DEUXIÈME TABLEAU AU REVERS DES VOLETS INTÉRIEURS, CÔTÉ DROIT
Saint-Antoine et Saint-Paul, ermites, dans la solitude.— Dams un site bien choisi et magistralement peint d'après nature, deux rochers couverts de mousse et dominant la scène laissent apercevoir dans l'intervalle qui les sépare la perspective lointaine ; quelques arbres moussus, en partie dépouillés de leur feuillage et envahis par une végétation parasite. Dans cette profonde solitude, au bord d'une source, sont assis les deux vénérables vieillards, presque nus et couverts seulement de roseaux tressés. Leurs figures, sérieuses et calmes, portent l'empreinte de la grâce divine : leur entretien paraît rouler sur des sujets d'une grande gravité. Différentes plantes et fleurs peintes d'après nature environnent la source et indiquent, de même que les moindres détails du terrain, une nature fertilisée par leau. Ces vieillards sont peints avec beaucoup de finesse et de vérité, et cette observation s'applique même aux poils des bras ; toutefois le dessin a des allures quelque peu gothiques. Le corbeau qui
apporte les pains est hideux, mais les cerfs qui paissent dans le lointain sont fort beaux. A mon avis, ce tableau est, après celui du Crucifiement^ le plus remarquable, parce que le paysage est supérieurement peint et tout à. fait dans le goût du Titien.
PREMIER VOLET FIXE , AU CÔTÉ DROIT DE l'âDTBL.
Le Martyre de Saint-Sébastien, de grandeur naturelle. — Le saint, transpercé de plusieurs flèches, est attaché à une colonne, dans un local fermé. Un ange, qu'on aperçoit dans le lointain, par une fenêtre ouverte, se hâte d'apporter la couronne du martyre. Tout le corps est peint avec beaucoup d'exactitude et de vérité; mais les cheveux, la barbe, ainsi que toute la tète , laissent beaucoup à désirer. Du reste, la figure n'a pas la moindre noblesse : on y reconnaît aussi peu un saint qu'un mourant, mais plutôt la figure inexpressive, inintelligente d'un paysan rougeaud, qui probablement a servi de modèle à l'artiste. Un petit coin de paysage que l'on aperçoit à travers la fenêtre est parfaitement réussi.
DEUXIÈME VOLET FIXE, DU CÔTÉ GAUCHE DE l'aUTEL.
Saint-Antoine, en costume d'évêque, de grandeur naturelle. — Œuvre dessinée et peinte de main de maître, pleine de noblesse et d'expression. Le visage, la barbe, les mains et les vêtements, portent au plus haut degré l'empreinte de la vérité et du talent. Ce qui est particulièrement beau, c'est une fenêtre à la vitre cassée, à travers laquelle un démon étend sa griffe vers le saint homme. Tous les tableaux que j*ai décrits jusqu'ici sont marqués au coin du même genre de dessin et de peinture ; mais au point de vue le plus élevé de l'art, de l'invention, de la composition et de l'expression, le tableau du Crucifiement les dépasse de beaucoup. Bien des fois déjà cette observation m'a suggéré l'idée qu'Albert Durer est l'auteur de ce premier tableau, et que les autres sont l'œuvre d'un de ses élèves. Ce qui ajoute à cette supposition un degré de vraisemblance de plus, c'est la diversité des figures de Vierges, qui sont au nombre de trois dans les tableaux dont s'agit. Durer peignait admirable-
ment les Vierges : celle que nous voyons sur le premier tableau est entièrement conforme à l'idéal que le créateur de Tart allemand s'était formé de la Sainte Vierge. Celles qui se trouvent sur le second et le quatrième tableau diffèrent complètement de la première, et semblent avoir été peintes les deux d'après le même modèle, celui d'une femme très-blonde et médiocrement belle.
Les statues de l'intérieur de l'autel sont sculptées en bois et peintes d'après nature. Les statues de Saint- Antoine, assis, celles do Saint- Augustin et de Saint-Jérôme, debout, à côté de lui, sont de grandeur naturelle : leur exécution, celle des mains surtout, est délicate et magistrale. Saint-Antoine est accompagné de ses attributs ordinaires, les bergers et le porc. Une série de bustes représente le Sauveur avec ses disciples. Quelques-uns de ceux-ci onl un caractère de vérité et de vie qui approche de l'illusion. Tout l'ensemble est parachevé avec un soin et une précision tels, qu'en y comprenant les peintures dont fait partie une Mise au tombeau qui recouvre les petites statues, cet ensemble constitue une des galeries )es plus remarquables et les plus rares du xvi® siècle.
Un éminent artiste a revu récemment les tableaux décrits dans la notice qui précède. Il a été frappé de nouveau de leur caractère étrange où se reconnaît un mélange d'art allemand et d'art italien, ce dernier très-accentué dans les paysages.
Devant les divergences des opinions qui se sont produites depuis tant d'années et dont aucune ne peut s'appuyer sur un documeni authentique, l'attribution de cette œuvre magistrale semble devoir rester, jusqu'à plus ample informé, une énigme insoluble.
J'ai cherché à réunir dans cette brochure tout ce qui a été écrit au sujet des tableaux d'Issenheim; j'y joins les dessins des plus importants d'entre eux, afin d'offrir à des critiques plus experts qre moi quelques jalons nouveaux pour élucider la question pendantr.
TABLE DES GfRAVURES
Pages.
Portrait de Martin Schongauer, gravé à Teau-forte d*après la copie d*une peinture
à rhuile de 1453, portant Tinscription : Hipsch Mahtin Sghonoawer Maler . . 1
Statue de Martin Schongauer, par M. Âug. Bartholdi 3
Le Christ devant Pilate, un des tableaux de la Passion, par Schongauer. .... 10
Fac-similé de Técriteau de Hans Burgkmair, son élève 13
Fac-similé de l'acte de fondation de Tanniversaire de Schongauer 15
L*Ànge de rAnnonciation, tableau de Schongauer 21
La Vierge adorant l'enfant Jésus, tableau de Schongauer . 21
Armoiries de Guido Guersi, prieur des Antonites d*Issenheim 22
La Leçon de musique, tableau de Hans Burgkmair {musée de Florence) 23
Saint-Antoine, patron des Antonites, tableau de Schongauer 23
Figure d'ange^ école flamande du xv« siècle {tmtsée du Louvre) 31
Pietà ou Mère de douleur, peinture de Rogier Van der Weyden (musée du
Louvre) 35
La Vierge aux roses, peinture de Schongauer 38
La Vierge au missel, fac-similé d'un dessin à la plume de Martin Schongauer
{musée de Bâte) 43
Combat d'un lansquenet et d'un démon, fac-similé d'un dessin du musée de
Florence attribué à Schongauer 46
Les apprêts du cmcïûement {musée de Bâle) 49
La Pietà du musée de Colmar, peinture de l'école flamande (Rogier Van der
Weyden?) 51
Mère de douleur, école flamande (musée du Louvre) 53
Fac-similé de dix-sept médaillons d'un chapelet, gravés par Schongauer {musée
deBâle) 67
Saint-Antoine tourmenté par les démons, peinture attribuée à Math. Grunewald?. 7i
Saint-Antoine chez Saint-Paul l'anachorète, id, . 75
Le Crucifiement, peinture attribuée à Math. Grunewald? 79
Saint-Antoine, patron des Antonites, portant le Tau à la main, peinture attribuée
à Math. Grunewald? 81
Saint-Sébastien, peinture attribuée à Math. Grunewald? 81
Grand retable en bois polychrome d'Issenheim KS
Saint-Antoine, Saint-Jérôme, Saint- Augustin , le Christ et les douze apôtres
sculptés par Desiderius Beychel • - 8r>
La Mise au tombeau, peinture attribuée à Grunewald 8.*)
Bouclier de parade des comtes de Ribeaupierre, peinture sur bois ........ 121