‹ Le muscle orbiculaire des lèvresChapitre 1 sur 10 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'étude des divers faisceaux musculaires qui concourent à' fermer l'orifice buccal présente des difficultés si réelles et leur disposition est si complexe et si variée qué Ton ne doit point s’étonner de l’abondance relative des travaux qui ont paru sur cette question, ni de la divergence des opinions émises par les divers auteurs qui ont essayé de la traiter.

L’anatomiste rencontre, en effet, dans la dissection des muscles qui entourent la fente buccale des obstacles spéciaux qui rendent cette dissection pénible et délicate. Ces obstacles anatomiques tiennent : 1° à l’adhérence intime des faisceaux, musculaires qui viennent se fixer à la peau; 2" à l’existence d’un nœud musculaire commissural où de nombreux muscles viennent aboutir; 3° enfin' aux variabilités individuelles considérables de cet appareil musculaire. Ces muscles sont plus ou moins

différenciés suivant les individus, leur épaisseur et leur étendue sont variables, leurs limites ne sont pas fixes, et souvent les intervalles qui les séparent sont remplis par des faisceaux musculaires surajoutés; toutes preuves diverses de l’existence antérieure d’une masse musculaire plus homogène dont les muscles actuels ne sont que la différenciation.

De semblables dispositions ne doivent point être ignorées lorsqu’on entreprend des recherches à ce sujet, et la connaissance de ces faits/tout en nous mettant en garde contré la tendance, presque inévitable à des conclusions hâtives, nous permet en partie d’expliquer les divergences d’opinion des anatomistes anciens et modernes qui ont essayé de résoudre ce problème.

Les résultats qu’ils ont obtenus sont très variés, et leurs conclusions parfois contradictoires, à tel point que l’on ne peut trouver deux auteurs dont les descriptions concordent absolument.Néanmoins de grandes lignes d’ensemble nous permettent de nous repérer dans l’étude générale de la question et dans son exposé historique.

L’appareil musculaire qui ferme la fente buccale a reçu le nom de muscle orbiculaire des lèvres. Cette dénomination lui a été donnée d’après sa forme par les plus anciens auteurs, entre autres Riolan, Winslow, Eustache, Albinus, Sœmmering, etc..., mais elle n’est pas exclusive, les désignations de ce muscle étant très diverses et sa synonymie très variée. D’autres auteurs, en effet, ne considérant que ses fonctions lui ont attribué diautres noms : « moles carnea musçulosa tamen quæ utrumque labium format » (Fallope); « quartum par constringens » (Spigel, Casserius) ; « constrictor labiorum » (Cowper et Douglas) ; il est considéré par Santorini comme formé de plusieurs parties que cet anatomiste a décrites spécialement sous les noms de : « labii superiori fibrarum secundus et quartus

ordô ». Chaussier et Dumas lui donnent le nom de labial, excellente dénomination qui ne préjuge rien sur la disposition des faisceaux musculaires, que beaucoup d’auteurs ont acceptée, mais qui cependant n’a pas généralement prévalu.

Les descriptions que les anatomistes donnent de ce muscle sont, nous l’avons dit, toutes dissemblables, mais les divergences s'accusent encore lorsqu’il s’agit de connaître ses rapports avec les muscles voisins, c’est-à-dire avec les faisceaux musculaires si nombreux qui viennent converger autour de l'orifice buccal. Tour à tour considéré comme un muscle indépendant, ou, au contraire, comme formé, tout ou partie, par la réunion et l’entrecroisement de divers muscles qui s’irradient vers la fente buccale, on est allé jusqu’à nier son existence propre et son individualité a été mise en doute; aujourd’hui encore la question n’est pas résolue.

La doctrine de la continuité des muscles antagonistes de l'orifice buccal est due à Santorini et à Albinus, mais tandis que ce dernier admet cette continuité pour la totalité des muscles qui aboutissent aux commissures, Santorini, au contraire, déclare que l’orbiculaire et le buccinateur seulement constituent un seul muscle, le second étant formé par les deux moitiés du premier prolongées et entrecroisées au niveau de l’angle des lèvres. G’est Santorini qui a le premier signalé et réfuté l’erreur d’illustres observateurs, tels que Fallope, Eustache, Cowper,qui décrivaient les fibres de l’orbiculaire en leur donhant le nom et la disposition d’un sphincter en anneau ininterrompu ; description communément admise jusqu’à lui.

A peu près à la même époque Winslow affirmait, contrairement à Santorini et à Albinus l’indépendance réelle de l’orbiculaire, mais au lieu de le considérer comme un seul muscle qui environne les deux lèvres, il distingue deux arcades musculaires dont les fibres se fixent aux commissures après

s’être entrecroisées; c’est ce qu'il appelle les demi-orbiculaires ou demi-ovalaires.

Les idées émises par ces illustres anatomistes ont été reproduites sans trop de modifications par les observateurs qui les ont suivis; quelques-uns même les ont combinées. C’est ainsi que Sabatier, Cloquet, Bichat, Blandin, etc., considèrent l’orbiculaire commeformé: l°par des fibres propres qui existent dans l’épaisseur de l’une ou de l’autre lèvre; 2“ pat- la terminaison des muscles faciaux qui, convergeant vers l’orifice buccal, s’entrelacent avec ces fibres propres en se confondant avec elles.

. De toutes ces opinions qui ont été tour à tour acceptées, c’est celle de Santorini qui a fini par prévaloir, c’est elle qui est -encore communément admise de nos jours. Cruveilhier décrit en effet sur le nom de Buccinato-labial, un muscle unique formé par l’ensemble de fibres musculaires qui constituent les ■muscles buecinateur et orbiculaire des lèvres; cette opinion est également acceptée en Allemagne, notamment par Luschka et par Gegenbaur. Cependant M, Sappey s’est élevé contre cette manière de voir, et, s’appuyant sur des considérations physiologiques et sur l’observation clinique, s’est efforcé de combattre la continuité de ces deux muscles antagonistes et a admis la théorie de l’indépendance nettement formulée par Winslow, .dont il reproduit du reste la description.

L’opinion d’Albinus, admise par quelques anatomistes, entre autres par Meckel, par Theile et par M. Richet, a été reprise en Allemagne par Langer qui affirme que l’orbiçulaire n'a pas d’individualité propre, et qu'il est formé par les fibres des .muscles voisins à insertion osseuse. Le travail de Langer a été, du reste, le point de départ d’importantes recherches faites'par les auteurs allemands, entre autres par Henke et Aeby. Pour Henke qui a pratiqué des dissections très attentives, l’orbicu-

laire est formé par le buccinateur qui constitue sa masse principale et par les deux triangulaires supérieur (canin) et inférieur. Cette description d’Henke a été récemment confirmée par Aeby, qui, se basant sur des recherches histologiques, pense que les fibres des différents muscles qui convergent à l’angle de la bouche ne restent pas distinctes et isolées mais qu’elles se continuent sans interruption les unes dans les autres. Il avait jadis admis avec Henle une interruption complète des fibres musculaires avec noeud commissural aponévrotique interposé, mais depuis ses dernières recherches, il ne croit plus à, cette commissure tendineuse, d’ailleurs déjà niée par Henke, et refuse à l’orbiculaire une existence propre. Actuellement, l’opinion allemande est presque unanime à admettre le schéma et la description d’Aeby.

Comme on le voit, d'après ce court exposé historique, l’indépendance du muscle orbiculairedes lèvres n’a pu être ni démentie ni justifiée, et si tous les auteurs sont d’accord sur la nature de ses fonctions et de ses usages, des divergences très nettes s’établissent lorsqu’il s’agit de décrire sa structure et de démontrer son individualité.

Nous avons pensé que la dissection la plus fine et la plus délicate ne pouvait à elle seule donner des renseignements suffisants, et nous l’avons complétée par l’examen histologique fait dans des conditions spéciales; nous avons dans ce but employé deux méthodes. Dans la première, après avoir isolé par la dissection la portion des faisceaux musculaires que l’on veut étudier et après l’avoir soumise à un durcissement préalable par les procédés ordinaires, on pratique des coupes que l’on examine sous le microscope à un faible grossissement. La deuxième méthode, plus générale tout en ayant autant de valeur et de précision, consiste à faire des coupes en série des lèvres, suivant leurs différents plans; elle donne des résultats

excellents, à la condition, toutefois, de ne pas porter indifféremment son choix sur tous les sujets et de faire de préférence ces recherches chez les nouveau-nés. Chez l’adulte, en effet, la musculature des lèvres est constituée par une abondance extrême de faisceaux musculaires entre lesquels la graisse s’interpose et qu’elle dissocie; la séparation des divers muscles est parfois fictive et leurs limites sont souvent indistinctes, à tel point qu’il est à peu près impossible de démêler cette intrication extrême des fibres, surtout lorsqu’on examine des coupes pratiquées au niveau des commissures.

Chez les nouveau-nés. au contraire, les muscles des lèvres moins épais et moins volumineux ne sont pas infiltrés de graisse, leurs groupes sont plus nets, plus limités, plusiioimA gènes, plus rapprochés du type simple schématique, et, grâce à cette disposition, ils sont moins vigoureusement dessinés, mais plus distincts. Des considérations d’ordre plus pratique encore devaient nous amener à faire les coupes d’ensemble sur des lèvres de nouveau-nés, à cause de leurs faibles dimensions, leur étendue étant chez l’adulte trop considérable pour que l’on ■ puisse obtenir des coupes tranversales les embrassanten totalité.

Néanmoins les résultats que nous avons obtenus chez les nouveau-nés ont été soigneusement contrôlés chez l’adulte, tant par la constatation directe que par l’examen dé coupes pratiquées partiellement dans leurs différents plans. Il semble résulter de nos recherches que les meilleures coupes totales sont les coupes sagittales, frontales et horizontales, les coupes obliques ne pouvant servir qu’à la solution de questions de détail. Les coupes partielles sont au contraire d’une grande utilité surtout celles qui sont pratiquées au niveau des coinmis-

De semblables recherches devaient être contrôlées et complétées par des expériences physiologiques, par l’observation

clinique et enfin par l’anatomie comparée ; c’est ce que nous avons essayé de faire. Les fonctions du muscle orbiculaire sont du reste connues pour l’ensemble du muscle, et, bien que les admirables recherches électro-physiologiques de Duclienne (de Boulogne) soient incomplètes en ce qui concerne l’appareil musculaire constricteur de l’orifice buccal, les résultats qu’il a obtenus, remarquables par leur constance et leur précision, nous ont été d’une grande utilité. Nous avons essayé de diriger nos expériences physiologiques dans le sens des constatations anatomiques que nous avions faites, mais un outillage insuffisant et aussi notre inexpérience ne nous ont pas permis d’obtenir tous les résultats que nous aurions espérés.

D’autre part, l’étude que nous avons faite de la musculature des lèvres chez quelques mammifères, ajoutée aux rares travaux d’anatomie comparée qui traitent de cette question, nous a permis de contrôler certains points en discussion.

Avant nous, Aeby, dans un travail célèbre, a eu recours à l’étude des coupes histologiques en série faites chez des nouveau-nés en se servant de pièces durcies dans l’alcool. D’après lui, les coupes perpendiculaires ou parallèles à la fente buccale sont les plus utiles, les coupes obliques et les frontales ne sont qu’accessoires, il n’a pas fait de recherches d’anatomie compa-

Tel est l’exposé général de la méthode que nous avons suivie dans l’étude de la structure du muscle orbiculaire des lèvres. C’est dans le laboratoire d’anatomie de l’École de Médecine de Toulouse que nous avons fait ce travail, sous la direction de notre excellent maître, M. le professeur Charpy, qui avait déjà lui-même commencé des recherches semblables, exposées dans ses cours, et qui nous a engagé à les reprendre en détail, pour obtenir une solution complète et définitive de cette question anatomique. Nous le prions d’accepter, avec nos remerciements,

l'expression de notre sincère reconnaissance pour la bienveillance qu’il n’a cessé de nous témoigner dans le courant de nos études médicales.

Le texte est accompagné de planches très peu schématiques et dessinées d’après nature par notre camarade et ami M. Ambialet, prosecteur à l’École de Médecine, à qui nous adressons nos plus vifs remerciements.

Que Monsieur le professeur Bouchard, qui a bien voulu nous faire l’honneur d’accepter la présidence de cette thèse, reçoive ici l’hommage de notre profonde reconnaissance.

Nous avons divisé ce travail en quatre parties faisant chacune l’objet d’un chapitre.

Dans la première partie, recherchant si le muscle orbiculaire des lèvres a une existence propre, nous donnons les preuves de son indépendance.

Dans la deuxième, nous étudions la structure du muscle orbiculaire que nous décrivons d’après nos propres recherches.

Dans la troisième, nous essayons de démontrer son origine probable d’après les différenciations qu’il subit chez les principaux mammifères.

Enfin dans la quatrième partie, nous exposons, d’après les données physiologiques et l’observation clinique, la nature de ses onctions.

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