ERREUR — ESCARGOT
jurisprudence, un méridien décide de la vérité, en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent, le droit a ses epoches, l'entrée de Saturne au Lion nous marque Torigine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà (sic) des Pyrénées, erreur au delà.
(Ëdit. A. Molinier, t. I, 1877, p. 92.)
Avant Pascal, Montaigne, remarquait que les lois changent avec les temps et avec les pays, avait écrit :
Quelle bonté est ce, que ie veoyois hier en crédit, et demain ne la sera plus ; et que le traiect d'une rivière faict crime? Quelle vérité est ce que ces montaignes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?
(Essais, livre II, chaç. xii ; édit. Lefèvre, 1823, t. III, p. 304.)
Pourquoi ne pas citer aussi ces réflexions de Tillustre Gobseck, exposant sa philosophie à Tavoué Derville, dans les Scènes de la vie privée, de Balzac :
Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j'en ai dû changer à chaque latitude. Ce que l'Europe admire, TAsie le punit, ce qui est un vice à Paris est une nécessité quand on a passé les Açorès. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions qui se modifient suivant les climats.
Balzac a daté Gobseck de janvier 1830.
Les escargots sympathiques.
Voici assurément une des plus plaisantes manifestations de la naïveté humaine que nous ayons rencontrées dans nos excursions au travers des gaietés du passé.
En 1850, un illuminé qui devait figurer plus lard parmi les fantoches de la Commune, Jules Allix, annonçait au monde la découverte extraordinaire de deux savants, MM. Benoît (de l'Hérault) et Biat-Chrétien (Américain), dans une bizarre élucubration qui avait pour titre : « Communication universelle et instantanée de la pensée, à quelque distance que ce soit, à Taide d'un appareil portatif appelé boussole pasilalinique sympathique. >
Nous analyserons succinctement ce long mémoire, qui parut en feuilleton dans la Presse des 25 et 26 octobre 1850.
Pour caractériser nettement, écrit M. Allix, la base du système de la nouvelle communication, il faudrait dire qu'elle se fait par l'intermédiaire de la sympathie galvanomagné tique-minérale-animale et adamique. » (Nous voici déjà éclairés sur la nature intime du phénomène qui va nous être révélé.)
MM. Benoît et Biat ont en effet découvert que certains escargots possèdent une propriété remarquable, celle de rester continuellement sous l'influence sympathique l'un de l'autre, lorsque après les avoir mariés ensemble et mis ensuite en rapport par une opération particulière avec le fluide magnétique et adamique, on les place dans les conditions de cette synipathie.
Il suffit alors, au dire de Tauteur, d'employer l'appareil dit boussole pasilalinique syinpathique, imaginé par les deux inventeurs, pour obtenir « instantanément, et à quelque distance que soient placés l'un de l'autre les escargots sympathiques, une commotion très sensible qu'ils ont appelée la commotion escargotique, laquelle se manifeste et se communique toutes les fois que la sympathie de deux escargots est excitée par rapproche de deux autres escargots également sympathiques entre eux et avec tous les autres ». (Dans
l'argot de ces messieurs, pasilalinique signifiait : propre au langage universel.)
Voici en quoi consiste la précieuse boussole. Dans des trous pratiqués autour d'une roue en bois, mobile sur son axe, sont disposés des godets ou auges en zinc, maintenus par des lames de cuivre, représentant les éléments d'une pile voltaïque.
Au fond de chaque godet, sur lequel est inscrite une des lettres de l'alphabet, se trouve fixé un escargot vivant, convenablement préparé pour Texpérience.
Le système complet se compose de deux appareils semblables, Tun pour l'expédition, l'autre pour la réception.
Les appareils ordinaires ont plus de deux mètres de haut, mais, comme le fait très ingénieusement observer l'auteur, si Ton prend de tout petits escargots, on peut en faire de la dimension d'une montre de poche.
Arrivons à l'expérience exécutée (le 2 octobre) par M. Benoît, en présence d'Allix et d'un troisième observateur, M. Triât.
Les deux appareils conjugués se trouvaient réunis dans la même pièce, condition suffisante, selon l'opérateur, pour démontrer le principe de sa découverte.
L'instant était solennel. « Il se faisait entre nous, dit pieusement Allix, un silence religieux.
Je touche un escargot par derrière ; M. Benoît le voyant remuer, en approche un autre, et va de là avec un troisième se présenter à la seconde boussole. Il rapproche de plusieurs, puis l'un d'eux s'agite et M. Triât dit : «Je le vois », et note la lettre qui y correspond.
Une seconde lettre, puis une troisième arrivent de même.
On obtint ainsi, paraît-il, la transmission de quelques mots, un peu estropiés il est vrai.
On s'occupa ensuite de se mettre en communication
avec r Amérique, où M. Biat (âgé de soixante-dix ans) devait observer son appareil à Theure fixée pour Texpérience.
On expédia le nom de M. Biat, puis on attendit anxieusement la réponse.
Bientôt on vit quelques escargots s'agiter, et, en notant les lettres correspondantes, on put lire : C'est bien.
M. AUix n'hésite pas à déclarer cette épreuve concluante, malgré quelques petites erreurs de transmission. Il entrevoit les conséquences incalculables d'une aussi merveilleuse découverte, et termine en faisant espérer de nouvelles expériences, auxquelles toute la presse doit être convoquée.
Malheureusement ces expériences, souvent annoncées, étaient toujours remises, au grand désappointement du public.
Les retards étaient dus à des perfectionnements que M, Benoît devait apporter à son appareil grâce à une nouvelle découverte qui était venue se greffer sur la précédente. Ce n'était plus d'escargots qu'il s'agissait, mais d'un certain farineux, non moins sympathiquesans doute, qui devait assurer la transmission de 1» pensée.
Quant à M. Biat (toujours en Amérique), il se serait laissé dérober ses précieux élèves, et nous n'avons jamais pu savoir s'il avait reçu la fameuse dépêche, et dicté la réponse.
Nous n'avons pas besoin de dire que les révélations de M. Alix obtinrent un vif succès de gaieté.
Cham ne manqua pas d'exploiter cette veine comique dans ses spirituels dessins du Charivari, dont l'un (24 nov.) représente le malheureux M. Biat retrouvant sous une cloche ses escargots métamorphosés en canards. Pénible allusion I