LE GUIDE DES HOMMES D'AFFAIRES
pour paraître en 1899.
Un superbe et fort volume . . , . • 60c.
Que faut-il faire pour parvenir, c'est-à-dire pour réaliser les rêves de fortune que tout homme légitimement ambitieux fait au début de sa carrière ?
C'est ce que nous allons nous efforcer de faire comprendre à la jeunesse dans ce modeste opuscule.
Pour parvenir à la fortune, au pouvoir, aux honneurs, à la renommée, il faut être doué des cinq vertus suivantes :
Ambition^ honnêteté, 'persévérance, patience^ volonté.
L'ambition est une énergie forte, soutenue par la disposition à tout oser, à tout entreprendre pour arriver au résultat que l'on veut
atteindre. On trouve dans presque tous les dictionnaires cette définition de Vambition : " désir excessif, immodéré, d honneurs, de dignités, de pouvoirs, etc." Rien ne peut légitimer cette définition. Le fonctionnaire qui aspire à monter en grade, l'ouvrier qui veut devenir chef d'atelier, le père de famille qui veut augmenter son avoir, ont réellement de l'ambition . Ce mot éveille donc tout simplement l'irlée de croître ou d'accroître. Dès lors il peut aussi bien être pris en bonne qu'en mauvaise part. L'ambition est donc, par sa nature, une qualité ; elle ne devient un défaut que lorsqu'elle s'empreint d'égoïsme.
L'honnêteté est le sentiment d'une âme attachée à l'honneur, à la probité, à la vertu. L'honnêteté qui fait qu'un homme est un honnête homme, a dit Ménage avec beaucoup de raison, est la justesse de l'esprit et l'équité du cœur.
La PERSÉVÉRANCE est la qualité d'un homme qui persiste, qui demeure ferme et constant dans un sentiment, une ligne de conduite. Persévérer, c'est continuer avec constance ce qu'on a commencé après avoir mûrement réfléchi sur les conséquences d'une entreprise. L'ambition et l'honnêteté ne suffiraient point à assu rer le succès, si la persévérance ne venait prêter l'appui de sa vertu à celui qui subit un premier échec. D'autre part, la persévérance doit s'appuyer sur la patience, qui est son complément indispensable.
La PATIENCE c'est la vertu, l'art, si vous ai-
mez mieux, qui donne à l'homme la force de supporter avec égalité d'humeur et avec modération toutes les adversités et les incommodités de la vie. C'est une sorte de courage qui nous permet d'accepter, sans témoins et sans éloges, tous les coups du sort. Seulement, il faut bien se garder de prendre pour de la patience ce qui n'est que de l'indolence; il ne faut pas confondre avec une vertu des plus méritoires ce qui lui ressemble parfois extérieurement, mais qui au fond est tout le contraire, c'est-à-dire un manque d'énergie morale. Pour être patient il faut être fort, maître de soi, et exercer sans relâche cet empire moral.
Quant à la volonté, c'est la connaissance du but visé, voulu, le pouvoir senti d'y parvenir, et le jugement intérieur que l'action des organes doit suivre immédiatement le vœu de la pensée. La volonté est l'acte de ce qu'une personne veut, c'est le plus puissant de tous les leviers, la vertu sans laquelle toutes les vertus demeurent stériles.
Telles sont les qualités indispensables à quiconque veut conquérir une position brillante dans la vie.
Le désir de parvenir se manifeste chez l'homme avant la fin de Tadolescence. A cette époque il a déjà choisi la carrière qui convient à ses goûts, à ses habitudes ou à ses aptitudes. Si le sujet a reçu une bonne éducation, s'il a puisé à bonne source les principes de haute morale qui font la base des sociétés, il est évidemment doué des qualités requises pour
lutter avec avantage contre les retours fâcheux du sort.
La première obligation qui s'impose à un jeune homme laborieux, c'est le choix d'un état.
Lorsque, après avoir consulté ses goûts et reçu les sages avis de sa famille ou de gens d'expérience, ce choix est fait, il faut se garder de changer de voie, à moins que des circonstances imprévues et réellement sérieuses ne viennent légitimer ce changement.
Dès que l'on est fixé sur la carrière à parcourir, il s'agit d'être attentif à tout ce qui concerne l'état que l'on a adopté, et il faut :
lo. Considérer le nombre d'étapes à franchir depuis le début jusqu'à la réussite, et
2o. Observer le sort de ses devanciers, c'està dire chercher à découvrir les raisons qui ont assuré le succès des uns ou la déception des autres, et se garder de copier servilement un modèle, si l'on n'est pas en état de prendre soimême une sage initiative.
Ces deux points essentiels observés, il s'agit de savoir comment on parcourra la route. Il faut donc poser des jalons et diviser ses efforts et son temps de manière à ne jamais tomber en lassitude ; mais il taut bien se garder de fixer un terme précis au succès, sous peine de verser dans la désillusion fatale qui engendre l'impuissance irréductible. D'autre part, il ne faut pas tomber dans l'excès contraire et placer le but trop loin du point de départ, car alors on se laisse devancer, on se perd dans des
songes spéculatifs, on se grise de vaines espérances, et la vie s'écoule en ne vous laissant que des regrets ou des découragements. Un jeune avocat ne doit pas se dire qu'il bornera sa carrière à une fonction judiciaire déterminée et qu'une fois ce poste atteint il se laissera vivre doucettement ; un commerçant, un industriel, un banquier, ne doivent pas plus aspirer aux milliards de Vanderbilt que fixer d'avance la somme modeste et suffisante qui, une fois conquise, mettra fin à leur activité.
Il ne faut donc fixer aucun terme à la carrière, aucune limite à ses travaux et à son ascension. Le but unique, c'est de tenir dignement sa place dans le monde et d'aller le plus loin possible, le plus vite possible; pour cela, il ne faut pas penser aux jouissances convoitées presque à jour fixe, pas plus qu'il ne faut songer aux déboires possibles qui pourront vous accab'er dans un avenir éloigné. Ne vous occuf'f z donc que du jour présent et du lendemain, du surlendemain tout au plus, car c'est le présent seul qui doit solliciter votre attention et vo:- efforts ; c'est l'obstacle du moment qu'il s'agit de franchir, non celui problématique dont on redoute l'apparition dans des mois ou dans des années. L'homme intelligent qui parcourt sa carrière avec l'idée ferme de parvenir à l'aide de moyens honorables, ressemble à un manœuvre portant un fardeau et gravissant une échelle: il s'assure de la solidité de l'échelon sur lequel il doit se poser, sans se préoccuper des échelons supérieurs.
C'est donc de l'heure présente qu'il faut profiter. Et s'il ne convient pas de scruter l'avenir, il ne convient pas davantage de regarder en arrière, dans le passé. Le passé est irrémédiable, il ne vous doit rien et vous ne lui devez rien. Le présent seul est à vous. AttacLezvous donc à éviter les périls renaissants qui se dressent chaque jour sur votre route, et vous ferez ainsi une série de conquêtes qui vous assurera le triomphe définitif. Plus tard, lorsque votre œuvre sera accomplie, vous aurez le loisir de jeter les yeux sur le chemin parcouru, et vous vous étonnerez alors de sa longueur, de son âpreté et de la facilité relative avec laquelle vous êtes arrivés à le franchir. Si, au coD traire, dès les preïniers pas, vous gravissez tous les monticules qui bordent la route pour vous rendre compte des difiicultés à venir, ces difiicultés vous paraîtront énormes et provoqueront chez vous le découragement.
Donc, il vous faut profiter de l'heure présente. Nous ne saurions trop insister sur ce point capital. Il ne faut pas vous complaire en des admirations inutiles de vous-mêmes ou de vos succès passés, non plus que vous désoler inutilement pour les échecs subis. Ce sont là des leçons profitables, des exemples précieux. Vous pouvez tirer parti des éléments de réussite dont vous avez constaté l'efl&cacité, de même que vous devez utiliser les enseignements du malheur passager. Si vous avez bien fait une fois et que les circonstances du pré-
sent ne vous mettent pas dans Tobligation de modifier vos actes, agissez de même, sans bruit, sans éclat, sans orgueil. Si vous avez mal fait une autre fois, profitez de votre propre expérience et prenez une décision contraire ou bien approj)riée au moment actuel. Mais, pour Dieu ! ne vous attardez jamais en des complaisances stériles sur votre compte ou en des gémissements plus stériles encore. A ce jeu vous ne pourrez quépuiser votre temps et vos forces.
Ainsi, après avoir fait choix d'un état, il faut persister dans son choix et profiter de l'heure présente, si l'on veut s'assurer la réussite. Mais ce n'est pas tout. IL faut se livrer de tout cœur à l'exercice de sa profession, y apporter tous ses soins, toute son intelligence, toute son énergie. Il ne faut surtout jamais se décourager.
Bien des jeunes gens sont capables de faire un effort ; un petit nombre seulement est capable de faire constamment cet effort. C'est là que la vertu de persévérance devient absolument nécessaire. Celui qui veut fortement, qui veut constamment, qui ne se laisse pas détourner par les plaisirs volages ou grossiers, qui n'aspire au repos et à la jouissaDce qu'après l'accomplissement de son devoir, celui-là est sûr de parvenir et de forcer le succès à lui sourire.
L'histoire et l'expérience individuelle nous montrent des intelligences médiocres arrivées aux plus hautes situations de la fortune, soit dans la politique, dans les sciences, les arts, la littérature ; soit dans les professions libérales, soit dans le commerce, dans l'industrie, dans l'agriculturf^, soit même parmi les artisans ; tandis que des esprits d'élite, des hommes extraordinaires par leur savoir n'ont pu parvenir à prendre dans la société une place marquante et s'appuyer sur la fortune et sur la considération publique pour impos'^r à tous le respect et l'admiration. Ces derniers ont pu avoir du génie, mais ils n'ont jamais eu de renommée, partant ni gloire ni fortune Ils sont demeurés inconnus et incompris, parce qu'ils ont manqué de méthode, de ténacité, de vouloir, de but en un mot.
Ah ! la volonté, la volonté ! Tout est là. C'est le secret pour arriver, c'est l'art de parvenir.
Si vous avez le ferme, l'inébranlable vouloir ; si, les yeux fixés sur le but, vous marchez hardiment, sans peur mais aussi sans reproches, vous forcerez les oisifs et les faibles à s'écarter de votre route, et ils vous laisseront le champ libre.
Vous pouvez, jeunes gens, en faire chaque jour l'expérience :
Essayez de suivre une ligne rigoureusement droite sur le trottoir d'une rue très fréquentée. Si vous marchez comme un promeneur ou comme un curieux, baguenaudant aux étalages
ou dévisageant les passants, tout le monde vous heurtera, retardera votre marche, irritera votre susceptibilité, provoquera votre impatience au point de vous faire abandonner cette rue trop peuplée pour vous faire prendre une rue écartée et déserte, où votre marche cependant sera encore entravée par des obstacles matériels d'une autre nature. Mais si vous allez d'un pas ferme, sans faire attention aux distractions de la rue ; si votre attitude dénote un homme pressé, disposé à ne point céder le pas à un badaud, on comprendra que le choc viendra de vous et tout le monde s'écartera pour l'éviter ; vous circulerez alors dans cette rue encombrée comme si personne ne s'y trouvait.
Il en est de même dans la vie. L'homme énergique, l'homme doué d'une volonté raisonnée, l'homme qui poursuit une idée, qui a un plan bien tracé, se distingue des autres par son attitude résolue, et nul ne commet l'imprudence de se pbcer sur son chemin. Non par bienveillance, mais par prudence. Le mobile qui fait s'écarter les gêneurs importe peu du reste, l'essentiel c'est qu.'ils s'écartent.
Mais en même temps que vous ferez montre d'énergie et de persévérance, il conviendra que vous profitiez de la mollesse ou de la lâcheté des autres ; ménagez sagement vos forces, mais n'hésitez jamais à faire une dépense utile pour écarter de votre route les flâneurs ou les inutiles. Parfois l'obstacle peut être plus sérieux ; vous pouvez vous heurter à un concurrent de
votre valeur ou à une entreprise semblable à la vôtre. Dans ce cas, pas d'entêtement téméraire, pas d'inutile bravoure; tournez l'obstacle, revenez sur vos pas sll le faut, mais ne perdez pas un temps précieux à lutter contre une intelligence ou contre une force égale à votre force ou à votre intelligence. Vous vous blesseriez et vous blesseriez inutilement autrui. Sans cesser d'agir, sans cesser de songer à vos affaires, rétrogradez, faites un crochet, et passez le front haut, la tête libre et la conscience pure de tout attentat contre autrui.
Même en dehors des affaires, même pendant les instants de courts plaisirs qu'il vous sera permis de goûter, ne perdez jamais de vue le but que vous vous êtes assigné. Il n'y a pas de lacunes dans la vie ; il n'y a pas de 'olution de continuité dans l'existence ; il n'y a pas de suspension d'armes durant la bataille. Les divertissements, les joies familiales ne commandent pas l'oubli ; au contraire. Le voyageur dételle son cheval en arrivant à l'étape, mais c'est justement pour le mettre un instant au repos afin d'exiger de lui de nouveaux services. Et dans ce cas il n'oublie jamais qu'il doit repartir à un moment donné.
Toutefois, la persévérance dans une entreprise sage doit être doublée d'une autre vertu que la patience ; elle doit également s'appuyer sur la circonspection. Faites de votre mieux, agissez avec loyauté et esprit de suite, mais gardez-vous de la jalousie et de l'envie. Non seulement ces défauts sont en contravention avec les
devoirs du chrétien, mais leur manifestation provoque, avec les représailles des intéressés, la réj-'robation générale, et votre perte peut être la conséquence de ces coupables faiblesses.
Au contraire, ne vous formalisez pas, si d'autres passent d'abord avant vous ; plaignezles plutôt, car leur précipitation peut leur être fatale. Et si leur emportement est susceptible de vous servir de leçon, ne négligez jamais d'en tirer parti.
Quant à ceux qui vous dépasseront par leur mér.te, par la fortune ou par la faveur, n'en ayez pas souci, car ils n'ont et ne peuvent avoir aucune influence sur votre sort si votre incessant labeur repose sur les qualités solides que nous avons mentionnées eij tête de ce modeste travail.
Demeurez toujours convaincus que vous aurez votre tour ; un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe ! puisque pour Thonnête homme laborieux la récompense se goûte dès qu'il a commencée sa tâche.
Mais il ne faut pas seulement travailler avec énergie; il faut encore veillera ce que cette énergie ne s'émousse point par lassitude ou par faiblesse physique. Il faudra donc vous attacher à vous donner des forces, à vous assurer une santé robuste en même temps qu'une volonté opiniâtre, car la vigueur physique est nécessaire pour assurer l'énergie morale, et la résistance matérielle n'est pas moins utile que la résistance intellectuelle
pour assurer à l'homme le succès dans tous les genres.
A ce sujet, on nous permettra de citer un fragment du discours sur la matière, prononcé en 1895 par le savant professeur Fonsegrive à la distribution des prix du lycée Buffon, à Paris :
" .. La vigueur physique, la résistance sont des conditions essentielles de succès dans tous les genres. Sachez dompter le sommeil et les exigences de l'estomac. Ne vous laissez pas engourdir par les habitudes molles de la plupart de nos contemporains. Entre deux concurrents en toute matière, l'avenir est à celui qui se lèvera plus matin. Evitez les accès des sports qui ne font de l'homme qu'un animal, mais soignez l'animal qui est en vous. Saint François d'Assise appelait le corps "le frère âne" sur lequel l'âme est montée. Il faut que notre monture soit en bon état. Il faut aussi qu'elle soit domptée et que ce soit elle qui nous serve et non pas nous qui la servions. Tous les hommes d'actions ont compris cette nécessité de l'asservissement du corps. Je citais tout à l'heure un saint, on m'accusera de citer après lui un scélérat: Catilina, nous dit Salluste, avait habitué son corps à souffrir le froid, la faim, la fatigue et l'insomnie. Catilina jeûnait comme saint François, et, comme lui, il passait des nuits ; seulement ce n'était pas pour chanter matines. Rendons l'outil vigoureux par la gymnastique et l'hygiène, et restons cependant maîtres de lui."
Donc, il faut être fort physiquement aussi bien que moralement. De plus, il faut avoir une humeur aimable. Pour cela, il faut, dès que l'on commence la tâche journalière, oublier les chagrins et le^ déceptions, car les hommes n'aiment pas le spectacle de la tristesse et ne supportent jamais la mauvaise humeur. Et à ce sujet nous ne vous dirons pas seulement : soyez d'une humeur toujours égale, nous allons plus loin et nous vous disons : soyez gais, marquez à tous par cette gaieté les réserves de forces que vous gardez toujours disponibles pour l'action. Avec cela soyez aimables et soyez polis, non de cette politesse banale qui ne se traduit qu'en paroles, mais de cette politesse qui est la pratique de tous les égards que les hommes doivent à leurs semblables dans la société. L'habitude que vous contracterez de la pohtesse ne vous coûtera aucun effort, n'absorbera pas une minute de votre temps, mais en échange elle vous vaudra la sympathie générale.
Aimez les hommes, secourez-les dans la mesure de votre pouvoir, et quand vous serez engagé dans les luttes de la concurrence loyale, ne pas user jusqu'au bout de vos avantages et ne pas vous montrer cruellement implacables. La cruauté dans ces luttes vous susciterait fatalement des ennemis qui finiraient par se liguer contre vous, ce qui pourrait alors compromettre gravement le succès de votre carrière. Il n'en coûte rien, croyons-nous, d'avoir l'âme généreuse et grande. Cela ne peut jamais
nuire à celui qui possède et qui exerce ces qualités.
En un mot, efforcez- vous de ne blesser jamais vos semblables, soit par un travers de votre esprit, soit par un défaut de votre carac tère. C'est bien assez d'avoir à vous dresser devant eux, quand c'est nécessaire, en antagonistes, en opposants ou en adversaires ; d'avoir à supporter leur légitime résistance sans vous exposer à leur haine et à leur vengeance.
Voilà donc quels sont les éléments du succès ; voilà à quelles conditions essentielles il est subordonné ; voilà quels sont les préceptes invariables de l'art de parvenir : Ne compter que sur soi, s'inquiéter de sa vocation, se tracer sa voie, puis, cela fait, aller vers le but avec énergie, sans faiblesse, avec entrain, charité, politesse et bonne humeur.
Il n'y a dans cette ligne de conduite rien d'immoral, rien qui puisse donner lieu à la réprobation publique.
8i l'on considère que l'énergie des travailleurs noblement ambitieux ne doit être employée que pour servir une vocation et que, d'autre part, cette vocation n'est pas du tout ce que chacun pourrait préférer pour sa tranquillité ou pour son plaisir, mais que c'est au contraire l'état ou la position où chacun de nous peut le mieux remplir son rôle, sa fonction humaine et sociale, on devra convenir que l'effort tenté est de la plus haute moralité. En effet, en morale, la fonction que chaque homme a à remplir se nomme devoir. Et lors-
qu'un homme met toute la force dont il dispose au service de sa vocation, il la met par là même au service du devoir. Le succès dans ces conditions n'a plus rien d'égoïste ou d'étroitement individuel ; en travaillant à réussir, chaque homme s'emploie à faire réussir le monde et travaille au succès de Dieu.
Et chaque homme, lorsqu'il est à sa pla-'e, cette place fût-elle des plus modestes, réussit toujours dans la mesure de ses travaux lorequ'ils sont exécutés en conscience et dans la proportion de ses efforts, lorsque ceux-ci sont persévérants. Ceci bien établi, il faut renoncer à parler d'humbles et de petits, car tous les hommes qui se courbent sans murmure sous la loi divine du travail, loi qui n'exclut pas la récompense terrestre, portent en eux l'infini et reflètent l'éternel.
Il n y a donc pas de profession vile. Un proverbe français formule fort bien cette vérité, en disant : '"Il n'y a jas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens." Et dans tous les états l'honnête homme peut trouver la gloire. La charrue vaut i'épée et l'outil pesant est l'égal de la plume. Si quelques individus estiment au-dessus de tout l'intelligence et la pensée, c'est qu'ils ont la vue courte et qu'ils sacriflent le bon sens à d'absurdes préjugés. D'ailleurs, l'obscurité de ceux qu'on appelle communément les humbles ne vient pas de la nature même de leur condition, mais de la faible portée de notre entendement.
Donc, suivre sa vocation sans se laisser dis-
traire n'est pas immoral puisque c'est pratiquer son devoir, et que nul n'oserait condamner l'homme qui met son énergie au service du devoir. Et s'il se trouvait parmi nos lecteurs des gens timorés que ces conseils effaroucheraient par leurs côtés si essentiellement pratiques, nous leur ferions remarquer que ces conseils ressemblent rigoureusement à ceux que donnent la morale et la religion. Etre poli, être aimable, être indulgent, cela confine à la charité, et c'est le conseil même de Saint- Paul. Mater son corps, le rendre vigoureux et sain, s'éloigner de tous les plaisirs et de tous les usages même qui pourraient l'affaiblir ou le souiller, c'est le conseil de Saint-François de Salles, sans compter Epictète, Juvénal, Marc Aurèle et bien d'autres qui enseignaient la même vérité. Ne pas tourmenter vraiment son esprit par le souci d'un avenir humain éloigné et ne se mettre en peine que du présent, c'est un précepte de l'Evangile. Donc, en ne s'appuyant que sur l'opinion des moralistes les plus opposés d'inspiration, on ne peut rien trouver à reprendre aux conseils que nous venons de donner. Dieu nous a imposé la rigoureuse loi du travail ; c'est un châtiment perpétuel qu'il fait peser sur l'espèce humaine en expiation de la désobéissance de nos premiers parents à sa sainte volonté. Mais il n'a pas voulu nous interdire la possibilité d'ennoblir le travail, il n'a pas voulu que notre tâche quotidienne fût constamment misérable. Bien au contraire, il a mis dans la peine elle-même, c'est-à-dire dans
le travail exécuté sans révoltes et sans murmures, une volupté particulière qui rend facile et douce Texécution de sa sentence. En un mot, le succès, le succès obtenu par le travail est hautement moral et se confond avec la vertu.
Ici, nous devons aller au-devant d'une objection.
Un grand nombre de travailleurs à qui s'adressent ces conseils protestera sans doute en disant :
A quoi bon lutter sans cesse, s'astreindre à un labeur pénible et continu dans le chimérique es noir de parvenir à une situation honorable? Ne voit-on pas chaque jour des piocheurs opiniâtres tomber épuisés sous le poids d'un insuccès injuste et immérité, alors qu'on voit des faiseurs sans vergogne triompher avec insolence par suites de réussites évidemment immorales?
Halte-là ! vous qui tenez ces propos. Vous preuez l'illusion px)ur la réalité. Dans ce spectacle des insuccès injustes et des réussites immorales, il n'y a qu'un malentendu, qu'une erreur d'examen de votre part, qu'un mirage éclatant dans un cas, qu'un mirage désolant dans l'autre. Vous avez sûrement mal regardé ou mal compris ; vous avez confondu un état passager avec l'apogée d'une carrière. Sachez que le succès ne peut se mesurer à une heure de triomphe ou à une heure d'angoisse. La bourrasque qui fait craquer les mâts du navire
dès son départ ou qui secoue éperduement le bateau au cours de la traversée, doit-elle vous faire conclure qu'un radieux soleil n'éclairera pas la majestueuse entrée du vaisseau dans le port d'abordage? Non, sans doute. Car c'est la fin finale qui permet déjuger de tout.
Il 3^ a, cela est vrai, une certaine quantité d'hommes qui réussissent sans efforts ; il y en a aussi, mais en plus petite quantité, qui réussissent à l'aide de moyens honteux ; mais si, après avoir constaté leur succès, vous les suiviez du regard, vous verriez qu'aucun de ces filous du sort ne persévèrent pas dans le succès et qu'ils tombent écrasés sous Je dédain ou sous le mépris des travailleurs persévérants.
Il nous serait fa<^ ile de choisir parmi les innombrables exemples qui s'offrent à nous, mais nous nous contenterons de choisir un unique exemple que nous tirons de Thistoire: celui de Napoléon. Lisez la vie de ce conquérant, et vous constaterez que tout ce qu'il y eut d'immoral et d'injuste dans ses éphémères succès, c'est-à-dire presque tous ses actes, fut la cause de sa chute et de sa ruine.
Et à côté de ces vies éclatantes, faites de gloire et de désespoir, combien y en a-t-il qui n'ont pu voir eux-mêmes leur triomphe et pour qui cerendant le triomphe est venu. PeuFez vous que Socrate, Platon, Xénophon et Artistippe soient des vaincus? Et Jésus, le divin Jésus, malgré l'austérité de sa vie et l'opprobre de sa mort, oserez-vous dire que ce n'est pas le plus grand des triomphateurs ?
Non, il ne faut pas croire que le hasard, ce mot vide de sens, inventé par l'ignorance, puisse mettre en éclaec l'ardeur et l'application des hommes.
Quiconque sait ce qu'il a à faire en ce monde, qui le fait sans se laisser détourner par tous les vains appels du plaisir, est certain de parvenir à se créer une situation en rapports directs avec les efforts accomplis et avec le rôle qui est dévolu k chaque individu ici-bas. L'erreur des broyés de la vie consiste surtout à se croire appelés à des destinées pour lesquelles ils n'ont aucune aptitude, alors qu'ils réussiraient parfaitement dans leur sphère plus modeste.
Le succès ne consiste pas seulement à parvenir à des positions brillantes dont le rayonnement éblouit les yeux du vulgaire ; il est aussi dans les conditions modestes, et là, du moins, s'il n'éclate pas en rayons lumineux, il donne cette paix intérieure, faite de bonheur et de sagesse, qui charroe la vie intime et qui prépare doucement à la mort.
Pour combattre efficacement l'opinion fâcheuse de ceux qui croient que la chance seule favorise certains sujets au détriment des autres, nous allons raconter pour finir quelques intéressantes historiettes qui démontreront que
ce n'est pas par pur hasard, par chance inespérée et imméritée, que les héros de nos histoires sont parvenus au sommet des richesses, mais bien grâoe aux fortes qualités dont ils étaient doués, en dépit des trompeuses apparences qui ont pu les montrer au vulgaire comme des enfants gâtés de la fortune.
La première histoire concerne Aristide Boucicault, le fondateur et l'unique propriétaire de ces vastes magasins connus dans le monde entier sous le nom de " Bon Marché ".
Aristide Boucicault avait reçu une bonne instruction primaire, qu'il avait complétée durant ses heures de loisir par l'étude des connaissances indispensables au commerce: calcul, comptabilité, etc. A quinze ans il entra dans un petit magasin de mercerie, en qualité de commis, et il ne tarda pas à se faire remarquer par son intelligence, son exactitude, son goût pour le commerce et sa parfaite urbanité. Alors que les jeunes gens de son âge végétaient dans les magasins avec des gages dérisoires, ses patrons l'employaient tantôt pour aller acheter en fabrique, tantôt comme vendeur voyageur. En quelques années il eut acquis à fond toutes les connaissances de son métier, et en même temps il avait économisé quelques milliers de francs. Avec ce double capital, il s'associa avec un
jeune homme de son âge et à vingt ans ces deux travailleurs ouvrirent à leur compte un modeste magasin, place des Victoires, à Paris.
La petite maison prospéra. Les deux associés étaient également honnêtes, également travailleurs, également instruits dans leur état, et tout leur promettait un bel avenir, lorsqu'une catastrophe imprévue et impossible à prévoir vint brusquement jeter le désarroi dans leurs affaires.
C'était la faillite qui se dressait devant eux avec toute son horreur.
Sans doute ils auraient pu obtenir du temps et des facilités en demandant le bénéfice du concordat, attendu que la catastrophe ne leur était pas imputable et qu'ils en avaient été les innocentes victimes ; mais cela répugnait à leur activité, à leur droiture. Ils liquidèrent, vendirent leur mobilier, leur montre, tout ce qui avait une valeur marchande, et payèrent jusqu'au dernier sou. Puis ils se séparèrent, les mains vides, mais le cœur content. Ils avaient fait leur devoir et leur courage, leur confiance en eux n'avaient rien perdu de la juvénilité première.
Aristide Boucicault allait avoir vingt-deux ans.
Peu de temps après cet accident il se présenta dans la plus importante maison de nouveautés de Paris. C était, à cette époque, le " Petit St- Thomas '', dirigé par M. Manoury, et qui avait pour clientèle la noblesse du faubourg St-Germain.
— Monsieur, dit Aristide Boucicault en abordant M. Manoury, j'ai appris que vous cherchiez un employé expérimenté et de confiance, (t je vifns me proposer à votre choix.
— Vous !... fit M. Manoury abasourdi.
Il y avait de quoi, en effet. Le jeune Boucicault, nous l'avons dit, n avait pas vingt-deux ans et n'en paraissait guère que vingt. L'em ploi qu'il sollicitait était celui d"un homme d'âge mûr, rompu aux affaires et appelé à suppléer le maître de l'établissement. Voir an adolescent, un inconnu se présenter pour obtenir cet emploi, sans un mot de recommandation même, cela était, on en conviendra, de nature à étonner le chef de la maison.
— Mais, jeune homme, dit alors M. Manoury, vous ne savez donc pas quelle place vous demandez ?
— Si fait, monsieur, c'est justement parce que je le sais que je me suis hâté. Vous avez besoin d'un second vous-même, d'un adjoint qui fasse les achats, établisse les prix de revient et les prix de vente, qui surveille la comptabilité et la correspondance, vous voulez un homme, enfin, qui soit votre doublure et vous offrez à cet homme un traitement de 25,000 francs par an. Je le sais, et je viens m 'offrir.
M. Manoury suffoquait.
— Mais enfin, monsieur, dit-il avec un peu d'humeur, outre que je ne vous connais nullement, j'ai besoin d'un homme et non d'un enfant.
— C'est parfait, monsieur, reprit Boucicault avec le plus grand calme, vous avez raison jusqu'ici, mais veuillez m'écouter cinq minutes durant.
— Eh bien, je vous écoute, fit M. Manoury, disposé à en finir au plutôt.
— Vous ne me connaissez pas actuellement, mais avant la fin de la journée, si vous le voulez bien, vous me connaîtrez à fond. Je connais le métier dans ses plus minutieux détails, je suis actif, honnête, travailleur, ambitieux, et décidé à parvenir par tous les moyens honorables, sans me laisser rebuter par l'adversité, toujours prêt à recommencer. En attendant que vous ayez vérifié mon affirmation, vous pouvez tenir ceci pour acquis. Votre second grief est beaucoup moins sérieux. Vous me reprochez ma jeunesse... hélas! c'est un défaut dont je me corrige tous les jours. En somme, vous voulez un homme de con'fiance, et vous cherchez cet homme. Eh bien, sans sotte modestie je viens et je vous dis: me voilà. Pourquoi me refuseriez- vous la chance de parvenir tout en vous privant de mes loyaux services ? Si j'étais en concurrence avec un homme connu de vous, je comprendrais que moi, inconnu, je dusse céder le pas. Mais vous cherchez un lieutenant, examinez au moins si je puis en remplir l'office, et, après examen prononcezvous, mais pas avant.
M. Manoury rêvait.
— Tenez, monsieur, reprit Boucicault, prenez vos informations et essayez-moi. Pendant
six mois je vous servirai avec le petit traitement de 2U0 francs par mois, car je n'ai pas un sou vaillant. Au bout de ce temps vous aurez pu vous rendre compte si je puis occuper le poste important que je sollicite et, alors, si je puis vous satisfaire vous m'en donnerez les avantages après m'en avoir imposé les charges. Moi ou un autre inconnu, qu'est-ce que cela peut vous faire ?
— Vous avez raison, après tout, fit M. Manoury. Vous me plaisez avec votre assurance. Je vais me renseigner sur votre compte, et si les renseignements que j'obtiendrai confirment ceux que vous me faites pressentir, je vous promets de vous réserver l'emploi...
Quelques jours après, Aristide Boucicault, entrait au " Petit St- Thomas " en qualité de directeur et M. Mnnoury ne cessa de se féliciter de l'avoir attaché à sa maison.
Au bout de douze ans, Aristide Boucicault, qui n'avait prélevé sur son traitement que la somme nécessaire à sa subsistance, s'établit au coin de la rue de Sèvres et de la rue du Bac. Dès le début, ce petit magasin n'était desservi que par une demi-douzaine de commis. Petit à petit, la nouvelle maison, qui portait pour enseigne " Au Bon Marché", empiéta sur le voisinage, louant les boutiques voisines à mesure qu'elles étaient libres, et en peu de temps le '^ Bon Marché" fut connu de tout Paris. Bref, depuis vingt ans, le '' Bon Marché " est une des plus puissantes et des plus riches maisons du monde, et nous ne croyons pas
qu'il y ait un seul de nos lecteurs et surtout de nos lectrices qui ignorent son existence.
Mais nous n'avons pas besoin d'aller chercher nos exemples au-delà des mers. Jetons les yeux autour de nous, et nous trouverons des hommes de mérite qui, dans toutes les branches de l'industrie humaine, ont conquis les premières places grâce à leur énergie, à leur droiture, à leur science de la vie et à leur volonté.
Citons, au hasard, des noms connus de tous nos lecteurs :
Edison, le grand Edison, l'homme merveille pour qui la postérité n'aura jamais assez d'airain à transformer en statues ni assez de puissance vocale pour jeter aux générations sa clameur reconnaissante ; Edison est sorti des masses profondes du peuple. Il a commencé par un métier de gagne-petit, vendant des journaux sur les trains de chemins de fer. Le pain du jour péniblement gagné, il dérobait à la nuit quelques heures de repos qu'il consacrait à l'étude. Ce génie embryonnaire entrevoyait l'avenir ; il sentait que le XIXe siècle n'était pas complet avec la vapeur et le télégraphe électrique ; il avait la notion qu'il manquait un anneau à la chaîne que forme incessamment l'activité humaine, et que l'absence
de ce chaînon limiterait aux découvertes acquises les nobles ambitions de l'homme ainsi que ses besoins. Visionnaire raisonnable et raisonnant, il s'imiiosa la tâche de doter l'humanité des merveilleux outils qu'elle possède aujourd'hui, et c'est à l'électricité, cette puissance formidable, alors presque inconnue et incoercible, qu'il arracha des bienfaits dont on peut presque dire que nous sommes accablés. Que l'on scrute la vie de cet homme de bien, on ne trouvera que labeur, étude, persévérance, esprit de suite et opiniâtreté. La fortune, la considération universelle et la gloire pure et impérissable ont couronné la carrière d'Edison, et la reconnaissance des hommes lui a assuré, de son vivant, l'immortalité.
Prenons maintenant parmi les Canadiens.
Qui ne connaît, dans toute l'Amérique du Nord, M. Zéphirin Paquet, de Québec ?
M. Z. Paquet est à la tête d'un magasin de nouveautés de premier ordre et d'une fortune considérable. Sa façon d'opérer, l'ordre qui règne dans sa maison, l'urbanité de ses légions de commis des deux sexes sont réputés et cités comme le plus parfait modèle d'une administration idéale. Cette position éminente, M. Z. Paquet l'a conquise par des efforts soutenus, et il ne la doit qu'à sa persévérance, à son esprit d'ordre, à sa sagacité. Tout jeune, cet homme énergique était voué à la pauvreté sinon à la misère. Au lieu de gémir inutilement sur le sort qui Pavait fait naître dans une chaumière,
il tenta de s'élever dans l'échelle sociale, ne recourant qu'aux moyens réguliers et honnêtes pour parvenir à son but. Le succès récompensa ses efforts. Petit à petit, lentement mais sûrement, par son travail acharné il recueillit le fruit de ses efforts, et, après avoir, comme Edison, demandé sa subsistance à un négoce des plus humbles, il est parvenu à la fortune tout en forçant l'estime et l'admiration de ses concitoyens.
Encore un qui a mis en pratique les vertus que nous avons signalées comme élément indispensable du succès.
Voyons à présent à Montréal. Ici, nous pourrions allonger une liste compacte de noms canadiens-français. Nous nous bornerons à deux : MM. Trefïlé Berthiaume et J. M. Fortier.
Le premier n'était, au début de sa carrière, qu'un simple ouvrier typographe. Il est vrai que c'était un ouvrier modèle, tant par ses qualités professionnelles que par sa conduite, son esprit d'ordre et sa noble ambition de parvenir. Il voulait monter dans une sphère supérieure, socialement, à sa primitive origine et surtout y placer ses enfants. Grâce à ses qualités solides, à son travail, à sa volonté, à sa probité inaltérable, il a réussi au-delà même de ce qu'il ambitionnait. M. Trefîlé Berthiaume est aujourd'hui une puissance. Propriétaire de La Presse^ le journal canadien- français le plus répandu et le plus écouté du Dominion, il use avec sagesse et modération de son formidable pouvoir
et jouit en paix de la légitime fortune qu'il doit à son intelligence et à sa persévérance. Il est aujourd'hui conseiller législatif et peut ainsi mettre au service de la classe ouvrière, à laquelle il se fait gloire d'appartenir, la double influence de son journal et de sa position législative.
Quant à M. J. M. Fortier, tout le monde sait que c'est également grâce à son travail et à ses qualités solides et sérieuses qu'il doit sa haute situation commerciale. Il est un frappant exemple de ce que peuvent la volonté, la persévérance et la patience mises au service d'une louable ambition.
Et si nous quittons le domaine industriel et commercial pour examiner le domaine politique, que d'hommes sortis des rangs ne trouvons-nous pas à la tête de la brillante pléiade qui conduit notre pays vers des destinées éclatantes.
Prenons sir Wilfrid Laurier, le premier ministre du Canada, l'orateur parfait, le penseur complet, le chef respecté, le diplomate plein de tact et de finesse qui a fait l'admiration, l'an dernier, des deux plus puissantes nations européennes : l'Angleterre et la France.
Sir Wilfrid Laurier, lui aussi, est sorti du peuple. Lui aussi ne doit son élévation qu'au travail, qu'à la volonté, qu'à la persévérance, qu'à la loyauté. Alors que ses contemporains se ruaient à la curée des places ou s'efforçaient de déchiqueter les lambeaux du manteau que la fortune laisse traîner sur les chemins, il se
livrait aux besognes âpres, préparant sa vie aux luttes ardentes par le savoir étayé de la méditation, l'étude et le fort vouloir. Les premiers ont quelquefois joui momentanément des faveurs imprévues que procure la mobile Richesse; lui, sir Wilfrid, sans impatience mais sans paresse, a préféré attendre l'heure de la conquête, heure préparée par ses œuvres. Il règne aujourd'hui dans un nimbe azuré fait de gloire et de respect ; et le jour où sa grande figure disparaîtra de ce monde, la nuée radieuse qui lui aura servi de cadre planera toujours sur ses œuvres. C'est encore un vainqueur digne de notre admiration et dont la vie est un bel exemple pour les lutteurs énergiques.
Et sir Adolphe Chapleau, le tribun fougueux qui synthétise si bien la vigoureuse race canadienne-française ? Encore un victorieux ; encore un vainqueur ! Il a forcé à la fois la gloire et la fortune à se courber devant son beau talent, n'employant pour cette conquête que les armes loyales de rintelligence, de la persévérance et de la probité.
Et l'hon. Robidoux ? Etait-il destiné à faire autre chose qu'un bon cultivateur ou un médiocre avocat ? Non, certes. S'il n'avait par son ardeur raisonnée, par son ambition justifiable, tenté d'escalader les sommets que les hasards de la naissance semblaient lui rendre inaccessibles. Plein de courage, de force, de volonté, il a violenté le sort et se l'est rendu, non clément mais favorable. Orateur, lettré, homme d'état et homme d'action, quoiqu'on disent ses rares
détracteurs, il occupe une des premières positions au barreau et dans le gouvernement local. C'est un homme droit, probe, d'un commerce essentiellement agréable et c'est, de plus, un homme utile à son pays.
Nous arrêtons là nos exemples, laissant à nos lecteurs le soin de les multiplier selon leurs propres observations, mais certains que, désormais, ils diront avec nous, que tout homme peut s'il le veut, et s il a recours aux moyens moraux que nous avons indiqués, s'élever avec certitude au-dessus de la condition où le hasard l'a fait naître.
Il ne s'agit que de vouloir et de se conformer aux règles que la société impose à ses favoris.^
Nous ne croyons pas utile de démontrer ici que les personnages précités ont dû leur haute position à leur mérite et non au stupide hasard.