CHAPITRE XITI
Coalition des Grands du royaume. Mort tragique de Henri lî, roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion. Croisade des deux princes. Délivrance de St-Jeand'Acre (13 juill. 1911). Captivité de Richard Cœur de Lion. Les brigands aux gages des princes : Gadoc et Mercadier. Ingeburge de Dancmarlv. Assassinat d'Arthur de Bretagne. Conquête de la Normandie. Quatrième croisade : Villehardouin. L'empire latin de Constanlinople. La croisade des Albigeois. Bouvines (27 juill. 1214). Création des baillis. Louis VIII en Angleterre. Les travaux ordonnés par Philippe Auguste à Paris. Mort de i'hilippe Auguste. Le rèsne de Louis VIII.
Le conflit anglais.
A peine Philippe Auguste avait-il quinze ans quand il monta sur le trône le 18 septembre 1180, jeune homme qui allait présidera l'un des règnes les plus féconds de notre histoire. Intelligence ferme, aiguë, active, volonté tenace, énergie clairvoyante : il avait les qualités d'un grand prince de ce temps. Il saura tourner la noblesse turbulente vers des entreprises utiles, contribuer à l'affermissement des communes et pour le bien de sa politique, faire valoir l'autorité royale dans les provinces éloignées. « Je désire qu'à la fin de mon règne la royauté soit aussi puissante qu'au temps de Giarlumagne », et il ne s'en est pas fallu de beaucoup que son vœu ne fût réalisé.
Ce surnom « Auguste » lui vint de ce qu'il était né au moi.s? d'août Quand il aura pris de l'âge, la chionique de Tours tracera de lui ce portrait :
a Philippe était un bel homme, bien découplé, d'une ligure agréable, chauve, avec un teint coloré et d'un tempérament porté à la bonne chère... Il était habile ingénieur, bon catholique, prévoyant et opiniâtre. Avec lui montaient sur le siège du juge autorité et droiture. Aimé de la fortune, craintif pour sa vie, facile à
émouvoir «t à apaiser, il était très dur pour les Grands qui lui résistaient et se plaisait à nouiu-ir entre eux la discorde. Jamais cependant il n'a fait mourir un adversaire en prison. Il aimait à se servir de petites gens... » On se représente bien cet homme do haute taille, large des épaules, maigre et chauve, au regard perçaut.
A son avènement il trouva le puissant Plantagenôt, Henri II, roi d'Angleterre, maître d'une moitié de la France, et s'apprêtant à étendre la main sur l'Auvergne et sur le Languedoc. Le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, avait vu son pouvoir grandir, non seulement par son union avec Isabelle de Vermandois, qui lui avait apporté le Vermandois et le Valois, mais encore par le formidable développement économique de ses domaines.
A la richesse du comté de Flandre se comparait celle du comté de Champagne. Les foires de Troyes étaient devenues les plus impoitantes de l'Europe. Par là, s'était accrue la puissance de Henri P'' le libéral, comte de Champagne, et par son magnifique lignage. Sa sœur était la femme de Louis VII; l'un de ses frères, Guillaume aux blanches mains, était archevêque de Reims et légat du St-Siège, un autre de ses frères, Thibaud V, comte de Blois et de Chartres, était sénéchal de France, titulaire du principal office de la Couronne; enfin le cadet, Etienne comte de Sancerre, était le meilleur soldat "du temps. Unis, ils formaient la faction des « Champenois », comme au xvi^ siècle, on verrait celle des Lorrains (les princes de Guise).
N'est-ce pas miracle que, en face de tels rivaux, en son moindre domaine arrosé des eaux de la Seine et de l'Oise, Philippe Auguste ait pu, dans le cours de son règne, miner la puissance anglaise et doubler l'étendue du territoire royal ?
Et voici tout d'abord son mariage avec Isabelle de Hainaut — uu Elisabeth, c'est le même nom, Isabelle en est la forme espagnole — fille du comte Baudoin V. En dot elle apporte l'Artois : Arras, St-Omer, Aire et Hesdin. Les « Champenois » sentent faiblir leur pouvoir. Ils forment une ligue sous l'inspiration de la propre mère de Philippe Auguste, en s'alliant au comte de Flandre, au comte de Namur, au comte de Hainaut, au duc de Bourgogne. Les conjurés essaient de s'adjoindre l'empereur allemand, Frédéric Barberousse. La victoire était certaine, lui assurait-on, et par elle il étendrait les limites de l'Empire jusqu'à la mer britannique : déjà l'horrible rêve de Guillaume II.
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La guerre éclata dès 1181 ; elle durerait cinq ans.
De Crépy-en-Valois, le comte de Flandre envoyait ses troupes attaquer Senlis, la vieille cité capétienne ; mais Isabelle de Vermandois, la femme du comte de Flandre, vient à mourir. Philippe Auguste revendique l'héritage de la défunte el commence par s'en saisir : c'est précisément le Vermandois et le Valois. Il sème la division parmi les alliés. Il agit sur sa femme, la reine de France, pour qu'elle décide son père, le comte de H.iinaut, à abandonner la coalition. II menace de la répudier. « En 1185, rapporte Gilbert de Mons, la reine Isabelle devint odieuse aux Français, parce que son père prêtait assistance au comte de F'iandre, comme il y était tenu (en qualité de vassal). Les Grands de la Cour pressaient le roi de divorcer. Un jour avait été fixé à Senlis, où la répudiation serait prononcée, quand la reine Isabelle, ayant déposé ses vêtements précieux pour revêtir le costume le plus humble, parcourut pieds nus les rues de la ville, priant Dieu à voix haute qu'il écartât de son royal époux les pernicieux conseils. Le peuple en fut ému. Il aimait sa bonne reine : et voici devant le palais une grande foule où l'on voyait des mendiants, des manchots, des lépreux; ils poussaient vers le roi de grands cris lamentables le suppliant de garder son épouse; à quoi Philippe Auguste consentit. Mais il prit vis-à-vis d'elle une attitude froide, réservée; dans son pays môme il la traitait en étrangère; tant et si bien que, l'année suivante, Baudoin de Hainaut étant venu voir sa fille à Pontoise, Isabelle se jeta toute en larmes à ses pieds, le conjurant de prêter aide au roi son mari vis-à-vis du comte de Flandre, et le comte Baudoin promit de faire tout, sauve la foi qu'il devait au comte de Flandre, son suzerain ».
Par cette défection la coalition était atteinte gravement. Le comte de Flandre demanda la paix. Le roi de France obtint (juillet 1 185), outre la confirmation de la cession de l'Artois, dot de sa femme, soixante-cinq châteaux en Vermandois et la capitale delà Picardie, Amiens.
Le duc de Bourgogne fut réduit par une rapide campagne.
On s'étonnera que le roi d'Angleterre, Henri II, n'ait pas songé dans ce moment à soutenir les coalisés contre le prince français : à cette époque, il se trouvait au plus fort de sa lutte contre ses trois fils. C'est Philippe qui attaque le monarque anglais; mais la guerre, commencée en mai H8", s'arrêta dès le mois de juin. Par le traité de Ghâteauroux (23 juin), Henri II céda à Philippe
l'HlLlPI'E AUGUSTE 241
Auguste Issoudun et la seigneurie de Fréteval en Vendômois. L'activité de Pliilippe ne se ralentit pas; il prend à sa Cour Richard, — le futur Cœur de Lion, — qui est devenu, par la mort de son frère aîné, héritier de la couronne d'Angleterre ; il s'allie à l'empereur allemand Barberousse et, passant par Tournai, en profite pour donner aux habitants une charte communale et obtenir d'eux un contingent de 30U hommes Et l'on sait quel sera, durant des siècles, le dévouement des Tournaisiens à la couronne de France.
La lutte avec l'Angleterre allait reprendre quand se répandit cette nouvelle : « Saladin, tyran d'Egypte, a pris Jérusalem et a « emporté la sainte croix ». C'est l'époque où les passions héroïques s'exaltent au chant des épopées.
A Gisors, le 21 janvier 1188, Philippe et Henri II se rencontrent et, après s'être donné le baiser de la paix, ils se croisent tous les deux. Comédie : dès le mois de mai, Philippe envahit les domaines du monarque anglais; il s'empare de Châteauroux et d'Argentan; la guerre s'étend sur les divers territoires que le Plantagenôt possède en France.
Par la voix de ses légats, Rome poussait des cris déchirants. Et la guerre sainte !
L'entrevue de Bonmoulins (18 nov. 1188), sur les confins du Perche, ne fit qu'accentuer la rivalité des deux princes. Richard, fils d'Henri II, héritier de la couronne d'Angleterre, y parut aux côtés de Philippe Auguste. Quand les souverains se séparèrent, Richard suivit le roi à Paris. Richard attira à sa suite une grande partie des barons qui habitaient les provinces françaises de mouvance anglaise : le Maine tut envahi par les troupes du roi de France. Henri II courut s'enfermer au Mans. Il était malade, las, écœuré. Le 12 juin 1189, Philippe Auguste, accompagné de Richard, parut au pied des murs. De la ville embrasée le monarque anglais s'enfuit jusqu'au château de Fresnai-sur-Sarthe, à une distance de vingt milles Après le Maine, Philippe Auguste conquit la Touraine. Une grande partie des barons, qui avaient encore suivi jusque-là le parti du monarque anglais, l'abandonnaient. Henri II se résigna à une entrevue avec son jeune adversaire à Colombiers, aux environs de Tours, le 4 juillet 1189.
« Les deux rois se trouvèrent en présence, lisons-nous dans la vie de Guillaume le Maréchal ; tous les hauts barons qui étaien . là virent bien au visage du roi Henri qu'il avait souftert grande
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douleur. Le roi de France lui-mêrae s'en aperçut et lui dit : « Sire, nous savons bien que vous ne pouvez vous tenir debout m. Il lui fît offrir un siège. Mais Henri refusa de s'asseoir disant qu'il voulait seulement entendre ce qu'on exigeait de lui et savoir pourquoi on le dépouillait de ses terres. »
Les deux rois convinrent de la paix ; après quoi, ils partiraient de compagnie pour la croisade. Ils convinrent également de se communiquer réciproquement les noms de leurs adhérents ei alliés secrets.
A Ghinon, Henri II s'alita. « Il voulait connaître ceux qui s'étaient engagés contre lui, lisons-nous dans la biographie du Maréchal. Il envoya donc Maître Roger, son garde du sceau, au roi de France, pour lui demander la liste promise. Maître Roger se rendit à Tours, où il transcrivit la liste de ceux qui s'étaient engagés à aider les Français. A son retour, Henri lui en demanda les noms : a Sire, répondit-il en soupirant, le « premier nom du rôle est celui du comte Jean, votre fils ».
Jean sans Terre était le seul des fils de Henri II qui semblait lui être demeuré fidèle. Le grand roi avait reporté sur lui la tendresse de son cœur blessé.
Quand le roi Henri, poursuit le chroniqueur, entendit que l'êire qu'il aimait le mieux au monde le trahissait, il ne put que dire : « Vous en avez dit assez. » Il se retourna dans son lit : des frissons le secouaient, dans ses veines le sang se troubla, son teint noircit. Il souffrit durant trois jours. Il prononçait des paroles inintelligibles.
« Enfin la mort lui creva le cœur et un jet de sang coagulé lut sortit par le nez et par la bouche... Et il lui advint à sa mort ce qui jamais n'était arrivé à si haut baron : on n'eut pas de quoi 1© couvrir. Il demeura si pauvre, si délaissé — tout nu — qu'il n(» conserva sur lui linge ni laine. » Le poète ajoute : « On a raisoi» de dire que mort n'a pas d'ami. »
Richard Cœur de Lion s'empressa de profite» des bons rapports qu'il avait entretenus avec le roi de France. Un accord intervint. Philippe Auguste lui restitua la plus grande partie de ses nouvelles conquêtes; il ne gardait que le territoire d'Issoudun et Graçay en Berry. Les deux rois renouvelèrent le vœu de partir l'un quand et quand l'autre pour la Terre Sainte. Et le départ se fit à Vézelay le 4 juillet 111)0. Les premiers jonrs parurent un enchantement. Les deux princes, à la tète de leurs troupes, des-
cendaient la vallée du Rhône en brillantes théories. Tout en chantant, les jeunes filles de blanc vêtues venaient leur offrir des corbeilles de fleurs; mais, dès Marseille, la bonne entente se brouilla. Richard était fastueux, hautain, arrogant; Philippe était renfermé, sournois, égoïste. 11 reprochait à Richard de manquer à sa promesse en n'épousant pas sa sœur Alix ; à quoi Richard répondait par des grossièretés. Le démêlé s'aigrit au point que, en mars 1191. pour sauver l'expédition, les deux princes durent conclure un accord, véritable traité de paix, comme s'ils avaient été en guerre déclarée. Le traité en est publié par Rigord. On arriva devant Saint-Jean d'Acre. La ville, héroïquement défendue, était assiégée depuis deux ans par les Chrétiens. Les barons chrétiens étaient séparés en Orient par des divisions que la rivalité entre Philippe et Richard devait encore accroître. Gui de Lusignan, roi de Jérusalem, vaincu à Tibériade, voyait se dresser devant lui un redoutable concurrent en la personne de Conrad, marquis de Montferrat. Philippe prit parti pour Montf errât et Richard pour Lusignan. On ne sait comment l'aventure se fût terminée si la place n'avait capitulée le 13 juillet 1191. C'était évidemment un premier succès ; mais la Croisade n'en était qu'à son début. Saladin n'était pas vaincu, il était toujours maître de Jérusalem. Alors Philippe Auguste déclara qu'il rentrait en France. Il assurait qu'il était très malade. L'air de la Palestine ne lui valait rien. Cette maladie consistait principalement dans la succession du comte de Flandre brusquement ouverte par la mort du comte devant Saint-Jean d'Acre. Philippe fit au Cœur de Lion les plus belles promesses : loin de nuire à ses intérêts en Occident, il veillerait sur eux en bon frère ; il lui laissa 10.000 hommes de ses troupes commandés par le duc de Bourgogne.
Le 23 décembre 1191, le roi de France était de retour à Fontainebleau. Tout aussitôt Philippe Auguste prépara son attaque contre la couronne anglaise : une circonstance inouïe le favorisa au delà de son espoir. Sur la route qui le ramenait de Terre- Sainte, Richard Cœur de Lion tomba entre les mains de son ennemi personnel, le duc d'Autriche, Léopold, qui le fit jeter en prison. Les deux princes avaient eu de violentes querelles devant Saint-Jeaa d'Acre. Philippe envahit la Normandie et s'empara du Vexin , mais il échoua devant Rouen. Richard Cœur de Lion venait d être livré par le duc Léopold à l'empereur allemand. Philippe insistait auprès de celui-ci pour qu'il retînt le roi anglais
indéfiniment en prison. Des négociations effrayantes furent entamées. Les actes en seront lus publiquement à la diète de Mayence. Philippe Auguste et Jean sans Terre, frère de Richard, offraient à l'empereur 80.000 marcs si Richard était retenu jusqu'à la St-Michel (29 septembre) ; ils en offraient 150.000 si Richard leur était livré. Alors le roi d'Angleterre se décida à céder, il consentit à toutes les exigences de Henri VI; il se reconnut son vassal et fut mis en liberté. Le 23 mars 1194. Richard Cœur de Lion entrait à Londres, d'où il s'empressait de repasser la Manche à la rescousse de son duché de Normandie.
fjes brigands.
La guerre dura du mois de mai H 94 au mois d'avril 1199. Guerre nouvelle : par bien des côtés ce n'est plus une guerre féodale, par l'importance qu'y prend l'argent, joute entre la livre tournois et la livre sterling. Et l'on vit alors paraître sur le même plan que les plus nobles chevaliers, ces routiers, mi-brigands mi-hommes de guerre, habiles aux embûches, aux guetsapens, aux hardis coups de main, les Mercadier et le Cadoc.
Soldat d'aventure, à la tête do ses bandits, les Cotereaux, Mercadier devint le frère d'armes du Cœur de Lion. Par toute la France, de Normandie en Aquitaine, on voit le souverain et l'aventurier chevaucher botte à botte. Les bulletins, par lesquels Richard instruit ses prélats et bai'ons de ses victoires, manquent rarement d'exalter le vaillant Mercadier. Avant de se mettre en route pour la Terre-Sainte, il lui avait confié la garde de dix-sept châteaux dans le Quercj.
Dès l'année 1183, on avait vu Mercadier se répandre en Limousin avec ses compagnons, pillant, bridant, saccagant, n'épargnant ni femmes, ni enfants ; villes et monastCires étaient rançonnés.
Mercadier était plus particulièrement habile à surprendre les places, le matin dans la brume. Il prit aussi une part importante à l'affaire de Gisors, où Philippe Auguste fut défait, le 29 sept(;mbre 1196. Mais le coup de main dont le roi d'.Vngle^erre lui sut le plus de gré ce fut la prise de Milly (19 mai 1197) où il s'empara de Philippe de Dreux, l'évèque de Beauvais, cousin germain de Philippe Auguste, l'un des plus redoutés guerriers de son temps.
Type curieux de prélat homme de guerre, cet évoque de Beauveais peut avoir servi de modèle aux poètes contemporains qui tracent dans les chansons de geste la pittoresque silhouette de l'archevêque Turpin. 11 partageait son temps entre les champs de bataille et les pieux sanctuaires. Après avoir massacré les adhérents du roi d'Angleterre et livré aux flammes villes et villages, il s'en allait, avec une égale ardeur, pcleriner, pieds nus, à Saint- Jacques-de-Compostelle. Son lieutenant, un archidiacre, n'était pas moins pieux, ni moins batailleur : les deux compagnons terrorisaient la Normandie.
Mais revenons à Mercadier. Au cours de la campagne de Flandre, en 1198, il réalise une grande fortune. Le pays était riche, les foires fréquentées. Quelles prises et surprises lui ménagaient les marchands au retour des assemblées d'Ypresetde Bruges, l'escarcelle lourde de florins d'or ! D'autre part, le roi Richard lui fait don de grands domaines en Périgord. Mercadier se hausse aux plus beaux rôles : il fait des dons pieux aux monastères pour s'assurer le paradis et veut être proclamé protecteur des religieux. Franc bandit mis par le roi d'Angleterre à la tête de ses armées.
Nous ne suivrons pas les deux adversaires, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, dans cette lutte de cinq années, mêlées de tours et retours de fortunes. Elle fut marquée, du côté de Richard, par la construction du Château-Gaillard, donjon formidable et qui a passé pour le chef-d'œuvre des forteresses défensives du temps. La guerre devint d'une cruauté atroce. De part et d'autre on aveuglait ou noyait les prisonniers. « De la roche de Château-Gaillard, dit Guillaume de Breton, le roi d'Angleterre fit précipiter trois chevaliers qu'il tenait prisonniers et qui se brisèrent la tête et les os ; après quoi il fit encoz^e arracher les yeux à quinze hommes, leur donnant pour guide un homme à qui il laissa un œil, afin qu'il les pût conduire au roi de France. Alors celui-ci infligea le même supplice à un pareil nombre d'Anglais et il les envoyaà leur prince sous la conduite de la femme de l'un d'eux et il en fit précipiter trois autres du haut d'une roche afin que nul ne put le croire inférieure Richard. » Le Cœur de Lion avait de grandes qualités d'homme de guerre : il était audacieux, mais avec clairvoyance, habile à frapper les grands coups et au bon endroit. Après la défaite de Courcelles-lès-Gisors (27 septembre 1198), la situation de Philippe Auguste parut critique.
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Les trêves de Vernon, conclues sous la pressante intervention d'Innocent III, lui imposaient de rudes sacrifices : de toutes ses conquêtes il ne gardait que Gisors. Quand il vit subitement se rétablir sa fortune. Richard Cœur de Lion, en compagnie de Mercadier, assiégeait le vicomte de Limoges, vassal insoumis, en son château de Châlus en Limousin. Le 26 mars 1199, une tlèche, partie de la grosse tour, blessa le roi d'Angleterre à l'épaule. Le château fut pris peu de jours après et les compagnons du Cœur de Lion pendirent tous ceux qui avaient défendu biplace, à l'exception toutefois de l'archer qui avait blessé le roi. Cependant la gangrène s'était mise dans la plaie, on fit comprendre à Richard qu'il était perdu. Le roi d'Angleterre demanda à voir son meurtrier :
« Quel mal t'avais-]e fais pour que tu me donnes la mort ?
« — Tu as tué de ta main mon père et mes deux frères, et tu voulais me tuer aussi. Tire de moi la vengeance que tu voudras, je souffrirai tous les tourments qu'inventera ta cruauté, pourvu que tu meures toi-même, toi qui as fait au monde tant et de si grands maux. »
Richard répondit à l'arbalétrier qu'il lui ferait grâce.
« Je ne veux pas de ta grâce. Je suis heureux de mourir ! »
Ce jeune héros s'appelait Pierre Basile.
« Tu vivras malgré toi, repondit le roi, témoignage vivant de mon humanité. »
Et, après lui avoir fait donner cent sous de monnaie anglaise, le roi le fit mettre en liberté.
Richard expira. A peine était-il mort, que Mercadier fit rechercher Basile qui était sans méfiance, et, sous ses yeux, il le fit écorcher vif.
Richard Cœur de Lion, était une nature enthousiaste, chevaleresque, séduisante. Poète lui-même, il se montra généreux aux trouvères et aux troubadours, et ceux-ci ont exalté en un magnifique langage ses brillantes qualités.
Jean sans Terre, frère cadet de Richard, lui succédait ; fourbe et dissimulé — autant que son frère s'était montré franc et chevaleresque — cruel, avide, sensuel et méchant, il avait cependant des qualités, celles de sa race : il avait l'intelligence d'un politique et la finesse d'un diplomate. Il était plus afiiné que la plupart des hommes de son temps. Mais ses vices le rendront odieux.
Au trùne, Jean avait eu un "compétiteur : le jeune Arthur de
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Bretagne, fils de feu Geoffroi, frère aîné de Jean sans Terre et de Constance, duchesse de Bretagne. Geoffroi eût-il survécu à Richard, tous ses domaines lui seraient revenus. En vertu du droit de représentation, Arthur de Bretagne réclamait la couronne que son frère aurait portée, et Philippe Auguste de le soutenir. En sa qualité de suzerain, le roi de France proclama le jeune Arthur héritier de la Normandie et de la Bretagne qui relevaient de lui. La guerre commença. Elle se déroulait avec des alternatives diverses quand, tout à coup, le roi de France parut comme paralysé. Il se débattait contre les difficultés que lui créait son conflit avec Ingeburge de Danemark.
Ingeburge.
Histoire étrange. Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe Auguste, était morte à dix-neuf ans (1190) après avoir donné le jour à un fils. Philippe Auguste sollicita du roi de Danemark Knud VI, la main de sa sœur Ingeburge, en lui demandant de lui céder les droits sur la couronne d'Angleterre qu'il tenait de Sven II et de l'aider à les faire valoir. Renouveler l'expédition de Guillaume le Conquérant sera le constant désir de Philippe Auguste.
La jeune princesse, âgée de dix-huit ans, arrivait en France et, le 14 août 1193, Philippe l'épousait à Amiens. Il avait lui-même vingt-huit ans. Ingeburge était blonde, d'une taille élancée : un charme troublant se dégageait de ses yeux bleu-vert, ce bleu glauque des mers du Nord quand le ciel est très pur. Les contemporains parlent de sa grâce et de sa beauté. Philippe Auguste l'avait accueillie avec une joie visible; mais voici, le lendemain des noces, comme on allait procéder au couronneniOnt, à peine la princesse a-t-elle paru, que Philippe recule devant elle, agitant ses mains ouvertes comme pour repousser un fantôme et donnant les signes les plus étranges d'horreur et de répulsion. Il pâlissait, il frissonnait. Que s'était-il passé entre les époux durant la nuit ? On ne le saura jamais. Des sorciers, diront le médecin et le chapelain du roi, « leur avaient noué l'aiguillette », et c'est la raison que Philippe Auguste fera valoir devant la Cour romaine. Le roi voulut rendre immédiatement la jeune femme à la mission Danoise qui l'avait amenée, mais celle-ci répondit que son rôle était terminé. Le roi fit enfermer Ingeburge au couvent de St-Maur.
24S LA FRANCE FEODALE
Il j vint encore lui rendre visite, franchit le seuil de la chambre ; puis en ressortit « Il m'est impossible, répétait-il, de vivre avec cette femme ». Une complaisante assemblée de Grands et de prélats réunib à Gompiègne, prononça le divorce (5 novembre H93) sous l'éternel prétexte des liens de parenté : les arrière-grand' mères d'Isabelle, première femme de Philippe Auguste, et d'Ingeburge, auraient été sœurs, filles du comte de Flandre Charles le Bon. Or Gharles le Bon n'avait pas eu d'enfants. Innocent III traitera de bouffonnerie la procédure de Gompiègne.
La pauvre Ingeburge, étroitement cloîtrée, ne savait ce qui se passait. Elle ne parlait ni ne comprenait le français. On la tenait éloignée de ceux qui étaient venus avec elle de Danemark. Dans le couvent même, elle était traitée misérablement. Lorsque l'archevêque de Reims se présenta devant elle pour lui notifier, par le moyen d'un interprète, la décision qui venait d'être prise, la jeune femme fondit en larmes, puis, se ressaisissant : « Mala Francia », Mauvaise France ! — s'écria-t-elle en latin, et elle ajouta : « Roma ! » pour indiquer qu'elle faisait appel au Souverain Pontife.
D'ordre du roi, Ingeburge fut transférée en une dépendance de l'abbaye de Gisoing, diocèse de Tournai, où elle continua d'être vilainement traitée. Elle, qui avait apporté à son mari, outre ses droits brumeux sur la couronne d'Angleterre, une belle dot en or très réel, était obligée, pour vivre, de vendre meubles et vêtements, Philippe Auguste refusait obstinément de la revoir. Knud VI formula de son côté une protestation devant le Souverain Pontife. Afin d'en entraver le cours, le roi de France mit tout en œuvre, fit chasser de Rome les envoyés danois, puis il les fit arrêter aux environs de Dijon, dépouiller de leur correspondance et emprisonner. Dans sa colère contre la jeune femme qui lui tenait tête, Philippe rendit sa détention plus rigoureuse encore. Du couvent où elle était, il la fit transférer dans une forteresse. On imagine la suite. Le roi de France, sans se laisser arrêter par la décision pontificale qui déclarait nulle la sentence de divorce prononcée à Gompiègne, se mit à la recherche d'une autre épouse. La quête n'était pas aisée. Les parents, éblouis d'une si magnifique alliance, donnaient suite avec empressement aux pk'cmiers pourparlers, mais les demoiselles se rebiffaient. « Je connais la conduite du roi de France envers la sœur du roi do Danemark, dit In fille du comte Palatin, et cet exemple m'épou-
vante. » Etelleépousa Henri de Saxe. Refus semblable de Jeanne d'Angleterre iiui deviendra comtesse de Toulouse. Une autre demoiselle des pays d'Allemaijne fut mise en route |);ir ses parents, avec un beau cortège appareillé pour les noces ; mais elle s'arrangea pour passer sur les terr-es d'un seigneur qui l'aimait d'amour. Le galant s'embusqua, enleva la belle qui se débattait en riant et l'épousa. Enfin Philippe Auguste parvint à se marier avec Agnès de Mérannie, fille d'un seigneur bavarois. Rome lance l'interdit sur ses domaines et avecd'autant plus déraison que s'il n'y avait pas de liens de parenté, au degré prohibé, entre Philippe Auguste et Ingeburge, il y en avait entre lui et Agnès.
Voici donc le roi de France engagé, une fois encore, dans les complications d'une sentence d'interdit. Les cloches se taisent en tous les clochers, les églises ferment leurs portes aux chants et aux prières, les mornes cimetières ne laissent plus entrer les morts. Les cadavres abandonnés au long des routes emplissaient lacontrée de puanteur etd'efïroi. Aussi Philippe Auguste se décidat-il à signer un traité avec Jean sans Terre, le 22 mai 1200, au Goulet. Le traité ne lui était d'ailleurs pas trop défavorable. Il recevait le comté d'Evreux et une somme de 20 000 livres sterling; d'autre part le roi de France consentait au mariage de son fils Louis — qui serait Louis VIII — avec Blanche de Castille, nièce de Jean sans Terre. De cette union naîtrait saint Louis. Jean sans Terre venait à Paris où une réception somptueuse lui était ménagée; mais, dès la fin de l'année, la guerre avait repris.
En Aquitaine, par la vilenie et l'égoïsme de sa politique, Jean sans Terre n'avait pas tardé à soulever contre lui les principaux barons . A Hugue le Brun, fils du comte de la Marche, il avait pris sa fiancée, Isabelle Taillefer, pour l'épouser lui-même (30 août 1200). Les seigneurs aquitains firent appel de leur suzerain immédiat à leur suzerain supérieur, c'est-à-dire au roi de France. Jean fut cité à comparaître à Paris devant la Cour des pairs. Premier grand exemple de ces appels d'Aquitaine, qui vont jouer un rôle important durant le siècle suivant et seront pour la couronne d'Angleterre une source d'inextricables difficultés. La sentence de la Cour de Paris fut rendue en 1202, probablement le 28 avril. Jean sans Terre avait fait défaut. On manque malheureusement d'informations sur les détails du jugement, dont on ne connaît même pas le texte exact. « La Cour de France. — dit Raoul, abbé du monastère cistercien de Cogeshall, — déclara que le roi d'Angleterre
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serait déchu de tous les fiefs qu'il tenait du roi de France, pour n'avoir pas rempli les conditions desdits fiefs et avoir désobéi presque en toute chose à son suzerain. »
Date importante. De ce jour la pensée des rois de France reviendra sans cesse à cet acte solennel par lequel les rois d Angleterre étaient dépouillés de leurs possessions françaises.
Philippe envahit la Normandie, mais le jeune Arthur fut défait à Mirebeau et tomba entre les mains du monarque anglais. (31 juillet 1202). Ici se place encore un drame affreux. Dans la tour de Rouen, de ses propres mains, Jean sans Terre assassina son neveu (avril 1203). La nouvelle s'en répandit, marquée de circonstances horribles. Et l'on vit s'accentuer un mouvement de réprobation semblable à celui qui avait failli renverser Henri II après 1 assassinat de Thomas BecUet. C'est 1 époque où Philippe Auguste s'empare du Château-Gaillard .fimars 1204), le formidable donjon, clé de la Normandie. Le Capétien se trouva maître de toute la province en deux mois. L'habileté du roi de France avait d'ailleurs été secondée par la nonchalance de Jean sans Terre qui ne croyait pas devoir interrompre une partie d'échecs pour recevoir les envoyés normands.
Philippe Auguste agit avec une égale décision en Poitou et en Aquitaine. On doit admirer leftlcace politique du jeune prince qui détruisit en trois années l'œuvre si laborieusement co struite par Guillaume le Conquérant, par Henri Beauclerc et Henri II. Rarement événements plus considérables furent amenés par des moyens plus simples, mis en œuvre avec plus de netteté d'esprit et de sûreté.
Pour avoir le répit nécessaire, le roi avait paru céder au pape sur son divorce avec Ingeburge. En mars 1201, il avait comparu avec la reine, à Soissons, devant une assemblée de juges présidée par le délégué du pape. Les envoyés de Knud VI parlèrent avec véhémence, rappelant à Philippe Auguste ses promesses et ses serments. Lesavocatsdu roirépondirentparde subtilesetéloquentes harangues. La pauvre reine se trouvait embarrassée pour rétorquer leur dialectique embroussaillée de phraséologie latine, quand, du milieu de l'assistance, se leva un clerc inconnu. Il plaida la cause de l'innocence avec tant de force et d'émotion que l'assemblée en fut bouleversée. Les séances se succédaient; les cardinaux ne trouvaient aucun motif de divorce, quand, à la surprise générale, Philippe Auguste déclara brusquement qu'il rendait à la reine toute sa faveur. Il alla vers elle, lui donna la main, la mena au
bas des degrés, la prit en crou[je sur son clieval et partit avec elle en jeune amoureux. L'interdit l'ut levé. Agnès de Méranie, écartée à sou tour, mourut au château de Poissy ; mais voici Jean sans Terre vaincu et Philippe veut de nouveau répudier Ingeburge. Il la fait enfermer dans la tour d'Etampes et garder éti'oitemen t. Il veut obtenir d'elle qu'elle demande elle même le divorce pour entre? eu religion. Les privations matérielles, les tortures morales imposées à la malheureuse reine inspirent des craintes pour sa santé. Elle est injuriée par ceux qui la servent. On lui enlève le soutien des pratiques religieuses. « Mon père, écrit-elle au pape, je tourne vers vous mes regards pour ne pas périr. Ce n'est pas de mon corps, c'est de mon âme que je m'inquiète. Je meurs tous les jours. » Elle demande au Souverain Pontife d'annuler par avance toutes déclarations, tous serments qui pourraient lui être arrachés par la violence. En sa sereine résistance, la jeune reine captive se montrait admirable. « Jeune d'années, écrit Etienne de Tournai, elle avait la prudence d'une tête blanchie par les ans. m La papauté était magnifiquement représentée par Innocent III qui déploya, en ce drame douloureux, sa haute sagesse, son énergie terme, sa grande bonté. Déjà le roi de P^j-ance avait entamé des négociations pour un quatrième mariage avec la fille du landgrave de Thuringe, quand il déclara qu'il s'inclinait en fils soumis de l'Eglise et reprenait sa femme (avril 1213}. xVllégresse générale : Ingeburge retrouvait son rang de reine de France dont elle no devait plus être privée.
Depuis vingt ans, époque où remontait sa première rencontre avec Ingeburge, Philippe Auguste avait désiré à plusieurs reprises, et sincèrement semble-t-il, se rapprocher d'elle, et chaque fois il s'était senti repoussé par une insurmontable aversion. Le voici dans la cinquantaine. L'âge adoucit les caprices de l'amour et met au premier plan les idées politiques. Après avoir chassé les Anglais de France, Philippe Auguste reprenait les mêmes projets qui l'avaient incité à demander la main d'Ingeburge, en sorte que sa femme et le roi de Danemark et le Souverain Pontife lui redevenaient nécessaires.
Quant à Ingeburge, elle s'occupa durant les nombreuses années qu'elle vécut encore — car ellené mourra qu'en 1237 — d'œuvres noblement bienfaisantes où bi-illa la beauté de son âme, « plus belle encore, dit Etienne de Tournai, que son visage radieux ».
J5« LA FRANGE FEODALE
La croisade de Villehardouin.
Événements contemporains de la quatrième croisade. Elle fut décidée en un tournoi à Ecri-sur-Aisne où les barons champenois avaient jouté contre les Flamands et les Picards. Après un copieux échange de buffes et de horions, on avait fraternisé et décidé de courir sus aux Sarrazins. Foulque, curé de Neuilly-sur-Marne, en fut le prédicateur, rappelant par sa fougueuse éloquence et Pierre l'Ermite et saint Bernard. Il vint prêcher aux Champeauxoù se tenait un marché dans un cimetière. « Là, écrit Jacques de Vitry, les usuriers, les femmes légères, les plus grands pécheurs, après s'être dépouillés de leurs vêtements, se prosternaient aux pieds du prédicateur en confessant leurs fautes. Les malades se faisaient porter devant lui. La foule se précipitait sur ses pas, déchirant sa robe pour s'en partager les lambeaux. En vain il écartait les plus impatients avec un bâton ; il ne pouvait dérober ses vêtements à la piété des spectateurs ; il lui fallait chaque jour une soutane neuve. » Il aurait « croisé » plus de 200 000 pèlerins.
Une fois encore on vit des bandes populaires partir sans chef expérimenté, et périr en chemin de la manière la plus lamentable. La vraie croisade fut composée de barons féodaux. Thibaud de Champagne étant mort, Philippe Auguste recommanda de prendre pour chef Boniface de Montferrat, le frère de l'ancien rival de Gui de Lusignan.
Pour vaillants qu'ils fussent, les chevaliers qui s'engageaient dans cette nouvelle expédition en Orient, n'étaient plus les rudes soldats de la première croisade. On trouve parmi eux des trouvères et des troubadours qui composent de jolies chansons d'amour, vers et musique, en manière d'adieu à leur mie, tandis qu'elle leur cousait sur l'épaule de leur manteau la croix blanche des croisés : licoutez Robert de Blois :
Li départir de la douce contrée
U [où] la bêle est, m'a mis en grand tristor [tristesse],
Laissier m'estuet [me faut] la riens [cellej c'ai plus amée,
Pour Uanie deu [Seigneur Dieu] servir le crealor;
Et ne pourquant tout remaign [je reste] en s'amour
Car tous li lais', mon cuer et ma pensée :
Se [si] mes cors [mon corps] va servir Nostre-Signour
Pour çou n'ai pas bonne amour oubliée.
Un autre, et des plus vaillants capitaines de la croisade, Villehardouin, maréchal de Champagne a tracé de l'expédition, une vivante description.
Gomme les expéditions précédentes, la croisade eut pour premier objectif Jérusalem. Six ambassadeurs, parmi lesquels Viilehardouin, furent envoyés à Venise pour j régler les conditions auxquelles la florissante République de marchands transporterait les croisés par la mer. Les messagers furent reçus par le doge Dandolo. Le gouvernement vénitien s'engageait à mettre ses vaisseaux à la disposition des armées franques, au prix de quatre marcs par cheval et deux marcs par homme.
Venise recevrait en outre la moitié des conquêtes. Lesmercantis ! Il fut également décidé que le débarquement aurait lieu en Egypte et que les croisés marcheraient directement sur Babylone (le Caire), « pource que par Babylone pourroient mieux les Turcs détruire que par autre terre ». Au fait, le Caire était le centre de la puissance musulmane; décision qui expliquera la croisade de saint Louis. Et ce plan était bien conçu étant donné le but que poursuivaient leschevaliers français ; mais ils se laissèrent ensuite circonvenir par les rusés Vénitiens qui avaient intérêt au rétablissement sur le trône byzantin de l'empereur Isaac TAnge chassé par ses sujets. Et contre les Byzantins, les chevaliers francs pourraient, quand et quand, assouvir une vieille rancune, car c'était une opinion répandue en France, que les Grecs de Constantinople, avaient causé l'échec des précédentes expéditions, par leur perfide politique.
L'armée féodale arriva à San Stefano le 23 juin 1203.
« Et lors virent tout à plein Constantinople, dit Villeliardouin, cil qui onques mes ne l'avoient veue, ne cuidoient mie que si riche cité peust avoir en tout le monde. Quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle estoit close, et ces riches palais et ces hautes églises dont il avoit tant que nus nel peust croire s'il ne le veist proprement à l'œil ; et ils virent le lonc (longueur) et le lé (largeur) de la ville qui de toutes autres estoit souveraine ; — sachiez qu'il n'i ot si hardi à qui la chair ne frémesist, et ce ne fu mie merveille s'i s'en esmaièrent [émurent], quar onques si grans afaires ne fu empris de nulle gent puis que li mons (le monde) fu estorés ».
L'usurpateur Alexis III prit la fuite. A peine les croisés maîtres de la ville, la foule des soldats réclamaient la marche sur Jéru- Flnck Bue.stano. — Le .Moyen Age. 9
254 LA FRANCE FEODALE
salem ; mais les chefs découvraient déjà un autre champ à leur activité. Isaac l'Ange et son fils Alexis IV n'ayant pas tenu leurs engagements, l'accord entre eux et les croisés se trouva rompu ; des querelles entre Grecs et Latins occasionnèrent des rixes ; une partie de Constantinople fut livrée aux flammes ; après avoir quitté la ville, les Francs y rentrèrent en vainqueurs (11 avril 1204), Des émeutiers s'étaient emparés d'Isaac et de son fils, les avaient fait périr. Le comte de Flandre, Baudoin IX, fut proclamé empereur. Vêtu du costume impérial, c'est-à-dire de la clamyde battue d'aigles d'or, des chausses de soie et des sandales pourpre enrichies de pierreries, il fut couronné à Ste- Sophie (9 mai 1204). L'empire byzantin fut partagé entre les chevaliers francs. Boniface de Montferrat fut nommé roi de Thessalonique et de Macédoine. Sur les rives du Bosphore on vit s'implanter et prendre vie les institutions de la féodalité française, comme deux siècles auparavant dans les plaines brûlées de la Syrie. Entre les limites du vieil Empire du « basileus », se forme une nouvelle France, nnoa Francia, l'expresssion est du pape Honorius III (lettre à la reine de France, 20 mai 1224). A la Cour française de Constantinople on entendit les jolies chansons du trouvère Quene de Béthune, et les vers harmonieux du troubadour Rambaud de Vaqueiras :
Chançon légère à entendre Ferai, car c'est mon métier, Que chacun la puisse apprendre Et la chante volontiers...
{Quene de Béthune.)
Villehardouin reçut le fief de Messinople. Vers 1210, il dicta cette Histoire de la conquête de Constantinople, pour l'instruction des siens : pittoresque précurseur du bon sire de Joinville, Champenois comme lui. La concjuète française s'étendit en Morée, en Achaïe, en Grèce. On vit des ducs d'Athènes et de l'Archipel. Ces bons chevaliers de France rédigèi-ent des codes, fondèrent des villes, fi-appèrent monnaie à leur effigie ou à leurs armes, et, avec un libéralisme étonnant pour l'époque, maintinrent une tolérance réciproque entre les cultes ennemis.
L'empire latin de Constantinople disparaîtrait en 1261 ; mais les féodaux avaient pris racine dans le pays. L'excellent chroniqueur Catalan, Ramon Muntaner, écrira encore sur la fin du XIII® siècle : « Les princes de Morée choisissent leurs femmes dans
les meilleures maisons françaises. Ainsi font leurs vassaux, barons et chevaliers, qui ne se sont jamais mariés qu'à des femmes descendues de chevaliers de France. Aussi disait-on que la plus noble chevalerie du monde, était la chevalerie française de Morée. On y parlait aussi bon français qu'à Paris ».
A ces brillants événements, Pi.ilippe Auguste était demeuré étranger; mais en France même il travaillait avec succès à la grandeur du pays. Telle était déjà sa puissance que, au delà des frontières, son activité se portait en Allemagne, où il intervenait dans la lutte entre les Guelfes (famille de Saxe) et les Gibelins (famille de Hohenstauffen).
A force de cruautés et d'exactions, Jean sans Terre avait soulevé le clergé anglais. Innocent III le mit au ban de l'Europe (janvier 1213). Philippe Auguste fut chargé par le Souverain Pontife de chasser Jean d'un trône dont il ne le jugeait plus digne et d'y placer son propre fils Louis, le futur Louis VIII. Philippe Auguste prépara une descente en Angleterre, mais Jean se réconcilia avec le trône pontifical, il se reconnut son vassal; Philippe Auguste, au moment de s'embarquer, fut arrêté par le légat d'Innocent III. Il s'inclina, volontiers, disait-il ; mais en sa pensée il ne faisait que difïérer ses projets.
Son attention était pour le moment sollicitée par un des événements les plus considérables de notre histoire : la guerre des Albigeois.
La guerre des Albigeois.
Depuis bien des années le Midi de la France inclinait vers des idées religieuses qui s'éloignaient de l'orthodoxie romaine. Il s'agit de la doctrine des Albigeois et de celle des Vaudois. La doctrine des Albigeois était aussi nommée l'hérésie des Catarhes, du grec xaOapo'., les purs.
Les Wisigoths, qui s'étaient établis dans le Midi de la France, étaient ariens : ils n'admettaient pas la divinité du Christ. Leur royaume fut envahi et détruit par les ducs, comtes et évoques catholiques. Mais le temps des missionnaires humbles et pauvres n'était déjà plus ; le temps où les conducteurs d'âmes agissaient sur le peuple parce qu'ils étaient « peuple » eux-mêmes; aussi les idées ariennes continuèrent elles de cheminer au fond de la masse populaire et d'y prendre une forme de plus en plus concrète dans
le sens des croyances païennes en de bons et en de mauvais génies. Elles furent appliquées aux Evangiles, d'où la conception d'un principe bon, Dieu, et d'un principe mauvais, Satan, organisateurs du monde : l'ancien dualisme manichéen.
Tel semble avoir été le foudement de l'hérésie catarhe. Quant à des détails précis, il est difficile d'en retrouver, les contemporains s'étant efforcés d'en faire disparaître toute trace. On peut néanmoins conclure de certaines formules d'abjuration que les catarhes reconnaissaient parmi les hommes une catégorie d'élus, les Parfaits, que Dieu même aurait distingués de la masse des croyants. Par là ils apparaissent comme les précurseurs des Jansénistes. Les catarhes prêchaient le mépris des dignités ecclésiastiques, comme les Vaudois, et s'élevaient contre les dîmes que les gpns d'église exigeaient du laboureur. Avec le progrès matériel et le départ des chefs catholiques pour les croisades, les sectes se répandirent; du pays des Albigeois elles conquirent le Languedoc depuis Toulouse jusqu'à Beaucaire.
Quant à la religion vaudoise, elle était originaire de Lyon, où elle avait été enseignée, sur le dernier quart du xii'^ siècle, par un riche marchand, Pierre Valdo, une manière de saint et d'apôtre. Après avoir distribué ses biens aux pauvres, Valdo s'était mis à prêcher dans les rues, sur les places, emmi les carrefours. Ses disciples, dont le nombre fut bientôt très grand, se nommèrent les « pauvres de Lyon ». Ils se répandirent jusqu'à Montpellier au Sud, jusqu'à Strabourg au Nord, Leur doctrine était un retour à l'enseignement primitif de l'Eglise. Ils n'admettaient pas la présence réelle du Christ dans l'hostie, ni le culte des saints, ni le purgatoire, ni les vertus attachées à l'ordination ecclésiastique. Valdo et ses disciples — les Vaudois — enseignaient, en somme, dès la fin du xii" siècle, les principes qui feront, dans la suite, les bases de la religion protestante. Ajoutons que, aux yeux des clercs, les Vaudois paraissaient moins « pervers » que les cathares ou Albigeois proprement dits; nous ne parlons pas des chevaliers croisés qui ne feront aucune distinction dans le Midi, entre Vau dois et cathares, voire entre Vaudois, cathares et catholiques
Dès l'année 1I4."> saint Bernanl avait entrepris de combaltre l'hérésie. En I I Ijii le concile de Tours dénonça les dangers que faisait courir à la foi, la doctrine albigeoise qui « comme un cancer » rongeait une partie de la France Elle divisait les citoyens, jetait la discorde au sein des familles. En 1178, les progrès de la
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rengîon nouvelle étaient si grands que Louis VII et Henri II avaient projeté contre elle une croisade, mais cette expédition se réduisit à une chevauchée de missionnaires. Le résultat en fut médiocre. Le comte do Foix, le vicomte de Béarn. le vicomte de Béziers, le comte de Comminges se déclarèrent en faveur des hérétiques. Enfin Raimond VI — ayant succédé, en 1196, à son père le comte de Toulouse Raimond V — s'avoua «albigeois». La majeure partie du Midi était acquise à l'hérésie.
Avant de sévir, le pape Innocent III voulut encore recourir aux armes que peut fournir l'arsenal de la raison. L'évêque d'Osma, accompagné de l'admirable moine qui sera un jour saintDominique, alla dans les contrées contaminées. Ils y reconnurent avec bonne foi que les désordres du clergé, le luxe, la vie dissipée de nombreux prélats, abbés et curés, étaient à l'origine du rnal. Et ils conclurent qu'il serait utile, en vérité, de ramener l'Eglise à sa pureté première, comme le voulaient les Vaudois, mais sans porter, comme eux, atteinte à l'intégrité de la foi , et ils donnaient l'exemple, allant par les chemins, pieds nus, en mendiant ce qui était nécessaire à leur subsistance, et en causant avec les hérétiques qu'ils s'efforçaient de ramener dans le bon chemin par la douce contrainte de la parole. Malheureusement d'autres hauts personnages de l'Eglise parlaient d'un ton différent. Ifs demandaient l'extermination des hérétiques ; membres gangrenés qu'il fallait retrancher du corps par le fer et le feu. de peur que le corps tout entier... on connaît l'affreux sophisme.
Parmi ces prélats, un troubadour converti, Folquet de Marseille s'exprimait avec d'autant plus de véhémence qu'il croyait devoir se hâter sur le chemin du Paradis, ayant battu précédemment de tout autres sentiers. En février 1206, il fut promu au siège épiscopal de Toulouse.
.- son instigation, le légat pontifical, Pierre de Castelnau, excommunie Raimond VI, comte de Toulouse (1207); en réponse un écuyer du comte assassine dans une hôtellerie Pierre de Castelnau (12 janvier 1208).
« Quand le pape apprit que son légat avait été tué, lisons-nous dans la Chanson de la Croisade des Albigeois^ la nouvelle lui en étreignit le cœur. Il tint la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de (^ompostelle et saint Pierre de Rome. Et quand il eut fini son oraison, il éteignit le cierge qui brûlait. Etaient présents l'abbé de Ciseaux, et maître Milon qui parle latin, et douze car-
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dinaux, dont les sièges formaient un cercle où fut prise la résolution en suite de laquelle tant d'hommes ont péri éventrés et tant de dames ont été dépouillées de leur manteau et de leur jupe ».
Au mois de juin 1209 une armée de croisés se réunissait à Lyon. 8t Je ne m'inquiète pas de dire comment ils furent armés, dit l'auteur de la Chan'ion de la Croisade, ce que coûtèrent les croix d'orfroi (bande tissée d'or et de soie) qu'ils se mirent sur la poitrine » .
Allusion à la manière dont avait été réuni l'argent nécessaire à l'expédition. De riches marchands, des banquiers, des usuriers, des Cahorcins, avaient avancé des fonds comme s'il se fût agi d'une entreprise commerciale. Dans la suite, ils recevraient, en manière de remboursement, des étoffes, du vin, du blé, voire des domaines et des châteaux pris sur les Albigeois. C'était, pensaient-ils, un bon placement.
Le 21 juillet, l'armée des croisés arrivait devant Béziers. Vainement le vicomte Raimond Roger proteste-t-il de sa fidélité à la foi . La ville est prise, saccagée, mise à feu et à sang. Dans la seule église de la Madeleine, où des femmes, des vieillards, des enfants s'étaient réfugiés, sept mille malheureux furent égorgés. La ville fut détruite. Après quoi, la guerre se poursuit, mêlée d'exécutions sauvages. Les défenseurs des châteaux forts sont pendus au gibet seigneurial ; les chevaliers pris dans les combats sont étranglés et accrochés « aux oliviers fleuris » ; ou bien on les traîne sur les routes, pantelants, à la queue de leur cheval ; les bourgeois des villes sont brûlés vifs, en tas, au milieu de la prairie où leurs cadavres calcinés s'amoncellent en monceaux fumants ; de pauvres vieilles, précipitées au fond des puits, y sont broyées sous de grosses pierres. « L'herbe des champs devient rouge comme rosier, car on ne fait pas de prisonniers » {Chanson de la Croisade). Et dans l'exaltation, sous les pas sanglants des croisés, les miracles fleurissent comme des lis au cœur pur. Au plus fort des combats, dans le tumulte des assauts, les clercs chantaient le Sancte spirilus cl le Veni creaLor, sous les pennons de l'armée en marche, « en procession et d'une voix si haute que, d'une demi-lieue, on en entendait le son » i Chanson de la Croisade).
Un hobereau des provinces du Nord, Simon de Montfort- TAmaury, n'avait pas tardé à se distinguer par l'ardeur de sa foi autant que par sa vaillance, son énergie et ses talents militaires. La foi de Simon de Montfort remplirait saint, Louis d'admiration
et le bon roi se plairait à citer de lui le trait suivant : et Des Albigeois abordèrent le comte de Montl'ort en lui disant qu'ils venaient pour voir l'hostie qui, à ce qu'on assurait, s'était transformée en sang et en chair entre les mains d'un prêtre à l'autel ; mais il leur dit : « Allez-y voir, vous qui ne le croyez; je n'en ai cure, moi qui « le crois fermement ».
Robuste en sa foi, Simon était dur en toutes choses, quand et quand adroit politique, prompt à suivre les bons conseils. Par les croisés il fut élu vicomte de Béziers et de Garcassonne, seigneuries dont Raimond Roger était dépouillé. La croisade avait trouvé son chef. Simon de Montfort mena la campagne avec une rapidité foudroyante. Les places tombent les unes après les autres entre ses mains et chaque rencontre avec les troupes méridionales, mal organisées, mal conduites, hésitantes entre la soumission et le combat, est marquée d'une victoire. En 1212, Raimond VI ne commandait plus qu à Toulouse et à Montauban. La conquête continuait d'ailleurs de se marquer des plus atroces cruautés. L'historien officiel de la croisade, le moine Pierre de Vaux-Cernay donne le ton : « Avec une extrême allégresse nos pèlerins brûlaient une grande quantité d'hérétiques ».
Ces Français du Nord apparaissaient à la population plus raffinée du Midi, comme des hommes d'une brutalité et d'une rudesse repoussantes. Ils lui inspiraient surtout de la répulsion par leurivrognerie. Sous un bruit de fer, sous un flot de sang fut noyée la « gaie science », le « beau dire » des troubadours, la poésie courtoise qui florissait dans les gentilles cours de Comminges et du Languedoc.
Le roi d'Aragon, Pierre II, résolut de marcher au secours de son voisin le comte de Toulouse, à qui il avait marié une de ses sœurs, et une autre de ses sœurs à son fils. Les rapports de tous genres entre le midi de la France et le nord de l'Espagne étaient, en ce temps, très fréquents; des liens de sympathie active s'étaient noués entre les deux versants des Pyrénées.
Au moment de revêtir son haubert, Pierre II écrivit à une noble dame de Toulouse qu'il partait en guerre pour l'amour d'elle : trait de chevalerie galante et digne du prince vaillant et courtois, ami des troubadours. La lettre tombera entre les mains de Simon de Montfort. Il en jugea plus lourdement : « Comment voulez-vous que je respecte un roi, qui, pour une femme marche contre Dieu! » En ce trait les adversaires se dessinent l'un et l'autre.
Le roi d'Aragon, accompagné des comtes de Toulouse et de Foix, arriva sous les murs de Muret, où s'était enfermé Simon de Montfort. Les princes alliés disposaient de forces importantes : 2.000 chevaliers et 40.000 hommes de pied, ces derniers fournis par les milices communales et comprenant des sergents d'armes, des garçons et des servants.
Simon de Montfort n'avait avec lui qu'un millier de chevaliers et deux ou trois mille piétons; mais il n'hésita pas à sortir de la ville et à offrir la bataille à une armée dix fois plus nombreuse que la sienne. Le fanatisme l'exaltait. Il s'agenouilla devant l'évêque d'Uzès en disant : « Mon Dieu, je vous donne mon âme et mon corps ». Au premier rang des croisés, marchait l'évêque de Toulouse dans la splendeur des habits pontificaux, élevant au-. dessus de sa tête un morceau de la vraie croix. La bataille s'engagea le 12 septembre (1213). Les hommes du Nord attaquèrent avec fureur.
Simon de Montfort avait groupé ses chevaliers en une masse qui, d'un bloc, tomba sur les ennemis. Ceux-ci s'étaient divisés en deux corps, l'un sous les ordres du roi d'Aragon, l'autre sous ceux du comte de Toulouse. A la coutume de la chevalerie, on y combattit par groupes indépendants les uns des autres, par mesnies, chaque seigneur féodal entouré de ses vassaux. Après avoir écrasé l'un des deux corps de chevaliers qui lui étaient opposés, Simon de Montfort écrasa l'autre, par la rapidité et la densité de son attaque.
Deux chevaliers, Alain de Roucy et Florent de Ville, qui avaient fait le serment de tuer le roi d'Aragon, parvinrent jusqu'à lui et lui tranchèrent la gorge. Ce fut pour les Méridionaux le signal de la débandade. Les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges s'enfuirent des premiers. Un chevalier catalan vint annoncer la défaite aux milliers de Toulousains l'assemblés dans les prairies de la Garonne et qui n'avaient pas encore pris part à l'action. Frappés de terreur, ils cherchèrent refuge dans lesbaleaux, amarrés au milieu du fleuve, dont on s'était servi pour amener de Toulouse vivres et munitions. Ils se bousculèrent, s'entassèrent dans les barques en surnombre, par centaines ils se noyèrent dans l'eau mouvante. Des survivants il fut fait un effroyable carnage. Le nombre des victimes parmi les Ai-agonais et lesToulousains se chiffra par milliers : vingt mille dit Pierre de Vaux-Cernay. A peine si les croisés perdirent cent hommes. Le cadavre du roi
d'Aragon fut dépouillé par des pillards de sa riche armure et de ses vêlements; tout nu, on retrouva dans l'herbe verte son corps blanc couvert de sang
Victoire décisive. Simon de Montfort était maître du Languedoc, Ces guerres entre chrétiens et vassaux du même roi ne laisssent d'ailleurs pas de soulever des protestations. Guillaume le Clerc écrit :
Quant Français vont sor Tolosans [Toulousains] Qu'ils tienent à popelicans [tiéréliques] Et la legaci-e romaine [légat romain] Les i conduit e [et] les i maine Cest mi-e bien...
Les lieux Saints sont retombés sous l'empire du Croissant. Est-ce le moment pour des chrétiens de s'entre-tuer ?
Et quel rôle singulier est celui de ces gens d'Église qui marchent avec les hommes de guerre et les excitent au carnage ?
Mes ait [aille] li clercs à s'escripture E à ses psaumes, verseiller [chanter], E lest [laisse] aler les clievaler A ses granz batailles champels :
E i seit [qu'il soit] devant ses autels.
Il faut convenir qu'une fois maître du Languedoc Simon de Montfort se montra habile organisateur. A Pamiers, en 1212, quatre ecclésiastiques et quatre barons français, quand et deux chevaliers et deux bourgeois du Midi, furent choisis pour rédiger des statuts destinés à la nouvelle conquête. Ce furent les fameux statuts de Pamiers oîi le Languedoc trouva une constitution mieux adaptée aux transformations sociales du siècle écoulé. Aux excès des hobereaux était mis un frein, et les habitants du pays saluèrent presque avec reconnaissance la transformation qui s'accomplissait. Mais les troubadours regrettèrent le temps des Cours d'amour, où leur gentille poésie couvait, en de beaux nids tranquilles, ses brillants œufs d'or.
« Voici ce que je voyais avant mon exil, écrit Aimeric de Péguilhan. Avant mon exil (en Italie) si, par amour, on nous donnait un ruban, aussitôt naissaient joyeuses réunions et invitations. Il me semble qu'un mois dure deux fois plus que ne durait un an au temps où la galanterie régnait. Quel chagrin de voir les différences entre la société d'hier et celle d'aujourd'hui. »
Sous ces guerres de religion, on trouvera des causes plus profondes. Une société, différente en ses mœurs de celle du Nord, s'était formée au sud de la Loire. Les croisés se conduisirent en brutes, massacrant tout, « ils faisaient, lisons-nous dans la chronique des églises dWnjou, un effroyable carnage d'hérétiques et de catholiques, qu'ils ne s'attardaient pas à discerner », — et l'on ne saurait flétrir leurs excès avec une trop vive indignation ; mais, dans la violence des combats, ils rattachèrent la France du Midi à celle du Nord, par des liens qui ne devaient plus se briser; de leurs rudes mains sanglantes, ils firent place nette à l'influence de rile-de-France qui, à la suite de la royauté, allait conquérir politiquement, intellectuellement et artistiquement le pays tout entier.
Au fait, dès les premiers jours, Philippe Auguste traita Simon de Montfort en officier royal: il le considère comme un bailli. Simon de Montfort rend la justice en son nom. Le concile de Latran, réuni en novembre 1215, avait laissé Toulouse au comte Raimond et cela sur l'insistance du Souverain Pontife. Simon, qui voulait le domaine tout entier, vint mettre siège devant la ville. La défense de la place fut héroïque et joyeuse. « Tout le monde, lisons-nous dans laChanson de laCroisade, se mit à l'œuvre avec entrain: menu peuple, damoiseaux, damoiselles, dames, femmes mariées, garçons, pucelles et petits enfants. En chantant des ballades et de légères rotrouenges, ils travaillaient aux clôtures, aux fossés, aux terrassements... » Enfin le jet d'une pierrière, manœuvrée par de jeunes Toulousaines, alla frapper Simon de Montfort au front et lui mit la cervelle en bouillie au fond de son heaume bruni. « Il y a dans la ville une pierrière, dit l'auteur de la Chanson, une pierrière que fit un charpentier ; la pierre est lancée du haut de St-Sernin par les dames et les pucelles qui manœuvraient l'engin. Et la pierre vint tout droit là où il fallait et frappa le comte de Montfort sur le heaume d'acier, si juste qu'elle lui fracassa les yeux, la cervelle, les dents, le front, la mâchoire : voyez le comte étendu à terre, mort, sanglant et noir ». Deux chevaliers accoururent et recouvrirent le corps d'une écharpe bleue, poiircacher le décès. Mais la nouvelle s'en répandit, semant l'épouvante: les assiégeants brûlèrent leurs constructions, leurs bastilles de bois, et déguerpirent vers Carcassonne. « Tout droit à Carcassonne, ils le portent pour l'ensevelir, pour célébrer le service au uioutier St-Nazaire. Et on lit sur l'épitaphe que le
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seigneur de Montfort est saint, qu'il est martyr, qu'il doit ressusciter et fleurir dans la félicité de Dieu. Si, pour tuer les hommes et répandre le sang, pour perdre des âmes, pour consentir à des meurtres, pour croire des conseils pervers, pour allumer des incendies, pour détruire des barons, pour prendre des terres par violence, pour égorger des femmes, pour massacrer des enfants, on peut en ce monde conquérir Jésus-Christ, — le seigneur de Montfort doit porter des couronnes et resplendir dans le ciel. Et veuille le fds de la Vierge, qui fait briller le droit, qui a donné sa chair et son sang, veiller sur la raison et la droiture et, entre les deux partis, faire luire le bon droit». Aces lignes, qui ont été attribuées au troubadour Peire Cardinal, il est difficile de ne pas souscrire.
Ainsi le comte Raimond VII de Toulouse reprit le dessus et Ton verra le fils de Simon de Montfort léguer ses domaines au roi de France.
Crises cruelles : sans elles, l'unité d'un grand pays ne peut-elle donc s'accomplir?
A peine était-on sorti de la guerre albigeoise, qu'à l'autre extrémité de la France, les armes allaient offrir un spectacle d'un autre réconfort.
Bouvines.
Le roi de France avait donné le trône de Flandre à Ferrand de Portugal en lui faisant épouser Jeanne, fille aînée du comte Baudoin, devenu empereur de Constantinople. Dans les premiers temps, Ferrand témoigna d'une certaine gratitude; mais bientôt, entraîné à vrai dire par ses sujets, que leurs intérêts commerciaux liaient à l'Angleterre, il avait accepté de devenir l'homme lige de Jean sans Terre, moyennant une rente en argent. Nous avons dit la prospérité matérielle des grandes villes flamandes : leurs drapiers et tisserands avaient besoin des laines anglaises; avant même l'union de Ferrand de Portugal avec la fdie du comte Baudoin, elles avaient fait alliance avec Jean sans Terre contre Philippe Auguste.
Renaud de Dammartin n'était pas un aussi grand prince que le comte de Flandre, mais il était hardi, entreprenant et, par la protection encore de Philippe Auguste, il avait vu augmenter ses domaines : il épousa la comtesse Ida de Boulogne, et à l'impor-
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tante seigneurie que sa femme lui apportait, Philippe Auguste, ajouta trois comtés normands : Aumale, Mortain et Varennes. Renaud de Dammartin était ainsi devenu un feudataire considérable. Mécontent de ne pas trouver en Philippe Auguste l'appui qu'il avait cherché au cours d'une lutte engagée contre le belliqueux évêque de Beauvais, Philippe de Dreux, Dammartin entra dans les vues du comte de Flandre au service du roi d'An< gleterre. Ce dernier parvint également à prendre à sa solde le comte de Hollande, et l'empereur allemand Otton VI de Brunswick fut entraîné dans la coalition. Jean sans Terre crut que le moment était venu pour lui de tenter de récupérer les provinces françaises dont Philippe Auguste l'avait dépouillé. Les débuts des hostilités furent marqués pour les coalisés par un grand succès. Philippe Auguste assiégeait Gand ; une petite garnison française était établie à Damme, le port de Bruges, où se trouvait réunie la flotte de quatre cents navires que Philippe Auguste avait équipée pour une descente en Angleterre. Les Anglais survinrent et brûlèrent presque tous les vaisseaux que la garnison de Damme se trouva impuissante à défendre. L'empereur allemand entra en campagne tandis que Ferrand dévalisait l'Artois. Renaud de Dammartin mit le siège devant Calais. Les coalisés avaient conçu un plan grandiose. Pendant que Flamands, Allemands et Hollandais envahiraient, par l'Artois, la France du Nord, d'où ils s'avanceraient sur Paris, Jean sans Terre débarquerait en Poitou et, avec toutes ses forces, accrues des contingents qu'il pourrait lever en ces contrées, ainsi qu'en Aquitaine et en Anjou, marcherait sur le Parisis qu'il attaquerait par le Sud. En un gigantesque étau la puissance capétienne serait broyée. Aux seigneurs d'Aquitaine, nobliaux actifs, remuants, d'humeur belliqueuse, maisbesoigneux cadets de Gascogne, Jean sans Terre envoyait de l'argent; mais Philippe Auguste s'efforçait lui aussi de conserver dans ces contrées des alliés fidèles, notamment le fameux Guillaume des Roches, opulent propriétaire foncier et vaillant capitaine, et son gendre Amauri de Craon.
Jean sans Terre débarque le 12 février 1214 à La Rochelle. Il pousse ses incursions en Saintonge, en Poitou, en Angoumois, en Limousin. Contre les envahisseurs, le menaçant par le Sud, Philippe Auguste envoie son fils, tandis que lui môme marchera contre les Impériaux, Flamands et Hollandais qui menacent le Nord. La brillante victoire du prince Louis sur Jean sans Terre à la
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Roche-au-Moine en Anjou (2 juillet 1214) est d'un heureux augure. Abancloiuiant tentes et bagages, balistes, pierriers et trébuchets, Jean sans Terre s'enfuit à toute allure. Le 15 juillet, il se retrouve à La Rochelle. Philippe Auguste en reçut la nouvelle à Péronne. d'où il guettait les coalisés groupés sur la frontière du Hainaut.
Le plateau de Bouvines dominait d'une dizaine de mètres les plaines marécageuses tendues entre Lille et Tournai , un des rares points du pays où l'on ne pataugeât pas dans la bourbe et qui fût à découvert. L'armée d'Otton se tenait retranchée à Valenciennes : 80.000 hommes, dont 1.500 chevaliers. Philippe Auguste, dans le dessein de couper les Impériaux de leurs communications avec la Flandre et l'Angleterre, partit de Péronne le 23 juillet. Le 26, il était à Tournai. Otton et ses troupes se retournèrent et vinrent s'installer dans une forte position, défendue par des marais, sur la voie romaine qui conduit de Bavai à Tournai. Les armées ennemies étaient séparées par une quinzaine de kilomètres. Déjà les Impériaux escomptaient la victoire : le roi de France devaitêtre tuéet son royaumedivisé entre les vainqueurs. En ce beau partage, Paris reviendrait au comte de Flandre.
Cependant, le dimanche 27 juillet, dans la matinée, Philippe essaya de se replier sur Lille. Et les coalisés de le poursuivre sans ordre de marche. Leur seule crainte était que le roi de Fiance ne leur échappât. Philippe Auguste continua jusqu'à Bouvines, situé sur la partie la plus élevée du plateau, où il arriva vers midi. Ses troupes avaient commencé de passer sur la rive gauche de la Marcq. par un pont que le roi de F'rance avait fait élargir : le pont de Bouvines, qui était alors jeté à 98 mètres en amont du pont actuel Le roi avait ôté son armure et reposait à l'ombre d'un frêne en regardant l'opération du passage qui s'achevait, « Il trempait une soupe au vin dans une coupe d'or pur et il faisait moult chaud ». écrit Philippe Mousket ; quand accourut le fameux hospitalier. Frère Guérin, le principal conseiller de Philippe Auguste, l'Eminence grise du règne. Frère Guérin venait d'être élu évêque de Senlis. Il annonçait l'attaque de l'ennemi. Le roi saute à cheval. Il ordonne aux contingents de ses communes de repasser la rivière Pour donner à l'opération le temps de s'effectuer, l'arrière garde des Français, commandée par le vicomte de Melun, résistait avec une opiniâtre intrépidité à l'attaque des Impériaux. Otton, qui s'attendait à trouver une armée ennemie en retraite, divisée par le cours d'eau qu'elle aurait en partie fran-
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chi. fut surpris de se heurter à une armée entière, et en ordre de bataille.
Le roi de France se tenait au centre de ses troupes. Auprès de lui Galon de Montigny portait l'enseigne royale semée de fleur de lis d'or sur champ d'azur. Par une radieuse journée de juillet les Impériaux auraient le soleil dans les yeux : à Philippe Auguste était opposé l'empereur Otton, resplendissant dans une armure d'or et flanqué de l'enseigne impériale, un dragon surmonté d'une aigle d'or. Guillaume le Breton en donne la description. « Sur un char se dressait un pieu autour duquel s'enroulait le dragon. On le voyait de loin. Il dressait sa queue, bombait ses ailes; on eût; dit qu'il aspirait le vent en montrant les dents horribles de son énorme gueule. Au-dessus planaitun aigle. Ces animaux étaientd'un or étincelant, et qui brillait comme le soleil. » Parlant du dragon germanique le chroniqueur de St-Denis le montre « le visage tourné par devers les Français et la gueule baée comme s'il vousist tout mengier »
Frère Guérin commandait l'aile droite de l'armée royale. Sur sa cotte d'armes, en mailles grises, était jetée la tunique des Hospitaliers, rouge, croisée de noir. Il faisait face à l'aile gauche des coalisés que dirigeait le comte de Flandre. L'aile gauche des Français était sous les ordres du fameux prélat casqué, Philippe de Dreux, évêque de Beauvais ; elle aurait à se mesurer avec l'aile droite des alliés qui obéissait à RenauddeDammartin.
Les osts ennemis s'affrontaient sur deux lignes parallèles.
Dans l'armée française, Frère Guérin remplit les fonctions de général en chef. 11 avait disposé les troupes, non plus en laissant les diverses mesnies groupées autour de leurs barons respectifs, mais en les mélangeant aux désirs de la stratégie.
Les combattants comprenaient la gravité de l'heure. Dans leurs rangs on n'entendait pas le tumulte et la rumeur du fer qui marquent le début des combats; il y régnait un silence impressionnant. Philippe Auguste s'adressa aux siens :
« En Dieu est notre espoir, notre confiance. Le roi Otton et son armée ont été excommuniés.. Ils sont les ennemis de la religion. L'argent dont ils subsistent est extrait des larmes des malheureux... » Et, étendant les mains — tels les rois des chansons de geste — Philippe Auguste bénit ses sujets.
Les trompettes sonnèrent, les clercs entonnèrent les psaumes et le combat s'engagea.
Contrairement à ce qui est généralement répété, les soldats des eomniunes — les milices du Beauvaisis, du Valois, du Senlisieu, du Vermandois et de la Picardie — ne jouèrent qu'un rôle secondaire. La légende des milices communales de 1214 fait pendant à celle des volontaires de 1792-1793. La victoire de Bouvines se décida par 1 impétueuse vaillance des chevaliers français. On les vit à plusieurs reprises, par escadrons massifs, comme un énorme projectile, traverser de part en part les rangs ennemis Emmi la mêlée Philippe Auguste, qui se battait en chevalier, s'empêtra dans la piétaille allemande. Un goujat l'agrippa sous la gorge, au défaut de la cuirasse, d'un de ces javelots dont la pointe était munie d'un double croc. Et il tirait de ses deux mains comme un bûcheron sur la corde nouée à la fourche d'un chêne. Le roi tomba de cheval et disparut sous une ruée de ribauds allemands : un morceau de sucre sous un grouillement de fourmis. Guillaumedes Barres, «la fleur des chevaliers », et Pierre Tristan à £;rands coups d'épée dégagèrent le roi qui se remit en selle; cependant qu'une poignée de chevaliers parvenaient jusqu'à l'empereur au cheval duquel, sous le frontal d'acier, Gérard La Truie crève un œil. Fou de douleur, l'animal se cabre et emporte Otton, Des Barres le poursuit et le rejoint au moment où la bête tombait épuisée. Il prend l'empereur à la gorge et le serrait à l'étouffer, quand des chevaliers allemands le forcent à lâcher prise; mais Otton, saisi d'épouvante, se sauva en poussant des hurlements, « Nous ne verrons plus sa figure », dit Philippe Auguste. L'empereur à l'aigle d'or courut jusqu'à Valenciennes.
A l'aile gauche des Français l'action demeurait indécise, quand déjà, au centre et à l'aile droite, la victoire était assurée. En cette aile gauche, l'évêque de Beauvais, d'une force prodigieuse, frappait sans relâche de sa lourde masse d'armes, broyant les cheval iers sous leurs carapaces de fer. Comme il était revêtu de la dignité épiscopale, le pape lui avait interdit de répandre le sang en se servant d'une arme tranchante. Les gens qu'il assommait n'en étaient pas moins dûment occis. vSalisbury, capitaine des Anglais, en fit l'expérience. Benaud de Dammartin, traître à son roi, se battit en désespéré. Il fut pris sur le soir, .ayant roulé sous son cheval. Le comte Ferrand se rendit aux frères de Mareuil.
Le nombre des morts n'était pas aussi grand qu'on l'aurait pu croire. « Chacun des chevaliers, dit Guillaume le Breton, a recouvert ses membres de plusieurs plaies de fer, il a enfermé sa poi-
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trille sous des broignes de cuir, des gambisons, plastrons variés. Les modernes sont plus soigneux de se mettre à l'abri que ne l'étaient les anciens. A mesure que les maux deviennent plus agressifs, se multiplient les précautions, et l'on invente de nouveaux moyens de défense contre de nouveaux moyens d'attaque. » On n'en était cependant pas encore aux tanks et aux avions, aux 420 et aux torpilles. Aussi la quantité des prisonniers fut-elle considérable. On n'eut pas assez de corde pour les ficeler : « Les gens à enchaîner, dit le Breton, étaient plus nombreux que leurs vainqueurs ».
L'enthousiasme dont la journée de Bouvines remplit la France entière est peut-être plus remarquable encore que la victoire ellemême. Explosion de joie où vibre, d'une émotion sublime, l'idée de patrie. Les poètes du temps, en chantant la douce France, traduisaient bien les sentiments de tous.
« Qui pourrait décrire sur parchemin, observe Guillaume le Breton, les hymmes de victoires, les danses innombrables, les chants des clercs, le carillon des cloches sous les coqs d'or, la parure des sanctuaires, les blanches tentures des demeures rehaussées de cendal et de soie, la jonchée des routes et des rues où se répandaient les fleurs brillantes et les vertes ramures ! »
C'était le temps de la moisson. Faucheurs et botteleurs, seyeurs et javeleurs, abandonnant leurs travaux, traversaient les champs en grande hâte, râteaux et faucilles à l'épaule, et venaient se ranger au bord du chemin. Essuyant de l'avant-bras la sueur qui gouttelait à leur front poussiéreux, ils contemplaient en ses chaînes « Ferrand enferré ».
Les paysans, les vieillards, les femmes et les enfants se moquaient de son nom, Ferrand, qui pouvait s'entendre également d'un cheval. Et il se trouvait que les deux roncins, qui le traînaient prisonnier en sa civière, étaient précisément de ceux auxquels la couleur de leur robe faisait donner ce nom.
« Que dire de l'accueil fait aux vainqueurs par les Parisiens ! », c'est un Anglais qui parle, a Les maisons étaient tendues de cendal aux vives couleurs, les rues brillaient de mille torches et lanternes, elles retentissaient d'applaudissements et de chants. Pendant tout le jour et la nuit suivante les échos répétèrent les sonneries des buccines et les hymmes de joie. » Les étudiants burent et dansèrent une semaine durant.
Le sort des vaincus fut terrible : Renaud de Daniinarlin jeté
au fond d'un cachot, fut enchaîné à un tronc d'arbre que deux hommes n'auraient pu soulever ; le comte de Flandre fut incai*céré dans la tour du Louvre où il devait rester treize ans ; l'empereur Otton détrôné au profit de son concurrent, Frédéric II de HoiienstautTen, s'enfuit de Cologne avec sa femme déguisée en pèlerine. Il mourra obscurément à Brunswick (19 mai 1218).
A la nouvelle de la victoire de Bouvines, les quelques barons aquitains qui gardaient encore le parti de Jean sans Terre, l'abandonnèrent aussi ; mais le Souverain Pontife intervint.
Le 18 septembre 1214, la paix entre les couronnes de France et d'Angleterre était conclue à Chinon. Jean sans Terre payait 60.000 livres à son rival, il lui abandonnait l'Anjou, la Bi'etagne, la plus grande partie du Poitou. Les deux victoires remportées par les armées françaises, à la Roche-au-Moine et à Bouvines, eurent une autre conséquence. Elles enhardirent la féodalité anglaise qui arracha à Jean sans Terre la ratification de la Grande Charte, où se limitait le pouvoir royal. « Pourquoi ne me demande-t-on pas aussi ma couronne? «disait Jean sans Terre.
L'année 1214 marque l'apogée du gouvernement de Philippe Auguste. De toute part on réclame la sauvegarde du roi : villes et villages, abbayes et corporations, veulent être directement placés sous son patronage, soustraits aux exigences des autorités locales.
Philippe Auguste a été un administrateur, un politique et un guerrier. Les historiens ont fait observer que, bien plus encore que Louis VI, il mérita d'être nommé le protecteur des communes. Le roi y trouvait aussi un intérêt militaire. Il vit dans les communes, entourées de leurs enceintes et de leurs fossés, dominées par leur beffroi, un vrai donjon, des postes militaires au même titre que les « fermetés ». Au fait, sous son règne, on voit souvent les villes fortifiées arrêter l'ennemi — et ce sera de préférence la population des marches, celles des villes frontières, de l'Artois, du Vermandois, du V^exin, dont le grand roi favorisera les aspirations communales.
Mais l'acte le plus important de Philippe Auguste dans l'histoire de l'administration intérieure de la France a été la création des premiers baillis. La gestion, presque exclusivement domaniale, des prévôts était devenue insuffisante. Ce fut au moment de son départ pour la Croisade, que Philippe Auguste institua les baillis, superposés aux prévôts et étendant leurs fonctions sur une circonscription plus étendue. Ces premiers baillis eurent des fonctions
mal définies, à la fois juges, administrateurs, collecteurs de revenus. Ils étaient surtout des juges, juges ambulants, chargés de vérifier les sentences des prévôts. Philippe Auguste établit des baillis à Orléans, à Sens, à Senlis, à Bourges, à Gisors, en Vermandois, puis dans les villes du Nord, Amiens, Aire, Arras et St-Omer, ainsi qu'en Normandie, dans le pays de Caux et dans le Cotentin ; mais, dans l'origine tout au moins, l'autorité de chacun de ces baillis n'était pas circonscrite au territoire dont ils occupaient la ville principale. Les sénéchaux du Midi correspondaient, comme on sait, aux baillis du Nord, mais avec un caractère très différent, tout au moins dans les premiers temps. Ce sont'de grands et puissants seigneurs tels que Guillaume des Roches ou Aimeri de Thouars, auxquels le roi s'adresse dans leurs provinces respectives pour leur confier une autorité administrative supérieure, semblable à celle que le sénéchal de la couronne tire de ses fonctions à la Cour de France : d'où leur nom, au reste.
Philippe Auguste eut une politique financière très active et qui doubla, et au delà, les revenus de la couronne : non seulement en faisant exploiter avec plus de soin les domaines du roi et en tirant des taxes féodales tout ce qu'elles pouvaient fournir; mais en créant des sources de revenu nouvelles.
Tandis que Louis VII avait protégé les Juifs, Philippe Auguste les exploita. Il menace de les expulser et les oblige à se racheter; il établit sur eux une taxe fixe qui, dès 1202 donne 1.200 livres, et 7.550 livres en 1217.
Il remplace les corvées par des contributions en espèces et se fait verser de l'argent par les villes en échange du service de l'ost. Son conseiller financier fut un Templier, le F'rère Aimard, qui paraît avoir été, avec Frère Guérin THospitalier, son guide le plus écouté. Louis VII déjà avait soldé des troupes à cheval, qui avaient formé une manière de contingent. Philippe Auguste donna à cette institution une fixité qu'elle n'avait pas encore connue.
Aussi le voit-on habituellement entouré dans les expéditions militaires, non pas de ses vassaux féodaux, mais d'une troupe de cavaliers, les chevaliers du roi, suivis de sergents et d'aibalétriers : troupes mercenaires — dans les rangs desquels s'esquisse déjà la silhouette d'une armée réglée.
Après Bouvines, Philippe Auguste ne connaît plus d'adversaires qui ose se mesurer à lui. Il denieiirc dans ses châteaux de l'Ile-dc-
France, d'où il dirige son gouvernement ; son fils Louis est chargé de poursuivre dans les provinces, et bientôt en Angleterre, sa politique toujours active.
Profitant des démêlés de Jean sans Terre avec ses vassaux, le roi de France songe à revendiquer pour Louis, son fils, la couronne du monarque anglais. Louis n'avait-il pas épousé Blanche de Castille, la nièce du roi Jean ? Innocent III venait de casser la Grande Charte à la sollicitation du monarque anglais. Les barons doutre-Manche entrèrent en rapport avec le roi de France. Celuici faisait valoir que Jean sans Terre avait été condamné par les pairs pour le meurtre d'Arthur, ce qui n'était d'ailleurs pas vrai. Conséquemment, le fils de Jean sans Terre ne pouvait hériter d'un père dépouillé de ses biens.
Mais le Souverain Pontife protégeait Jean qui avait déclaré prendre la croix pour la délivrance de la Terre Sainte. Surtout il ne désirait pas que la puissance du roi de France s'élevât sans contrepoids.
Philippe Auguste feignit de désapprouver son fils Louis, tout en lui fournissant guerriers et subsides.
Innocent III excommunia Louis qui s'embarqua pour la Grande- Bretagne, Ici, tout réussit au fils de Philippe Auguste. Et déjà le prince français pouvait se croire maître de la couronne des Plantagenêts, quand Jean sans Terre vint à mourir le 19 octobre 1216.
Le légat pontifical fit aussitôt couronner à Westminster le jeune Henri III, âgé de neuf ans. Les événements allaient changer de face : que si les barons anglais préféraient le prince Louis au roi Jean, perfide, fourbe, sensuel et cupide, ils préféraient le gouvernement d'un enfant de neuf ans à l'autorité d'un chevalier actif et énergique. Les armes de Louis de France subirent un grave échec sous les murs du château de Lincoln : les Anglais étaient commandés par Guillaume le Maréchal, et par un brigand, Fauquet de Bréauté. Puis la flotte française fut détruite en vue de Calais : elle était dirigée par un célèbre pirate, Eustache Le Moine (24 août 1217). L'historien de Guillaume le Maréchal a donné la description de l'action navale. Les vaisseaux s'attaquèrent à l'abordage. Les Anglais vainqueurs mirent les vaisseaux français au pillage, « mais tel, armé d'un croc, croyait tirera lui, sur le pont, une bonne couverture d'écarlate, quand ce n'était qu'un carré de sang. » Le 11 septembre suivant, Louis signa t un traité par
lequel il renonçait à la couronne d'Angleterre moyennant une indemnité de lU.OOO marcs.
Les dernières années du règne furent occupées par des travaux importants. Philippe Auguste a été un grand bâtisseur, Paris lui doit beaucoup. On estime que la ville comptait sous son règne 120.000 habitants. Les rues étaient boueuses : des ornières noires où clapotait une boue liquide. Philippe Auguste les fit paver.
Au cimetière des Champeaux, sur l'emplacement des halles actuelles, se tenait, parmi les tombes, un marché de comestibles, où l'odeur des harengs, des choux et du fromage, se mêlait à celle des cadavres que les cochons venaient déterrer, tandis que de belles dames s'y promenaient aux heures propices en une élégance agressive. Philippe-Auguste, estimant que le cimetière ne présentait plus un aspect convenable « à un lieu où étaient ensevelis un grand nombre de saints » (G. le Breton), le fit entourer (1186) d'un mur en pierres carrées en dehors duquel durent se tenir les marchés, les cochons et les belles dames. 11 construisit la grande tour du Louvre et y déposa son trésor ; enfin ce fut lui qui entoura la partie septentrionale de la ville — de la Seine à la Seine — d'un mur continu (1190) percé, à l'entrée des routes, de bastilles, ce qui veut dire des portes fortifiées, enceinte dont quelques fragments ont subsisté.
Au milieu d'une activité rude, industrieuse, sans scrupule parfois, mais toujours utile, la maladie vint surprendre l'admirable souverain. Il avait cinquante- sept ans. Une fièvre le consumait. Il traîna son mal pendant un an. Il mourut à Mantes, le 14 juillet 1223.
Louis VIII.
Louis VIII donna sa confiance aux officiers de son père et poursuivit son œuvre dans le même esprit. Frère Guérin devint chancelier en titre. Le nouveau roi était un petit homme maigre, nerveux, décidé, le nez en bec d'aigle, le regard brillant. Il prit du premier jour une attitude très résolue vis-à-vis des Anglais qui réclamaient les conquêtes faites sur Jean sans Terre. Il marcha avec une armée importante sur l'Aquitaine où des tonneaux de livres parisis contribuèrent a la victoire. Louis VIII conquit lo Poitou, le Limousin, le Périgord ; mais Bordeaux resta aux
Anglais; après quoi le roi se tourna contre le Languedoc et la Provence Il s'agissait encore des Albigeois. A la tête de forces considérables, Louis vint mettre le siège devant Avignon. La ville résista avec une admirable énergie. 11 fallut creuser un fossé immense, fossé de circonvallation, prendre la famine pour auxiliaire. Après Avignon, les principales villes du Midi, Nîmes, Narbonne, Carcassonne, Beaucaire, Castres, Montpellier, ouvrirent leurs portes au roi et les châteaux suivirent leur exemple.
Restait à étudier l'organisation donnée au pays par Simon de Montfort. Les statuts de Pamiers furent précisés, complétés. Le pays resta divisé en sénéchaussées, subdivisé en vigueries; mais les franchises de plusieurs villes furent réduites. Amauri, fils, de Simon de Montfort, par défaut d'argent, venait de céder au roi de France ses droits sur les pays conquis. Louis VIII décida que tous les biens, tous les châteaux, toutes les terres confisqués pour cause d'hérésie reviendraient à la couronne. A ces ordonnances il ajouta malheureusement une décision qui condamnait les hérétiques au bûcher.
Louis VIII revenait vers les bords de la Seine, quand il succomba à Montpensier, le 8 novembre 1226, aux suites d'une dysentrie contractée au siège d'Avignon.
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Blanche de Castille
Un enfant de douze ans montait sur le trône le 8 novembre 1226.
Louis IX était né à Poissy, le 25 avrjl 1214. Sa mère, la veuve de Louis VIII, exercerait la régence durant sa minorité.
Blanche par son titre, puisqu'on nommait la veuve du roi défunt « la reine blanche », blanche par son cœur et blanche par son visage, écrit GuiHaume le Breton, la reine au nom clair, dit Thibaud de Champagne, était fille du roi de Castille Alfonse VIII. Elle avait été amenée en France à l'âge de douze ans et, depuis lors, n'avait pas quitté sa patrie d'adoption; mais elle avait continué d'y vivre entourée de familiers venus de son pays d'origine. Elle conservera toujours un accent espagnol, que ne laissent pas de railler les écrivains du temps. Nature hautaine, ardente, activé, impérieuse; elle était maigre, sèche et âpre. Elle avait exercé un grand empire sur son mari, empire qu'elle maintiendra sur son fils. Profondément pénétrée des croyances de son époque, elle y avait élevé son enfant avec austérité.
Blanche conserva les ministres de Louis VIII, c'est-à-dire ceux de Philippe Auguste, au premier rang Frère Guérin. Ce grand homme mourut malheureusement en 1227. Auprès de lui, Barthélémy de Boye, chambrier de France depuis vingt ans. Déjà l'âge avaitdépouillé sa tête. Les grands féodaux, si rudement tenus en main par Philippe Auguste, crurent le momentvenu de regagner l'influence perdue. Pierre Mauclerc, comte de Bi-etagne, Hugue de Lusignan, comte de la Marche, qui avait épousé la veuve de Jean sans T(!rre, Tliibaud l(i (Chansonnier, comte de Champagne, formèrent une coalition avec le comte de Bar et quelques autres. « Après que le roi fut couronné, dit Joinville, il y eut des barons qui requî-
UN JUSTICIER VÊTU DUK-nMINK : SAINT LOUIS 275
rent la reine ijue elle leur donnât grand'terre, et pour ce que elle n'eu voulut rien taire, si s assemblèrent tous les barons à Corbeii. Et me conta le saint roi (Louis IX) que lui, ni sa mère, qui étaient à Mont- Ihéi-y, n'osèrent revenir à Paris, jusques à tant que ceux de Paris les vinrent querre à armes. Et me conta que, dès Montlhéry, était le chemin plein de gens à armes et sans armes jusques à Paris, et que tous criaient à Notre-Seigneur que il lui donnât (au jeune roi) bonne vie et longue, et le défendît et gardât de ses ennemis ».
Les seigneurs coalisés ne se trouvèrent pas en force pour tenir tête à la puissance populaire groupée autour de l'idée royale. Le comte de Bar fut le premier à faire amende honorable; quant au chansonnier Thibaud, il tomba amoureux de Blanche de Castille.
Au mois de janvier (1227) fut mis en liberté le comte de Flandre Ferrand, moyennant les garanties nécessaires. Enfin, par le traité de Paris (avril 1229), l'habile régente mettait fin aux sanglants conflits dont la guerre des Albigeois avait semé les germes. Raimond VII, fils et successeur du comte de Toulouse Raimond VI, abjura l'hérésie. Blanche, sa fille unique, fut fiancée au frère de saint Louis, Alfonse de Poitiers, qui étendit ainsi la suzeraineté capétienne sur Beaucaire, Nîmes, Garcassonne et Béziers. Conquête pacifique et qui fut complétée à Sens, le 27 mai 1234, par l'union de saint Louis lui-même avec Marguerite, la fille de Raimond Bérenger IV, comte de Provence ; cependand que Thibaud de Champagne cédait au roi, pour 40.000 livres, la suzeraineté des comtés de Biois, Chartres, Sancerre et de la vicomte de Châteaudun .
On n'en reprochait pas moins à la régente de trop prêter l'oreille aux prêtres et aux Espagnols ; de laisser choir le gouvernement entre les mains des clercs; de mettre à la tête de l'Etat des gens de rien. On la raillait sur le dévouement dont elle avait si brusquement animé le comte Thibaud, ce gros homme, ventru et gourd, drôlement tourné pour un amoureux. Enfin c'était le reproche, qui se forma toujours si facilement contre les reines d'origine étrangère, de faire passer l'argent du royaume par delà les frontières. Les serventois de Hue de la Ferté ont donné à ces griefs une vive expression. Le poète s'adresse au roi :
Sire, quar faites mander Vos barons et accorder; El viegnent avant li per [pairs], <Jui suelent France guier [Qui ont coutume de gouverner la France],
276 LA FRANGE FEODALB
Et à [avec] lor mainie Vous feront aie [aide] ; Et faites les clers aller En lor églises chanter.
Quant à Thibaud de Champagne, est-il homme à porter heaume ou haubert? Mieux lui conviendraient la touaille et le bassin du barbier.
La passion du roi Thibaud pour Blanche de Castille a sa place, Don seulement dans notre histoire politique, mais dans notre histoire littéraire. Elle lui inspira des chansons, dont il composait paroles et musique, et qui sont parmi les plus belles de tous les temps. « Il lui venait souvent en remembrance du doux regard de la reine, assurent les moines de St-Denis, et de sa belle contenance. Lors si entrait en son cœur une pensée douce et amoureuse. Mais quand il lui souvenait qu'elle était si haute dame, de si bonne vie et si nette qu'il n'en pourrait jouir, si muait (changeait) sa douce pensée amoureuse en grant tristesse. Et pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolies, il lui fut loé (conseillé) d'aucuns sages hommes qu'il s'étudiât en beaux sons de vielle et en doux chants délitables (délectables). Si fit, entre lui et Gasse Bruslé, les plus belles chansons, les plus délitables et les plus mélodieuses qui onques eussent été oies en chançons et en vielle. Et les fit écrire en la salle à Provins et en celle de Troyes. Et sont appelées les chançons au roi de Navarre. Car le royaume de Navarre lui échut de par son frère qui mourut sans hoir de son corps » .
Aux chansons d'amour que Thibaud lui adressait, la reine Blanche aurait répondu, en honnête femme et sur un ton piquant qui maintenait le galant derrière la balustrade.
Thibaud de Champagne était extrêmement gros. Que deviendra, demandait-il à la reine, que deviendra le dieu d'amour quand nous ne serons plus, car si vous veniez à mourir je ne vous survivrais d'un instant? A Blanche on prête cette répartie :
Par Dieu Thibaut, selon nnon escient,
Amors n'est pas por [pourj nulle mort périe;
Ne je ne sais si vous m'allez gabant
[Si vous vous moquez de moi]
Car trop maigres n'cstes-vous encor mie...
Thibaud prétend que, s'il a repris de l'embonpoint c'est qu'il se nourrit d'espérance ; à quoi l'on répliqup •
UN JUSTICIER VÊTU UHliRMINE : SAINT LOUIS 277
Thibaut taisez ! ne devez commencer Raison qui soit de tous biens dessevrée, [Laissez un discours dépourvu d'honnêteté] Vous le dites pour moi amollier Encontre vous, qui tant m'avez guilée... [Qui vous êtes tant moqué de moi...]
Le roi Thibaud n'en rêve pas moins d'embrasser celle qu'il aime :
Je sais fort bien que ma dame aiment cent Et plus encore... c'est pour me courroucer, Mais je l'aim' plus que nul homme vivant : Si me doint [donne] Dieu son gent corps embrasser...
A quoi Raoul de Soissons réplique. « Je voudrais bien vous voir embrasser votre mie ! l'épaisseur de votre ventre dépasse la longueur de vos bras !... Embrasser une femme!... contentez-vous de la regarder ! . . .
Sire, vos avés [avez] moût bien pris
De vostre ami-e resgaider,
Vostre ventre gros et farsis [farci]
Ne pooit soffrir l'adeser
[Ne vous permettait pas de l'approcher]...
Le saint roi.
Louis IX ne fut déclaré majeur qu'à vingt et un ans. Joînville fait de lui un croquis pris à un banquet que le jeune loi donna à Saumur. Il était vêtu d'une cotte de samit jnde (satin violet), avec un surcot et un manteau de samit vermeil, fourré d'hermine. C'était le costume royal. Joinville ajoute : « Il avait un chapel de coton en sa tête qui moult mal lui seyait pour ce qu'il était jeune homme ». Le vêtement était très simple à le comparer avec celui des seigneurs assis autour du roi, à celui de Ihibaud de Champagne notamment, lui aussi en cotte et mantel de satin, mais avec bandes et fermail d'or et un chapel (couronnej d'or sur la tête. Ainsi Louis IX se montrera toute sa vie sous les plus modestes atours, avant même l'époque oîi, revenu de la croisade d'Egypte, il adoptera des costumes d'une simplicité excessive. Il portait des robes de cendal — une grosse soie — bleu foncé, « enforcié de ses armes », c'est-à-dire de fleurs de lis; quelquefois du camelin,
une étoffe de qualité ordinaire mêlée de laine et de coton, de couleur brune. On remarquait que, non seulement les seigneurs de sa Cour, mais des clercs comme Robert de Sorbon étaient vêtus « de plus riche camelin que le roi ». Il aimait à répéter qu'on devait s'habiller de telle façon qu'hommes d'âge mûr ne pussent dire « qu'on en faisait trop », ni jeunes gens « qu'on n'en faisait pas assez ».
Marguerite de Provence, qui aimait la parure, se plaignit au roi de ce qu'il s'habillait trop simplement :
« Madame, pour vous plaire, je me vêtirai donc d'étoffes précieuses ; mais, de votre côté, vous vous mettrez à mon goût et quitterez vos beaux atours ».
Le roi n'entendit plus jamais sa femme l'entretenir de ce sujet.
Saint Louis était de très haute taille. Il dominait son entourage de toute la tête. « Onques si bel homme armé ne vis, dit Joinville, car il paraissait dessus toute sa gent dès les épaules en amont ». Cette haute stature se retrouvera chez son petit- fils Philippe le Bel et chez son arrière petit-fils Philippe le Long. Il était mince, maigre, légèrement voûté II avait des gestes grêles et doux. Tel le rencontre, en 1248, Ira Salimbene, quand saint Louis s'apprêtait à partir pour sa première croisade. Il était en costume de pèlerin, avec cape et bourdon. « A vrai dire, ajoute le religieux italien,, on l'aurait pris plutôt pour un moine confit en dévotion que pour un homme de guerre fait au métier des armes »...
Saint Louis était blond ; mais il devint chauve de bonne heure. Les contemporains s'accordent sur la douceur de son regard ; ils parlent de ses « yeux de colombe ». La suave beauté de son visage impressionna les Arabes qui le virent en Egypte.
Deux traits dominent le caractère, la vie, le gouvernement de saint Louis : sa piété et son amour de la justice.
On a défini l'ancienne France une république aristocratique gouvernée par des institutions judiciaires, sous la direction d\m magistrat suprême, le roi. Après l'évolution glorieuse du xii*" siècle, ces institutions ont atteint leur maturité. Voici la France patronale, dont nous avons vu les-germes éclore au x^ siècle, définitivement constituée. Sous le roi, qui assure justice à ses vassaux, et les vassaux qui assurent justice aux arrière-vassaux, la nation vit d'une vie intense et indépendante. En ne s'occupant que de justice, le '•oi met paix et concorde dans son royaume ; et, par la concorde et la paix, il lui donne gloire et prospérité. « Discordes il fuyait,
écrit Guillaume de St-Pathus, scandales il esquivait et haïssait dissenssions Pour laquelle chose les ondes d'assaut de toutes parts furent asserisiées et turbacions au loin chassées ».
a Cher fils, dira saint Louis à celui qui sera plus tard Philippe 'e Hardi, cher fils, s'il advient que tu viennes à régner, pourvois «juetuaies ce qui à roi appartient, c'est-à-dire que tu sois si iuste que tu ne déclines de justice pour nulle riens qui advenir puisse. S'il advientque aucune querelle, qui soit mue entre riche et pauvre, vienne devant toi, soutiens plus le pauvre que le riche et, quand tu entendras la vérité, si leur fais droit. Et s'il advient que tu aies querelle encontre autrui, soutiens laquerel le de Testrange (d'autrui) devant ton conseil, ne montre pas que tu aimes moult ta querelle jusques à tant que tu connaisses la vérité, car cil de ton conseil pourraient estre craintifs de parler contre toi et ce ne 4ois-tu pas vouloir ».
« Le roi, dit Joinville, gouverna sa terre bien et loyalement comme vous entendrez ci-après ». Et voici ce gouvernement :
« Il avait sa besoigne atiriée de telle manière que messire de Neele (Simon de Nesles) et le bon comte de Soissons (Jean II le Bègue) et nous autres, qui étions entour lui, qui avions ouï nos messes, allions ouïr les plaids de la porte, qu'on appelle maintenant les requestes. Et quand il revenait du moustier (de l'église) il nous envoyait querre, et s'asseyait au pied de son lit, et nous faisait asseoir entour lui, et nous demandait s'il y en avait nul à délivrer qu'on ne pïit délivrer sans lui; et nous lui nommions, et il les faisait envoyer querre et leur demandait : « Pourquoi ne prenezvous' ce que nos gens vous otïrent? » Et ils disaient : « Sire, il nous offrent peu ». Et il leur disait : « Vous devriez bien ce prendre que l'on voudrait faire ». Et se travaillait ainsi le saint homme, à son pouvoir,comment il les mettrait en droite voie et raisonnable ».
Scènes célèbres qui produiront les requêtes de l'Hôtel quand le roine pourra plus «expédier» en personne les affaires venues à son palais, absorbé qu'il sera par les occupations de plus en plus nombreuses dont l'agrandissement du domaine royal et le développement de son autorité seront la source.
Après quoi Joinville met sous nos yeux le tableau si connu du bois de Vincennes :
« Maintes fois advint que, en été, il (le roi) se allait seoir au bois de Vincennos, après sa messe, et se accostoyait à UJS" chêne et
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nous fesait seoir entour lui et tous ceux qui avaient à faire venaient parler à lui, sans destourbier d'huissier ni d'autres. Et lors il leur demandait: « A-t-il nullui qui ait partie? » Et cil se levaient qui partie avaient et lors il disait : « Taisez-vous tous, et on vous délivrera l'un après l'autre ». Et lors il appelait monseigneur Perron de Fonteinnes (le célèbre juriste) et monseigneur Geffroy de Villette (bailli de Tours en 1261-62; et disait à l'un d'eux : « Délivrezmoi cette partie ». Et quand il voyait aucune chose à amender en la parole de ceux qui parlaient pour lui, ou en la parole de ceux qui parlaient pour autrui, lui-même l'amendait de sa bouche ».
A Paris le bon roi en agissait de même. A cette intention il se rendait au Jardin de Paris, c'est-à-dire au jardin du logis du roi (Palais de justice , à la pointe de la Cité, terrain aujourd'hui occupé parla place Dauphine.
ce Je le vis aucunes fois en été, dit Joinville, que, pour délivrer sagent, il venait au Jardin de Paris, cotte de camelot vêtue, un surcot de tyretaine (drap, moitié laine, moitié fil) sans manches, un mantel de cendal (soie épaisse) noir entour son col, moult bien peigné et sans coiffe, et un chapel (en plumes) de paon blanc sur la teste. Et faisait étendre tapis pour nous seoir entour lui ; et tout le peuple, qui avait affaire par devant lui, était entour li en estant (debout) ; et lors les faisait délivrer en la manière que je vous ai dit devant, du bois de Vincennes ».
Tel fut essentiellement le gouvernement de saint Louis. Labeur incessant et qui s'étendait du grand au petit, depuis le menu peuple qu'il « expédiait » à l'huis de son palais ou sous la verte ramure des jardins et des bois, jusqu'aux seigneurs féodaux dont il apaisait les querelles, jusqu'aux bonnes villes où il s'efforçait d'éteindre les dissensions entre patriciens et artisans. « Bénis, dit-il, bénis les apaiseurs ».
Et comme il ne pouvait être en tous lieux à la fois, dans les innombrables coins et recoins de son royaume, il institua ses célèbres enquêteurs, qui voyageaient par les provinces chargés d'enquérir de la manière dont baillis, sénéchaux et prévôts rendaient la justice. Saint Louis choisit généralement pour ces missions des moines. Frères prêcheurs ou Cordeliers.
La réputation de justicier, que le pieux monarque s'acquit de la sorte, se répandit au delà des frontières. Les princes des marches impériales venaient lui soumettre leurs dlflérends. Désireux de terminer leurs querelles, ils ne s'adressent plus à l'em-
pereiir allemand, mais au roi de St-Denis. Bien plus, on voit les étrangers venir en simples particuliers à la Cour du roi, malgi-é la distance ; venir à Reims, à Paris, àMelun, à Orléans, demander à la main divoire, dont l'action pacificatrice se fait sentir par toute l'Europe, de mettre fin àieursdillérends. Et nous arrivons au fameux « dit d'Amiens ». Les barons anglais luttaient contre le roi Henri III. qui ne se souciait pas de respecter les Provisions d'Oxford, un acte par lequel la noblesse anglaise avait entouré de nouvelles barrières l'exercice du pouvoir ro yal. En décembre 1263, les deux partis, fatigués de leurs querelles, s'en remirent à la décision du roi de France. Celui-ci rendit sa sentence à Amiens, le 24 janvier 1264. Elle était toute en faveur de Henri III.
Quelques années auparavant le bon roi avait donné une preuve éclatante de son désir de justice, par la manière dont il avait essayé de terminer définitivement le long conflit entre les couronnes de France et d'Angleterre, ce qui lui avait sans doute valu la confiance du roi et des barons d'outre-Manche.
Profitant des dissentiments qui avaient surgi entre la Cour de France d'une part et, de l'autre, quelques seigneurs du Midi et de l'Ouest, Henri III avait rompu avec Louis IX (16 juin 1242), jugeant l'occasion favorable à la reprise des provinces dont Philippe Auguste avait dépouillé Jean sans Terre. Les Anglais débarquèrent à la Rochelle. Ils se proposaient d'unir leurs forces à celles du comte de Toulouse et du comte de la Marche ; mais la victoire remportée par Louis IX, sous les murs de Saintes — et qui est connue sous le nom de bataille de Taillebourg — brisa la coalition 22 juillet 1242). Des trêves furent conclues à Bordeaux ; elles se prolongèrent jusqu'en 1259, date de la paix de Paris. La ratification en fut scellée le 4 décembre. Bien que vainqueur de son rival, saint Louis restituait à la couronne d'Angleterre une partie des conquêtes de Philippe Auguste, le Limousin, le Quercy, le Périgord. Son frère, Alfonse, comte de Poitiers, n'avait pas d'enfants. S'il venait à décéder sans hoirs, le monarque anglais devait encore recevoir l'Agenais et la plus grande partie de la Saintonge, celle qui était située au sud de la Charente. En retour, Henri III renonçait définitivement, et au nom de ses successeurs, à la Normandie, à l'Anjou, à la Touraine, au Maine, au Poitou : de plus il se reconnaissait formellement vassal du roi de France pour les domaines que la couronne anglaise conservait en notre pays.
282 LA FRANCE FEODALE
Joinville nous apprend que le Conseil du roi fit la plus vive opposition à ces étonnantes concessions. « Sire, dirent les barons à saint Louis, nous nous merveillons moult que votre volonté est telle que vous voulez donner au roi d'Angleterre si grande partie de votre terre que vous et votre devancier (Philippe x\uguste) avez conquise siu^ lui et par son méfait. Dont il nous semble que, si vous entendez que vous n'y ayez droit, que vous ne faites pas bon rendage au roi d'Angleterre, si vous ne lui rendez toute la conquête que vous et votre devancier avez faite; et si vous entendez que vous y ayez droit, il nous semble que vous perdez ce que vous lui rendez ».
« A ce répondit le saint roi :
« — Seigneur, je suis certain que les devanciers au roi d'Angleterre ont perdu tout par droit la conquête que je tiens : et la terre que je lui donne, je ne la lui donne pas pour que je sois tenu à lui ni à ses hoirs, mais pour mettre amour extrême entre mes enfans et les siens, qui sont cousins germains. Et me semble que ce que je lui donne je l'emploie bien, pour ce qu'il n'était pas mon homme, si en entre en mon hommage ».
Il n'en est pas moins certain que Louis IX commit en cette circonstance une très grave faute et dont son pays eût été en droit de lui demander un compte sévère. Il rompait d'une manière efli'avante avec la politique de son grand-père que, toujours, il eût dû avoir devant les yeux; d'un geste il détruisait tant d'efforts accomplis par les Français de France pour l'unité de leur pavs, tant de peines et de souffrances supportées par eux, et p:éparait des calamités séculaires ; mais du moins Joinville a-t-il dévoilé les mobiles qui guidèrent le saint roi : et tout d'abord ce besoin d'union, de paix, de concorde, si profondément ancré en lui. Par un mouvement naturel à l'homme, il supposait aux autres un caractère semblable au sien, d'une- môme bonté et d'une égale droiture; il pensait que sa générosité fixerait une paix durable entre les deux pays ; il ne voyait que par sa bonté. Son grandpère, en politique perspicace, eût découvert tout au contraire les germes des discordes futures dans l'accord même qui était conclu. Saint Louis enfin ne pouvait comprendre que ces institutions féodales, qu'il voyait si bien établies autour de lui, ne tarderaient pas H se lézarder. Il avait consolidé, disait-il, les liens de foi et d'hommage par lesquels les rois anglais étaient soumis aux rois de France, et un vassal ne doit-il pas à son suzej-ain aide et
UN JUSTICIER VÊTU DHERMINE .- SAINT LOUIS nS
dévouement ? Mais dans peu d'années ces liens féodaux ne compteraient |)lus.
Pour bien comprendre les actes de saint Louis sur le trône, il faut encore tenir grand compte de sa foi religieuse. Ce sentiment a>ait acquis en lui une force dont nous ne pouvons plus que difficilement nous faire une idée. Pour Louis IX la doctrine catholique ■était la vérité. Le plus léger doute ne pouvait affleurer son esprit. Il était convaincu que, tout auprès de lui, Dieu veillait sur les hommes, assistait ses fidèles, l'aidait lui-même à gouverner. Ainsi Dieu, la religion, le culte saint, formaient le but principal où tendaient ses efforts. Sa mère, Blanche de Castille, l'avait élevé à des pratiques que les gens d'Eglise eux-mêmes jugeaient excessives. N'est-ce pas Guillaume de Saint-Pathus, le confesseur de la reine, qui nous montre le roi demeurant si longtemps à genoux, les coudes appuyés sur un banc et perdu dans ses prières, que les gens de sa suite, parmi lesquels de nombreux clercs, en baillaient d'ennui? D'autres fois, dans sa chambre, des heures durant, il restait prosterné le visage contre terre, absorbé dans ses oraisons ardentes, au point qu'en se relevant il en était tout étourdi, se frottait les yeux et demandait à ses chambellans : « Où suis-
Par abstinences, jeûnes et privations, haire et discipline, il en arriva à ruiner sa santé, au plus grand dam des affaires dont il avait charge. Sous l'empire d'une piété extrême il publia contre les blasphémateurs ces terribles édits qui leur faisaient percer la langue d'un fer rouge. Quelques historiens n'ont voulu voir dans ces édits qu'une menace, une formule de malédiction, une manière d'anathème ; mais ces édits ont été appliqués et d'une manière horrible et plus d'une fois ; au point que les gens d'Eglise en arrivèrent à les trouver eux-mêmes excessifs. Enfin l'on ne constate pas sans tristesse que saint Louis autorisa l'établissement, dans le Midi de la France, des tribunaux de l'inquisition.
Nous avons dit que Louis IX se dirigea en son gouvernement sur les conseils de sa mère, la reine blanche. Son chambellan, Pierre de Laon, homme d'un grand sens et d'une profonde vertu, eut également grande influence sur ses décisions. Et puis les hommes d'Eglise.
Saint-Pathus rapporte que, certain jour, à l'issue du Parlement, une bonne femme nommée Sarrette, attendit le roi dans son palais, au pied du grand escalier, et quand il passa près d'elle : « Fi !
fi! lui cria-t-elle. Dusses-tu estre roi de France? Moult mieux lût que autre tût roi que tu es ; car tu es roi tant seulement des Frères Mineurs et des Frères Prêcheurs et des prêtres et des clercs. Grand dommage est que tu es roi de France et c'est grand'merveille que tu n'es bouté hors du royaume ! »
Les sergents de garde voulaient jeter la bonne femme à la porte mais le saint roi les en empêcha et, s'approchant d'elle, il lui dit avec son doux sourire :
a Certes, vous dites voir : je ne suis pas digne d'être roi. Et se il eût plu à Notre-Seigneur, ce eût été mieux que un autre eût été roi que je, qui mieux sût gouverner le royaume ».
Et il ordonna de donner à la bonne femme quelque argent.
Le franc poète Rûtebeuf déclarait de son côté haïr les « papelards », les « pharisiens » et toute la « gent hypocrite », de noir ou de gris vêtue qui, dans les conseils du roi, remplaçaient les « Nayme de Bavière », les sages conseillers rompus à la guerre et aux affaires, glorieux auxiliaires de Charlemagne.
Au reste « papelard », saint Louis lui-même ne l'était guère. Sa piété était gaie et de jolie façon. S'il est vrai qu'il interdisait aux chevaliers de chanter dans son palais les « chansons légères à entendre » — « chantez plutôt des cantiques » — nous avons vu son goût pour les jongleurs, plus frivole en cela que son grandpère Philippe Auguste qui les avait bannis de la Cour, Après le repas, il ditïérait les lectures pieuses proposées par les moines, leur préférant de gais propos : « .11 n'est si bon livre après manger que quolibets ».
Il interpellait Joinville en présence de Robert de Sorbon : Sénéchal, lequel vaut mieux, prud'homme ou béguin?
Louis XIV dirait: « Honnête homme ou dévot »
Robert de Sorbon se prononçait pour les dévots, tandis que le sénéchal de Champagne exaltait l'honnête homme. Et saint Louis de se ranger à l'avis du second :
« Maître Robert, je voudrais bien avoir le nom de prud'homme, raaisqueje le fusse, et tout lerestant vous demeurât; carprud'hommej est si grande chose et si bonne chose que, rien qu'au nommer,^ emplit-il la bouche ».
Puisqu'aussi bien nous parlons de saint Louis à table, transcrivons le menu d'un dîner que le bon roi oiïrit, dans le réfectoire d'un couvent de moines, à Sens, en 1248, à de nobles convives : à ses trois frères, au cardinal légat et à l'archevêque de Rouen.
FraSalimbene y assista. «Au dîner nous eûmes d'abord des cerises, écrit-il, puis du pain très blanc. On nous servit quand et quand d'excellent vin et en grande abondance, comme il convenait à la magnificence royale. Et, selon la coutume des Français, plusieurs s'empressaient d'inviter et de poussera boire ceux qui ne voulaient pas. Ensuite on nous donna des fèves nouvelles cuites au lait, des poissons et des écrevisses, des pâtés d'anguilles, du riz au lait d'amande saupoudré de cannelle, des anguilles rôties accompagnées de fort bonne sauce, des tourtes et de la caillebotte, enfin quantité de fruits. »
Au reste la piété de saint Louis ne l'empêchait pas de tenir tète aux réclamations du clergé. Par occasion le Souverain Pontife trouva en lui un adversaire. Il arriva que le roi fut prié de se rendre en une assemblée de prélats qui se tenait à Paris. A peine fut-il entré que Tévêque d'Auxerre le harangua au nom de ses collègues :
« Sire, ces seigneurs, qui cy sont, archevêques, évêques, m'ont dit que je vous dise que la Chrétienté, qui dût être gardée par vous, se périt entre vos mains », Saint Louis, effrayé, se signa. Les excommunications donnaient lieu aux plus grands abus. Il n'y avait localité en France où l'on ne vît quantité d'interdits et le plus souvent pour des motifs d'ordre temporel. Or les prélats désiraient que, par la confiscation de leurs biens, le roi contraignît les excommuniés à donner satisfaction à ceux qui les avaient frappés. Et saint Louis de répondre qu'il en agirait ainsi bien volontiers, mais après qu'il lui aurait été prouvé, dans chaque cas déterminé, que l'interdit avait été prononcé justement. En d'autres termes il exigeait que les causes lui en fussent soumises. Mais à cette prétention les prélats se récrièrent, et comme saint Louis donnait pour exemple le cas du comte de Bretagne, qui avait été injustement excommunié et cela au jugement delà Cour de Rome ellemême, à telle enseigne qu'elle l'avait ensuite absous, les prélats français n'insistèrent pas et segardèrent de revenir sur leur requête.
Saint Louis, sous l'empire de ses sentiments de piété et de charité, multipliait les fondations de monastères, d'églises, de maisons-Dieu, d'hôpitaux, d'hospices, dont le plus célèbre est demeuré celui des Quinze-Vingts, en faveur des aveugles. 1/ acquit en \ 239, de l'empereur latin de Constantinople, la couronne d'épines, et, en 1249, un morceau de la vraie croix. C'est pour servir d'écrin à la couronne qu'il fit commencer, en 1242, sur le Funck-Brentano. — Le Moyen Ago. 10
plans de Pierre de Montreuil, la Ste-Chapelle, pur joyau du style gothique. La sublime bâtisse fut terminée en 1248. La construction en avait coûté 40 000 livres, ce qui ferait huit millions de notre temps.
A sa piété se joignait une humilité, à laquelle il se contraignait, car elle ne lui était pas naturelle. Il lavait les pieds aux pauvres, voire aux lépreux. Il les faisait manger à sa table. Dans les réfectoires des couvents, il aimait servir les simples moines. Certain jour, en l'abbaye de Royaumont, les religieux étaient nombreux à table et il y avait peu de serviteurs pour leur porter les plats. Le roi allait à la fenêtre de la cuisine, où il prenait les écuelles remplies d'aliments. « Et pour ce que les écuelles étaient trop chaudes, il enveloppait aucunes fois ses mains de sa chape pour la chaleur de la viande (des aliments) et des écuelles, et espandait aucunes fois la viande sur sa chape. Et l'abbé lui disait qu'il honnissait sa chape et le roi répondait : « Ne me chaut, j'ai autre ».
Mais dans un second monastère, où il exprimait le désir de servir les moines au réfectoire, l'abbé lui conseilla de s'en abstenir: « Ce n'est pas affaire de roi : on en parlerait, qui en bien, qui en mal ; à quoi il ne faut donner lieu ».
Marguerite de Provence lui adressa une réponse semblable et d'un égal bon sens, le jour où il lui suggéra qu'ils feraient bien tous deux d'entrer en religion ; lui deviendrait moine, elle se rendrait nonnette. Sa femme lui remontra qu'ils avaient mieux à faire, et dans l'intérêt môme de la religion, que de s'en aller dans des monastères marmonner des oraisons.
Au reste la canonisation du saint roi et le culte qui lui a été voué, se trouvent amplement justifiés par son exquise bonté. Il dira dans ses « Enseignements » à la reine de Navarre, sa fille : « Chère fille, ayez le cœur débonnaire vers les gens que vos entendez qui sont en mesèse de cœur et de corps, et les secourez volontiers ou de confort ou d'aumône, selon ce que vos pourrez. » Conseils que toute sa vie il mit en pratique, et avec une bonne grâce charmante, une courtoisie avenante, avec gaîté, voire avec humour.
On a beaucoup exagéré l'teuvre législative de Louis IX. Le titre d'un recueil de droit, connu sous le nom d' « Etablissements de saint Louis », a fait illusion. Ce n'est qu'un recueil de coutumes locales, de l'Anjou et de l'Orléanais, auxquelles ont été ajoutées doux ordonnances, l'une relative à la prévôté de Paris, l'autre à l'interdiction des duels judiciaires. Questions de procédm'e, la
seconde de grande importance il est vrai et qui coîisfi ruait un sensible progrès dans l'administration de la justice. La partie des Enseignements que saint Louis rédigea pour son fiis Philippe le Hardi, et qui atraitaux guerres intérieures, était animée du môme esprit. Nous avons vu que les guerres privées, sans cesse renaissantes, consistaient principalement, pour les seigneurs féodaux, à se ravager leurs domaines respectifs. Terrible fléau pour les habitants du plat pays. « S'il arrivait qu'il convînt faire guerre, dit saint Louis à son fils, commande diligeamment que les pauvres gens, qui n'y sont pour rien, soient gardés que dommage ne leur vienne, ne par ardoir leurs biens, ne par autre manière. Car il appartient mieux à toi que tu contraignes le malfaiteur en prenant ses choses ou ses villes ou ses châteaux par force de siège, que de gâter les biens des pauvres gens ».
Saint Louis souffrait d'une maladie chronique sur laquelle Saint-Pathus donne les renseignements suivants. « Tout à coup le roi devenait sourd, perdait l'appétit et le sommeil. Il souffrait à en pousser des gémissements. Chacune de ces crises durait de trois à quatre jours, pendant lesquels le malade ne quittait pas son lit. Quand il était sur le point de guérir, sa jambe droite enflait, devenait rouge comme sang; puis, lentement, elle revenait à son état naturel; alors le roi était rétabli ».
Est-ce le mal dont il souffrait quand, en 1244, il résolut de prendre la croix "? Joinville raconte la scène. Louis IX était en tel « meschief » que l'une de ses garde-malades « lui voulait traire le drap sur le visage et disait qu'il était mort »; mais une autre, « qui était à l'autre part du lit », y contredisait et une discussion s'engagea, au cours de laquelle le roi redonna signe dévie. « Et si tôt qu'il fut en état de parler, il requit qu'on lui donnât la croix, ce que l'on fit. » Un grand mouvement de joie saisit la reine mère quand elle apprit que son fils avait repris connaissance, mais pour faire place à un profond désespoir, quand on lui annonça qu'il s'était croisé. Vainement Blanche de Castille unit-elle ses efforts à ceux de la reine Marguerite, à ceux du confesseur du roi et à ceux des évoques de Paris et de Meaux, pour l'engager à différer tout au moins l'exécution de son projet jusqu'à son complet rétablissement. Saint Louis était un doux obstiné. « Seigneur évoque, disait-il à l'évoque de Paris, je vous prie de me mettre sur l'épaule la croix du voyage d'outre-mer ».
288 LA FRANGE FEODALE
La croisade d Egypte.
La situation des Chrétiens en Palestine était redevenue critique à la suite de la bataille de Gaza (9 octobre 1244), où les Francs, unis à Melec-Mansour, soudand'Emesse, avaient étédéfaits. Gautier de Brienne, comte de Jaffa, y avait été fait prisonnier ainsi que les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital. Parlant de cette alliance de Gautier de Brienne avec Melec-Mansour, l'historien arabe, Makrizi, observe que ce fut la première fois que Ton vit les enseignes du Christ flotter dans les mêmes rangs que les étendards musulmans.
Au concile de Lyon (1245) la croisade fut prêchée par Innocent IV. Mais il proclama quand et quand la croisade contre l'empereur Frédéric II qu'il venait d'excommunier ; si bien que Frédéric s'empressa de prévenir le sultan Nedjm-Eddin par un messager déguisé en marchand. Les croisés firent leurs préparatifs sous les ordres de saint Louis, tandis que les Musulmans organisaient la résistance.
Le roi de France fit appel à ses vassaux, barons et bourgeois. Salimbene le vit parcourir l'évêché d'Auxerre en compagnie d'un Frère mineur qui prêchait la Guerre sainte et donnait la croix à qui s'engageait. Le peuple était de cœur avec le roi.
Vez-ci le tens (temps) ! Dieu vous vient querre. Bras estendus de son sanc tains !...
s'écrie Rutebeuf en son magnifique langage.
Les barons témoignaient d'un moindre enthousiasme. Il s'en fallait que tous fussent comme le sire de Joinville. Pour la veille de Pâques (18 avril 12i8), il avait mandé ses vassaux. Par une heureuse rencontre le môme jour lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Jean. Aussi les premiers jours de la semaine furent-ils remplis par des fêtes, des beuveries, des caroles et des chansons. Mais le vendredi, 24 avril, Joinville réunit ses hommes pour déclarer qu'il s'en allait outre-mer et qu'il voulait, avant de partir, réparer les torts qu'il avait pu faire à l'un ou l'autre : sur quoi il s'en rapportait à leur propre jugement.
L'embarquement eut lieu à Aigues-Mortes, le 28 août 1248. Le roi emmenait sa femme et ses trois frères. La flotte devait faire escale on l'île de Chypre, où de grands approvisionnements
avaient été préparés. De Chypre le roi se proposait d'aller attaquer lEgvple. Le plan était bien conçu. Les clés de la Terre Sainte se trouvaient au Caire. En l'absence du roi, la régence du pavs de France était conliée à Blanche de Castille.
Des approvisionnements préparés en l'île de Chypre Joinville décrit l'aspect imposant, a Les celliers du roi étaient tels que ses gens avaient fait emmi les champs, sur la rive de la mer, e:rands amoncellements de tonneaux de vin, qu'ils avaient achetés deux ans auparavant, et les avaient mis les uns sur les autres, que quand on les voyait devant il semblait que ce fussent granges. Les froments et les orges, il les avaient mis par monceaux emmi les champs; et quand on les voyait, il semblait que ce fussent montagnes ; car la pluie, qui avait battu les blés de long temps, les avait fait germer par dessus, si que il n'y paraissait que l'herbe verte. Or avint ainsi que, quand on les voulut mener en Egypte, l'on abattit les crottes de dessus l'herbe verte et l'on trouva le froment et l'orge aussi frais comme si on l'eût nouvellement battu ».
La plus grande partie des barons engagés dans la croisade ne s'étaient pas trouvés à Aigues-Mortes, en sorte que le roi dut les attendre en île de Chypre jusqu'au mois de mai de l'année suivante; cependant que les Arabes, prévenus, multipliaient leurs moyens de défense. Enfin le vendredi 21 mai 1249, la flotte leva l'ancre.
Magnifique coup d'œil. Dix-huit cents vaisseaux, dont les voiles blanches couvraient la mer d'une multitude de « touailles », mille et mille linges dont la blancheur éclatait au soleil sur la grande mer bleue. Les pêcheurs arabes qui, en leurs barques taillées en tranches de melons, avaient quitté la côte africaine, prirent de loin la flotte des Chrétiens pour un innombrable vol de mouettes posé à la crête des flots.
Les Français arrivèrent en vue de Damiette, à l'embouchure de l'une des branches du Nil, le 21 mai 1249. Sous les ordres de l'émir Fakhr-Eddin, les Arabes, en ordre de bataille, occupaient le haut de la plage. L'armée musulmane apparaissait en brillant équipage. « La noise, écrit Joinville, qu'ils menaient de leurs nacaires (timbales) et de leurs cors sarrazinois était épouvantable à écouter ».
Les Français se précipitèrent dans des barques, se hâtèrent vers le rivage. Quand saint Louis vit que l'oriflamme y était
arrivée, pris d'impatience il sauta en mer... Ayant de l'eau jusqu'aux aisselles, il marchait, un heaume doré en tête, l'écu au col, une épée en main. Sur la plage, il dépassait les siens de sa haute stature. Un fort escadron de cavaliers turcs fonçaient sur les Francs, « Quand nous les vîmes venir, dit Joinville, nous fichâmes les pointes de nos écus ou sablon (dans le sable) et le fust (bois) de nos lances, les pointes vers eux. Maintenant que ils les virent ainsi comme pour aller parmi les ventres, ils tournèrent ce devant derrière et s'enfuirent ».
En un court engagement deux lieutenants de Fakhr-Eddin, émirs d'une vaillance renommée, furent tués. Les Arabes se mirent en déroute. FaUhr-Eddin fit passer à son armée le pont de vaisseaux qui conduisait à la rive orientale du Nil. Les Français se trouvaient maîtres de la rive occidentale. L'émir entraîna son armée vers le Sud, jusqu'à Achmoun-Tanah. Les habitants musulmans de Damiette, pris d'épouvante, s'enfuirent à sa suite, abandonnant leurs remparts. Les Français entrèrent dans la ville le 6 juin 1249, au matin. Ils y trouvèrent un amas considérable d'armes, de machines de guerre et (Je munitions ; mais les Arabes avaient mis le feu aux bazars où s'entassaient les victuailles.
« A la nouvelle de la prise de Damiette, écrit un historien arabe, la consternation fut générale au Caire. On songeait avec douleur combien ce succès devait augmenter leurs forces (des Francs) et leur courage. Ils avaient vu fuir devant eux l'armée musulmane. Ils se trouvaient les maîtres d'une quantité considérable d'armes et de munitions ». Le sultan du Caire, Nedjm-Eddin était tombé malade et son état empirait. Lui serait-il possible de prendre les mesures exigées? « Personne ne doutait, conclut l'Arabe, que le royaume ne devînt bientôt la conquête des Chrétiens ».
Le premier soin de saint Louis fut d'envoyer un message au sultan pour l'engager à faire la paix et à adorer la vraie croix, Nedjm-Eddin répondit :
« Au nom de Dieu tout-puissant et miséricordieux, le salut soit sur notre prophète et sur ses amis ! J'ai reçu votre lettre : elle est remplie de menaces et vous faites trophée du grand nombre de vos soldats. Ignorez-vous que nous savons manii^r les armes et que nous avons hérité de la valeur de nos aïeux! Nul n'a jamais eu l'audace de nous attaquer, qu'il n'ait éprouvé notre supériorité. Rappelez-vous nos conquêtes Nous avons chassé les Chrétiens
UN JUSTICIER Vf;TU DHERMINE • SAINT LOUIS 201
des pays qu'ils possédaient; les villes les plus fortes sont tombées en notre pouvoir. Et pensez à ces paroles de l'Alcoran : « Ceux « qui combattront injustement périront ».
Tout malade qu'il était, le sultan prit les mesures les plus énergiques. Il fit élrangler cinquante de ses officiers coupables d'avoir abandonné Damiette; il se fit transporter à bord d'un vaisseau de guerre, sur lequel il descendit le Nil, à la rencontre des croisés, jusqu'à Mansourah ; il fit gréer les vaisseaux disponibles, les bouda de soldats et de munitions; il fit travailler aux fortifications de la ville. Arabes et Bédoins accoururent à son appel. A Damiette saint Louis tenait conseil. Le comte de Bretagne et les principaux barons pensaient que le mieux serait de s'emparer d'Alexandrie, un port bien défendu, bien abrité, et où les vaisseaux, qui apporteraient des vivres à l'ost, trouveraient un mouillage propice. Mais le comte d'x\rtois, frère de saint Louis, fut d'avis de marcher directement sur le Caire. « Et dit ainsi que qui voulait tuer le serpent, il lui devait écraser le chef ». Et saint Louis se rangea à cette opinion que son frère avait été à peu près seul à soutenir.
Et cet avis n'eût peut-être pas été le plus mauvais si le roi s'était décidé à marcher immédiatement sur le Caire, en profitant du désarroi où la défaite avait mis les Sarrazins. Mais on traînailla à Damiette. où l'on vit se reproduire le relâchement qui, en des circonstances semblables, avait énervé les précédentes croisades : des festins, des orgies; après des efforts sm'humains, un débordement de luxe et de plaisirs. « Les barons se prirent à donner les grands mangers et les outrageuses viandes ». La soldatesque tomba dans des excès semblables et de pire espèce. Joinville ajoute que, par cupidité, les seigneurs croisés louèrent à des prix élevés les magasins et le droit d'avoir étal dans la ville, en sorte que les marchands des pays méditerranéens renoncèrent à venir approvisionner Tost. Déjà les Turcs, sur leurs chevaux rapides, faisaient des escarmouches dans la plaine de Damiette, où ils surprenaient des Français en groupes isolés. Des prisonniers chrétiens furent amenés au Caire.
Nedjm-Eddin, qui dirigeait la résistance, expira en novembre 1249, dans sa quarantième année, après avoir désigné pour son successeur son fils Touran-Chah, qui résidait à Damas.
Saint Louis apprit la mort du sultan, malgré les précautions des Sarrazins pour la cacher. Il rassembla aussitôt ses troupes et ordonna de marcher sur le Caire. 11 vint camper à Fariskour, sur
la rive orientale du Nil, à treize milles d3 Damiette. Le 13 décembre, les Français étaient à Bermoun, à aouze milles de Mansourah. L'émir Fakhr-Eddin avait pris le commandement des Musulmans sous la régence de la sultane favorite de Nedjm-Eddin, en attendant l'arrivée du nouveau sultan; il envoyait des lettres aux habitants du Caire pour les prévenir de l'approche des Français. Le trouble était dans la ville dont les habitants faisaient leurs préparatifs de départ. Les Français pouvaient croire au succès de leur expédition. Ils parurent devant Mansourah. Ils étaient séparés des Sarrazins par l'un des bras du Nil, celui que Makrizi appelle le bras d'Achmoun. Les croisés dressèrent leur camp, qu'ils fortifièrent, et entourèrent de fossés. Ils construisirent des machines de guerre, mangonneaux et trébuchets, et des tours mouvantes d'où ils lançaient des projectiles sur les Sarrazins. Pour les ravitailler, des bateaux montaient et descendaient le fleuve, jusqu'à Damiette. L'eau du Nil, délicieuse à boire, leur était d'un grand secours. Les croisés, à l'imitation des Arabes, la mettaient dans des vases en terre poreuse nommés des alcarazzas, qu'ils accrochaient à l'extérieur de leurs tentes. Par l'évaporation l'eau fraîchissait dans les vases, ce que le bon Joinville, ignorant des lois de la physique, attribue aux qualités merveilleuses de l'eau du Nil.
Impatient d'en venir aux mains, saint Louis résolut de jeter une chaussée par-dessus le bras du fleuve; travail immense et que les Musulmans rendirent inutile en creusant le sol sur la rive orientale à mesure que les Français poussaient leur entreprise. D'un camp à l'autre, par-dessus les eaux du Nil, croisés et Sarrazins s'accablaient de leurs engins meurtriers. Les Sarrazins se servaient de pigeons voyageurs ; ils connaissaient l'usage du feu grégeois, voire de la poudre à canon comme tendrait à l'indiquer ce passage de Joinville tant discuté :
« Nos esteingnours (ceux des nôtres qui étaient chargés d'éteindre) furent appareillés pour éteindre le feu; et, pour ce que les Sarrazins ne pouvaient tirer (directement) sur eux, pour les deux ailes des pavillons que le roi y avait fait faire, ils tiraient tout droit vers les nues, si que les pylets (traits) leur chéaient tout droit vers eux. La manière du feu grégeois était telle que il venait bien devant aussi gros comme un tonneau de verjus, et la queue du feu, qui partait de lui, était bien aussi grande comme un grand glaive. Il faisait telle noise [bruitj au venir, que il
semblait que ce tùt la foudre du ciel; il semblait un dragon qui volât par l'air. Tant jetait grande clarté, que l'on voyait aussi clair, parmi l'ost, comme se il fût jour, pour la grand'l'oison du feu qui jetait la grande clarté. Trois fois nous jetèrent le feu grégeois, ce soir, et le nous lancèrent à l'arbalette à tour ».
Que pouvait bien être ce feu grégeois qui traversait l'air avec un bruit pareil à celui de la foudre?
Les croisés étaient impatients d'un combat corps à corps, là seule lutte où ils pouvaient espérer triompher. Ils se désolaient en constatant la vanité de leurs efforts à jeter une digue sur la branche d'Achmoun, quand un Bédoin, pour une forte somme d'argent, leur révéla un gué, non loin de Mansourah. Les Francs y passèrent le 8 février 1250. Quatorze cents cavaliers franchirent le bras du fleuve et, après avoir mis en fuite quelques groupes de Sarrazins qui s'étaient portés à leur rencontre, ils attaquèrent Mansourah avec une telle furie que, d'un élan, ils pénétrèrent dans la ville.
Au bain, Fakhr-Eddin se faisait teindre la barbe. En hâte, il s'habille, saute à cheval, essaye de rassembler ses soldats, mais il tombe percé de coups au milieu d'un groupe de croisés. Les Sarrazins fuient de toute part ; les Francs les poursuivent sur la route du Caire, au delà de Mansourah. Des pigeons voyageurs annoncèrent le désastre aux habitants du Caire et bientôt les premiers fuyards venaient le confirmer. Toute la nuit les portes du Caire restèrent ouvertes aux habitants qui se sauvaient aftolés. Joinville montre saint Louis, à la tête de ses chevaliers, s'avançant « à grand bruit de trompes et nacaires (timbales) ». Par-dessus tous les cimiers brille son heaume surmonté de deux fleurs de lis d'or, se coupant à angle droit; dans sa main une épée étincelle.
Il avait pénétré dans Mansourah, où le sultan Touran-Chah était arrivé la veille, venant de Damas. Déjà le roi de France avait franchi le seuil de son palais. Saint Louis croyait tenir la victoire : le sultan prisonnier, la route du Caire dégagée, la capitale de l'empire musulman sans défense, entre ses mains.
Les historiens arabes reconnaissent que si les chevaliers français avaient pu tenir jusqu'au moment où leur infanterie eût à son tour passé le Nil, les Musulmans étaient perdus. Alors se produisit un tragique revirement. Sous la conduite de Bibars-Eboudakdari, qui serait bientôt roi d'Egypte, les cavaliers baharites, les fameux Mameluks, reprirent l'offensive. Une partie des Français poursuivaient les fuyards sur la route du Caire. Ceux qui
restaient dans la ville furent assaillis. Les habitants unirent leurs efforts à ceux des soldats. Du haut des toitures plates, ils jetaient sur les Francs, pressés dans les rues étroites, des poutres, des pierres, des vases de terre, qui les faisaient choir et les froissaient sous leurs dures armures. Joinville encore trace le tableau de ces grands chevaliers, bardés de fer, sur leurs lourds destriers, assaillis par les Sarrazins agiles et qui, de loin, lançaient sur eux des multitudes de traits aigus. Six Turcs avaient saisi le cheval du roi à son frein, s'efforçant de l'entraîner, mais saint Louis s'en délivra à grands coups d'épée. Quand les chevaliers, qui avaient poursuivi les fuyards sur la route du Caire, revinrent dans Mansourah, enivrés de leur victoire, leurs camarades ne songeaient plus qu'à sauver leur vie. Le comte d'Artois, le sire de Coucy, le sire de Salis^bury, Guillaume Longue-Epée étaient morts. Les Français battaient en retraite : la fleur de leur chevalerie avait péri. « Un second pigeon voyageur, écrivent les historiens arabes, porteur de la nouvelle de la victoire remportée sur les Francs, rendit le calme à la ville (le Caire) ; la joie succéda au désespoir; chacun se félicitait ; spontanément s'organisèrent les réjouissances publiques ».
Après avoir repassé le Nil, les Français se renfermèrent à nouveau dans leur camp, oxi ils ne tardèrent pas à souffrir cruellement de la disette. Vainement ils attendaient les bateaux qui, en remontant le fleuve depuis Damiette, devaient venir les approvisionner. Voici ce qui s'était passé.
Touran-Chah avait fait construire plusieurs bateaux démontables. A dos de chameaux, par la plaine sablonneuse, il les avait fait transporter en aval ; où il les avait fait ragencer et remettre à l'eau. Ces vaisseaux, chargés d'hommes armés, arrêtaient les nefs pleines de victuailles qui, de Damiette, remontaient vers l'ost des croisés. Les communications entre le camp des Français et Damiette furent interrompues; bientôt la disette la plus terrible se fit sentir dans leur armée.
Les croisés ne pouvaient comprendre pourquoi aucun vaisseau ne leur arrivait plus de Damiette. « Nous ne sûmes onques nouvelles de ces choses, écrit Joinville, jusques à tant qu'un vaisselet au comte de Flandre, qui échappa d'eux par force d'eau, le nous dit et que les galies (vaisseaux) du Soudan avaient bien gagné quatre-vingts de nos galies, qui étaient venues devers Damiette, et tué les gens qui étaient dedans ».
UN JUSTICIER VÊTU DHliUMlNL: : SAINT LOUIS i>95
La disette, qui condamnait à une alimentation misérable, engendra sous les rayons du ciel africain latïreuse maladie des camps, la dysenterie. Un grand convoi de trente-deux bateaux charités de vivres fut encore intercepté parles JNIusulmans le IG mars (1250). A cette nouvelle un immense découragement s'empara des croisés. Saint Louis proposa des trêves à Touran-Chali : l'échange de Damiette contre Jérusalem. Le sultan, persuadé que les Chrétiens étaient perdus, rejeta ces propositions.
Les corps des hommes tués dans la journée du 8 février empestaient l'ost. « Les cadavres, écrit Joinville, vinrent au-dessus de l'eau... flottant jusques au pont entre nos deux osts (l'armée des Sarrazins et celle des Français), et ne purent passer pour ce que le pont joignait à l'eau. Si grand'foison en y avait que tout le fleuve était plein de morts d'une rive à l'autre, et, de long, le jet d'une pierre menue ».
Le mardi, 5 avril, au soir, le roi donna le signal de la retraite sur Damiette. En des barques, les malades devaient descendre le fleuve, mais les Musulmans organisèrent la poursuite. Sur les rives du Nil, ils massacrèrent les malades, dans la nuit, à la lueur des incendies allumés. Un nouveau combat s'engagea à la hauteur de Fariskour. C'est la deuxième bataille de Mansourah (5-6 avril 1250). Refoulés de toute part, les Français se retirèrent en un village nommé Minieh, qui occupait le haut d'un monticule de sable. Saint Louis, très malade, chevauchait un petit roncin (cheval de traif; couvert d'une houssine de soie. Il était coiffé d'un bonnet écarlate, bordé de petit-gris. « Derrière lui, dit Joinville, il ne demeura de tous chevaliers, ne de tous sergents, que messire Geffroy de Sergines, lequel amena le roi auKazel (village) de Minieh, en telle manière que le roi me conta que messire Getîroy de Sergines le défendait des Sarrazins, aussi comme le bon valet défend le hanap de son seigneur des mouches ; car toutes les fois que les Sarrazins l'approchaient, il prenait son épée qu'il avait mise en l'arçon de sa selle, et la mettait dessous son aisselle et leur courait sus et les chassait loin du roi. Et ainsi mena le roi jusques au Kazel, et le descendirent en une maison... »
D'autre part Joinville nous montre Gaucher de Châtillon luttant seul, en une venelle du village, contre les Turcs qui l'assaillaient :
« Cette rue passait toute droite parmi le Kazel (village) si que on voyait les champs d'une part et d'autre. En cette rue était
296 LA FRANCE FEODALE
messire Gaucher de Châtillon, l'épée au poing, toute nue. Quand il voyait que les Turcs se mettaient en cette rue, il leur courait sus, l'épée au poing, et les « flatoit » hors du Kazel ; et au fuir que les Turcs faisaient devant lui, eux, qui tiraient aussi bien devant comme derrière, le couvrirent de traits. Quand il les avait chassés hors du Kazel, il se « desflichoit » de ces traits qu'il avait sur lui, et remettait sa cotte d'armes et se dressait sur son étrier et étendait les bras avec l'épée et criait : « Châtillon ! chevaliers ! où sont mes preudomes ? w
Hélas ! ses prudhommes étaient tués ou prisonniers. « Quand il se retournait et voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre chef, il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait; ainsi fit-il par trois fois en la manière dessus dite ».
Entouré de quelques fidèles, le roi de France, s'était réfugié dans la maison d'Abi-Abdaellah, seigneur de Minieh. Affaibli par la dysenterie, il s'évanouit à plusieurs reprises. On le coucha « au giron d'une bourgeoisie de Paris, aussi comme tout mort ». L'historien arabe Saad-Eddin, ainsi que Joinville et Saint- Pathus, rapportent que lorsque le roi de France revint à lui, il aurait pu se sauver, soit qu'on le mît à dos de cheval, soit par bateau, comme le fit le légat du pape ; mais il ne voulut pas abandonner les siens, restant parmi eux jusqu'au dernier moment. Enfin le bon roi se rendit prisonnier entre les mains de l'eunuque Djemad-Eddin-Muhsun-El-Sahil.
Saint Louis fut chargé de chaînes et son frère Alfonse de Poitiers. Ils furent enfermés ensemble, àMansourah, dans la maison d'Ibrahim-ben-Lokmar, secrétaire du Sultan, sous la garde de l'eunuque Sahil. Dix mille Français avaient péri en cette journée, tandis qu'à peine une centaine de Musulmans y avaient trouvé la mort.
« Le roi de France, écrit un Arabe, fut embarqué sur le Nil dans un bateau de guerre. Il était escorté d'un nombre infini de barques égyptiennes qui le menaient «n triomphe, au son des timbales et des tambours. Sur la rive, l'armée égyptienne s'avançait jouxte la flotte. Les prisonniers suivaient l'armée, les mains liées ». Sous les murs de Daixiiette, les Musulmans se trouvèrent embarrassés d'un trop grand nombre de prisonniers. La nuit, par groupes de trois ou quatre cents, ils les amenèrent sur le bord du Nil et, après leur avoir coupé la tête, les précipitèrent dans le fleuve.
UiN JUSTICIKR VÊTU D HERMINE : SAINT LOUIS 297
Le sultan ne permit à saint Louis de conserver auprès de lui que son seul cuisinier, Ysembart. Celui-ci lui préparait ses repas, principalement composés de gâteaux, de pain el de viande Les dents du roi lui branlaient dans la bouche; il était si maigre que « les os de l'échiné du dos semblaient tout aigus » ; il était si faible qu'Ysenibart devait le porter d'un siège à l'autre; mais sa force de caractère ne mollissait pas.
Enfin on traita de la rançon. Damiette serait rendu en échange de la personne du roi; quant aux autres prisonniers faits par les Sarrazins, leur rachat fut fixé à la somme globale de 500 000 livres, environ cent millions de valeur actuelle.
A peine le traité avait-il été conclu, qu'éclata parmi les Sarrazins une révolution de palais. La sultane favorite, Chageret- Eddin, veuve Nedjm Eddin, avait exercé la régence jusqu'à l'arrivée de Touran-Chah. Une discussion éclata à propos d'une reddition de compte. Le nouveau sultan montrait un caractère ombrageux. La sultane lia partie avec le chef des mameluks, Bibars. Le 2 mai 1250, saint Louis était sous sa tente avec son frère, quand éclata au dehors un grand vacarme. Les conjurés attaquaient le sultan Celui-ci se réfugia au haut d'une tour de bois sur les bords du Nil. Les mameluks y mirent le feu. Touran-Chah> du sommet de la tour, se précipita dans le fleuve où il fut achevé à coups de fl.^iches. La sultane Chageret-Eddin fut déclarée reine d'Egypte. Elle était la première esclave qui eût régné sur le pays. Après l'avoir achetée, Nedjm-Eddin s'était attaché à elle, Bibars, le chef des mameluks, lui succéda sur le trône. Il fondait un pouvoir nouveau, celui de cette garde militaire qui avait entouré les sultans, jusqu'à ce jour oi"» elle s'empara du pouvoir. Les mameluks ont dominé e.i Egypte jusqu'au xix** siècle.
Et l'on passa à l'exécution du traité conclu. Les journées des 7 et 8 mai furent employées à verser aux Sarrazins une partie de la rançon. Dans la suite il fallut encore verser trois cent mille livres. A en croire les instructions données quelque cent ans plus tard (1360) aux commissaires chargés de lever les deniers pour la rançon du roi Jean, les frais occasionnés par l'expédition d'Egypte et par le rachat des prisonniers, produisirent en Erance un tel appauvrissement dans le royaume, qu'on fut contraint d'y fabriquer une monnaie de cuir. « Et en a encore d'icelle en la tour du Louvre », ajoute le rédacteur de la circulaire.
Saint Louis fit voile vers la Palestine qu'il conservait l'espoir
298 LA FRANCE FEODALE
de (iélivrer, taudib que son départ inspirait au poète arabe Essahib- Giemal-Edden-ben-Maboub des vers qu'on a traduits ainsi :
« Portez au roi de France, quand -vous le verrez, ces paroles tracées par un partisan de la vérité :
« Vous avez abordé en Egypte, comptant vous en emparer; vous vous étiez imaginé qu'elle n'était peuplée que de lâches, vous qui n'êtes qu'un tambour rempli de vent !
a Vous croyiez que le moment de ruiner les Musulmans était venu et, par cette fausse idée, se sont effacées à vos yeux les difficultés.
« Vous avez abandonné vos soldats dans les plaines de l'Egypte, oii leurs tombes se sont ouvertes sous vos pas.
« Que reste-t-il des soixante-dix mille qui vous accompagnaient? Des morts, des blessés, des captifs.
« Que Dieu vous inspire souvent de pareils desseins ; ils causeront la ruine des Chrétiens et l'Egypte n'aura plus rien à redouter de leur fureur.
« Sans doute vos prêtres vous annonçaient des victoires !
« Rapportez-vous-en à un oracle plus éclairé :
« Si le désir de vengeance vous pousse à retourner en Egypte, il vous assure que la maison de Lockmar (où saint Louis fut gardé prisonnier) est encore debout, que la chaîne est prête et que l'eunuque (qui gardait saint Louis) est éveillé. »
Saint Louis resta quatre années en Palestine, réparant ou bâtissant des forteresses. Acre, Jaffa, Césarée, Sidon. On le voyait mêlé aux maçons, portant les pierres et les bottées de chaux vive. Le bon roi prit souvent part aux combats qui se multipliaient autour de Saint- Jean-d' Acre .« En personne il portait les corps pourri s et tout puants pour mettre en terre es fossés. » 11 fit ofïrir, par messagers, au roi d'Angleterre de lui donner la Normandie et le Poitou s'il voulait venir se joindre à lui, avec ses hommes d'armes, en Asie Mineure. L'œuvre de Philippe Auguste en eût été anéantie. Heureusement pour la France, la |)roposition l'ut rejefée.
Sur la fin de novembre 1252, Blanche de Castille, régente du royaume en l'absence de son fils, mourut à Paris. Quand la nouvelle en parvint à saint Louis, il comprit que son devoir le rappelait enfin parmi ses sujets. Ce ne fut cependant que le 24 avril 12o4, qu'il se rembarqua pour la France avec femme et eiilants.
Il est difficile, à si grande distance, de juger l'œuvre de saint
T>ouis en Egypte et en Syrie. Que si le succès ne répondit pas à ses efforts, du moins ces efforts n'ont pas été stériles. En Egypte, saint Louis laissa les grands souvenirs qui ont produit, sur la terre des Pharaons, des conséquences si glorieuses pour le nom français, actives encore de nos jours : en Syrie, il raffermit pour un demi-siècle, le pouvoir chancelant des princes chréliens contribuant, là aussi, au durable maintien de l'inlluence irançaise.
Le retour en France.
Rentré en France, saint Louis visita quelques parties de son royaume, poui* s'enquérir de la manière dont la justice y était rendue. Il put y constater les sacrifices que le pays avait dû s'imposer pour faire face à l'expédition d'Egypte.
La piété du roi s'accentue, et son humilité et sa charité. Il ne s'habille plus que de couleur sombre, en bleu foncé, en brun, en noir. Les étoffes de ses robes sont de laine ou de camelin vulgaire ; les fourrures en sont de prix médiocre, c'est du daim, du lièvre ou de l'agneau. Il se restreignait également sur sa table, faisant manger les pauvres dans sa chambre et les servant luimême.
Poursuivant son rôle de conciliateur, il passa avec le roi d'Aragon un traité semblable à celui qu'il avait passé avec le roi d'Angleterre. On y trouve le même désir de concorda, la même soif de justice (traité de Corbeil, 11 mai l2o8). En échange des prétentions que le roi d'Aragon élevait sur diverses provinces de France, saint Louis renonça aux revendications de sa couronne sur le Roussillon et sur le comté de Barcelone. Le roi d'Aragon ne conserva en F'rance que la suzeraineté de Montpellier. Isabelle, fille de Jacques F"" d'Aragon, épousa Philippe, fils de saint Louis, qui serait un jour Philippe III, et le prince espagnol céda à sa cousine Marguerite, femme du roi de FVance, ses droits sur la Provence, et au roi de F'rance lui-môme, ses prétendus droits sur le Languedoc.
Enfin en 1262 se plaçait vm événement, dont les contemporains ne pouvaient encore découvrir les conséquences. Un pape français, Urbain IV, fit proposer à saint Louis, par un de ses notaires, Albert de Parme, le royaume de Sicile, considéré comme un fief du Saint Siège. Louis IX déclina les offres du Souverain Ponlife pour lui et pour ses enfants ; mais Charles d'Anjou, son frère, les
accepta : origine de ces expéditions italiennes qui solliciteront les Français deux siècles durant et leur coûteront tant d'efforts, de sang et d'argent.
La croisade de Tunis.
La délivrance des lieux saints demeurait la préoccupation constante du roi. Le 2.'* mars 1267, fête de l'Annonciation, devant une nombreuse assemblée de hauts barons, en présence du légat du pape, saint Louis, selon l'usage des rois de France, prit luimême la parole et exposa à ses barons les raisons qui militaient en faveur d'une nouvelle croisade. De ce jour il ne cessa d'y penser. Le roi mit trois années à préparer cette expédition nouvelle ; mais il était très souffrant et c'est avec désespoir que ses auxiliaires les plus dévoués le voyaient s'obstiner dans ses réso-» lutions. Joinville l'écrit avec force : « Ils commirent péché mortel ceux qui lui conseillèrent la croisade ; parce que tout leroyaume était eu bonne paix et lui-même avec tous ses voisins..., grand péché firent ceux qui lui conseillèrent la croisade, vu la grande faiblesse de son corps. Il ne pouvait supporter d'être transporté en voiture, ni de chevaucher. Sa faiblesse était si grande qu'il souffrait que je le portasse entre mes bras de l'hôtel du comte d'Auxerre, jusques aux Cordeliers, où je pris congé de lui. Et, si faible comme il était, s'il fût demeuré en France, pût-il encore avoir vécu assez et fait moult de bien et de bonnes œuvres ».
Mais quand, en sa paisible obstination, saint Louis avait pris un parti, il devenait difficile de l'en détourner. Il pressait Joinville de s'embarquer avec lui. Le bon sénéchal refusa et les raisons qu'il en donne sont intéressantes à noter : « Corime j'avais été au service de Dieu et du roi outre-mer (croisade d'Egypte) les sergents du roi de France et du roi de Navarre (comte de Champagne) m'avaient détruit ma gent et apauvrie... Et leur disais (à saint Louis et au comte de Champagne qui le pressaient de se croiser) que si je voulais ouvrer au gré de Dieu, que je demeurerais cy pour mon peuple aider et défendre ; car si je metti:is mon corps en l'aventure... là où je voyais tout clair que ce serait au mal et au dommage de ma gent, j'en courroucerais Dieu, qui mit son corps pour son peuple sauver ».
Ces lignes sont précieuses : elles montrent comment, durant la croisade, les gens du roi, profitant de l'absence des seigneurs,
continuaient d'étendre sur leurs domaines l'autorité souveraine; elles montrent aussi tous les services que les seigneurs pouvaient encore rendre à leurs tenanciers, quand, demeurant au milieu d'eux, ils s'occupaient avec zèle de leurs intérêts comme le bon sire de Joinville.
La flotte royale leva l'ancre, à destination des côtes d'Afrique, le l"' juillet 1270. Par son frère, Charles d'Anjou, — titulaire du royaume de Sicile — le roi s'était laissé convaincre de porter ses armes en Tunisie, afin d'y détruire dans leurs repaires les pirates barbaresques qui infestaient la Méditerranée. Les oirconstances, lui paraissaient d'ailleurs favorables à une attaque, car le pavs était affaibli par une affreuse disette. Le 21 juillet, saint Louis abordait en vue de Tunis et mettait le siège devant la ville.
Les Français fortifièrent leur camp. Le manque d'eau leur imposait de grandes souffrances. Des hauteurs voisines, les Arabes, par d'énormes machines, soulevaient des nuages de sables brûlants qui venaient se répandre sur les campements des croisés. Il est impossible de ne pas penser aux gaz asphyxiants des Boches. Et la peste fit son apparition. Néanmoins, sous les murs de la ville, les Français remportèrent une victoire brillante et déjà les Tunisiens désespéraient de leur sort, quand, le 25 août 1270, le saint roi mourut sous sa tente, succombant à une extrême faiblesse, aggravée de dysenterie. Il expira sur un lit de cendres, les mains jointes, les yeux au ciel.
Son règne est demeuré l'un des plus populaires de notre histoire. Il correspondit à l'époque où les institutions féodales, dont la royauté formait la clé de voûte, atteignirent leur maturité. Or ces institutions nul ne les a mieux personnifiées, ni plus complètement que saint Louis : nous avons essayé de montrer qu'elles étaient essentiellement fondées sur l'exercice de la justice, sur l'amour et le dévouement réciproque. Et cette circonstance a peutêtre fait, plus que toute autre cause, la grandeur de ce règne et sa beauté.
Le fils de saint Louis.
Philippe III dit le Hardi, qui succéda sur le trône à saint Louis, son père, était comme lui pieux et bon ; généreux, il donnait aux pauvres et s'entourait d'hommes d'Eglise. Plus encore que son père, il avait les allures d'un moine couronné, malgré la passion
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que lui inspira sa seconde femme, Marie de Brabant. Au début de son règne i! fut dominé par son favori, le chambellan Pierre de la Broce, qui succomba sous des intrigues de Cour et fut pendu en juin 1278. Après quoi, Mathieu, abbé de St-Denis, eut la direction du gouvernement. Cet abbé continua les traditions de saint Louis, dont il avait été l'un des conseillers.
A la mort d'Alfonse de Poitiers, frère de Louis IX, son immense héritage, par défaut d'hoirs, revint à la couronne de France ; mais le roi d'Angleterre, Henri III, fit valoir des prétentions fondées sur le traité de Paris (1259). Après sa mort (1272), elles furent reprises par son fils Edouard P^ l'un des princes les plus remarquables qui aient occupé le trône d'Angleterre. Conformément aux engagements pris par son père, Philippe III remit l'Agenais au monarque anglais (traité d'Amiens, 23 mai 1273). Une autre partie de l'héritage d'Alfonse, le Comtat-Venaissin, était cédée au Souverain Pontife.
La fin du règne fut marquée par l'expédition d'Aragon, dont on trouve l'origine dans la rivalité qui éclata en Sicile entre Pierre III d'Aragon et Charles d'Anjou. A l'instigation des émissaires espagnols, se produisit l'insurrection des Vêpres siciliennes où les Français furent massacrés ; bientôt après la flotte catalane triomphait de celle de Charles d'Anjou ; Pierre d'Aragon se faisait proclamer roi de Sicile. Le pape Martin IV était de naissance française. Il déclara Pierre d'Aragon privé de sa couronne et délia ses sujets du lien de fidélité. Philippe III accepta le royaume d'Aragon des mains pontificales. Restait à le conquérir. L'expédition contre Pierre III excommunié prit la forme d'une croisade. On a dit avec raison que la campagne de 1285, en Espagne, a été la première guerre de conquête entreprise par les rois de France hors de leurs frontières naturelles. Philippe III fit passer les Pyrénées à une armée imposante. Le 28 juin il mettait le siège devant Girone. Un grave revers pour le roi de France fut la destruction, par Roger de Loria, de sa flotte de ravitaillement (4 septembre). Philippe III fut atteint de la maladie de l'ost; Girone fut pris, mais l'armée dut battre en retraite, l'état du roi empirant de jour en jour. Le fils de saint Louis mourut sur le chemin de Paris, à Perpignan, le 5 octobre 1285.
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