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CHAPITRE Vlil

LE Xll-^ SIÈCLE

An xw sî^cle les institutions féodales atteignent en France lenr maturité. La paix et la trêve de Uien. La quarantaine le Roi. Les associations de paix. La ctievalerie. L'adoubement. La vertu de l'amour. La vie de château. Les barons poètes et chansonniers. La châtelaine. Les tournois.

Au début du xii° siècle, l'organisation féodale est aclievée. Croyances et traditions sont d'une fermeté absolue.

Personne ne met en doute la vérité de la religion qu'il sert avec ferveur, et ces croyances ont d'autant plus de puissance qu elles sont précises et concrètes. Dans la pensée du temps, le monde se limite à la voûte étoiiée du ciel, tendue au-dessus de nos têtes , la orièrp s'adresse à Dieu et .*^ux saints comme à des voisins très j^iociies e., >^ai Lritervieîiiient incessamment dans les affaires humaines, vivant familièrement sur terre autant qu'au delà des nues ; ce qui donne aux sentiments une énergie que nous ne connaissons plus.

Nul ne conteste la valeur de la morale qui lui est enseignée, la légitimité des liens qui fixent les rapports entre les hommes et que personne ne songe à modifier. Nul ne conçoit une organisation sociale préférable à celle qui l'entoure, ni même différente. Ainsi que le fait observer Gaston Paris, personne ne songe à protester contre la société où il est ou n'en rêve une mieux construite « mais tous voudraient qu'elle fût plus complètement ce qu'elle est et. doir être ».

Au commencement du xii"^ siècie toutes les provinces se sont définitivemeiit adaptées aux mêmes '^ormes sociales, celles de la féodalité, on dirait mieux du pauonar.

Ce que le père est à ses enfants, le baron l'est à ses fidèles, le patricien à ses artisans, le grand feudataire à ses vassaux et le roi à ses

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feudataires. « Eum pro pâtre habebitis », disait en 987 l'archevêque de Reims. Sa prédiction s est réalisée.

A cette maturité des institutions va correspondre un mouvement économique d'une puissance et d'une intensité qui ont étonné les historiens. On l'a comparé au développement économique du xix*" siècle , mais, tandis que notre temps a dû cette poussée formidable à la découverte des forces de la vapeur et de l'électricité et aux progrès de la mécanique, le xn" siècle Ta due à des causes morales. La population croît si rapidement qu'elle atteint alors en France un chiffre égal à celui qu'elle compte de nos jours.

Succédant au xi*^ siècle, époque d'une jeunesse héroïque, le XII* siècle donnera à la France le plein épanouissement de son génie : notre littérature, nos arts, nos mœurs rayonneront sur l'Europe; mais avant d'y parvenir on aura encore à franchir des étapes douloureuses, des désordres à apaiser et à calmer bien des violences.

Les Associations de paix.

On se représente bien la société française, au début du xii'^ siècle, telle que nous venons de la décrire : une multitude de petits États, dont chacun est placé sous la suzeraineté de son chef patronal, le baron armé de fer. Les villes elles-mêmes sont devenues des personnes féodales. Mais ces petits Etats sont en conflit incessant les uns contre les autres. Tout le monde se bat, qui pour se défendre, qui, pour attaquer. Ce n'est plus l'anarchie des ix*^ et x^ siècles ; c'est la guerre organisée, mais ce n'en est pas moins la guerre, et le pays en est ravagé. Car ces conflits armés consistent surtout en des dévastations sans merci. Les poètes et les chroniqueurs du temps en ont laissé la description : lisez Garin le Loherain, Raoul de Cambrai, Girart de Roussillon, Guibert de Nogent, Orderic Vital.

Les corps de troupes étaient précédés de boutefeux et de fourrageurs. « Les boutefeux embrasent les villages, les fourrageurs les pillent, enlèvent les troupeaux, tuent les pâtres. Les habitants éperdus sont brûlés, ou bien on les ramène les mains liées, une fourche au cou. Le tocsin sonne de tous côtés, l'épouvante est générale ». « On ne voyait plus de moulins tourner, les cheminées ne fumaient plus ; les coqs avaient cessé leurs chants et les grands chiens leurs abois. L'herbe croissait dans les maisons, voire

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entre les pavés des églises ; car les prouvaires avaient abandonné les crucifix brisés [Garin le Lokerain). « Pour désoler le pays (le Maine) on se servit de moyens divers. Les vignes étaient arrachées, les arbres fruitiers coupés sur pied, maisons et murailles détruites. Cette région si riche fut désolée par le fer et le feu, après quoi le roi d'Angleterre entra triomphant dans la ville du Mans » (Orderic Vital).

L'Eglise s'efforça, dès le \f siècle, de réfréner ces fureurs, Raoul le Glabre déjà ne nous montre-t-il pas les foules arrivant aux conciles '? Elles se pressent autour de leurs évèques armés de leurs crosses d'or, et lèvent désespérément les mains vers le ciel en criant : « Paix ! paix ! » Les efforts des prélats aboutissent à la proclamation de la paix et de la trêve de Dieu, auxquelles nombre de seigneurs féodaux donneront leur adhésion. Il est défendu de faire violence aux prêtres, aux églises, aux femmes, aux enfants, aux paysans et de saisir leurs biens. Voilà la paix de Dieu. Il est défendu de se livrer à la guerre privée depuis le premier dimanche de l'Avent jusqu'à l'Octave de l'Epiphanie, depuis le premier jour de Carême jusqu'à l'Octave de l'Ascension, et, pendant le reste de l'année, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, c'est-à-dire pendant les jours de la semaine qui répondaient aux jours de la Passion : voilà la trêve de Dieu !

A la trêve de Dieu viendra, sous Philippe Auguste, s'ajouter la Quarantaine le roi : c'est-à-dire l'obligation de laisser écouler quarante jours entre l'olFense et la déclaration de la vengeance qu'on en veut tirer, d'une part, et, d'autre part, l'ouverture des hostilités. On comprend quun droit de guerre civile morcelé, déchiqueté, retardé, claquemuré en de minces espaces de temps, trouvât à son essor de singulières entraves. Et, pour obtenir que ces prescriptions fussent observées, se formèrent de toute part les fameuses associations de paix, qui en arrivèrent à mettre sur pied de véritables armées où entraient des nobles, des bourgeois, des artisans, des paysans.

La Chevalerie.

Au reste l'œuvre pacificatrice fut facilitée par les tendances qui se firent jour dans la noblesse féodale elle-même ; elles firent naître la chevalerie.

L'institution de la chevalerie est également d'origine française :

en France elle brilla du plus vif éclat. Ecoutez l'Anglais Giraud do Barri célébrant « la chevalerie française dont la gloire domine {exsuperat) le monde entier ».

On doit distinguer la chevalerie de la noblesse féodale, bien quV-lle en soit issue et que presque tous les barons féodaux aient été des chevaliers. La chevalerie constituait un ordre, auquel les gentilshommes étaient généralement agrégés, après une cérémonie religieuse qu on nommait l'investiture, et après l'adoubement par un autre chevalier, le plus souvent le suzerain du fief auquel appartenait le récipiendaire ; mais la noblesse n'était pas une condition rigoureusement requise. On vit des roturiers, voire des serfs, qui furent armés chevaliers ; et parfois des nobles restèrent damoiseaux toute leur vie, à cause de la grande dépense que l'adoubement occasionnait.

La scène de l'adoubement se passait dans une église, ou dans la « salle », dans la cour d'un château, voire en pleine campagne. La partie essentielle en consistait dans la remise de l'épée par le seigneur au jeune chevalier et dans la « colée », trois coups du plat de l'épée frappés sur l'épaule ou un fort coup de poing donné sur la nuque par le chevalier qui adoubait le novice. Ce dernier avait passé la nuit précédente en prières au pied d'un autel, le matin il s'était baigné et s'était vêtu de blanc, puis il avait reçu les sacrements de la confession et de la communion, car 1 Église en était venue à considérer la chevalerie comme un huitième sacrement.

Voici les principaux détails de la cérémonie.

Le seigneur demandait au novice s'il était résolu à vivre conformément au bien de l'Eglise, à l'honneur et aux lois de la chevalerie. Le novice en prêtait le serment, après quoi il était revêtu pièce à pièce par des chevaliers, parfois par des dames ou des demoiselles, des différentes parties de Tarmure que portait le chevalier : on lui mettait ses éperons, le haubert ou la cotte de mailles, la cuirasse, les brassards, les gantelets, enfin le seigneur lui ceignait l'épée. C'était l'adoubement. Après quoi, le seigneur, qui conterait l'ordre, se levait de son siège et donnait la colée au récipiendaire qui se tenait à genoux devant lui.

Le seigneur disait : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier » ; et il ajoutait : « Sois preux ». Enfin on remettait au nouveau chevalier le heaume, le bouclier, la lance et on lui amenait un cheval. Devant l'assistance nom-

breuse, il devait s'y élancer, sans se servir si possible de l'étrier, et taire un temps de galop, courir une quintaine, c'est-à-dire transpercer ou renverser, de sa lance en arrêt, un mannequin revêtu d'une armure de fer que soutenait un pieu planté en terre. La journée se complétait par des festins, des fêtes, des réjouissances, et. si le nouveau chevalier appartenait à un riche lignage, par des joutes et des tournoisj

Les obligations morales imposées au chevalier ont fait l'importance de l'institution : demeurer soumis au suzerain, combattre pour la foi, être fidèle à sa parole, protéger les faibles, les hommes « mès-aisés et non puissans », les veuves et les orphelins, combattre l'injustice.

Les poètes médiévaux ont laissé la description du chevalier idéal. Il doit être « franc de cœur et joli de corps, débonnaire, doux et humble et peu parleur ». Ajoutez les deux grandes qualités demandées aux a riches hommes » du temps : vaillance et largesse.

En toute circonstance, le chevalier doit défendre sa foi. « Et pour ceste protestation de maintenir la foy de Jésus-Christ, la coutume estoit telle en France que les chevaliers oyant la messe, tenoient leur espée nue en pal (dressée) tandis qu'on disoit l'Evangile » (Lacurne de Sainte-Palaye).

Un chevalier avait-il faussé les lois de la chevalerie, manqué à l'honneur, forfait à son serment, il était dégradé. La partie essentielle de cette dernière cérémonie consistait en ce qu'on coupait au chevalier félon, au ras du talon, son éperon doré.

Institutions qui se complétaient par la vertu essentielle que nous avons indiquée plus haut : le seigneur doit aimer ses vassaux, les vassaux doivent aimer leur seigneur ; ce que l'auteur de Henart le noucel exprime en deux vers d'une exactitude saisissante, quand il compare la société à un navire :

Et s'est li nave [navire] batillie [fortifié] De concorde par sig^aoïirie.

[La seigneurie a rendu la patrie forte par la concorde].

Ainsi vit-on se développer la grande vertu du moyen âge : l'amour. Jamais le précepte divin, humain, « aimez-vous les uns les autres» n'a pénétré plus profondément le cœur.

Amors et Icaritès et Dieus Est une cose...

[Amour, charité et Dieu sont une même cliose].

{Henart le nouvel).

Et la première conséquence de cet annour, est la « largesse »: le seigneur, le riche doivent donner. Vertu nécessaire au moyen âge, à l'époque où les moyens de gagner sa vie, de parvenir à la fortune n'étaient pas nombreux, ni d'un accès facile; et où nul crédit n'était organisé.

« Vous aimerez à poindre de l'éperon, vous distribuerez vos honneurs (fiels) aux chevaliers, le vair et le gris à ceux qui n'ont rien : un vrai seigneur s'élève en faisant largesse et, s'il est avare, chaque jour de sa vie est le dommage des autres » [Garui le Lohprain).

« Qu'est-ce que la science, dit Robert de Blois, si près d'elle va l'avarice ; qu'est-ce que la vaillance, si le preux est eschars (regardant)? » « D'où vient l'autorité des princes et des preux? — De largesse. — Largesse est la reine des vertus. — Les seigneurs ont de quoi donner et donnent : voilà le secret de leur puissance ».

Mais l'homme est homme, et les vertus les mieux enseignées par la tradition, par les coutumes, par la constitution même de la société où l'on vit, par les préceptes des clercs et des poètes, peuvent ne pas avoir emprise sur lui; et puis les moyens de bien faire sont limités. Aussi le pauvre, I humble doit-il savoir souffrir :

Ja n'iert mananz cil qui ne set estre soffranz

dit encore Robert de Blois.

Telle fut en sa rude enveloppe de pierre et de fer, l'âme sociale du xii" siècle : « Soyez généreux, sachez souffrir, aimez-vous les uns les autres autant que vous pouvez aimer ».

La vie de château.

Le seigneur vivait avec samesnieen son château. Au xii* siècle, la noblesse a presque entièrement abandonné le séjour des villes, où el le se plaisait au siècle précédent, pour vivre dans ses domaines des champs. Le château du xn^ siècle est le centre d'une vasifl exploitation agricole. Les ateliers des artisans, qui y étaient attachés, n'ont pas disparu; mais ils ne se sont pas développés, car les villes ont donné à l'industrie un grand essor, et, par les marchands «jui circulent, le château peut se procurer les objets fabriqués

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Au centre, la maîtresse tour, le donjon, au pied duquel est bâti le « palais », résidence du seigneur et de sa famille immédiate. Du haut du donjon la guette (le veilleur) surveille l'horizon. Le veilleur avertit de l'approche des ennemis ou signale l'arrivée des visiteurs devant lesquels s'abaisseront les ponts- levis Pour tuer le temps, il joue de la flûte, du sistre ou du chalumeau, ou chante quelqu'une de ces chansons d'amour qu'on nomme des « chansons de guettes ».

Les abords du donjon sont gardés par des hommes d'armes. Comme au seuil des églises, des mendiants se tiennent à l'entrée du palais :

A la porte a la gent trouvée Qui alendoi-ent la donnée.

(Châtelain de Coucy, v. 2991.)

Ils se tiennent ordinairement, sur les degrés inférieurs du grand escalier par lequel on accède à la résidence du seigneur, escalier qui a joué un rôle important dans la vie féodale, car les hôtes du château en occupent volontiers les marches de pierre bise, pour y prendre l'air et deviser ; sur le perron, au haut des longues marches, il arrive au baron de tenir sa cour et de rendre la justice aux hommes de son fief; au pied de l'escalier se livrent les combats singuliers, les joutes, se déroulent les quintaines ; sur les degrés prennentplace les spectateurs, et les combattants viennent s'y reposer.

L'escalier de pierre est soutenu par des voûtes, sous lesquelles les pauvres, les mendiants, peuvent prendre abri. On lit dans /a Vie de saint Alexis, que celui-ci vécut plusieurs années, ignoré, sous le degré du château paternel, avant qu'on ne le reconnût.

Deux pièces principales dans le château féodal : la Salle et la Chambre. Dans la salle se déployait la vie publique. Le seigneur V tenait ses assises, accueillait les messagers, donnait des fêtes, bans la Chambre, qu'il partageait avec sa femme, il recevait ses intimes : dans la Chambre, auprès du foyer, se dévidaient les longues causeries des soirées d'hiver.

La Salle, de vastes dimensions, s'ouvrait au haut des degrés. A l'une des extrémités une longue estrade, qui prenait toute la largeur de la pièce, élevée par une marche de quelques pouces audessus du sol, s'appelait le dais. Là, le seigneur et sa dame rece- FcjNciv-BuF.NT.wo — f-e Moyen Age. 6

vaient leurs hôtes, assis tous deux dans des fauteuils (sièges pliants) ; là se dressaient les tables hautes ; ainsi appelées parce qu'elles y dominaient les tables basses dressées sur le plancher de la salle; à ces tables hautes prenaient place le seigneur, la châtelaine et les invités de marque. Le dais était directement éclairé par une grande fenêtre en saillie sur l'extérieur : dans l'espace que cette saillie fournissait à l'intérieur de la pièce, les serviteurs dressaient une table utile pour le service et la desserte.

Dans la Salle, de grands coffres de bois, contenant les effets du châtelain et de la châtelaine, servaient de sièges. Car l'ameublement de ces pièces était des plus rudimentaires ; elles étaient à peu près vides. Les sièges de la Salle étaient des bancs de pierre taillés au long des murs ou dans les embrasures des fenêtres ; on les complétait par des sièges pliants que l'on apportait à l'occasion, de même on dressait la table, forméede planches posées surdes tréteaux, au moment du repas; les crédences chargées de vaisselle n'apparaîtront qu'au xv^ siècle.

Les grandes dalles des parquets étaient semées de jonc — d'où le moi joncher — d'herbes odiférantes, parfois de fleurs : .

Frais jonc et mente i ont fait aporter Et tôt l'ostel moût bien empimenter.

[Les Narbonnais, v. 2405.)

Empimenter, c'est-à-dire parfumer en y brûlant du bois de genièvre et des parfums orientaux.

« Un jour était le duc Begon dans le château de Belin, avec belle Béatris, la fille au duc Milon de Blaives (sa femme). Il lui baisait la bouche et le visage ; la dame lui souriait doucement. Dans la salle, devant eux, jouaient leurs deux enfants : l'aîné se nommait Garin et avait douze ans ; le second Hernaudin, n'en comptait que dix. Six nobles damoiseaux partageaient leurs ébats, courant, sautant, riant et jouant à qui mieux mieux.

« Le duc les regai'dait; il se prit à soupirer; la belle Béatris s'en aperçut : « Qu'avez-vous à penser, sire Begon ? dit-elle, « vous si haut, si noble, si hardi chevalier. N'êtes-vous pas un « riche homme dans le monde? L'or et l'argent emplissent vos « écrins, le vair et le gris vos garde-robes; vous avez autours et « faucons sur perches : dans vos étables force roncins, palefrois, « mules et chevaux de prix ; vous avez foulé tous vos ennemis ; à « six joui'nées autour de \^o\\\) il n'est pas un chevalier qui manque-

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« rait de venir à vos plaids ; de (juoi pouve/vous prendre souci ? » [Garinle Loherain).

Tout seigneur féodal avait une Cour, semblable à la Cour royale, laquelle était d'ailleurs issue directement de la Cour du baron. Dès l'époque des donjons de bois, il y logeait et nourrissait une nombreuse mesnie de vassaux, de serviteurs, d'artisans, de domestiques : combien elle s'est accrue dans les grandes résidences du xii'^ siècle!

Les écuyers, aussi nommés les « poursuivants », parce qu'ils « poursuivaient» l'ordre de chevalerie, se divisaient en plusieurs classes, selon le service auquel ils étaient affectés; voici l'écuyer du corps, attaché soit au seigneur, soit à la dame; l'écuyer de la chambre ou chambellan; l'écuyer de la table ou sénéchal ; l'écuyer de l'écurie ou connétable; l'écuyer de l'échansonnerie ou bouteiller; l'écuyer de lapaneterie, etc.

Sous leurs ordres, des serviteurs dressaient les tables et mettaient le couvert, apportaient l'eau dont on se lavait les mains avant le repas, servaient les mets, versaient à boire; ils s'occupaient de la paneterie, de l'échansonnerie, de la cuisine, du service des chambres, veillaient à ordonner les caroles et réjouissances qui suivaient les repas ; et, avant que l'assemblée ne se séparât, présentaient les épices et les vins sucrés, les confitures, le vin chaud, l'hypocras que les hôtes prenaient avant de s'aller coucher. Les écuyers accompagnaient les hôtes jusqu'aux chambres qui leur avaient été préparées. Plus important était encore leur service militaire : ils entretenaient les armes du seigneur, l'en revêtaient, soignaient ses chevaux, s'occupaient de leur harnachement, le suivaient à la guerre, à la Cour suzeraine; ils l'accompagnaient au tournoi.

Ces écuyers. fils de chevaliers, étaient destinés à la chevalerie; ils étaient les fils des vassaux du seigneur ou de ses parents.

Le principal officier à la Cour du baron féodal était le sénéchal comme il était le principal officier à la Cour du roi. Il avait dans ses attributions l'intendance de la maison. Ses rapports avec le seigneur étaient étroits. Une locution disait :

Au sénéchal de la maison Peut-on connaître le baron.

Les écuyers et les jeunes bacheliers, qui vivaient dans le château du baron tout en le servant, recevaient de lui l'éducation qui

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devait les rendre capables de tenir leur rang dans la société féodale. Ils étaient aussi appelés les « nourris » et, à ce titre, se regardaient comme de la famille seigneuriale.

Car chuis est mes parens qu'à maingier me donra

{Bauduin de Sebourc, chant XIX, vers 550.)

Ils recevaient du sénéchal les distributions de viande — ce mot signifiait « nourriture » d'une manière générale — et du bouteiller les hanaps de vin ; à moins que la châtelaine ne s'acquittât de ce soin.

Guillaume au nez courbe revient du désastre de Larchamp. Il pénètre dans la salle de son château :

« Oh, i bone sale, corne estes langue et lée [hirge]

Ue totes parz vus vei [vois] si aournée [ornée]

Buer [bénie] seit la dfime qui si t'a conreiée [arrangée].

Oh ! haltes tables, cum vus [vous] estes levées !

Napes de lin vei [vois] desur vus gelées.

Ces escueles empli-es et rasées [emplies jusqu'au bord]...

Mais les bacheliers, les nourris du comte Guillaume, qui avaient coutume de prendre place à ces tables, ne s'y assiéront plus : ils ont été tués dans le combat.

N'i mangerunt li fil [les fils] de franches mères. Qui en Larchamp unt les testes colpées u. Plure [pleure] Wiliame et Guiburc [sa iemmel s'est pâmée; Il la redresce, si l'ad reconfortée...

La scène est sublime.

Le moindre seigneur devait entretenir plusieurs [écujers en son château, 11 est question dans Guillaume de Dole d'un pauvre seigneur : « Il n'est pas riche : onques ne pot pestre (put entretenir) de sa terre .vj. (six) écuvers... »

Auben s adresse à ses compagnons :

Vint [vingt] chevaliers d'H'issiés ostelcr

Et je n'en vois que deus [deux] à cest souper...

' Auheri.''

Les vassaux sont obligés de se rendre à des dates régulières, tous les mois ou tous les (|uin7,(^ jouis, et les jours de grandes fêtes,

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à la Cour de leur seigneur où, en assemblée, ils jugent, sous la présidence de leur patron, les différends qui ont pu surgir entre les habitants du domaine.

Ces assises se tenaient généralennent dans la « Salle » du château, qui en recevait le nom de « mandement : »

Et li baron s'en vont là sus el mandement La ou U dus [duc] séoit entre lui et sa gent.

{Les Quatre fils Aymon, v. 447).

Voyez dans la Salle le seigneur entouré de ses vassaux. « Il porte une chape fourrée de gris, dont la panne est d'un écarlate sanguin et le col de blanche hermine ; la ceinture est formée d'une large bande de fin or, serrée par une agrafe étincelante de pierres précieuses. De la verge de pin qu'il a en main il frappe fortement la table pour réclamer le silence ». [Gariri le Loherain.)

Les vassaux, réunis sous ses yeux, sont vêtus, les uns de hoquetons et de surcots, les autres de broignes ou de haubei'ts, et devisent entre eux courtoisement. Sur le haubert, treillis de mailles grises, est jetée la cote d'un rouge éclatant :

La color de la cote armée Nous monstre par raison prouvée Le marlire que Deus soufii Quant pour nous son sanc espandi.

[Robert de Blois, v. Hll.)

Les heaumes sont émaillés de couleurs vives, de dessins fleuris et sertis parfois de pierreries. Le seigneur prend place dans un fauteuil sur le dais, d'où il domine l'assemblée, et sa femme s'assied auprès de lui.

Ces hommes de fer vêtus, dont la principale occupation était la guerre, ne manquaient pas de culture. On aurait tort de ne voir en eux que des soudards. Assurément à la vie guerrière ils se plaisaient surtout; mais combien d'entre eux étaient instruits, amis des lettres, et rassemblaient dans leur « palais » des manuscrits contenant les œuvres des auteurs préférés !

Entre deux combats, au cours de leurs expéditions lointaines, on ne laisse pas de surprendre nos féodaux réunis pour lire des œuvres poétiques : chansons de geste ou romans d'aventure, ou des récits d'histoire.

Quand ils chevauchent de compagnie, ils aiment à chanter pour que moins long leur semble le chemin :

Aallars eLGuichars comaiencèrent un son [chanson] : (Tasconois fu li dis [paroles] et limosins li ton [mélodie], Et Richars lor bordone bêlement par desos. .. [Hichard leur fait la basse]

Le:i Quatre fila Ayinon, v. 6599.)

Parmi les poètes des xrf et xiii^ siècles, les seigneurs féodaux tiendront une grande place et plusieurs d'entre eux brilleront au premier rang. Ils écrivent des lais et des chansons, des rondeaux, des reverdies, des sirventes et des tensons, ou bien s'ils s'en tiennent à la prose, ce sera, comme Villehardouin et comme Joinville, pour se ranger parmi nos plus pittoresques historiens. Guillaume VII, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, est pour nous le premier en date des troubadours (il régna de 1087 à 1127) ; après lui on trouve le comte Raimbaud d'Orange, le vicomte Bertrand de Born, le seigneur de Blaje Jaufre Rudel. Dans la famille des seigneurs d'Uisel, en Limousin, c'est toute une floraison de musiciens et de poètes. « Gui d'Uisel, nous dit son biographe, était un noble châtelain : l'un de ses quatre frères s'appelait Elie et tous quatre étaient troubadours. Gui trouvait de bonnes chansons, Elie de bonnes tensons (sortes de jeux partis) Eble de mauvaises; quant à Pierre, il chantait ce que ses frères composaient ». Au reste la liste des troubadours connus, et qui contient pour les xii® et xiii® siècles environ quatre cents noms, comprend cinq rois, dix comtes, cinq marquis, cinq vicomtes et un i<iand nombre de riches barons et de vaillanis chevaliers.

Chanson légière à entendre Et plaibiint à escoter Ferai corne chevalier...

dit le noble comte Raoul de Soissons.

Dans les hauts donjons de France, la langue d'oïl ne trouva pas en effet moins de poètes que la langue d'oc au sud de la Loire. Citons Amauri de Craon, Roger d'Andely, Thibaud de Blaison, Bouchart de Montmorency, Charle.s d'Anjou roi de Sicile, Pierre Mauclerc duc de Bretagne, le châtelain de Coucy, le comte de la Marche, Guillebert de Berneville, Geoffroi de Châtillon,

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Raoul de Boves, Perrin d'Angicourt et Richard Cœur de T. ion, duc de Normandie et roi d'Angleterre. C'est dans la liaulo noblesse féodale que la poésie lyrique a pris sa source, d'où elle s'est répandue dans la bourgeoisie. Le puissant duc Henri III de Brabant, un des princes les plus magnifiques de son siècle, bon poète, auteur de chansons charmantes — dont il composait, comme la plupart des poètes du temps, les paroles et la musique, — se met lui-même en scène, cherchant ses rimes tout en chevauchant sous le harnois de guerre :

Le matin estoie monté

Sur mon palefroi ambiant

El pris ni'avoil volente

De trouver un nouveau chant...

Luc de la Barre-sur-Ouche, tout en guerroyant contre le roi d'Angleterre, le chansonnait en des vers qui avaient grand succès (( Il faisait rire à mes dépens » dit Henri I" qui, tout « Beau clerc » qu'il était, n'aimait pas la plaisanterie. Au combat du Bourg- Théroulde, Luc de la Ban-e tomba entre les mains du monarque anglais qui ordonna, non obstant les protestations du comte de Flandre, qu'on lui crevât les yeux. Le bon moine Orderic Vital estime que c'était justice. En apprenant l'arrêt du vainqueur, Luc de la Barre se brisa le front contre une muraille. Jean de Brienne, qui mourra en 1237 sur le trône de Constantinople, compose des pastourelles; le comte Thibaud de Champagne, roi de Navarre, sera le meilleur poète de son époque, celui de qui les œuvres seront le plus délicatement ciselées. Un poète, disait Thibaud, ne doit recourir aux rossignols, aux fleurs et aux étoiles qu'à la dernière extrémité !

Foille ne flors ne vaut riens en chantant...

Quant au rôle de la châtelaine, il apparaît d'une importance égale à celui du baron.

Les poètes des xi" et xif siècles en ont tracé le type, dans la Chanson de Guillaume et dans Alise ans, en la personne de Guibourg, femme du comte Guillaume au nez courbe. Elle a la vaillance de son mari, elle lui rend courage quand il est prêt à défaillir, et elle est la première à l'envoyer au combat. Et l'auteur d'Aliscans nous trace ici des scènes d'une grandeur et d'une beauté épiques.

En l'absence du baron elle commande au château et régit le fief. En tous temps elle dirige la maison seigneuriale en bonne et active ménagère; c'est elle qui, avec une sollicitude maternelle, « nourrit » les jeunes moiseaux, fils des vassaux de son mari et qui sont, selon l'usage, élevés en son château. Deces soins, le jeune Gui se souvient, sur le champ de bataille, au moment où, blessé à mort par les Sarrazins, il va succomber :

Glers fut li jurz e bels fut li matins. Li soleilz raiet [rayonne], les armes esclargist. Les raies [rayons] fièrent [frappent] sur la targe dan Gui : Mult tendrement pluret des oeilz del vis [visage]. Veit le (iuillelmes [Guillaume l'aperçoit], à demander li prist : « Ço que puet estre, bels niés [neveu], mis sire Gui ? » Respunt li enfes [le jeune homme] : « Jo 1' vus avrai ja dit. Mar vi Guiburc ki suéf me norrit

[C'est pour mon malheur que je vis Guibourg qui m'a nourri avec

[douceur].) Ki m' [qui me] soleit faire le disner si matin ! Or est li termes qu'el le m'soleit offrir [Or voici l'heure où elle avait coutume de me l'offrir] Or ai tel faim, ja me verras morir.

Ne puis mes armes maneier [manier] ne tenir. Brandir ma hanste [lance] ne le Balzan [cheval] tenir, N'a mei aidier [ni m'aider] ne à altre nuisir [nuire], Aine ui [mais aujourd'hui] murrai; ço est duels e périlz ; — Deus ! quel suffraite [souffrance] en avrunt mi ami! Cartel faim ai. jn fii'enragerai vis [J'ai faim à en devenir enragé]. Or voldieie estre à ma dame servir.

[Ckançun de Guillelme, v. 1733.)

Los jeunes filles que la châtelaine a également « nourries » au château, elles les mariera aux vassaux de son mari, entre lesquels celui-ci répartira des terres. Le comte Guillaume est parti en guerre contre les Sarrazins'; à ceux des chevaliers qui sont demeurés dans le fief et qu'elle envoie rejoindre son époux, Guibourg parle ainsi :

E ki ne vueit senz femme prendre terres, Jo ai uncore cent aeisante pucolos, Filles de reis, n'en at suz [sous] ciel plus bcles, Sis ai nurrics. suz la merci [sous la bonne grâce de] Guillelme, Mun orfreis œvi'ent, e pâlies à roëles,

[Elles brodent pour moi les bandes tissées d'or et les étoffe [oi'iiées de dessins en forme de i unes]

Vienget a mei, choisisset la plus bêle :

Durraili [je lui donnerai] femme, mis ber [mon baron] li dunat

[lerrej, Si bien i fiert, que loez puissetestre ». Tel saatit [s'empressa] do choisir la plus bêle

— Juesdi al vespre — [ — Jeudi l'apres dînée] (refrain de la chanson) Ki en l'Archamp [nom d'une plaine] perdit apruef [ensuite] la

[leste ».] [C/iançuu de Guillelme, v. 1392.)

Car la châtelaine est aussi la mère de famille qui veille à l'éducation des jeunes filles réunies au château, comme le châtelain à celle des bacheliers. Parmi elles la quenouille et l'aiguille sont en honneur. Elles s'occupent, sous la direction de la châtelaine, de broderies en fils d'or et de soie, et de teindre les étoffes.

Ces jeunes fillesne se mêlaient guère aux réunions des hommes. A l'entrée des hôtes, elles sortaient de la chambre. Les jours de fête seulement, elles prenaient part à l'assemblée où Ton admirait leur grâce et leur parure printanière. Elles passaient leurs journées dans la Chambre des Pucelles : maisonnées grouillantes dévie, où tout est action, couleur et mouvement, et que gouverne souverainement la châtelaine.

Comme le bachelier a été élevé à monter à cheval et à courir la quintaine, la jeune fille a appris, sous la blanche lumière des fenêtres profondes, à faire « coustures belles».

Un chevalier bardé de fer n'hésitera pas à offrir à son amie «un étui à aiguilles », sachant par avance que le présent lui agréera. On trouve aujourd'hui encore, sculptée sur la pierre fruste et grise qui couvre la tombe d'une châtelaine féodale, en manière d'hommage à sa mémoire, une paire de ciseaux.

Ainsi les dames de château sont habiles, au xii" siècle, à manier le fuseau, à tirer l'aiguille ; leur gracieuse industrie produit les belles aumônières, les lacs de heaume, les chapes tissées de soie et d'or, les parements de moutiers, tandis que, pour se distraire, elles chantent :

Toutes notes Sarrasinoises, Chansons gascoignes et françoises, Lo[he]raines et laiz [lais] bretons...

(Le roman de Galerent, v. H70.)

De ces chansons devenues célèbres sous le nom de « chansons de

iri6 LA FRANGE FÉODALE

toile », parce que dames et pucelles les chantaîent tout en cousant, et parce qu'on y voit presque toujours en scène femme ou jeune fille occupée à coudre — voici un exemple :

CHANSON DE LA BELLE YOLANDE {Chanson de toile.)

Bêle Yolanz en chambre coie [silencieuse] Sur ses genouz pailes [étoffes] desploie, CosL [coud] un fil d'or, l'autre de soie. Sa maie mère la chastoio [Sa sévère mère la gronde] a Chnstoi vos en, Bêle Yolanz ».

« Bêle Yolanz, je vos chastoi.

Ma fille estes, faire lo doi ».

n Ma dame mère, et vos de coi?

Je le vos dirai, par ma foi :

— Chastoi vos en, Bêle Yolanz ».

« Mère de coi me chastoiez?

Est ceu de coudre ou de taillier Ou de filer ou de broissier ?

Ou se c'est de trop somillier?

— Chastoi vos en, Bêle Yolanz w

« Ne de coudre, ne de lailiier, Ne de filer, ne de broissier [brosser], Ne ce n'est de trop somillier...

Mais trop parlez au chevalierl

Chastoi vos en

Bêle Yolanz ».

Elles aytprennent aussi à soigner les blessures que les chevaliers reçoivent à la guerre ou dans les tournois ; à délacer leur heaume, à défaire leur haubert; elles lavent la poussière dont ils sont couverts, le sang qui s'est répandu; elles pansent la plaie sous les bandes de toile blanche.

La journée, dit une dame, se passe au château :

... a lire mon saultier [psautier], El faire euvre d'or ou de soie,

LE XIl» SIECLK 161

Oyr de Thèbes ou de Troye [romans d'aventure] Et en ma hcrpe [harpe] lays [chansons] noter, Et aus eschez [échecs] autruy mater Ou mon oisel [faucon] en mon poign pestre... [Donner à manger sur le poing à l'oiseau préféré]. (Le roman de Gâtèrent, v. 3b81.)

De ces châtelaines féodales, les chroniqueurs ont laissé des portraits qui ditïèrent entre eux au point qu'il serait impossible d'en tirer les traits communs. Celle-ci, comme Blanche de Navarre, tutrice de son fils mineur, Thibaud IV, se met à la tête d'une expédition militaire, où elle déploie les qualités mais aussi la rudesse d'un homme; la châtelaine de Pithiviers, Aubarède, fait couper la tète a l'architecte qui a construit son donjon, afin qu'il ne révèle paa les secrets de la place et ne puisse en construire de semblable dans le voisinage : puis elle expulse du château son propre mari ; mais celui-ci ne tarde pas à y entrer en force et à la poignarder; Mabile, femme du comte Roger de Montgommery, réduit à la mendicité les gentilshommes de son propre tief jusqu'à ce que ceux-ci se vengent en lui coupant la tête ; la comtesse Adélaïde de Soissons fait empoisonner son frère, pour avoir l'entière jouissance de son fief; elle fait arracher les yeux et couper les langues à ses victimes; et, plus affreuse encore est la châtelaine de Cahuzac qui se complaît aux supplices que son mari inflige aux malheureux : mains et pieds tranchés, yeux crevés; elle trouve horrible jouissance à faire couper les seins aux femmes sans défense ou à leur faire arracher les ongles pour les mettre dans l'impossibilité de gagner leur vie.

Ces exemples pourraient être cités en assez grand nombre ; mais si les écrivains du temps nous les ont conservés, c'est précisément parce qu'ils étaient exceptionnels, et, d'autre part, les mêmes chroniqueurs ne nous fournissent-ils pas, à mettre en regard, des noms de femmes dont la vie a été toute de bonté, de douceur, de bienfaisance et de piété. De plus d'une châtelaine du xir siècle, on peut dire avec l'auteur de Girard de Roussillon ;

Donner, voilà ses tours et ses créneaux.

A commencer par la propre mère de Guibert de Nogent, une sainte créature dont toute la vie a été tissée de bienfaisance. Nous lisons dans la chronique de Lambert d'Ardres : « La

femme d'Arnoiil le Roux était une jeune dame agréable à Dieu; elle était douce et simple, elle craignait le Seigneur, diligente et pieuse. On la voyait se divertir avec ses pucelles à des jeux d'enfants, chantant des chœurs, dansant des rondes, jouant môme avec elles à la poupée. Par les grandes chaleurs de l'été, dans l'insouciance de son âme candide, elle allait se baigner dans l'étang, sans autre vêtement que sa chemise, et non autant pour se laver et se baigner, que pour se rafraîchir et se donner de l'exercice ; décrivant des courbes gracieuses elle nageait, rapide, entre deux eaux, tantôt couchée sur le dos, pour disparaître un moment après, sous l'onde agitée, tantôt paraissant à la surface, plus blanche que la neige, plus blanche que sa chemise soyeuse d'un blanc éclatant, et ceci en présence, non seulement des filles de sa suite, mais des jeunes hommes et des chevaliers. En quoi, et en mille autres choses, elle montrait la limpide bienveillance de son caractère, la paisible pureté de ses mœurs, qui la faisaient aimer de son mari, des chevaliers de la châtellenie et du peuple tout entier ».

Et voilà sans doute une exception parmi les châtelaines du xif siècle, comme étaient figures exceptionnelles les cruelles viragos dont il a été question plus haut.

Les Tournois.

Très rude était l'éducation que les seigneurs féodaux donnaient à leurs fils.

« Les vilains, lisons-nous dans un sermon du temps, gâtent leurs enfants quand ils sont petits, ils leur font porter de belles tuniques, et puis, quand ils sont grands, ils les envoient à la charrue. Les nobles, au contraire, commencent par mettre leurs fils sous leurs pieds, ils les font manger à la cuisine avec les valets et puis quand ils sont grands, ils les « honorent ». Les garçons trouvent leur plaisir à l'équitation, à la chasse, aux luttes, à 1' « escrémie ». Employés au service du suzerain qui les « nourrit », les jeunes gens portent son écu, ils apprennent à l'armer pour la bataille ou le tournoi.

I^es tournois étaient la répétition, souvent encore sanglante et cruelle, de l'art des combats. « Il faut, dit Roger de Howden, en parlant de ces jeux violents, qu'un chevalier ait vu son sang couler, que ses dents aient craqué sous les coups de poing, qu'il ait

LE XII" SIECLR 169

été jeté à terre de façon à sentir le poids du corps de son ennemi et que, vingt fois désarçonné, il se soit \ingt fois relevé de ses chutes, plus acharné que jamais au combat. »

On se fait généralement une idée très fausse des tournois, du moins à l'époque héroïque. On se représente des chevaliers en armures brillantes avec des écus vernis aux vives couleurs, coiffés de casques aux cimiers pittoresques, sur leurs chevaux aux caparaçons dorés, joutant avec courtoisie entre les lices blanches, en présence de belles dames assises sous un dais armorié.

Au XII® siècle, les tournois étaient de vraies guerres qui se déroulaient, non seulement au lieu précis du rendez-vous, mais dans le pays environnant. On ne voit par aucun texte qu'à cette époque il fût interdit aux tournoyeurs de se servir d'une épée tranchante ou d'une lance etfilée. Cependant les adversaires, protégés par leurs carapaces de fer, ne cherchaient pas à se tuer ; mais ils se malmenaient rudement, avides de s'enlever réciproquement leurs destriers et leurs harnais, s'efforçant de faire des prisonniers afin de les obliger à se racheter, comme dans les vrais combats.

« Les Normands et les Anglais, lisons-nous dans la biographie de Guillaume le Maréchal, étaient groupés pour tournoyer contre les Français... D'avance, dans leurs logis, les Français se partageaient les harnais et les esterlins des Anglais, mais ils ne les tenaient pas encore. »

Les seigneurs y paraissaient avec leurs valets et leurs sergents qui leur prêtaient main forte au cours de l'action, sans leur être d'ailleurs d'un très grand secours, car ils lâchaient pied au premier danger, sachant que les chevaliers du parti adverse n'hésiteraient pas à les massacrer.

Les tournois ne paraissent s'être distingués, au xii* siècle, des guerres véritables que par les points suivants :

1° Les tournois connaissaient les iices, parties de terrain entourées de barrières, où les chevaliers pouvaient se reposer, faire panser leurs blessures, faire réparer leurs armes ou en changer, ou bien encore se réfugier quand ils se sentaient serrés de trop près. C'était un terrain neutre.

2° Le lieu de la rencontre avait été déterminé d'avance.

3° Quand il y avait suspension de combat, les chevaliers des deux partis se faisaient réciproquement des visites de courtoisie.

4° Enfm, à la fin du tournoi, les principaux personnages

engagés dans la lutte se réunissaient pour décerner des prix à ceux qui s'étaient le plus distingués.

De véritables armées se trouvaient parfois aux prises dans ces joutes : trois raille hommes au tournoi de Lagny, décrit par le biographe du Maréchal. On voyait les tournoyeurs à cheval avancer difficilement parmi les plants de vignes.

Le biographe du Maréchal parle d'un grand tournoi qui se déroula vers 1176-1180, aux environs de Dreux. D'une part les chevaliers de France, de Flandre, de Brie, de Champagne ; de l'autre les Normands, les Bretons, les Anglais, les Manceaux, les Angevins et les Poitevins. Les Français et leurs adhérents chargèrent en grand désordre, ils rompirent à l'attaque, et quand Henri le jeune, filij de Henri II Plantagenôt, et Guillaume le Maréchal arrivèrent avec leurs contingents, ils étaient déjà en déroute.

« La poursuite fut sr vive que le roi (Henri le Jeune) resta seul en arrière, avec le Maréchal. Ils trouvèrent dans une rue Simon de Neauphle qui leur barrait le passage avec trois cents sergents de pied, armés d'arcs, de piques, de guisarmes.

« — Nous n'y passerons pas, dit le roi, et nous ne pouvons songer à revenir sur nos pas ».

« — 11 n'y a qu'à leur courir sus », répondit le Maréchal.

« Les sergents , les voyant arriver, ouvrirent leurs rangs, n'osant les attendre, et le Maréchal alla prendre monseigneur Simon par la bride. Il l'emmena, le roi le suivait à quelque distance. Le Maréchal ne regardait pas derrière lui, quand, une gouttière basse s'étant trouvée sur le passage, le sire de Neauphle s'y accrocha et y resta suspendu. Le roi le vit, mais ne dit mot. Le Maréchal arriva au lieu où étaient les bagages, tenant toujours en laisse le cheval du seigneur français. « Prenez ce chevalier », dit-il à un écuyer. — « Quel chevalier? » fit le roi. — « Quel chevalier? mais celui que je mène. — Mais vous ne l'avez pas. — Où donc est-il ? — Il est resté accroché à une gouttière. »

Voilà un épisode de tournoi.

A la suite de cette affaire, où le Maréchal s'était distingué, le comte de Flandre lui envoya en hommage un magnifique brochet.

« On députa deux chevaliers pour le lui présenter. Ils se mirent en route, un écuyer marchant devant eux avec le brochet. Ils trouvèrent Guillaume à la forge, la tète sur l'enclume, tandis que le forgeron, à l'aide de ses tenailles et de ses marteaux, lui anachait son heaume, faussé et enfoncé jusqu'au col ».

Giiillaunie le Maréchal s'était associé uh autre chevalier, Roger de Gaugi. « C'était un homme entrepi-enant et rusé, mais un peu trop porté au gain ». Ses prouesses l'avaient fait admettre dans la mesiiie du roi d'Angleterre. Gaugi eut connaissance des profils magnifiques que le Maréchal réalisait dans les tournois :

Conveitise aprent et alume

Son cuer; si li dist e [et] ensein^ne

Que al (au) Mareschal s'acompaigne.... (v. 3394.)

Pendant deux ans, le Maréchal et Gaugi coururent les tournois, rafflant chevaux, harnais et argent. « Je ne parle point en l'air, dit notre biographe, je me fonde sur les écritures des clercs. Les écritures de Wigain, le clerc de la cuisine, et d'autres établissent précisément qu'entre la Pentecôte et le carême (1180) ils prirent cent trois chevaliers, sans parler des chevaux et des équipements que les comptables n'inscrivaient pas ».

Un autre tournoi eut lieu peu après au même endroit. Au début de l'action, les Français remportèrent l'avantage, mais, à l'arrivée du prince anglais, Henri le Jeune, et de ses troupes, ils furent mis en déroute. Une partie d'entre eux se réfugièrent au haut d'une motte fermée d'un hériçon, c'est-à-dire d'une palissade, elle-même entourée d'un fossé. Ils avaient attaché leurs chevaux à la palissade. « Guillaume le Maréchal fit une grande prouesse. Il mit pied à terre et donna son cheval à garder, monta à la motte, prit deux chevaux et les fît descendre dans le fossé, au pied de la motte, puis leur fit remonter la contreescarpe ». Mais survinrent deux chevaliers français qui, le voyant harassé, lui prirent ses deux chevaux.

« Le Maréchal, s'étant remis en selle, se dirigea vers une grange où plusieurs chevaliers (français) étaient assiégés par des adversaires en nombre supérieur ». Et, le voyant arriver, les assiégés, qui le connaissaient, lui crièrent : « Nous sommes quinze chevaliers ; recevez-nous pour prisonniers. Nous aimons mieux, puisque nous en sommes réduits là, que ce que nous possédons soit à vous qu'à ceux qui nous tiennent assiégés. »

Les tournois étaient nés en France et c'est en France qu'ils em-ent tout leur éclat. Malgré sa partialité en faveur de tout ce qui vient d'outre-Manche, le biographe du Maréchal doit en faire l'aveu.

Nous venons de voir Guillaume le Maréchal s'associer avec une

47i LA FRANCE FÉODALE

manière de spadassin pour les profits à retirer de ces joutes guerrières. Sur cette voie il ne tarda pas à se former des professionnels des tournois, comme nous en voyons de nos jours pour un grand nombre de sports. Ils allaient de tournoi en tournoi, où ils réalisaient un. fructueux butin en chevaux, vaisselle plate et souvent en beaux deniers comptants. Tel ce bon chevalier qui n'avait ni vigne ni terre, si pittoresquement présenté en l'un de nos vieux fabliaux; il n'avait pour vivre que ce qu'il gagnait en courant les tournois, et se trouva réduit à une lamentable détresse, quand, sur les instances de l'Eglise, ces jeux violents furent momentanément suspendus.

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Travaux des historiens. Viollet-le-Duc. Diction, de V architecture et IHclion. du mobilier, éd. cit. — Léop. Delisle. De V Instruction littéraire de la noblesse française au M. A. dans Journal de iinstr. publ., juin 1855. — B. Hauréau. Notices et extraits de quelques mss latins de la Bibl. nat.. 1890-93, 6 vol. — Htiberti. Studien zur Hechfsgesch. des Gotlesfrieden u. Landfrieden. 1892. — Sémichon. Paix et trêve de Dieu. — La Ciirne Ste-Palaye. Mémoires sur l'anc. chevalerie. 1781. — R. Rosières. Hist. delà Socie té française au M. A., 1884, 2 vol. — Ch.-V. Langlois. La Société franc, au XllI' siècle, 2' éd., 1904. — Gh.-V. Langlois. La Vie en France au moyen âge, d'après quelques moralistes, 1908 — E. Rust. Die Erziehunq des Ritters in der altfranzôsischen Epik, 1888. — Alvin Schultz. Dus Hôftsche l.ehen zur Zeit der Minnesinger, 2- éd., 1889, 2 vol. — Th. Wright. A history of dômes tic manners and sentiments during tke Middle âges, 1862. — L. Gautier. La Chevalerie, i^ éd. 4895.

GlIAPITUE [X

TiMuvères et jongleurs. La langue française est du latin. Les talents des jongleurs. Leurs manuscrits. Commenl les jongleurs étaient rétribués. Leur misère. Colin Muset et Rulebeuf. Les jongleurs faiseurs de gloire. Les beaux mots el les beaux dits. Les troubadours.

Dans la vie châtelaine, un grand élément déplaisir était apporté par les jongleurs. Leur nom vient du latin joculares on jo eu latores. Ne les confondons pas avec les trouvères : les « trouveurs », comme on disait au xii'' siècle. Le jongleur produit au public l'œuvre que le trouvère a composée. Les troubadours étaient les trouvères du Midi, ceux qui écrivaient en langue d'oc [oc = oui), et leur nom a la même origine : il vient de trobar, trouver. Les trouvères se servaient de la langue d'oïl (oïl = oui), c'est-à-dire du français proprement dit. La ligne de démarcation entre les deux idiomes part de la rive droite de la Garonne à son confluent avec la Dordogne, d'où elle fléchit vers le Nord : Angoulême reste en langue d'oïl ; Limoges, Guéret, Montiuçon sont en langue d'oc; d'où la ligne frontière incline vers Lyon par Roanne et St-Etienne.

Le provençal se divisait en dialectes comme le français du Nord, c'est le provençal proprement dit, le languedocien, l'auvergnat, le limousin, et, à l'Est, en Savoie et en Dauphiné, un idiome d'une grande saveur par son parfum de latinité singulièrement conservé : on l'a nommé le franco-provençal. Parmi ces dialectes, le limousin devint la langue littéraire, comme en langue d'oïl le parler de l'Ile-de-France.

Langue d'oïl et langue d'oc sont également dérivées du latin ; le français est, comme le provençal, du latin insensiblement transformé. Au xf siècle, Adhémar de Chabannes appelle enr-ore le français du « latin ».

174 LA FRANCE FEODALE

« Rollon de Normandie étant mort, son fils Guillaume lui succéda; il avait été baptisé : les Normands adoptèrent la foi du Christ et, oubliant leur langue barbare, ils s'accoutumèrent au latin. » Aussi bien, si Ton prend le plus ancien monument de notre langue, le fameux serment prêté à Strasbourg en 841 par Louis, fils de Louis le Débonnaire, à son frère Charles le Chauve, il est impossible de dire si ce langage est encore du latin ou si c'est déjà du français :

« Pro Deo amur et pro Christian poblo (peuple) et nostro commun salvament (salut), d'ist di en avant (de ce jour en avant), in quant Deus savir (savoir) et podir (pouvoir) me dunat, si salvarai 60 cist meon fradre Karlo (je secourrai ce mien frère Charles) et in adiudha (aide) et in cadhuna cosa (chaque chose) si cum om per dreit (droit) son fradre salvar (secourir) dist (doit) ».

On ne trouve aucune mention des jongleurs avant le xi® siècle, mais, dès le règne de Robert le Pieux (commencement du xi° siècle), on les voit mêlés aux diverses classes de la société.

De bonne heure les jongleurs français ont pris la direction du mouvement littéraire en Europe.

Ils apparaissent en pleine lumière à l'époque où l'épopée cesse d'être étroitement familiale, locale, à l'époque où l'épopée est déracinée, pour être portée de pays en pays, par les « amples rei^nés » : les jongleurs la- font entendre, aux sons de la vielle celtique, de château en château, de foire en foire, de ville en ville.

On a défini les jongleurs : « Ceux qui faisaient profession de divertir le public » ; car leurs talents étaient variés. Un poète dit à un jeune homme qui se destine à la jonglerie « : Sache trouver (c'est-à-dire composer des poèmes), et bien sauter, bien parler et proposer des jeux-partis ; sache jouer du tambour et des castagnettes et faire retentir la symphonie (instrument de musique)... sache jeter et rattraper des pommes avec deux couteaux, avec chants d'oiseaux et marionnettes ;... sache jouer de la cithare et de la mandore et sauter à travers des cerceaux. Tu auras une barbe rouge. Fais sauter le chien sur le bâton et fais-le tenir sur deux pattes. » Dans les pittoresques encadrements des manuscrits du xiii" siècle on voit encore les jongleurs avec leurs barbes et leurs perruques rouges.

Ge te dirai que ge s;ii faire,

dit à l'un de ses compagnons, le jongleur d'un fabliau ;

Ge sui jouglères de vièle, Si sai de muse et de iVestèle Et de harpe et de chifonie, De la gigue, de l'arnioiiie, EL el salteire et en la rote Sai-je bien chanter une note;

(la harpe, la chifonie, la gigue, l'armonie, le salteire et la rôle étaient des instruments de musicjue) ;

Bien sai joer de l'escanbot [gobelet d'escamoteur],

Et faire venir l'escharbot

Vif et saillant dessus la table ;

(C'est le chant des enfants pour faire venir l'escargot « vif et saillant dessus la table : « Mas! mas! mas! montre-moi tes cornes ! » )

Et si sai meint beau geu de table [tric-trac];

Et denlregiet [prestidigitation] et d'arrumaii-e [magie],

Bien sai un enciiantement faire;

Et lire et chanter de clergie [science des ciers],

Et parler de chevalerie

Et les prudhomes raviser [avertir]

Et lor armes bien deviser [lire leurs armoiries]...

{Fabliau des deux bordcom, v.20o.)

Et ce même jongleur saura chanter les gestes héroïques de Roland et de Guillaume, de Rainoart et de Garin, de Vivien et d'Ogier ; il sera l'écho poétique des plus touchantes idylles, Perce val, Tristan et Iseut, Flore et Blancheflor :

Ge sai bien servir un prudome

Et de beax diz toute la some [somme];

Ge sai contes, ge sai flabeax [fabliaux],

Ge sai conter beax diz noveax,

Holruenges [chansons à refrain] viez et nouvelles.

Et sirvenlois [chansons satiriques] et pastoreles.

Ge sai bien chanter à devise [souhait] Du roi Pépin de Saint-Denise, Des Loherans tote l'estoire Sai-ge par sens et par mémoire,

ITft LA FRANGE FI^.ODALB

De Chailemaine et de Roulant

Et d'Olivier le conbatant;

Ge sai d'Ogier, ge sai d'Aimmoin,

Et de Girart de Roxillon,

Et si sai du roi Loeis

Et de Buevon de Conmarchis

Si sai porter consels d'amors

Et faire chapelez [couronnes] de flors

Et çainture de druerie [présent d'amour],

Et beau parler de cortoisie

A ceus qui d'amors sont espris

{Fabliau des deux bordeors, v. 283.)

D'autres savent imiter le chant du rossignol, le cri du paon, le bourdonnement de l'abeille, le mugissement du taureau. Aubry de Trois-Fontaines parle de la prouesse d'un jongleur qu'il vit à Compiègne, où l'on célébrait les fiançailles de Robert d'Artois avec la fille du duc de Brabant : il montait un cheval qui marchait sur une corde tendue. L'auteur du Conte moral, écrit qu'on ouvre volontiers la porte à

Geax qui savent jambes encontremont jeter, Qui savent tôle nuit rotruenges [chansons a refrain] canteir, tvi la mainsni-e funl et sallir et dancier;..

[Qui savent faire danser aux sons de leurs instruments toute la

[maisonnée.]

à ceux qui savent « faire le périer » (poirier) sur la halte table (la table dressée sur le dais), et qui savent bien rechinier (faire des grimaces) ».

Joinvi lie écrit de son côté : « Vindrent trois menestriers (jongleurs) et estoient frères et en aloient en Jérusalem en pèlerinage ; et avoient trois cors, dont les voiz de cors leur venoient parmi les visages. Quant ils en commençoient à corner, vous derriez que ce sont les voiz des cygnes qui se partent de l'estanc [étang], et il fesoient les plus douces mélodies et les plus gracieuses quec'estoit merveille de l'oyr ».

Et ces mômes jongleurs — des Arméniens — « fe.soient trois merveillouz sauz, car on leur metoit une touaille (serviette) dessous les piez et tournoient tout en estant (debout), si que lour pié revenoicnt tout en estant sonr la touaille. Li dui (deux) tournoient les te.stes arières et li ainsnez a\isi, el (piaiil on li fesoit tourner la

LES JONGLKURS 477

teste devant, il se seignoit (signait), car il avoit paour que il ne se brisast le col au tourner ».

Et ces jongleurs accompagnaient de leurs instruments les armées en marche et venaient dans les églises chanter des variations sur le Kyrie, le Sanctiis^ VAgnus Dei.

Nombre de jongleurs étaient eux-mêmes trouvères. C'est un jongleur qui écrit l'Histoire de la Guerre sainte et un autre la Vie de saint Alexis; le plus charmant et le plus grand des poMes du XIII* siècle, Colin Muset et Rutebeuf, seront l'un et l'autre des jongleurs.

Nos compagnons conservent soigneusement le manuscrit où se trouve écrit le texte de leur gaie science ; de leurs belles chansons ils voudraient garder le privilège, ou, s'ils en cèdent copie à un confrère, à un concurrent, ce ne sera que moyennant finance :

Je vos en dirai d'une [chanson] qui molt est honorée, El royaume de France n'a nulle si loée. Huon de Villeneuve l'a molt estroit gardée : N'en volt prendre cheval ne la mule afeutrée [hanarchée] Peliçon, vair ne gris [fourrure], mantel. chape forrée, Ne de buens [bons] parisis [deniers] une grant henepée [plein un

[hanap] :

Or en ait-il maus grez qu'ele li est emblée [volée]...

[Les Quatre fils Aymon, éd. Castels. p. 10.)

Huon de Villeneuve a fait tous ses efforts pour conserver le texte de sa chanson par devers soi ; il en a refusé argent et destrier, pelisse doublée de gris et chape fourrée; mais voici qu'elle lui a été volée.

En traitant plus haut des chansons de geste, nous avons vu que les premiers jongleurs avaient été des guerriers. Suger encore, dans sa vie de Louis VI, parle d'un brave chevalier qui était un jongleur et qui se détache de l'armée des barons féodaux, de l'armée d'Enguerran de Boves et d'Eble de Roucy, pour venir se ranger sous les bannières royales; mais, depuis le milieu du xii" siècle, on ne trouve plus guère pai'mi les jongleurs que des professionnels qui vont de pays en pays, à cheval, leur malle et leurs effets en croupe, leur vielle et leur archet liés en bandoulière pour faire entendre en tous lieux les laisses de leurs chants épiques, les vifs refrains de leurs rotrouenges, leurs vaduries et leurs triboudaines, cherchant à gagner leur vie.

« Comme des mouches sur une liqueur sucrée, écrit un orateur

178 LA FRANCE FEODALE

du XIII* siècle, on voit les jongleurs voler à la Cour des princes ». L'auteur du roman provençal Flamenca a décrit des noces où 1 500 jongleurs font valoir les talents les plus variés :

a Alors vous eussiez entendu retentir des instruments, monter à tous les tons... L'un vielle le lai du chèvrefeuille, l'autre celui de Tintagueil ; l'un chante les fidèles amants, l'autre le lai que fit Ivan ; l'un joue de la harpe, l'autre de la vielle; l'un de la flûte, l'autre du fifre; l'un de la gigue, l'autre de la rote; l'un dit les paroles, l'autre l'accompagne;.., l'un fait jouer des marionnettes, l'auti-e jongle avec des couteaux ; un autre danse en faisant la cabriole : un grand murmure remplissait la salle. »

Nos artistes recevaient pour leur peine le logis et le couvert, des vêtements, de l'argent.

L'auteur de Huon de Bordeaux nous montre un jongleur à la Cour royale. Il se met à vieller; les seigneurs se pressent autour de lui; dans leur enthousiasme ils se défont l'un après l'autre de leurs manteaux qui tombent autour du jongleur et font tas. (c Nous avons vu des princes, dit Rigord, qui, après avoir dépensé vingt et trente marcs à des vêtements admirables et merveilleusement brodés, les donnaient huit jours après à des jongleurs ».

Aussi bien, pour aimer l'art et la poésie, nos ménestrels n'en doivent pas moins vivre et nourrir les leurs. Et ils ne l'envoient pas dire :

Or vous traiez en chà, signour, je vous en prie,

Et qui n'a point d'aii,^ent, si ne s assièche mie [ne s'asseye pas],

Car chil qui n'en ont point ne sont de ma partie...

[Baudain de Sebourc, chant V, v. 19-21.)

Et quel mécontentement quand le gain ne répond pas à l'espoir, quand le jongleur n'a pas reçu des barons, chez lesquels il a fait valoir son art, la rétribution désirée. En tous lieux l'accueil n'est pas le même. Il est de riches hommes qui, en retour du plaisir que les jongleurs leur procurent,

Mer les t'ont sovent deschauz :

Ne lor douent fors viez drapiaus [vêtements]; EL petit de lor bons morsiaus

En gilant, com as chiens, lor ruent

[Ce « petit » de leurs bons morceaux, ils le leur jettent comme à des

[chiens.]

{Fabliau des lecheors, v. 82.)

Colin Muset s'exprime à ce sujet en termes singulièrement vivants. Il s'adresse à un seigneur chez lequel il a chanté, chez lequel il a dit des vers et joué de la vielle, et qui ne lui a servi que maigre pitance :

Sire cuens [comte] j'ai vïélé Devant vous en vostre ostel»

Si ne m'avez riens doné.

Ne mes gages aquité,

C'est vilanie !

Foi que doi [dois] sainte Marie Ensi ne vous sieurré mie.

{Dans ces conditions je ne serai plus de votre suite] M'aumosnière est mal garnie Et ma boursse mal farsie.

Sire cuens. car commandez De moi vostre volenté.

Sire, s'il vos vient à gré Un biau don car me douez

Par courtoisie !

falent ai [j'ai grande envie], n'en doutez mie, De râler à ma mesnie!

[De retourner dans ma famille !] Quant gi vois [j'y vais] boursse esgarnie [vide] Ma famé ne me rie mie !

Ainz [mais] me dit « Sire Engelé [Monsieur l'empoté], En quel terre avez esté Qui n'avez rien conquesté ?

Trop vous estes déporté [amusé]

Aval la ville 1 V'ez [voyez] com vostre maie [malle] plie I Elle pst bien de vent farsie!

Honiz soit qui a envie D'est're en vostre compaignie ! »

Mais quant vieng à mon ostei

Et ma femme a regardé

Derrier moi le sac enflé

Et je, qui sui bien paré

De robe grise [fourrée];

Sachiés qu'ele a tost jus mise"[déposé]

La conoille [quenouille], sans faintise;

Elle me rit par franchise [gentillesse],

Les deus braz au col me plie.

Ma ta me va destrousser Ma maie sans demorer ;

iSO LA FRANCE FÉODALE

Mon garçon [domestique] va abuvrer

Mon cheval et conréer [soigner],

Ma pucele [servante] va luer

Deux chapons, pour déporter

A la jansse allé '^sauce à l'ail] ;

Ma fille m'aporte un pigne [peigne]

En sa main par cortoisie :

Lors sui de mon ostel sire

A mult grant joi-e sanz ire [chagrin]

Plus que nuls ne porroit dire.

Et le grand Rutebeut" revient sur ce même thème, mais en termes poignants :

Ne me blasmez se je me haste

D'aler arrière, Que jà n'i aura bêle chière [bon accueil] L'on n'a pas ma venu-e chière

Si je n'aporte.

C'est ce qui plus me desconforte Que j ose huchier à ma porte

A vuide main.

Chez lui, le pauvre Rutebeuf trouve sa femme sèche, rêche, geignarde; le propriétaire vient réclamer le loyer; ses meubles sont engagés ; et voici qu'arrive la nourrice exigeant de l'argent « pour l'enfant paître », sans quoi elle le renverra braire au logis.

Entendez le cri déchirant que le poète lance jusqu'au pied du trône rojal :

Je touz [tousse] de froit, de faim baaille,

Dont je suis mors et maubailliz [mal fichu].

Je suis sans coûtes [couvertures] et sans liz [lit];

Sire, si ne sai quel part aille :

Mes costeiz connoit le pailliz.

Et liz de paille n'est pas liz,

Et en mon lit n'a fors la paille....

Sire, je vos ais asavoir

Je n'ai de quoi do pain avoir

La misère hii a pris ses amis :

.le cuit [crois] i venz les a osté ;

L'amor est mûrie ! Ce sont ami tjue vens emporte Et li Teiit >it (.avant ma porte,

S'es enporLi

LES JONGLEURS i81

Et il conclut par ces vers admirables :

L'espérance de lendeiDain, Ce sont mes festes !

Aussi, comme l'écrit Guillaume le Vinier :

Tel fois chante li jougleres

Que c'est tous li plus dolens

[Et, de tous, il est le plus triste],

11 chant selon sa matère

Coni'del mont [du monde] li mains joians [le moins joyeux];

Quar por déduit [plaisir] n'est-ce mie,

Mais par besoigne d'aïe [secours],

Com' jougleres courtois, fians;

Quant a sa laisse fenie [finie]

Par douçor requiert et prie

Aïde por passer le tans

[Un secours qui lui permette de vivre quelque temps].

Saint Louis donnait de l'argent a à povres menestirers qui, par vieillesce ou par maladie, ne pooient labourer ne maintenir leur mestier, qu'à peinne porroit l'on raconter le nombre (Joinvil/ej .

Les jongleurs couraient les foires, les lieux de pèlerinage; ils s'arrêtaient aux abords des sanctuaires où ils disaient leurs vers, en plein air souvent, à la foule quand et quand bruyante et attentive. A Paris, ils se faisaient entendre de préférence sur le Petit-Pont, qui paraît avoir joué au moyen âge le rôle du Pont- Neuf au xvii" siècle. Nous avons vu comment Gilles de Paris y entendait chanter au peuple les gestes de Charlemagne, aux accords de la vielle. Sur la grand'place, les jongleurs dressaient leurs tréteaux d'où ils débitaient leurs laisses aux badauds béats. En certains lieux on percevait sur eux des droits; ils étaient traités en débitants de denrées ou de mercerie. C'était le cas à Mimizan en Aquitaine (près de Mont-de-Marsan}. Un certain W.-R. de Monos y tenait la jonglerie et percevait le quart des redevances versées par les jongleurs. Il relevait ce droit en fief du roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, moyennant un épervier qu'il lui devait chaque an, ou, à défaut, dix livres de cire. Et là, parmi cet auditoire de passants rassemblés sur la place publique, combien la récolte devait souvent être modeste ! L'un des jongleurs qui paraissent dans Huon de Bordeaux interrompt brus-

«S2 LA FRANCE lÉODALE

quement un chant épique pour recommander à ses anditeurs d'arriver le lendemain chacun avec une maille nouée dans le pan de sa chemise (à défaut de bourse) ; et surtout que la dite maille ne soit point frappée au coin poitevin ; mais au coin de Paris : car la maille parisis valait quatre fois la maille poitevine :

Si revenés demain, après disner

Et si vous proi (prie) cascuns m'ait aporté

U pan de sa chemise une maille noué;

Car en ces poitevines, a poi [peu] de largeté :

Avers fu et escars [parcimonieux] qui les fit estorer [fabriquer]

Ne qui ains [oneques] les donna à cortois ménestrel.

{Huon de Bordeaux, v. 4957.)

Au reste, si les jongleurs sont trop souvent misérables, cela tient pour beaucoup à leur humeur frivole, à leur goût du plaisir. L'un d'eux le dit bonnement :

Et se j'ai vostre argent, si ne le plaindès jà [ne le plaignez pas]. Car si tost que le l'ai, li taverniers l'ara.

{Bauduia de Sebourc, chant XII. v. 921-22.)

Notre jongleur a-t-il gagné quelque surcot ou quelque maille et vient-il à passer devant une taverne, il ne peut résister a 1 appe, du valet d'auberge qui le « huche » au pas de la porte. Il entre :

Quant ont trois sous, quatre ou cinc assemblez.

En la taverne les vont toz alocr.

Si en font feste tant que pueent durer...

Et quant il a le buen [bon] vin savoré.

Quant voit li hostes qu'il a tôt aloé...

« Frère, dit-il, querrez aillors hostel..

Donez-moi gage de ce que vous devez ».

Et cil li lesse sa chause et son soller [ses souliers]...

Le Moidaije Giillaume.)

Et le voilà, comme le pauvre jongleur de Sens, qui n'avait pas souvent robe entière :

Mes moult sovent en la chemise Estoit au vent et en la bise...

[De Sailli -Pierre el du jouyleor.)

Le vent est froid, la bise est aigre :

Ne vois venir avril ne mai !

Vez-ci la glace !

LES JONGLEUKS 183

Aux péaijes des ponts et des roulos ils jmient en « monnaie de singe », c'est-à-dire par un tour de leur façon, ou de l'animal, du petit ?inge, qui, souvent, les accompagne, — ou bien par quelques vers de leurs poèmes, par un couplet de leurs chansons.

Plus de confort était assuré aux jongleurs attachés en qualité de domestiques, de ininisttriales (ménestrels), à quelque grande maison.

Watriquet a chanté devant des passants : « Balades etrondiaus menuz ». Ses auditeurs lui demandent :

Seroies-tu nient Haniquèss?

— Non voir, dame, mais Watriquès, Ménestrel au conte de Blois [Gui de 13lois] Et si [aussi] à monseiguor Gauchier De Chaslillon [le connétable. ..J

[Fahliau des trois, chanoinesses de Cologne, v. 108.)

Jolnville parle des «menestriers aux riches hommes », c'est-àdire des jongleurs attachés à la maison des grands seigneurs, qui venaient à la Cour du roi avec leurs vielles. Après le repas saint Louis, « attendait à oïr ses grâces que les ménétriers eussent dit leurs poèmes, lors se levait et les prêtres, qui étaient devant lui, disaient ses grâces ».

Nous avons vu que nombre de grands seigneurs étaient trouvères ou troubadours. Ils entretenaient des jongleurs qui vivaient à leurs châteaux parmi leur domesticité. Les jongleurs les accompagnaient quand ils allaient en voyage. Ils produisaient au public les œuvres de leurs maîtres. Telle miniature de la Bibliothèque nationale représente le poète en bliaud de soie et se carrant dans un grand fauteuil doré : il tient en main un bâton de chef d'orcheste dont il marque les mesures au jongleur qui, debout devant lui, répète en la chantant une de ses poésies.

Au reste, les grands seigneui's ne protégeaient pas seulement les jongleurs et les ménestrels, pour le plaisir et les divertissements qu'ils pouvaient leur procurer : ces poètes étaient les dispensateurs de la renommée en un temps où. ils étaient les seuls à parler des actions des hommes. Lambert d'Ardres raconte que l'auteur de la chanson d'Antioche, Richard le Pèlerin, refusa de mentionner dans son récit épique de la première croisade les hauts faits d'Arnoul l'Ancien, seigneur d'Ardres, parce que celui-ci lui avait refusé une paire de chausses d'écarlate. « Le

seigneur d'Ardres, dit Lambert, fuyant la gloire humaine, a mieux aimé refuser un petit don à un bouffon que d'être chanté et prisé en ses chansons avec accompagnement d'instruments de musique ». Nous avons conservé quelques vers de la chanson d'Antioche par Richard le Pèlerin, mais pour la plus grande partie, nous ne possédons plus son œuvre que sous le remaniement de Graindor de Douai. On a fait observer très justement que Richard Cœur de Lion n'aurait jamais eu la brillante réputation dont il jouit de son temps, s'il n'avait tant favorisé trouvères et jongleurs. En son absence même, Guillaume de Longchamp, demeuré en Angleterre en qualiié de régent, y faisait venir des jongleurs de France pour y chanter ses louanges, aux carrefours des villes, devant le peuple assemblé.

Au reste, avec le temps, il se fit une division parmi les jongleurs : les uns devinrent les poètes qui conîpob>.ient leurs œuvres et ne les disaient qu'en bonne compagnie ; les autres récitèrent ou chantèrent avec accompagnement d'instruments de musique les créations des trouvères ; enhn une troisième classe comprit les saltimbanques, faiseurs de pirouettes et montreurs d'animaux.

Classe plus humble et méprisée par le jongleur dont la qualité s'affine :

Menestrieus se doit maintenir'

Plus simplement c'une pucclle!...

Menestrieus qui veut son droit faire

Ne doit le jongleur contrefaire,

Mais en sa bouche avoir tous diz (tous jours)

Douces paroles et biaus diz [beau langage].

Ah ! les « beaux dits », les « jolis mots » les « beaux contes », quelle importance nos jongleurs y attachent, qu'ils s'appellent V Courte-barbe » ou « Fier-à-bras », « Brise-pot » ou « Simpied' Amour ».

Contrairement à l'opinion répandue, jamais poètes n'ont eu à un plus haut degré le souci de la forme que les trouvères, troubadours et jongleurs du xii* siècle. Des centaines dannées avant Malherbe, ils ont connu le « pouvoir » « d'un mot mis en sa place ». Le pauvre Boileau ignorait lamentablement ses plus glorieux prédécesseurs.

Courte-Barbe résume toutes les aspirations de son métier, cl, ma foi, toutes celles du poète moderne, dans les vers suivants, et

qui se terminent par un timide et touchant appel à rimniortalitô. :

Une nialère ci dirai

D'un fablel [fabliau] que vous conterai.

On tient le ménestrel à sage

Qui met en irocer ^composer, inventer) son usage.

De fere biaus dis et biaus contes,

C'on dit devant dus [ducs], devant contes.

Fablel sont bon â esconler :

Maint duel, maint rnal loiit inesconter [oublier],

Et maint anui et maint meffet :

Cortebarbe a cest fablel fet ;

Si croi bien qu'encor l'en soviegne.

(Le Fabliau des trois aveugles de Compièqne, v. \ .)

Assurément ils aiment la rime, la « consonnancie » ; mais ils ne lui sacrifieront pas le sens de leurs vers : à la rime, ils préfèrent la raison : « Foin de la rime riche, si elle doit nuire à la pensée ! »

Ma paine métrai et m'enlente

A conter un fabliau par rime

Sans colour et sans léonime [rime riche].

Mais s'il i a consonancie [assonnance],

Il ne m'en ctiaut qui mal en die :

Car ne puet pas plaisir [plaire] à toz

Consonanci-e sans bons moz.

{Fabliau des Trois dames, v. 1...)

Ils est vrai que, parfois, la rime est difficile à trouver. On s'en tire comme on peut, par un trait malin, une jonglerie :

Li prestre dist isnel le pas [aussitôt] Primes en hait et puis en bas :

« Dominiis Uomino meo »

Mais ge ne vos puis pas en o Trover ici consonancie...

{Fabliau du prestre qui dit la Passion, v. 50.)

Sur les tablettes de cire, où ils gravent d'une pointe agile leurs gracieuses ou espiègles inventions, ils effacent bien des fois les lignes écrites, pour améliorer et affiner leur textes. Maudites tablettes de cire ! en leur pâte molle et changeante, combien se sont perdues de ces charmantes œuvres où s'était marqué le génie

gaulois des jongleurs ! Le parchemin était coûteux et on ne lui confiait que les œuvres d'importance, les œuvres graves et qui n'étaient pas toujours les meilleures.

L'art de la jonglerie entra en décadence dans le courant du xin" siècle.

L'ère des jongleurs se clôt vers le début de la guerre de Cent ans. La jonglerie aussi s'était formée avec la France féodale : elles disparaîtraient l'une quand et quand l'autre. Les « lecteurs », remplacent les « auditeurs » ; Chantecler, comme on le nomme dans le Roman du Renard, le hardi et aventureux jongleur, vêtu d'une robe à capuchon, mi-partie verte et jaune, ou d'une robe de soie rouge, Chantecler que l'on voit « un vert chapelet (couronne) en sa teste » aux châteaux, aux foires, aux pèlerinages, sa vielle en main, la mémoire farcie de légendes épiques, de romans courtois, de lais, de ballades et de fabliaux, est remplacé par r « homme de lettres ».

Nombre de troubadours — les poètes du Midi — furent comme les trouvères — les poètes du Nord — , à la fois poètes et jongleurs ; nombre d'entre eux furent, comme les jongleurs, à la fois poètes et musiciens, inventant non seulement les « mots » mais le « son » de leurs poésies. Ils ont eu, et peut-être plus encore que les trouvères, le souci de la forme, au point qu'ils en arrivèrent, dans la première période surtout, à cultiver celle-ci pour elle-même, à ne plus aimer la poésie que pour la forme, ce qui ks amena par raffinement au trobar clans, c'est-à-dire à l'invention obscure, fermée aux profanes.

La poésie des troubadours fleurit, comme celle des trouvères, depuis le milieu du xi° siècle jusqu'au xiii" siècle. La période d'éclat en est le xii" siècle ; tandis que les plus grands trouvères, les auteurs des plus beaux chants épiques, brillèrent à la fin du xi*^ siècle.

La poésie des troubadours est essentiellement, et presque exclusivement, une poésie lyrique, mais en ce genre elle est hors de pair. Elle parle d'amour et place l'amour dans le cadre qui lui convient, dans la belle nature. « Quand l'herbe verte et la feuille paraissent et que les fleurs s'ouvrent dans les vergers, quand le rossignol lance son chant, je suis heureux de l'entendre

et heureux de voir la fleur; je suis content de moi, mais plus encore de ma dame », écrit Bernard de Ventadour.

Ce goût de la nature en fèfeest porté à un tel point que Raimbaud d'Orange en vient à protester contre cette orgie de rossignols qui s'égosillent en des prés fleuris.

« Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour aurore... je chante pour la dame à qui vont mes pensées... »

Nous avons dit que les troubadours avaient écrit en limousin, bien qu'une grande partie d'entre eux n'aient pas appartenu à cette province. Bernard de Ventadour, Marcahrun, Jaufre Rudel, Arnaud de Mareuil, Giraut de Bornelh, Arnaud Daniel, Bertran de Born, qui florissaient dans la seconde moitié du xii" siècle, sont les meilleurs poètes de la poésie en langue d'oc.

(f Bertrand de Born, dit Dante, a chanté les armes, Arnaud Daniel l'amour ; Giraut de Bornelh la droiture, l'honnêteté et la vertu ».

Celui que Dante plaçait au premier rang était Arnaud Daniel. « Il fut, dit-il en son Purgatoire, le plus grand artiste de sa langue maternelle... En roman et en vers d'amour il surpassa tous les autres ; laisse dire les sots qui croient que Giraud de Bornelh lui est supérieur ». Armand Daniel est le poète des rimes riches, des rimes « chères » comme il dit. Est-ce ce qui lui conquit la faveur de Dante? car le jugement du grand poète italien n'a pas été ratifié par la postérité. La nécessité de plier le sens aux rimes riches, aux rimes « lugubrement riches », comme les a si bien appelées Joseph Bédier, lui a fait sacrifier plus d'une fois la clarté et la poésie elle-même. Giraud de Bornelh disait tout au contraire : « Que si j'en avais le talent, je ferais une chansonnette si claire que mon petit-fils la comprendrait et que tout le monde y prendrait plaisir». Giraud de Bornelh, dit un ancien biographe, « était limousin de la contrée d'Excideuil... Il était de basse naissance... Jl fut apptlé le maître des troubadours et il l'est encore par les bons connaisseurs, ceux qui entendent les mots subtils oîi sont bien exprimés les sentiments d'amjur... L'hiver, il étudiait ; l'été, il parcourait les châteaux, menant avec lui deux chanteurs qui chantaient ses chansons. Il ne voulut jamais prendre femme ; et tout ce qu'il gagnait, il le donnait à ses parents pauvres et à l'église de la ville où il était, né »,

Bertrand de Born est le poète guerrier.

« Bien me plaît la bonne saison de Pâques qui fait naître

feuilles et fleurs ; j'aime à entendre la joie des oiseaux qui emplissent les bocages de leurs chants ; mais j'aime aussi à voir, rangés par la campagne, chevaliers et chevaux armés.

« J'aime à voir les éclaireurs et venir après eux la masse des hommes d'armes ; j'aime à voir les forts châteaux assiégés, les fortifications rompues et démolies et l'armée sur le rivage, entourée de fossés et de palissades aux pieux solides et serrés... »

Peyre Cardinal occupe une place originale parmi les troubadours ; seul, parmi ces poètes de l'amour, il raille l'amour :

c< Jamais je n'ai tant gagné que le jour ou je perdis ma mie. car en la perdant je me gagnai moi-même que j'avais perdu... »

« Enfin je puis me louer de l'amour car il ne m'enlève plus appétit et sommeil; il ne m'expose plus au froid et au chaud; il ne me fait plus soupirer, ni errer de nuit à l'aventure ; je ne me déclare plus conquis, ni vaincu ; l'amour ne m'attriste, ni ne m'afflige plus ; je ne suis plus trahi ; hé l'ami ! je suis parti avec mes dés !

« Je ne crains plus la jalousie, je ne fais plus de folie héroïque, je ne suis plus rossé, je ne suis plus volé, je ne fais plus le pied de grue ; je ne me déclare plus vaincu par l'amour. Je suis parti avec mes dés !

« Je ne dis plus que je meurs pour la plus belle, ni que la plus belle me fait languir; je ne la prie plus, ni ne l'adore affalé à ses pieds; je ne la requiers, ni ne la désire ; je ne lui rends plus hommage. Je ne me mets plus en son pouvoir, je ne lui suis plus soumis, elle n'a plus mon cœur en gage, je ne suis plus son prisonnier : hé Tami ! je suis parti avec mes dés ! »

Mais c'est là une unique exception, car toute l'œuvre des troubadours est un hymne, mille et mille fois répété et varié, à l'amour dans la belle nature.

Nous avons vu que l'apogée en est marquée dans la seconde moitié du xii* siècle. Au xiii° siècle la veine poétique perd de sa richesse. A reprendre sans cesse le même thème, les troubadours aboutissent à une conception de Tamour, affinée et subtilisée au point qu'elle n'a plus rien de terrrestre. La réaction religieuse, qui suivit la guerre des Albigeois, aidant, peu à peu, l'iiinprovisation se transforme en un hymne à l'amour épuré qui devint un hymne à la Vierge. I..a Vierge est la plus pure et la plus belle, la plus aimable des femmes.

Tant et si bien qu'il n'y eut plus d'autre forme poétique admise

que ces chants à Marie, dernières fleurs de la vieille j)oésie eu langue d'oc et qui donnèrent au long aller cette interminable série de poésies à la Vierge couronnées aux Jeux floraux....

Sources. E. Koschwifz. Les plus anc. monum. de la langue française, 3« éd., Heilbronn. 1897. — Œuvres de Rulebeuf, éd Jubinal, Bibl.elz., 1874-75, o vol. — Les chansons de Colin Muset, éd. Bédier. 1912 — Montaiglon-Raynaiid. Recueil des fabliaux .. 187f-80, 6 vol. — P. Paris. Le Romancero français, 1833. — K. Bartsch. Alt franzosische Romanzev u. Pastourellen. Leipzig, 187o. — K. Bartsch. Deutsche Liederdichter des .xn« bis xcv». Jahrh. 3» éd. Stuttgart, 1893. — Les Chansons de Guillaume IX d'Aquitaine, éd. Jeanroy, 1913. — Les Poésies de Peire Vidal, éd. et trad. Langlade, 1913.

Th\v.\u.k des historiens, p. Paris. Chansonniers du XII' siècle, ap. Hist. litt. de la Fr , XXIII, 512-838. — E. Freymond. Jonglearsund Ménestrels, Halle, 1883. — Jos. Bédier. Les Fabliaux. 1893. — Edm. Faral. Les jongleurs en Fr., 19)1. — Jos. Anglade. Les troubadours, 1809. Le livre de M. Anglade est d"iine rare valeur. — k. Schultz. Dar Hôfisclie Leben zur Zeil der Minnesinr/er, 2» éd., Leipzig, 1889. — Ch.-Y. Langlois. La Soc. franc, au Xllb siècle, 2» éd., 1904.

Funck-Bke.ntv.no. - Le .Moyen .A go.

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