'on peut le juger sur le rapport de quelques contemporains, il ne mit en question aucune nouveauté, mais se contenta de reproduire sous une autre forme les sentiments de Guillaume sur la nature de l'universel in re. Nous devons nous abstenir d'énumérer ici toutes les variétés du système réaliste : nous n'écrivons pas une histoire, mais un sommaire; et les gloses les plus ingénieuses ne sauraient nous arrêter quand nous avons exposé déjà ce qu'elles ont pour objet de mieux faire comprendre. Allons maintenant assister aux leçons du célèbre contradicteur de Guillaume et de tous les réalistes contemporains, celui qu'on appelle le péripatélicien de Pallel, Pierre Abélard. C'est en effet le pur péripatétisme qui est sa doctrine; Aristoto lui-même ne saurait désavouer un seul de ses arguments, une seule de ses conclusions. Cela est d'autant plus singulier, (pi'Abélard ne connaissait et ne pouvait connaître, de tout le recueil aristotélique, que certaines parties de YOrganam, celles qui avaient été traduites par Boëce; mais il avait une rare puissance de dialectique, et c'est en exerçant cette précieuse faculté qu'il a [»u parvenir à restaurer l'ensemble de l'édifice dont il ne voyait que les fondements. Haban-Maur, Heiric d'Auxerre, Roscelin, s'étaient montrés habiles critiques; Abélard est plus que cela. I*uis(|ue le nominalisme est d'abord, au premier mot, une polémique dirigée contre la multiplication arbitraire des êtres, le langage de tous nos docteurs nominalistes est nécessairement agressif; et , sous ce rapport, Abélard ne se distingue de ceux qui l'ont précédé (|ue par une subtilité plus agile , une assurance plus dédaigneuse, une manière de donner l'assaut plus vi'hémenle et plus prompte. Mais il faut ajouter (]ue, si le nominalisme d'Abélard commence par une négation , il finit pai' une aflirniation très-résolument dogmatique : c'est là son caractère, son mérite particuliers. On avait considéré les universaux comme autiint de sujets nés (c'est le terme scolastique) pour fournir aux choses leur suppôt ubstantiri : c'est contre cette thèse qu'avaient guerroyé les prédécesseurs d'Abélard. Non. dit (clui-ci, les universaux n'existent pas au litre de natures, de sujets; on le démontre sans r»'pli(pie, il n'y a, dans l'immense domaine des créatures ou des cho.ses nées, rien qui ne soit essentiellement individuel, ou qui ne prenne nécessairement la forme, le cachet de l'individualité. Mais il l'aul avouer que, si les universaux ne sont Sciences t! ArU SC18NCK PHILOSOPHIQUES. Fol V

pas principes & être, principia essendi, ils sont toutefois principes de connaître, pr/Mcipia cognoscendi , puisque la première déliiiition d'un objet, celle qui précède toutes les autres, est rallirmation de l'être ou du non -être de cet objet. Or, affirmer l'être d'une chose déterminée, c'est reconnaître (ju'elle appartient h la catégorie de la substance, et tout mode catégorique est un universel: donc, les universaux ont en euxmcmes, par eux-mêmes, la propriété d'être ceci et non cela, propriété qui n'est cependant imputable, suivant les nominalistes, qu'aux substances, ou choses individuelles.

C'est ici que se produit ce qu'on appelle le système d'Abélard. Il accorde que les universaux peuvent être, en eiïet, considérés comme étjmtceci ou cela; mais c'est la majeure d'un raisonnement dont il repousse la conclusion réaliste. Ce qu'il faut dire pour conclure, suivant Abélard, c'est que les universaux, pris pour sujets de définition , pour principes de connaître, sont inséparablement unis h leur cause, à l'intelligence qui les forme suivant le mode de l'abstraction. Il y a sans doute des différences qui les constituent , puisque la sagesse , par exemple , se distingue, sans équivoque, de la beauté ; mais prétendre (jue ces différences les assimilent, quant à la manière d'être, aux choses du genre de la substance, c'est jouer sur les mots et faire un sophisme. La manière d'être des universaux est déterminée par celle de leur cause; comme ils procèdent de l'intelligence, ils sont proprement appelés intelligibles, intentions, notions, idées, concepts, termes synonymes qui désignent tous, non pas une essence réelle, mais un être de raison. La question que l'on se fait ensuite est celle-ci : Puisque les universaux sont des formes de la pensée, et ne sont en aucune manière des touts objectifs, composés de matière et de forme, quelle confiance l'esprit peut- il placer dans ces notions générales des choses qui ne sont pas adéquates à la nature même de ces choses ? Abélard expose alors la théorie de la perception, et montre comment se forment les idées simples; il dit ensuite comment l'esprit, dégageant ces idées de toutes les conditions individuantes, s'élève aux idées générales, et il établit en des termes rigoureux, irréprochables, la nécessité de la certitude. A ce point , le système d'Abélard est complet. Les historiens de la Philosophie lui donnent le nom de conceptualisme. Ils auraient, h notre avis, pu s'épargner le soin de fabriquer ce mot; le conceptualisme n'est que le nominalisme expliqué, et la gloire d'Abélard n'est pas d'avoir inventé quelque doctrine jusqu'alors inconnue, mais d'avoir justifié par une argumentation d'une originalité toujours heureuse l'opinion commune des péripatéticiens du douzième siècle. Avant lui, le nominalisme étiiit la protestation du bon sens contre les témérités d'une Philosophie qui ne connaissait aucune règle; après qu'il eut abordé tous les problèmes, et rendu compte de tous les faits, le nominalisme fut vraiment une doctrine. C'est pour avoir rendu cet éclatant service, c|u'il a bien mérité d'être placé, non loin de Descaites, parmi les plus grands niaili'es de l'f'cole française.

Si grand qu'ait été le succès de son enseignement, il y eut, après sa mort, un retour des esprits vers le i-éalisme. Il ne s'était pas, en effet, contenté de combattre des erreurs

philosophiques; il s'étiit encore introduit dans le domaine réservé de la théologie, et ayant proposé diverses interprétations des mystères qui avaient blessé les oreilles orthc >doxes, il avait été cité pour ce méfait devant le tribunal de l'Église, et condamné. Cette sentence prononcée, il fallait avoir un courage plus qu'ordinaire pour oser s'engager dans une voie qui ;d)outissait à l'hérésie; et, comme on n'avait pas encore appris pai' de mémorables exemples ii quel excès le réalisme pouvait conduire, cette doctrine reprit quelque foveur.

Le plus habile, le plus pi'ofond et le plus sage de ces nouveaux réalistes, Gilbert de la Porrée, professa d'abord à Chartres, puis à Paris, et fut ensuite évêque de Poitiers. C'était un esprit vi-aiment novateur. En logique, il n'a pas été seulement l'interprète d'Aristote ; il s'est proposé d'ajouter six cliapities aux Catégories , et cette addition a été longtemps reçue dans l'école comme faisant partie de YOrganum au même titre que VIsagoge de Porphyre : elle s'y trouve jointe non-seulement dans les manuscrits, mais encore dans l'édition des OEuvres d'Aristote donnée par Ermolao Barbare. En physique et en métaphysique, il s'est montré défenseur fidèle des thèses réalistes , sans toutefois reproduire les termes contre lesquels la censure nominaliste s'était à bon droit exercée. Ainsi , pour désigner les essences éternelles localisées dans la région supersensible, il s'est servi du mot formes, qui n'avait pas été souvent employé , et il a pris grand soin de montrer en quoi diffèrent les formes séparées et les universaux pris comme sujets des choses : de telle sorte qu'il a scrupuleusement distingué la science tramcendanlalf (c'est un des mots de sa langue) de la science naturelle. Le réalisme transceudautal île Gilbert consiste à supposer (|ue, si la génération des choses a commencé dès que le souffle du Créateui' a produit le mouvement, les formes primordiales n'ont pas été nc'anmoins altérées dans leur nature par l'acte nouveau qui a produit les formes secondes; ainsi, les primitives et rroîes substances de l'air, du feu, de l'eau, de la terre, de l'humanité, de la corpoiéiti', etc., etc., ont été, sont et seront toujours eu elles-mêmes permaueiiles, immobiles, Sf'parées des substiuices subalternes, ou formes nées, qui comnnuiiquent l'essence aux phénomènes sensibles. Quand notre docteur arrive ensuite à la (h'dnition de ces formes subalternes, il ne se contente pas de dire, avec Guillaume de Champeaux, Gauthier de Mortagnc, Adelard de Bath et les autres rc'alistcs contemporains, (jue les individus sont unis, en espèce, en genre, par leurs qiialiti's non (li/}'crenles ; il se sert d'un terme plus précis : ce (jui donue l'être, c'est la foime; le jinncipe de l'essence commime, c'est-à-dire de l'espèce, du genre, ne sera donc pas une sorte de négation, comme la non -différence, mais une anirmation, la conformité, l'iuiion fcjrmelle. Tel est, en résumé, le réalisme de Gilbert de la Porrée. Est-il bien orthodoxe? L'Église ('liiil bien loin de le tenir pour suspect lorsqu'elle appelait Gillierl sur l<' siège ('[liscopal de Poitiers; mais bientôt desespiils curieux et inipiiets (onçurent (iuel(|ues alaiines et les conlièreut au public. Aussitôt, grand scandale et grand tumulte! Un évècjue s'est, dit-on, rendu cou[«ble de blasphème contre les personnes divines. Tiaduit devant des juges, il est accusé par l'oracle de l'Église, siiinl

ïl

Bernard , et condamné. Sentence rendue contre un langage malsonnant aux oreilles catlioli(iues ! Gilbert avait osé dire que l'essence étant, en ordre de génération, au-dessus de la substance, la divinilé est quelque chose de supérieur à l'individu du genre divin, que dans la langue des hommes on appelle Dieu. C'était une distinction réaliste. Outragcait-ollc la loi? Il sufïisait qu'elle l'inquiéu'it! C'est ce que saint Bernard se contenta de répondre à l'évéque de Poitiers, sans vouloir s'engager avec lui dans les subtilités de la controvei'se.

Quel sera désormais le lieu de refuge des philosophes? Proscrits avec Abélard, proscrits avec Gilbeit, à quelle doctrine demanderont-ils la conciliation de la logique et de la religion ? On en verra (luelques-uns se jeter dans le scepticisme avec Jean de Salisbury; d'autres, dans rindillérence avec Pierre Lombard; ceux-ci, dans le mysticisme avec Richard de Saint-Victor; ceux-là, renoncer entièrement à l'étude philosophique, pour ne plus s'occuper que de grammaire, de musique ou de médecine. Cependant, ce que l'Église a réprouvé dans les cahiers, dans les écrits de Gilbert et d'Abélard, ce sont moins des propositions hérétiques que des ternies équivoques ou des investigations trop curieuses. L'école seia donc livrée à une confusion bien plus grande lorsqu'il se rencontrera des logiciens qui auront l'audace de produire et d'accepter les conséquences extrêmes du réalisme. C'est un spectacle auquel nous allons bientôt assister.

% 2. Seconde période de la Scolastiqiie. D'Jlbert-le-Grand à Gerson.

Tant que l'école n'avait fait qu'interpréter les différentes parties de VOrganum , elle devait s'arrêter aux prémisses des systèmes; la logique n'est, en effet, que le vestibule de la Philosophie. Mais les études et les esprits s'émancipèrent avec une liberté qui ne tarda pas à dégénérer en licence, aussitôt que l'examen se porta sur la Physique et la Mélaphysiqae d'Aristote.

C'est vers la fin du douzième siècle que ces ouvrages furent introduits en France, traduits en latin, non sur le grec, mais sur l'arabe, et accompagnés de commentaires bien plus éloignés que le texte lui-même des opinions reçues et consacrées. Ils furent accueillis avec enthousiasme; mais c'était l'arbre de vie et de mort, et les premiers qui se hasardèrent à cueillir les fruits de cet arbre furent soudainement frappés de vertige. C'est l'histoire d'Amaury de Bène, de David de Dinant et de leurs nombreux disciples. Les noms de ces malheureux ont été flétris par des sentences synodales, et leurs restes mortels exhumés des lieux saints. Quel avait été leur crime? Ils avaient lu, dans le Livre des Causes, dans la Fontaine de vie, dans quelques gloses musulmanes delà Physique, que l'origine et la fin des choses sont l'identité dans l'absolu, et ils s'étaient efforces de concilier une proposition de ce genre avec la doctrine, ou plutôt avec les formules de la doctrine chrétienne. Nous regrettons bien de ne posséder aucun des livres attribués à ces docteurs; on trouve du moins des renseignements à peu près suffisants sur leur singulière entreprise dans les actes des conciles qui les ont condamnés.

ET LA HENAISSANCE.

et dans les OEuvres d'Albert-le-Grand et de saint Thomas. Critique toujours sagace, toujours profond , saint Thomas les a sur-le-champ reconnus pour appartenir à la secte de Parménide.

Avec eux , Aristote fut condamné. Cependant l'école pouvait-elle désormais se résigner à ne plus ouvrir les livres d'Aristote? Elle en appela de la sentence prononcée par le concile de Paris, et, pour justifier cet appel, elle fit des sorties vigoureuses contre le réalisme impie des interprètes arabes A verrhoès, Avicebron, et l'auteur du Livre des Causes, leur imputant toute la responsabilité des erreurs nouvelles, et faisant valoir-, d'autre part, au profit des opinions catholi(jues , des arguments et des aphorismes empruntés avec la plus discrète prudence soit à la Pfiijsique, soit à la Mélaphysiqiœ. Alexandie de Ilalès passe pour avoir, un des premiers, lait cette habile propagande. Faisons toutefois remarquer qu'il s'est beaucoup moins occupé de Philosophie que de théologie, et que, si l'école le regardait encore au seizième siècle comme un de ses maîtres, c'est qu'elle inscrivait au catalogue de ses œuvres des gloses sur la Métaphysique qu'on a depuis restituées à lear véritable auteur, Alexandre d'Alexandrie. Guillaume d'Auvergne, évèque de Paris, mérite plus d'attention. Ha souvent déclamé contre la Philosophie; mais celte déclamation n'est, dans ses livres, qu'une sorte de précaution oratoire : c'est un philosophe qui cherche à se dissimuler, et, toutefois, il n'est pas besoin de faire de longues recherches dans ses ouvi-ages pour connaître son opinion sur les problèmes indiqués par Por[)hyre. Cette opinion est absolument conforme à celle de Guillaume de Champe;iux; il est réaliste sur tous les points, et même avec assez peu de mesure. Toute sa piudence consiste à ne pas franchir la limite au delà de laquelle Amaury de Bène a rencontré l'abîme. C'est, du reste, un esprit éclairé qui piatique une méthode et qui s'égare les yeux ouverts. Nous ne placerons pas dans un ordre inférieur Hobert Greathead {Roberlus Capilo), évèque de Lincoln. Comme Guillaume d'Auvergne, il est grand partisan des abstractions réalis(>rs; mais il s'occupe moins d'invoquer en leur faveur le témoignage des Pères que celui d'Arislole. A l'entendre, Aristote n'aurait eu pour objet, dans sa logique, que de recommander l'ontologie platonicienne. C'est une assertion singulière. Un autre docteur de ce temps, Jean de la Hochelle, mériterait une mention plus ('tendue; il a laissé un Traité de Cdme qui, sans contenir l)eau((»up d'observations originales, doit cependant être compté parmi les monuments les plus inlt'ressaut-s de cette ('-poque. Le maitie de Jean de la Hochelle, c'est Avicemic (Ibn-Sina)-j mais il le suit avec une cert^iine liberté. Arrivons enfin au premier-né des grands docteurs du treizième siècle, à cet homme extraordinaire par son intelligence, sou initiative et son savoir, qui vint changer la forme de l'enseignement sct)lastique, et substituer à l'érudition élémentaire une Philosophie vraiment doctrinale, vraiment indépendante.

Albeit, né, en 1 1',).'}, ;i Laviugcn en Soiiabc, de l'aulitiuc liiuiillc des ciinUes de Hollstadt, fit ses premii-res études ;i Padoue, et parcoui'ut ensuite d'autres villes, au nombre desquelles on désigne Bcilogne et Paris, jabiux d'aller ciiIcikIic tous les maîtres fameux

et de se rendre ex[K.'rt dans toutes les sciences. Vers l'année 1222 , à l'âge de vingt-huit ou de vingt-neuf ans, il ût profession de la règle de Saint-Dominique, et fut aussitôt chargé par ses supérieurs d'enseigner la théologie dans la maison conventuelle de Cologne. En 1228, il revint à Paris, et la maison de Saint- Jacques l'accueillit avec tous les hoiiiiours dus à sa jeune renommée. Il n'y séjourna pas longtemps; mais il y fut reçu docteur et y fit. des leçons publiques qui commencèrent la grande fortune de l'école dominicaine. Ses succès prodigieux donnèrent cours à diverses fables, qui , conservées par la tradition, sont devenues des légendes. Nous ne nous y arrêterons pas; mais voici les témoignages de l'histoire. De toutes parts on accourait autour de sa chaire; la jeunesse ne voulait pas d'autre maître que ce petit homme, amaigri par les veilles studieuses , pour lequel le ciel et la terre semblaient n'avoir plus de secrets , dont la science était, disait-on, auprès des autres sciences ce que la lumière du soleil est auprès des feux pâlissants d'une lampe sépulcrale, et dont l'éloquence ravissait toutes les âmes en leur communiquant le divin transport, l'ardente {Kission de connaître. Élevé bientôt, par la diète de Worms, à la dignité de provincial d'Allemagne, Albert abandonna, non sans regret, le couvent de Saint-Jacques, pour aller visiter les maisons placées sous sa juridiction. Ces maisons possédaient de précieuses reliques de l'antiquité latine; des ouvrages que la France, que l'Italie elle-même croyaient perdus pour la science : Albert les copiait de sa main, ou les faisait copier par quelques compagnons de son pèlerinage; puis, il allait vers d'autres lieux, chargé de son riche butin, voyageant à pied, et, suivant la règle de son ordre, tendant la main sur toutes les routes pour recevoir l'aumône. Après avoir fait ensuite une mission en Pologne , Albert vint à Rome, où le pape Alexandre IV lui confia la maîtrise du Sacré-Palais. Enfin , en 12G0 , il accepta l'évêché de Ratisbonne. Mais les affaires, les soins, les embarras du gouvernement ne convenaient pas à cet homme austère, dont le goût le plus vif était l'étude, la science. Ayant supporté pendant trois ans le lourd fardeau du pallium épiscopal, il le déposa pour se retirer dans le couvent de Cologne, reprendre ses livres, son Aristote, et convier de nouveau la jeunesse h venir l'entendre. Il mourut ii Cologne, le o novembre 1280. L'énumération des ouvrages laissés par Albert-le-Grand , ou publiés sous son nom, n'occupe pas moins de douze pages iri-folio dans la Bibliothèque de Quétif et Échard. Ses contemporains l'ont nommé le docteur universel, et h bon droit; de tous les problèmes qui, de son temps, appartenaient an domaine de la science, il n'en est pas un seul (ju'il n'ait abordé dans les vingt et un volumes in-folio qui forment le recueil de ses OEuvres. On l'a souvent mis au nombre des réalistes; on le comprenait mal. Les réalistes multiplient les êtres sans nécessité; tout ce que leur intelligence conçoit est transformé sur-le-champ par leur imagination en autant d'entités du genre de la substance, et ils peuplent ainsi d'êtres fictifs le monde archétype, l'univers, la pensée. Or, la conti-overse scolastique s'est principalement exercée, jusqu'à ce jour, sur les universauxin re, en d'autres termes, sur les genres, les espèces, considérés par les réalistes comme des substances, des sujets réels, et, parles nominalistes, comme des

modes essentiels, des manières d'être inhérentes à la substance des véritables sujets, c'est-à-dire des individus. Eh bien! sur cette question, Albert-le-Grand exprime, sans aucune réserve, l'opinion professée par Abélard, Et ce n'est pas dans une phrase isolée (jue se trouve cette déclaration : à chaque page de ses connnentaires sur la Logique, la Physique et la Métaphysique péripatéticiennes, le même problème reparait, et il est résolu dans les mêmes ternies : Singularia sola sunl ens ralum in nalura Albcrt-le- Grand doit donc être compté parmi les nominalistes. Il l'est, en effet, lorsqu'il s'agit de définir les choses qui sont en acte final , les choses qui sont l'objet de la recherche, de l'étude empiriques, les êtres dont l'ensemble forme ce que nous appelons cet univers. S'agit- il de l'universel anle rem? il traite fort mal les entités du monde platonicien , el professe qu'il ne conçoit pas une idée, effectivement, réellement séparée de l'intelligence qui l'a formée. Enfin, il expose sa doctrine sur l'universel /?05/ rem d'une façon qui semble, au premier abord, irréprochable. Cependant, il faut y prendre garde, les conclusions d'Albert, si nominalistes qu'elles soient, laissent encore une ample matière à la dispute. Sur tous les points du débat qui avait occupé le douzième siècle, il se prononce pour Abélard contre Guillaume do Champeaux et contre Bernard de Chartres; mais, comme ses auditeurs n'oseront pas, après lui, faire appel de cette sentence, ils. s'efforceront d'en interpréter les termes au profit d'un nouveau réalisme, moins aveugle et moins grossier que l'ancien. Or, on pourrait citer, dans les OEuvres d'Albert-le- Grand, un certain nombre de passages qui favorisent cette interprétation. Disons donc qu'il fut nominaliste dans toutes ses réponses aux questions agitées de son temps, e( qu'il s'arrêta chancelant, incertain, redoutant les exigences de la logique, devant les problèmes qui doivent servir de dernier retranchement au réalisme transformé. Quels sont ces problèmes , nous allons le faire connaître en parlant de saint Thomas.

Né vers l'année 1227, dans la ville ou sur le territoire d'Aquino, saint Thomas avait eu pour piemiers maîtres les religieux du mont Cassin. A l'âge de treize ans, il achevait, à Naples, ses études littéraires, quand les Frères Prêcheurs de cette ville l'engagèrent à quitter le siècle pour prendre l'habit de leur ordre. Connnc il était d'une famille noble, riche, puissante, et comme il paraissait à sa mère, àses frères, devoir ajouter, dans les emplois civils, un nouveau lustre h l'i'clat de leur nom, tous les moyens, même les plus coupables, furent enq)loyés pour l'arradier aux mains des religieux de Saint-Dominique; maison n'y réussit pas : il croyait av(»ir enlendu la voix de Dieu cpii rap[)elait au service de l'Église, et il ne [)Ouvait, disait- il, se défendre d'ob(''ir à cet ordre. En 1244, il prononça ses vœux et fut envoyé par ses supérieurs d'abord à Paris, puis à Cologne, où il eut pour maître Albeil-hvGrand. On raconte qu'il avait le regard chargé d'un ('•\y,\\s nuage, (]u!il pailait peu, (ju'il fuyait volontiers ses condisciples pour ne pi'»Midie aucune jjarl ;i leuis (liverlissemenls, absorbe, durant loul le jour, par des médit;itions solitaires. <■ On finit par croire qu'il n'avait d'élevé (|ue la naissance, et ses camarades l'appelaient en riant le gros bœufmuelde la Sicile. Son maître Albert, ne sachant lui-même qu'en penser, prit l'occasion d'une grande

assemblée pour l'interroger sur une suite de questions très -épineuses. Le disciple y répondit avec une sagacité si surprenante , qu'Albert fut saisi de cette joie rare et divine qu'éprouvent les hommes supérieurs lorsqu'ils rencontrent un autre homme qui doit les égaler ou les surpasser; il se tourna tout ému vers la jeunesse qui était là, et leur dit : <' >ous appelons saint Thomas un bœuf muet, mais un jour les mugissements de 0 sa doctrine s'entendront par tout le monde. » C'est ainsi que M. Lacordaire raconte cette anecdote, après les annalistes de l'ordre de Saint-Dominique. Nous voyons saint Thomas retourner à Paris en 1245, quitter cette ville en 1248, pour se rendre encore une fois à Cologne, h la suite de son maître, y faire un séjour de quatre années; revenir au collège de Saint -Jacques, achever ses études théologiques, commenter les Sentences de l'ierre-le-Lombard , recevoir les insignes du doctorat, et enfin occuper une chaire de l'Université. Saint Thomas est donc à bon droit considéré comme appartenant à l'école de Paris. Ajoutons qu'il eût volontiers adopté cette école pour une autre patrie, si les ordres des papes et les instances du roi de Naples, Charles d'Anjou, l'eussent ajjpelé moins souvent au delà des monts. Il se rendait, en 1274, au second concile de Lyon , quand il fut contraint par de vives soulfrances d'interrompre son voyage. Reçu chez les Frères Cisterciens de Fossa-Nuova, près de Terracine, il mourut dans leur maison , le 7 mars , à l'âge de quarante-huit ans.

Le frère Thomas d'Aquino laissait, en mourant, la plus brillante renommée : l'école (le Paris s'empressa de le proclamer le second Augustin, le docteur des docteurs, l'ange de l'école, le docteur angélique. Ses leçons publiques avaient obtenu tant de faveur, qu'il avait pu voir toutes ses conclusions accueillies par la jeunesse comme le dernier mot de, la science. « Didicit omnes qui Thomam inteUigil, nec loUun Thomani inlelUgUqui omnes didicil: » c'est au milieu du dix-septième siècle que le Père Labbe rendait cet hommage enthousiaste au génie de saint Thomas; au treizième, il fut reçu connue un autre prophète. Pour se rendre compte de cet immense succès, il ne faut que parcourir quelques pages de son principal ouvrage , la Somme de Théologie ; on y reconnaîtra sur-le-champ ce qui dislingue saint Thomas de tous les maîtres de son temps. Il doit cette incontestable supériorité à sa méthode; c'est par elle qu'il a été conduit jusqu'aux dernières conséquences des problèmes; c'est avec son concours qu'il a mis de l'ordre dans ses opinions, dans ses jugements; c'est elle qui lui a donné cette assurance vraiment doctorale qui commande l'assentiment de l'auditeur. Depuis le treizième siècle, il n'y a pas eu d'autre llieologie que celle de saint Thomas : quiconque a prétendu s'écarter des résolutions présentées par ce grand docteur, a fait un pas vers l'hérésie; quiconque a simplement voulu placer un mot nouveau dans une des conclusions de la Somme , pour la rendre ou plus claire ou plus ingénieuse, s'est rendu suspect à l'Église, et s'est fait censurer. Comme on a toujours joui, dans l'école, d'une plus grande indépendance, la philosophie de saint Thomas n'a pas eu la même fortune; elle n'a pas arrêté le cours naturel des choses, elle n'a pas étouffé l'esprit de recherche, et, comme on le sait de reste, le domaine de la science s'est considéiablement agrandi

ET LA HENAISSANCE.

depuis que cet illustre docteur a quitté sa chaire. Cependant il ne faut pas méconnaître l'influence qu'exerce encore sur beaucoup d'esprits, à leur insu, la tradition scolastique, et cette tradition vient de saint Thomas.

En se prononçant contre les réalistes, Albert-le-Grand avait blessé les Franciscains, qui ne voulaient [»as entendre conti-edire leur premier docteur, Alexandre de Halès. Ce fut l'origine d'une querelle enti'e les religieux enrôlés sous la bannière de saint François et ceux qui portaient les insignes de saint Dominique. Saint Thomas , plein de respect pour son maître et de zèle pour son ordre, entra sans hésitation dans le camp des nominalistes. On l'y poursuivit; il sut très-bien s'y défendre et repousser avec vigueur tous les assauts qui lui lurent livrés. Nous pouvons donc négliger le détail de ses décisions sur les genres, les espèces, les universaux a parte rei : ce sont les décisions d'Albert-le-Grand. Mais voici d'autres questions qui se présentent. Albert-le-Grand avait été porté, parle tempérament de son intelligence, vers l'étude des choses naturelles; saint Thomas aura moins de goût pour la physique que pour la psychologie, et les (|U('slioiis (|u'il abordera de préférence seront celles cpii ont pour objet la manière d'être de la substance spirituelle, ses facultés, ses fonctions et ses actes. C'est ici que le réalisme va se manifester sous une nouvelle forme. Quelle est la nature des idées? Les péiipatéticiens fidèles tiennent que les idées ne se distinguent pas en essence du sujet pensant, et ils les définissent des modalités de l'ir.tellect. Pour saint Thomas, les idées sont des formes permanentes qui n'sidenl dans rcntendement, distinctes, séparées les unes des autics. des entités substantielles qui habitent un monde image du monde externe, le monde intellectuel. Cette thèse des idées-images est bien connue : Antoine Arnauld et le docteur Reid lui ont fait, après Guillaume d'Ockam, une implacable guerre. Elle est incontestablement réaliste. Que l'on assimile ensuite, suivant la méthode des scolasti(pu's , rinlelligence divine à l'intelligence humaine, et l'on aura la théorie des idc'es divines a(lo|)tée par la section m(Kl(''it''e de l'école platonicieiuie. Tel est, réduit aux |)lus simples termes, le réalisuîe psychologicpie de saint Thomas, il dilfèrc beaucoup, ainsi cpi'on le voit, du réalisme ontologique de Guillaume de Champeaux; mais il doit olliir un nouvel aliment à la critique nominaliste, et soulever d'autres tempêtes.

Ces débats s'eng;igèrent un peu tard : en ramenant sans cesse la (|uestion sur l'universel a parle rei, les Franciscains i-etardèieut la crise qui devait ('datei' au sein du parti noniiîialiste. Henri de Gand et lloger Bacon étaient venus plaider leur cause ave» ime grande vivacitc; et avec a.ssez de succès pour faire quehpie ombie à la gloire de siiirit Thomas. En conseillant de mépri.ser la science et de fuir l'école, saint Bonaventure avait fait le procès au rationalisme, et les nominalistes, plus indépendants et plus raisonneurs ((uc leius adversaiies, ('Uiicnt placc's avant eux sur les tables de proscription du mysticisme. Il y eut alors ipiclqucs cK-lections [larnii les banciscaius. .lean de Galles s'iusciivit, à la suite de saint Bonaventure, au non)bre des cIc'tracteiM's de la Philosophie. Bichard de Middleton commit une faute cpii fut jugée bien plus giave : il Stisncts et AtU SCliiNCïS PHILOSOPHIQUES. Fol IX

Ui MOYEN AGE

se déclara pour la tloLtriiie de l'ordre rival, et professa le nominalisme dans l'école de Paris. Mais voici Guillaume de Lamarre qui vient rappeler sous le drapeau toute la jeunesse franciscaine, et la lancer contre les phalanges ennemies. Il est armé d'un réquisitoire, comme d'une baliste avec laquelle il doit écraser les dominicains s'ils ne se lieiinont |)as sur leurs gai-des. Ceux-ci envoient à sa rencontre un des plus habiles lieulenants de saint Thomas, ^Egidio Colonna, qui porte l'étrange surnom de Doclor fundameiilarius; et, sous la conduite d'un tel chef, la défense n'est pas moins entre- |)renante, moins vigoureuse que l'attaque. C'est un rude combat, dans lequel bien des arguments se croisent, se heurtent et s'émoussent sans toucher le but, et qui se termine sans que l'un des deux partis puisse , à bon droit . s'applaudir d'avoir remporté la victoire. On ne tardera donc pas à recommencer la lutte. Cette nouvelle entreprise fut conduite par Duns Scot.

Parlons enfin de ce maître fameux, qui doit être appelé la Colonne, le Flambeau , l'Astre toujours brillant, semper litcens, de l'école franciscaine, et qui doit hâter la déchéance de cette école en abusant du principe sur lequel se fonde sa doctrine. On ne sait pas même quel fut le pays natal de Duns Scot. Luc Wadding, historien de son ordre, croit qu'il est né en Irlande, mais ne l'affirme pas; le Père Labbe veut qu'il soit originaire d'Ecosse; Brucker soutient, sur le témoignage de Bail, de Campden, de Warthon et de Fabricius, qu'il est né en Angleterre, dans le Northumberland. Quoi qu'il en soit , admis fort jeune dans l'ordre de Saint-François , il fit ses premières études à Oxford, dans le collège de Merton, et s'y distingua surtout, nous dit-on, par son goût et son aptitude pour les mathématiques. Nous le croyons volontiers. Duns Scot occupa, dans la suite, la chaire de Philosophie à l'école d'Oxford, et l'on raconte qu'il eut successivement trente mille auditeurs. C'est après avoir obtenu de tels succès qu'il vint à Paris étudier en théologie et gagner les insignes du doctorat. Ses supérieurs l'envoyèrent à Cologne, où il mourut en 1308, âgé de trente-quatre ans. Ce qu'il avait écrit, à cet âge, forme la matière d'environ vingt-cinq volumes in-folio; ses œuvres philosophiques , recueillies par Luc Wadding , occupent seules treize volumes de ce format. Une telle fécondité tient du prodige.

Le premier mot de la doctrine de Duns Scot est très- significatif. Albert -le -Grand estimait que les bases de la science se trouvent dans la philosophie naturelle; saint Thomas les cherchait dans la psychologie ; Duns Scot commence par déclarer que toute connaissance vient de la logique. En d'autres termes, le syllogisme est, à son avis, l'unique règle de la certitude. Quand on part de ce principe, on s'engage dans une voie pleine de périls. Duns Scot y rencontre bientôt la distinction faite pai" les thomistes entre les objets de première et les objets de seconde intention , c'est-à-dire entre les phénomènes individuels qui , perçus par les facultés sensibles de l'âme , sont au premier degré de la connaissance, et les attributs généraux de l'être qui, conçus par les facultés intellectuelles, ne viennent qu'au second degré. C'est une distinction qu'il faut nécessairement conserver; mais Duns Scot se hâte de dire qu'elle a son fondement dans la

nature du sujet pensant, et non pas dans la nature des choses : ainsi, l'infirniilé de notre constitution intellectuelle ne nous permet pas de percevoir directement les essences générales, comme les essences particulières; mais il ne faut pas conclure de là que les unes n'existent pas au même titre que les autres : elles répondent , d'ailleurs, les unes et les autres à des concepts du même ordre, des concepts logiques. Il n'y a donc pas de dilférence entre elles quant à l'essence , mais simplement , on l'accorde , quant h la manière d'être, puisque les unes sont individuellement et les autres universellement. Cela posé, tout le reste va de soi-même : autant l'esprit formera de jugements sur la nature des choses, autant le philosophe déclarera qu'il existe d'objets déterminés en essence, ou , pour emitloyer son langage, d'actes entitatifs. Or, l'esprit ne procède pas seulement par composition, mais encore par division : d'une part, il compare les qualités des choses, apprécie les ressemblances, et recueille ainsi les notions générales; d'autre part, il distrait de tout composé, dont il recherche la nature propre, les qualités diverses qu'il trouve , dans la nature, inhérentes ou adhérentes au même sujet, et, de cette manière, il conçoit la matière séjjarée de toute forme, la forme séj)arée de toute matière , ou sim|)lement la matière séparée de quehpies formes et ce{)en(lant unie à quelques autres. Eh bien ! à chacune de ces notions , ii chacun de ces concepts distincts les uns des autres , correspond , suivant Duns Scot , une nature, une existence : c'est la thèse fondamentale du réalisme. Nous ne disons pas qu'elle le justifie ; mais, du moins, permet-elle de le comprendre et de le définir la substitution île l'ordre conce[)tuel à l'ordre réel. Fersonne, si ce n'est Spinosa, ne s'est avancé dans cette voie plus loin (pie Duns S(ol. Dans plusieurs de ses traités, on rencontre des phrases d'une étrange énergie, qui semblent une dérision de la foi vulgaire; cependant, après avoir été conduit par l'esprit de système justju'aux alïiiinations les plus ténu-raires, après avoir osé reconnaître pour son maître le philosophe si mal noté dont les écrits ont été jugt'-s responsables des égarements d'Aniaury de Bèue, le juif Avicebron, il revient sur lui-même, met en avant de subtiles distinctions, et recheiclie un abri pour le croyant derrièi'e les ai'guties du sojthiste. Quelles que soient les errems et les tendances de sa doctrine, Duns Scot doit cependant être regardé connue une des plus hautes intelligences qui aient abordé les problèmes philosophiques. S'il eul moins de prudence (jue saint Thomas, il se distingua [lar une plus grande liberti' desprit ; et, sur les (juestious secondaires, il le censura souvent ii bon di'oit, proposa et lit accepter. par toute l'école, des explications plus ingér)ieuses et plus vraies. Nous ne connaissons pas, parmi les modernes, un dialecticien plus délié. Ilobbes a plus de fermeté, mais aussi [dus de rudesse. Nous ne pouvons comparer Duns Sidl qu'à Hegel. Il lut , comme l'avait été saint Thomas, l'oracle d'un [tarti. Les fianciscains oublièrent bientôt Alexandre de Ilalès, pour ne plus jurer (|ue sur la parole de Duns Scot, et les disputes leconmiencèrenl avec une vivacité nouvelle, pour se perpétuer à travers les .siècles. Il n'y a pas si longtemps (|ue l'on publiait encore, pour l'usage des éîcolcs, des manuels iliomisles ci des manuels sc(»listes; il n'a l'allu rien de moins

i|iit> la suppression des ordres religieux pour achever le combat par la dispersion des (onibattants.

L'un des premiers sectateurs de Duns Scot fut François de Mayronis, ou de Mayron, surnonun»' lo docteur Uliiminé. Apivs lui, parurent dans la chaire de l'école franciscaine Antonio Andréa, Jean Hassolius, Pietro d'Aquila et quelques autres, non moins inconnus de nos jours, non moins célèbres de leur temps. Nous pouvons en deux mots apprécier le résultat de leur enseignement : plus indiscrets que Duns Scot, plus intempérants, ils se laissèrent entraîner à des extravagances dont leurs adversaires n'eurent plus qu'à tirer profit.

Ceux-ci ne lardèrent pas à se présenter. Nous nommerons d'abord Noël Hervé, Hervœus Brilo, général de l'ordre de Saint-Dominique en 1318, mort à Narbonne en 1323. Il n'y a, dans les écrits d'Hervé, rien d'original : ce n'est qu'un thomiste clairvoyant. Nous plaçons bien plus haut dans notre estime Pierre Auriol, né à Verberiesur-Oise, surnommé, dans l'Université de Paris, le docteur ahondaiU (docfor facundus). Celui-ci est un dialecticien du premier ordre. Mais, avant de laisser parler ce docteur, nous avons besoin de l'introduire en scène. C'est un nominaliste , et même un nominaliste très -résolu; cependant il est franciscain. Ces deux faits semblent contradictoires. Nous ne voulons pas nier cette contradiction , mais l'expliquer. Telle était alors l'animosité réciproque des deux ordres belligérants, que, pour n'être pas accusé de trahison, tout franciscain devait se déclarer contre saint Thomas, et tout dominicain contre Duns Scot. Mais n'était-il pas possil)le de satisfaire à cette obligation sans abdiquer toute indépendance ? Auriol pensa qu'on lui pardonnerait de n'ètie pas en adoration perpétuelle devant l'Astre de l'école franciscaine, pourvu qu'il se montrât toujours plein d'animosité contre l'Ange de l'école dominicaine. Pour cela, que fit-il? Il traita sommairement les questions sur lesquelles Duns Scot avait le plus disseité, et attaqua vivement le i éalisme psycho!ogi(iue de saint Thomas. Ainsi , malgré l'invraisemblance d'un tel l'ait, c'est un logicien formé sous la discipline de Duns Scot qui trouva la formule la plus rigoureuse du nominalisme.

Auriol fit donc la guerre aux espèces intellectuelles, aux idées-images de l'école dominicaine, et il déploya dans cette controverse une habileté vraiment remarquable. .\oii est pliilnsophicum poitere pluralitateni siue causa : cet aphorisme d'Auriol répond tout à fait à celui de Guillaume d'Ockam : Entia non sunt sine necessilate mulliplicanda ; et nous sommes d'autiuit i)lus curieux de foire remarquer cette coïncidence, que, suivant l'opinion commune, Guillaume d'Ockam n'eut pas de maître. Que l'on poursuive la comparaison entre les argimients invoqués par l'un et par l'autre contre les fictions psychologiques de saint Thomas, on verra qu'il existe entre eux la plus paifaite similitude. Cependant les historiens de la Philosophie ont à peine mentionné le nom d'Auriol ; aucun n'a connu sa doctrine et pris acte de son audacieuse initiative : c'est une injustice que nous avions à cœur de réparer.

On n'a pas été beaucoup plus équitable à l'égard de Durand de Saint-Pourçain, le

docteur très-résolu (doclor resolutissimus); il faut le compter aussi parmi les précurseurs de Guillaume d'Ockam , et reconnaître (ju'il a rendu de très-grands services au parti des indépendants. Il était dominicain; mais, encouragé sans doute par l'exemple d'Auriol. il rompit avec les traditions de son ordre et mena fort loin la critique nominaliste.

A dater de cette époque , l'habit que l'on porte en religion n'engage plus étroitement à une secte philosophique : les liens de la discipline sont à peu près brisés ; et, s'il doit toujours exister deux écoles, chacun se range dans l'une ou dans l'autre suivant ses goûts, son humeur, ses opinions.

Arrivons enfin à Guillaume d'Ockam. On ne sait rien sui- les premières années de sa vie. Né en Angleterre, dans un bourg de la province de Surrey dont on lui a donné le nom , il se fit recevoir, dès sa première jeunesse , chez les Frères mineurs, et eut Duns Scot pour maitre en théologie. C'est là tout ce que Leiand, l'its et Wadding nous apprennent sur ses commencements. En quelle année vint-il à Taris? On l'ignore; mais il parait (|ue co fut avant la fin des giands tumultes causc'S, dans l'Église et dans lÉtat. j)îir le dissentiment de Boniface VUI et de Philippe-le-Bel. Les franciscains s'étaieni prononcés en faveur du prince, et ne ménageaient pas la papauté dans leurs discours, dans leurs écrits. Guillaume d'Ockam s'empressa de prendre part à cette controverse , et n'pandit dans le |)ublic un manifeste véhément contre la tyrannie, c'est-à-dire contrel'autoritt' de l'héritier de saint Pierre. Boniface VIII étant mort, Guillaume d'Ockam poursuivit Jean XXII. Celui-ci ayant eu l'imprudence de vouloir défendre sa caus»- par des raisons de quel(|uc poids, Guillaume lui prouva , dans les tei-mes les moins resptnlueux, que le Christ n'avait jamais rien possédé, que les apôtres, à l'exemple de leui' divin maitre, n'avaient eu ni toits, ni vêtements, ni bourse personnelle, et que, pai' conséquent, aucun des vrais seivileurs du Christ ne pouvait s'altribuci' un droit quelcon(jue sur les chosesdece monde. C'ét;iil le langage que tenait, d'ailleurs, le gént-ral d»' son ordre, Michel de Cesène. Jean XXII prit contre eux un paiti violent. Il les fit mander près de lui, et, quand ils furent rendus dans la ville d'Avignon, il leur défendit d'en sortir avant iju'on n'eût instruit leur procès. Ils furent assez heureux pour pouvoir enfreiuilre celte prescription et joindre une barcjue ijui les attendait dans lu port d'Aiguës- .Mortes; ils y montèrent, et, à (juclque dislance de hi côte, ils Irouvi-reut un vaisseau qui portait les couleurs de Louis de Bavière, partisan déclaré de l'antipape Pierre de (^orberie. On les conduisit dans les ÉUWs de ce prince, qui leur fit le meilleur accueil. Mais l'intimidation exercée par le pape et par le pouvoir civil brisa le lien de solidarité (]ui les avait unis jusqu'alors à la congrégation de France, et, condanmés par leurs frères, au cha|)ilre giMU-ial de 1.331 , ils durent se n'-signer à vivre dans l'exil. (!e n'est là qu'ime narration sonnnaire : une histoire complète des périls afiiontés par (juillaume d'Ockam, et des entreprises conduites par cet intrépide témoin de la vérité , occuperait ici beaucouj) iroji d'espace. Nous aUous faire voir (|u'il ne \\\l pas, eoinnie philosophe, moins courageux et moins entrepi'enanl.

Écartons d'abord les questions débattues au douzième siècle. Duns Scotles a rajeunies |iai une exposition nouvelle; cependant toutes les conclusions de Duns Scot sont réalistes, et (]uelques mots énergiquement prononcés suffisent à Guillaume d'Ockam pour renverser l'échafaudage du réalisme ontologique. Ces mots se retiouvent souvent sous sa plume, car il est en présence de gens opiniâtres, qui n'abandonnent pas volontiers une illusion; mais, puisque déjà saint Thomas et son école ont formulé d'énergiques sentences contre la même erreur, il n'est pas besoin d'insister sur ce point : il nous suffît de dire que Nisolius, Hobbes, Kant, les plus intraitables nominalistes, ne se sont pas montrés plus nets, plus résolus que Guillaume d'Ockam, dans leur critique des essences universelles.

Ce qui nous iiuporte davantage , c'est d'indiquer où Guillaume d'Ockam se sépare des thomistes, et retourne contre eux leurs propres arguments pour mener le nominalisme à ses conséquences dernières. Il commence par analyser la faculté de connaître , et constate qu'elle a deux énergies à son service : l'énergie intuitive (au propre, iVintiieri, regarder, voir), que nous ai)pelons aujourd'hui la perception, et l'énergie abstractive, que nous appelons l'abstraction. A ces deux énergies correspondent deux ordres de faits intellectuels : les idées simples, que nous procure la vue des objets sensibles ; les idées composées, que l'intelligence forme par comparaison , par abstraction. -Alais quelle est la nature de ces idées ? Saint Thomas et les siens veulent qu'après avoir été recueillies, elles deviennent, au sein de l'entendement, des entités représentatives, vicaires, substituts des objets absents. C'est contre cette fiction que Guillaume d'Ockam proteste avec la plus grande vigueur. Les thomistes ont combattu les abstractions réalisées d'Alexandre de Halès, de Henri de Gand, de Duns Scot; il faut reconnaître qu'ils ont en cela rendu service à la vraie science : mais quel nom donner ensuite à leurs espèces impresses et expresses, h leurs fantômes intellectuels, à leurs images permanentes ? Ne sont-ce pas encore là des êtres fabuleux, des réalités imaginaires ? A cette question, qu'il discute avec abondance, Guillaume répond, sur le ton dégagé d'un philosophe moderne, qu'il n'y a pas lieu de supposer toutes ces choses, et que, pour rendre compte d'une intellection , aussi bien que d'une sensation, il suffit de deux termes : un sujet sentant, un objet senti; un sujet pensant, un objet pensé. Abordant '■nsuilo la question des universaux anle rem, Guillaume d'Ockam démontre de la manière la plus convaincante que, pour avoir mal connu l'intelligence humaine, sa manière d'être et d'agir, les réalistes se sont étrangement égarés dans la définition de l'intelligence divine. Dieu est le nom du mystère; ses œuvres, l'homme les voit et les juge; mais qui peut se flatter de connaître la nature de Dieu ? De toutes les erreurs du réalisme, la plus grave est celle qu'il a conunise lorsqu'il a voulu rendre compte des idées divines. Deiis cugilavil munduin anleqitain creavii : saint Augustin le déclare, el personne, assurément, ne s'inscrira contre cette vérité; mais ([u'est-il besoin d'aller an ilelà, et de peupler la pensée de Dieu, d'espèces, d'intelligibles, d'atomes spirituels ? Ne voit-on pas qu'imaginer en Dieu toutes ces choses, c'est imposer à sa raison toute-

puissante , sinon des limites , du moins des entraves , et le soumettre , par analogie , aux mêmes conditions d'existence que son humble créature ? Et d'ailleurs , sur quel fondement repose tout ce système ? On le sait déjà , sur une fausse description de l'entendement humain. Ainsi, la notion de Dieu se réduit h un concept venu de l'expérience, formé par la raison , et représentant une somme de qualités abstraites des choses, mais ne définissant pas l'essence pure de Dieu, puisque cette essence mystérieuse échappe , par sanatui'e, à toutes les investigations de l'énergie intuitive : « Dum caremus conceplu Dei proprio (quod ipsum inlnUive non videmus), attribuiimis ipsi quidquid Deo potesl allribui , eosque conceplus prœdicamus non pro se , sed pro Deo. » Voilà la thèse de Guillaume d'Ockam. Que nous sommes loin de saint Anselme !

Le nominaiisme n'a pas rencontré, durant tout le Moyen Age, un interprète plus intelligent et plus courageux. Le résultat de ses efibrts a été considérable : ainsi qu'Abélard avait, au douzième siècle, rétabli l'ordre dans l'empire de la logique, de même Guillaume d'Ockam, au quatorzième, a discipliné, réformé la physique et la métaphysique, et consolidé les bases de ces deux sciences par une rigoureuse critique de la raison pure. 11 faut donc bien se garder de le confondre avec ces ingénieux fabricants de toiles d'araignée auxquels François Bacon a témoigné tant de dédain : il était leur adversaire; et, si l'auteur du Novum Organum n'a pas trouvé le sol tout à fait libre lorsqu'il est venu construire son impérissable édifice , c'est qu'il était couvert des ruines faites par Guillaume d'Ockam.

Après lui , la Philosophie scolastique est en décadence. Vainement Waltor Btu-lcigh invoque la tradition , s'indigne contre de dangereuses nouveautés, et travaille à remettre en honneur ciuelciues thèses réalistes : on ne l'écoute pas. Armand de Beauvoir, Robert Holcot, Thomas de Strasbourg, Grégoire de Himini, Jean Buridan, Pierre d'Ailly sont nominalisles avec plus ou moins d'énergie. A la fin du quatorzième siècle, une dernière protestiition se fiut entendre; mais elle n'est pas dirigée contre la doctrine même de Guillaume, elle ne s'adresse qu'à la raison humaine convaincue d'im|»uissance. Il est, en eflèt, démontré que, si la raison peut accepter les mystères connue objets [tropres de la foi, elle ne saurait en rendre compte. « Donc, s'écrie Jean Charlier de Gerson, mettons un terme à de frivoles disputes, et ne demandons ])lus à la raison la vérité, qu'elle ne possède pas: c'est la foi qu'il faut interroger, c'est la règle de la loi (ju'il faut suivre; et, si (|U('!(|ues espi-its indociles ou oi'gueilleux se complaisent encore dans leurs chicanes philosophiques, dé|)lorons leur ('garemcnt el allons, lunnblcs de cœur, chercher, loin de l'école, au sein de l'Église, la paix, la lumière el la vie. C'est ainsi (jue se recommande la théologie mystique, » Quel que fût le mérite, quelle que fût l'autorité de Gerson, chancelier de l'Université de Paris, son appel n'eut pas tout le succès ([u'il en pouvait attendre. 11 eut un cerUiin nombre de disciples; mais la jKirlion la plus inlelligente de la jeunesse continua depièterroicilie aux discours des philosophes. Cependant il est manilèsle (juc le succès delinilifdu nominaiisme eut pour résultai le discrédit de la scolastique. La période que nous venons de traverser est une période de controverse ;

qii;iii(l 1 1111 (Irs deux (laiiis fui mis hors île combat, la lutte dut cesser. Elle cessa bientôt, et (juellefut alors la tendance des esprits? La logique avait été compromise par l'intempérance des logiciens, et tous les systèmes, ornés par eux de distinctions sans nombre, ofl'raient ii l'intelligence des complications avec lesquelles on ne pouvait être l'aniiliarisé (lue par de longues et pénibles éludes. On réclama de toutes paris une iMiilosopliie plus simple, plus po|)ulai!e, moins scolastique; les écoles furent moins fréquentées, et les libres penseurs furent écoutés avec plus d'attention et de respect.

On doit compter d'ailleurs la découverte de l'imprimerie parmi les causes principales de la décadence de la scolastique. Au quatorzième siècle , l'enseignement de la l'hiloso- |)hie se fait en chaire ; les rares manuscrits, qui perpétuent la tradition des doctrines belligérantes, nesont (]ue les cahiers des professeurs : il faut donc , pour apprendre, alleiaux écoles. Vers le milieu du quinzième siècle , un art est inventé au moyen duquel la jeunesse d'Angieteire, d'Espagne, d'Allemagne, d'Italie, peut, sans faire de longs et dispendieux voyages, savoir tout ce qu'enseignent les maîtres de Paris, pourquoi désormais aller s'inscrire au nombre de leurs écoliers? Cet art nouveau offre encore bien (iautrcs faciliU's. Auparavant, on recueillait les principes de la science d'un seul maître, et presque toujours on devenait sou partisan : pour dépister une école et aller se ranger sous d'autres enseignes, il fallait avoir une audace peu commune. Maintenant, on compare, on interroge, avant de choisir, dix maîtres à la fois. Celte comparaison , c'est l'élément de la liberté !

§ 3. Philosophie de la Renaissance.

Entre la Philosophie du Moyen Age et celle de la Renaissance, il existe des différences notables qui ne permettent pas de les confondre. Tous les docteurs du Moyen Age, noininalistes ou réalistes, dominicains ou franciscains, parlent à peu pi'ès la même langue , et observent , dans la démonstration , les mêmes règles. Si jamais ils ne s'interpellent, si jamais, quelle que soit la divergence de leurs opinions, ils ne placent un nom propre au-dessous d'un système, il suffit cependant d'assister un instant ii leurs leçons pour compiendre qu'ils se contredisent et s'accusent réciproquement d'erreur. Les j)hilosophes de la Uenaissance procèdent tout autrement. Quand ils s'engagent dans qii('|(|ue pnlémiijue, ils n'observent ni les préceptes du bon goût, ni ceux de la charilé; ils sont passionnés et violents : mais, le plus souvent, ils ne s'inquiètent pas de savoir ce qu'on pense ailleurs sur les problèmes qu'ils agitent; et, se montrant peu préoccupés de combattre des opinions accréditées, ils suivent aveuglément le caprice de leur génie. Ce ne sont plus des logiciens : ce sont , pour la plupart , des lettrés on des rhéteurs.

Outre ces dissemblances, nous devons en signaler d'autres qui sont plus considérables. Nous avons apprécié rinlluence exercée dans toutes les écoles, au début du treizième siècle, par l'introduction de la Physique et de la Métaphysique d'Aristote.

Quand, après la prise de Constaiitinople, les Grecs fugitifs vinrent apporter à l'Occident les livres conservés de Platon et des Alexandi'ins, il s'opéra dans tous les esprits une autre révolution. La scolastique, avec son ton méthodique, compassé, ne sembla plus qu'une Philosophie servile; l'esprit de recherche dédaigna les voies frayées, et voulut couiir à l'aventure. Ce sont les allures platoniciennes. Ajoutons que les écrits de 1 laton firent mieux connaître les opinions d'Héraditeet de Pythagore, et ouvrirent h l'intelligence, subitement passionnée poui' la tradition classique, des régions tout ii fait nouvelles.

Il faut tenir grand compte de ces différences. Au fond , la matière des débats philosophiques est toujours la même; elle n'a guère changé depuis Pythagore etXénophane : mais la manière de philosopher varie suivant les époques, et chacune a son caractère particulier.

L'histoire de cette péiiode commence par une très-vive contestation entre deux Grecs, Gemislhius Pletho et Théodore de Gaza : le premier, sectateur de Plolin; le second, défenseur d'Aristote. Les It;diens les écoutent avec étonnement. Théodore ne connaît pas plus Avicenne qu'Averrhoès, et il interprète Aristote dans un langage clair, facile, sans faire usage d'aucune distinction ; Gemisthius vient initier les esprits aux arcanes de la gnose. Quelles nouveautés! La jeunesse a des transports d'enthousiasme, et court briser les chaires des docteurs scolastiques. Ermolao Barbaro , Angelo Politiano, Lorenzo Valla sont à la tète de cette pi'opagande révolutionnaire. Ln jeune écolier de Louvain, IJolef Iluysmann, connu sous le nom de Uodolphus Agricola, vient en Italie pour entendre ces docteurs grecs, dont la renommée a déjà traversé les Alpes. A peine les a-t-il fréquent(\s, (]u'il se déclare leur zélé sectateur, et (ju'il retourne dans sa patrie professer la nouvelle dialectique. Bientôt le goût de celte nouveauté se répand en Espagne et en France : à Paris même , quelques jeunes docteurs se montrent assez peu jaloux de la gloire nationale, assez ingrats à l'égard de l'Université de Paiis, pour applaudir el prendre part à ces déclamations. Au lieu de les répéter, demandons-nous quels furent pour la Science philosophi(iue les profits, ou, du moins, les n'-sultats de ce mouvement.

Il n'y a plus d'écoles, il n'y a plus de discipline, on philosophe en pleine liberté : c'est le commencement de la licence. La licence vient à son tour, et produit la plus grande confusion, la plus étrange anarchie.

Le cardinal Nicolas de Cuss soutient, avec les Alexandrins, que, si l'essence divine ne peut être connue par l'intelligence humaine, elle peut être conçue, du moins, comme un centre harmoni(|U(' où viennent se conroiidre et s';nnuiler toutes les différences; d'autre part, il alfirme, sur la loi de Pythagore, que la notion des nondjres est le principe de la connaissance; enfin, il recommande, avec Sextus, de placer une médiocre confiance dans les affirmations de la raison humaine, de considéi'er le vrai comme inaccessible, et de se contentei- en toute chose du vraisemblable.

Mai'sile Ficin, rliargé d'expliquer l'Evangile aux jeunes gens de Florence, leur i-econnnande la le( tiue de Platon du haut de la chaire saciée. Et que trouve-t-il de Scsncis et ArU SCIENCES PBILOSOPHIQUES. Fol. Xlll.

plus séduisant dans le platonisme ? L'ind<'(ision de toutes les formules. Ficin n'a pas de système, mais il s'abandonne à toutes les inspirations que lui communique l'étude solitaire des livres composés par le divin maître. Son élève, Jean Pic de la Mirandole, est entiainé bien plus loin encore : il cherche à concilier Aristote et Platon , et, pendant qu'il est tout entier à ce travail, son imagination aventureuse est séduite par les visions de la Kabbale ; la Kabbale lui inspire le goût de l'astrologie , et il étudie les mystères de cette science. Enfin, après mille détours, il revientsur ses pas, se demande quel but il s'('Lait proposé, et entrepiend alors, bizarre dessein! de mettre d'accord Orphée, Zoroastre, Hermès Trismégiste, Platon, l'Évangile, les Alexandrins, les kabbalistes et les scolastiques.

Voici maintenant, à la suite de Pic de la Mirandole, toute une école de nouveaux kabbalislcs et de nouveaux magiciens. Jean Reuchlin est leur porte-enseigne : Georges de Neiiise, plus audacieux encore, chante les mystères de la génération et de la vie sur un mode tout h fait spinosiste : Henri Corneille Agrippa commence par se déclarer l'apologiste de la magie, et il soutient que, loin de favoriser l'impiété, cette prétendue science confirme, démontre toutes les vérités théologiques; puis, emporté par un autre courant, le voilà qui se met à désespérer de la raison, aussi bien que de l'expérience, et qui publie, contre toutes les sciences, contre tous les moyens de connaître, une diatribe plus désolante et plus désolée que les aphorismes de Sextus. Après lui , Philippe Bombast de Hohenheim, autrement dit Aureolus Theophrastus Paraceisus, fait, au profit de la théurgie et du charlatanisme médical, une propagande active, couronnée par un immense succès. Le Moyen Age avait h peine prêté quelque attention aux rêveries de Raymond Lulle, et, quand David de Dinant avait énoncé les premières formules du panthéisme, l'école, aussi bien que l'Église, avait reculé d'épouvante et condamné le novateur. Mais au quinzième siècle il n'y a pas de folies qui étonnent , pas d'impiétés qui scandalisent : il semble que toutes les intelligences soient en proie au vertige; et plus on déraisonne, plus on recueille d'applaudissements.

Si pourtant la multitude est du parti des enthousiastes, il se rencontre encore quelques hommes de bon sens qui continuent à faire de sévères études et de doctes investigations dans le domaine de la vraie science. Ils n'ont pu se protéger complètement contre les atteintes du mal régnant : ils se distinguent toutefois des maîtres de la foule par une tenue plus digne, plus réservée. Dès qu'on les a considérés un instant, on remarque qu'ils portent le pallium avec décence; dès qu'ils ont ouvert les lèvres, on reconnaît ([u'ils ont fréquenté les grandes écoles, et qu'ils n'ignorent ni l'origine ni le but de la recherche philosophique. Dans ce nombre, il faut placer d'abord Pierre Pomponat, de Mantoue. Péripatéticien éclairé , il ne s'attache pas à la lettre du maître, mais il l'interprète avec une grande liberté de jugement. C'est lui qui soulève cette question, matièie de débats (}ui ne sont pas encore épuisés : Aristote a-t-il admis le principe de l'immoitalité de l'ànie ? Ponqjonal prétend qu'on ne saurait trouver, dans tous les écrits d'Arislole , un seul argument en laveur de ce principe. C'est l'opinion que vient d'expri-

mer récemment M. Barthélémy Saint-Hilaire, et elle nous semble bien fondée. Ajoutons même qu'au point de vue péripatéticien, l'âme n'étant qu'un des éléments du composé, en d'autres termes, la perfection dernière, finale (entéléchie), de certains corps, elle est simplement ce qui leur attribue l'acte et la vie. Or, l'acte a pour opposé la puissance; et, si la génération se définit le passage de la puissance à l'acte, la décomposition est le retour à l'état de puissance. Dans cet état , quel est celui des éléments du composé qui persiste? C'est évidemment la matière, puisque la matière demeure toujours apte à recevoir une forme nouvelle; c'est donc l'âme qui disparait. Elle disparaît et ne compte plus au nombre des êtres, puisque, suivant Aristote , les substances seules sont des êtres : or, l'union de l'âme et de la matière donne la substance; leur séparation l'anéantit. Ainsi, non-seulement Aristote ne démontre pas l'immorUilité de l'âme, mais toutes ses définitions vont contre ce principe. La découverte de l'omponat causa le plus grand scandale : il ne défendait pas le sentiment d'Aristote; il le combattait en disant que la foi devait, en cette afïliii'e, suppléer au silence de la Philosophie. On ne tint pas compte de ces réserves; et, tiuidis que les uns l'accusèrent d'outrager le Maître en le dénonçant comme hérétique, les autres lui reprochèrent avec non moins d'amei-tume d'avoir mis en avant le grand nom d'Aristote pour recommander une abominable doctrine. Il eut pour disciples principaux les Porta, Scaliger, Agostino Nifo. Le principal résulliit des travaux de Pomponat fut de ramener la jeunesse à l'étude des archives péripatéticiennes. Les platoniciens avaient commis tant d'excès , que l'on redoutait de s'engager à leur suite : on se retourna donc vers Aristote. Mais l'enthousiasme et l'esprit (le nouveauté n'y devaient rien perdre : Aristote fut interprété si librement, (ju'on trouva bientôt dans ses livres la justification des systèmes ijuil avait attaqués avec le plus d'(''nergie. Nous désignerons d'abord les péripatéticiens les plus modérés. Celui (jui se présente le premier est Leonicus Thomajus, de Venise, élève du cardinal de Vio-Cajétan. Celui-ci, thomiste déclaré, s'était efforcé de maintenir son disciple dans la voie frayée par les gi-ands docteurs du treizième siècle. A peine affranchi de cette tutelle, Thoma^us se déclara contre les scolasliques; mais il ne travailla pas avec moins d'ardeur à restaurer ce qu'il aiipelait la pure logicpie, la pure docliine d'Aristote. Quelle était cette doctrine ? Nous l'avons dit : Thomœus est compté parmi les péripatéticiens les plus circonspects du seizième siècle. Eh bien ! pour interpréter Aristote , il reproduit la théorie platonicienne de la divination naturelle, et propose comme premier arlidc de la (idvauce ]>hil(»S(tpliii|U('. (cKe fiction alcxandrine et arabe qui dnit lâire si grande fortune au seizii'iiie siècle, la thèse de l'âme universelle délerniiuaiil tous les actes des esprits et des corps par l'intermédiaire des causes secondes. Tennemaiiii nomme après Thoma;us Jacques Zabarella, de Padoue. Celui-ci n'est pas un détracteur aveugle de la scolastique; il connaît Duns Scol, Hervé, Durand de Saint- Pourçain, aussi bien (jue saint Thomas, et, (juand il les met en cause, il le fait avec une inlelligeiicf; parfaite de leurs diverses opinions. Si, d'ailleurs, connue le lait observer Temiemann, il s'écarlecpielquefois d'Aristote, il demeuie toujours, même

dépourvue de dialecticiens , ne répondait pas. Mélancthon comprit le péril de toutes ces rêveries, et le fit compi'endre à Luther, qui avait manifesté d'abord quelque penchant poui- rlaton. Il (ut donc décidé que, dans les écoles luthériennes, l'enseignement de la Philosophie serait fait suivant les principes d'Aristote, et Mélancthon prit soin de rédiger des ouvrages élémentaires conformes à ces principes. Us eurent un immense succès, et ils engagèrent presque toute la jeunesse allemande dans les voies péripatéticiemies. C'est à bon droit que Jacques Mailini l'a nommé coimnunis Germaniœ prœceplor (Disp. miscelL, p. 31). Ce fut un grand service que Mélancthon rendit aux catéchumènes de la nouvelle Eglise, et nous n'hésitons pas à dire que, si les théologiens protestants se montrèrent supérieurs dans la controverse à la plupart de leurs adversaires, ils durent ces succès à une éducation mieux faite, c'est <à-dire à un jugement mieux réglé.

Mais, à cette époque, il ne se produit rien qui ne soit aussitôt contesté. Nous venons de dire comment, sous la dictature de Philippe Mélancthon, la Philosophie d'Aristote avait obtenu la prépondérance dans les écoles luthériennes. On vit bientôt sortir de ces écoles des érudits qui pratiquèrent une autre méthode et proposèrent d'autres solutions aux problimes controversés. Ceux-ci ne sont pas des platoniciens, mais des stoïciens. A leur tète marche le Flamand Joost Lipss, Juslus Lipsius, né dans le bourg d'isch , près de Bruxelles, le 18 octobre 1547. Juste Lipse a moins de philosophie que de littérature; il est toutefois assez philosophe pour bien apprécier la différence des systèmes, pour déclarer celui qu'il préfère, et pour justifier cette préférence. 11 lui semble qu'on a trop agité les questions de l'ordre logique, et que les subtilités des ergoteurs ont encombré les avenues de la science, de manière à les rendre presque inabordables : tel est le reproche qu'il adresse à la secte péripatéticienne. Contre les platoniciens il a d'autres griefs. Trop jaloux de s'élever au-dessus du vulgaire, ils méprisent les choses de ce monde et ne s'occupent que des arcanes divins : leur philosophie peut donc convenir à un certain nombre d'intelligences curieuses de voyager dans les régions de l'inconnu; mais y trouve-t-on la règle des mœurs, l'art de bien vivre? Il est temps de rappeler qu'une philosophie dépourvue de conclusions morales est une science incomplète, si ce n'est un jeu frivole de l'imagination. Ce sont les prolégomènes de Juste Lipse. Il entre ensuite dans la voie des stoïciens, expose , développe, recommande leurs maximes morales, et essaie enfin de concilier leur théologie avec la théologie chrétienne. Cette entreprise eut quelques succès. On cite, parmi les (liscii)les de Juste Lipse, Gaspard Scioppius et Thomas Gataker.

(Juitlons maintenant l'Allemagne, et revenons en France. La France avait été la patrie de la scolastique; quand éclata la réaction platonicienne, Paris vit tout à coup abandonner ses grandes écoles, et les défenseurs de la vieille méthode furent accablés d'outrages. Le centre du mouvement philosophique n'était plus en France, mais en Italie. D'autres causes d'un autie ordre, les guerres civiles, les guerres religieuses, vinrent, dans le même temps, contribuer au même résultat : la suspension des études.

Elles reprirent avec Ramus. Ramus, ou plutôt Pierre Laramée, né en 1515, en Picardie , prétendit renouveler toute l'étude philosophique. Il commença par reproduire les déclamations de Vives, de Valla et de Rodolphe Agricola contre la tradition scolastique, ne ménagea pas Aristote, et recommanda la lecture de Platon. Mais ce n'était là qu'un préambule : la renommée fit bientôt connaître qu'il venait de donner aux écoles une nouvelle logique. Or, quand on eut entre les mains lo petit livre du novateur, on ne manqua pas de lui renvoyer les injures qu'il avait prodiguées aux autres. Ce fut l'origine d'un débat tr(?s-passionné. Comme il est loin de nous, nous pouvons apprécier avec plus d'équité l'entreprise et les mérites personnels de ILinuis. Il avait l'intelligence ouverte, l'esprit vif , le jugement subtil; mais, d'autre part, il étiiit présomptueux, emporté, et n'avait pas une instruction suffisante. Ce qu'il se proposait d'abord, c'était de simplifier et de vulgariser l'étude de la Philosophie : il eût été plus près d'atteindre ce résultat , si la violence de son langage lui eût attiré moins d'ennemis. On ne saurait nier, toutefois, qu'en faisant la guerre au verbiage sophistique, il n'ait rendu de notables services à la vraie Philosophie. Ses disciples, qui furent assez nombreux en Allemagne et en Angleterre, prirent son nom et furent appelés ramistes : il a donc le titre de chef d'écolo. Il rencontra comme adversaires directs ou indirects : Marins Nizolius, Antoine de Govea, Jacques Charpentier. Nizolius, le péripatéticien le plus absolu, le plus intolérant qui se soit peut-être jamais rencontré, écrivain plein d'esprit, plein de ven'C, mais connaissant peu les archives scolastiques , flagella de ses implacables sarcasmes tous les docteurs des siècles précédents, sans même épargner ceux qui n'avaient pas eu, sur les problèmes controversés, d'autres opinions que les siennes. Si l'on demande h Nizolius à quel philosophe il faut s'adresser pour connaître le chemin qui conduit à la véiité, il répond qu'ils l'ignorent les uns et les autres; que ce sont tous des charlatans et non pas des savants. En veut-on la preuve? la voici. S'ils avaient connu simplement la grammaire , auraient- ils détourné les mots de leur vrai sens, et pris des qualificatifs, des pronoms, et même des adverbes, pour des subst^uitifs? Or, c'est ce (|u'ils ont tous fait, avec plus ou moins d't'tourderie. Ou'Aristole di-montre l'égaremenl de Platon ; (jue les disciples de Platon accusent la morgue et l'insuHisance des disciples d'Aristote; soit! mais ils ont encore à comparaître, platoniciens et péripatéticiens, devant un autre juge, devant Qnintilien , et celui-ci les condamne tous à la même peine, comme coupables des mêmes délits. — Antoine de Govea, né à Béjà, en Portugal, vers l'annc'e 150:;, était un de ces hommes aptes à tout entroprendie ([ue l'on rencontre en si grand nombie au seizième siècle. Après s'être fait connailre par des poésies galantes, il étudia la jurisprudence, et, plus tard, la Philosophie. Il éLùt à Paris au moment où Ramus accablait d'invectives Aristote et ses commcntiiteurs latins. La jeunesse applaudissait; les vétérans de l'Université faisaient entendre quelques murmuics, mais n'osaient se coninii-ltre avec un adversaire aussi vif, aussi dangereux (|ne Hamus. Govea prit ieurdiïen^e. Pliiloso|)lie nK-diocre, mais écrivain passionné, il éleva le ton de manière ii déconcerter Hamus. Aussitôt il se concilia des pailisans qui, sous

s;i roruliiitc, livrèrent de rudes combats à la légion ennemie. L'histoire de cette mémorable lutte isl écrite non-seulement dans les annales de l'Université, mais encore dans celles du parlement de Paris. Cité devant ce tribunal comme coupable d'avoir porté le trouble dans l'État par ses blasphèmes contre la logique d'Aristote, Ramus fut condamné. On pariait de l'envoyer aux galères : François I" crut qu'il suffisait de lui infliger un blàino public. — Jacques Charpentier, né à Clei'mont en Beauvoisis, en l'année lo24, achevait à Paris ses études philosophiques quand l'affaire de Uamus occupait tous les esprits. A peine eut-il été reçu docteur, qu'il s'élança dans l'arène, inovoquant les sectateurs de Ramus. Plus mesuré et plus instruit que Govea , Charpentier a laissé des ouvrages dont la lecture est encore pleine d'intérêt. l?amus ayant été ass;issiné dans la nuit funèbre du 21 août 1572, on ne manqua pas de dire que cet abominable crime avait été commis par son rival; mais cette accusation est dénuée de preuves. A la fin de ces débats, on put reconnaître que, malgré le tiilent et l'ardeur de Ramus, le platonisme ne s'était pas concilié beaucoup de prosélytes dans l'école de Paris. C'est, en effet, une doctrine qui ne convient pas à l'esprit français. Quelquefois on pourra (car il est inconstant) le séduire et l'entraîner dans cette voie; mais, après avoir fait quelque débauche avec Platon, il reviendra toujours vers Aristote. Ajoutons que les disgrâces temporaires d'Aristote ont été plus souvent pi-ofitidiles, en France, au scepticisme qu'au dogmatisme platonicien. C'est ce que l'on vit au seizième siècle. Après le tumulte auquel nous venons d'assister, quels sont les docteurs auxquels la jeunesse prête l'oreille ? Ce sont des pyrrhoniens déclarés, Montiiigne, Charron et leur aimable cortège de libertins.

Michel de .Montaigne, né le 28 février 1533, au château de Montiiigne dans le Périgord, était le troisième enfant d'un vieux gentilhomme riche en biens et fort original. Ce père, à nul autre pareil, voulut d'abord que son fils Michel fût tenu sur les fonts baptismaux par des gens du commun , <> pour l'obliger et attacher à ceux qui pouvoyent avoir besoing de luy plutost qu'à ceux dont il pouvoit avoir besoing luy-mesme. » Il le fit ensuite ('lever dans une pauvre ferme de la façon la plus singulière, ne voulant pas qu'on lui mit encore des livres entre les mains, mais désirant lui apprendre, dès le plus jeune âge, qu'on n'est jamais heureux et libre si l'on ne sait vivre de peu. C'était de la Philosophie pratique. Cette éducation ne trouva pas dans le jeune Michel un sujet rebelle; elle ne pouvait que développer ce qui faisait le fonds de son caractère, l'enjouement et l'indolence. Aussi, quand plus tard on le fit entrer au collège de Guyenne, il n'y fit pas bonne figure, et en sortit sachant un pou de tout, mais n'ayant rien appris d'une manière suffisante, il n'avait fait que « gouster la crouste première des sciences. .) Quand ensuite on lui parla de Philosophie , il consentit volontiers h lire Plutarque cl Séneque, mais il refusa très-énergiquement de se c ronger les ongles h l'estude d'.Vristote, nionar(|ue de la doctrine moderne; » et, comme en grammaire il n'avait jamais voulu savoir o que c'est d'adjectif, conjunctif et d'ablatif, » de même en Philosophie il ferma ses oreilles à tous les mots qu'on ne pouvait comprendre sans quelque

ET LA HENAISSANCE.

•■lucle. Telles furent les premières années de 3Iichel de Montaigne. Aussi , plus tard , ne nianquera-t-il pas d'éclater en invectives non-seulement contre les écarts de la scolastique, mais encore contre tout apprentissage dialectique, contre tout enseignement doctrinal : (. C'est grand cas , dit-il, que les choses en soyent là en nostre siècle, que la Philosophie soit, jusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se trouve de nul usage et de nul pris par opinion et par efVect. Je croy que les ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui me l'a masquée de ce visage pasie et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne die folastre... Elle ne presche que festes et bon temps... C'est baroco et baraliplon qui rendent leurs supposts ainsi crottez et enfumez ; ce n'est pas elle : ils ne la cognoissent que par ouyr dire. » C'est le scepticisme qui sera le dernier mot de cette propagande en faveur de la Philosophie gaillarde, presque fulàlre ; et, trop facilement séduite par de tels discours, la jeunesse abandonnera volontiers, sous la conduite de ce nouveau docteur, les âpres sentiers de l'élude pour se complaire dans le commerce des poëtés, et tourner en dérision \elrisle sourcil des logiciens. Ainsi , l'autorité de la raison a été contestée, et son empire compromis. Cela sert, en Italie, la cause de l'enthousiasme, c'est-à-dire de la déraison; en France, cela produit des sceptiques. Les mêmes causes ont quehjuefois, suivant les lieux, des effets divers.

Nous terminerons ici cette nomenclature sommaire des principaux maîtres du quinzième et du seizième siècle. Bacon va paraître sur la scène, et une ère nouvelle va connnencer. In des historiens de la Philosophie, Tennemann, a judicieusement apprécié le véritiible caractère de cette période qu'on appelle la Renaissance , en la définissant une époque de fermentation intellectuelle. L'intelligence y prit, en eflét, un grand essor, et jamais peut-être elle ne fut au même point possédée par l'esprit de nouvoaut('', l'esprit d'aventure. Quel tunuille au sein de l'Église! Wiclelf, Jean Huss, Luther, Calvin, et, à leurs côtés, des myriades de secUiires , agitent l'Europe jusque dans ses fondements, en appelant à la liberté les consciences, jusqu'alors tenues en servitude par l'autocratie romaine : on n'entend que les mille voix de la tempête et le fracas des édifices qui s'écroulent; on ne voit que les feux croisés des éclairs ; on ne sent <|ue les mouvements convulsifs de la terre qui semble près de s'affaisser pour engloutir à la fois la gént-ration ancienne et la nouvelle! Au milieu d'une telle touimenle. comment se serait maintenue la discipline des écoles ? CdUnnent l'enseij,niement île la i'hilusophie aurait-il suivi son cours ri-gulicr? Tennemann reionnait d'ailleurs (jiie cette pé'riode de fermentation, d'eflervescence , fut aussi une période d'anarchie. Les philosophes éminents de la Renaissance ne comptèrent autour d'eux qu'un petit nombre de disciples, et à peine ces disciples eurent-ils obtenu les insignes de la maîtrise, qu'ils commencèrent à paiicr en leur propre nom, et :i propager des conclusions nouvelles. O besoin excessil d'indépendaïue peut avoir sans ibtule quelques beuieux résultats; mais, d'autre paît, il en a de fâcheux, puisqu'il porte le trouble dans l'esprit de la foule. Swiws el Aru. ÎCISNCKS EUILOSOPHIQUES Fol. XVll.

La conduite de toutes les intelligences appartient à la Philosophie; c'est elle qui leur enseigne la règle et leur montre le but : la foule doit marcher dans le sillon que lui tracent les philosophes. Or, comment saurait-elle auquel entendre lorsque la confusion est dans toutes les écoles, lorsqu'il se produit autant de systèmes différents, contradictoires, qu'il y a de chaires et de docteurs? Au temps de la scolastique, il n'y avait que deux sectes, entre lesquelles s'était posé comme modérateur le parti des albertistes et des thomistes. Dès la première moitié du treizième siècle, la prépondérance fut acquise à ce tiers-parti; et, tajidis que le débat continuait, entre les nK'taphysiciens , dans les hautes régions de la science, la paix régnait dans les régions subalternes. Aussi n'avonsnous pas besoin de recueillir les témoignages des historiens qui nous attestent les immenses résultats de la scolastique : elle a eu la France pour patrie, et l'esprit français lui doit ce qu'elle a de meilleur, la vigueur et la merveilleuse délicatesse de sa logique. Ajoutons que, si la langue française est la plus simple, la mieux réglée, la plus philosophique des langues modernes (et l'on a depuis longtemps signalé combien grande est l'influence d'une langue bien faite), elle doit ces avantages aux rudes épreuves par lesquelles les distinctions scolastiques ont fait passer, en France, l'auteur des langues, le jugement. La Philosophie de la Renaissance eut de l'éclat, elle produisit des systèmes audacieux, elle manifesta de généreuses tendances, elle fit connaître jusqu'où pouvait s'élever l'intelligence affranchie de toute contrainte; mais on ne saurait dire ce que lui doivent l'esprit et la science modernes, puisque Bacon ne lui doit rien.

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