‹ Le Musée Jacquemart-AndréChapitre 22 sur 47 · L E MUSÉ E J A C Q U E M A HT - A N D H E · texte numérisé non relu

L E MUSÉ E J A C Q U E M A HT - A N D H E

leurs images, ces deux manuscrits ont encore le mérite de constituer des types extrêmement caractéristiques de ce qu’a produit la miniature française à deux époques bien déterminées, et qui comptent parmi les plus brillants moments de son évolution à travers les âges. L’un et l’autre sont des livres d’ Heures. Le premier, queM. de Villeneuve appelait « Heures de Savoie », d’un format analogue à l’in-8°, date approximativement du second quart du xn siècle, et parait avoir eu pour premier possesseur, au sentiment de M. de Villeneuve, la princesse Jeanne de Savoie, tille unique d Edouard, comte de Savoie, et de Blanche de Bourgogne, qui épousa en 1329 Jean III, duc de Bretagne, et mourut en 1334. Le second, d’un formai sensiblement plus grand et se rapprochant de l'in - 4° , a été peint entre 1396 et 1416, sinon même durant la période encore plus restreinte de 1399 à 1407, pour un illustre guerrier du règne de Charles \l, le second maréchal de Boucicaut, Jean II le Meinero (1363-1421), du temps mi le maréchal avait encore sa femme, Anloinelte de Beaulort, vicomtesse de Turenne, qu’il perdit en 1416.

Les Heures dites de Jeanne de Savoie ont été décrites par M. (I. de Villeneuve d’une manière très exacte : « Elles sont décorées de 12 miniatures pour le calendrier,, de 24 grandes miniatures pour les dilférents oflices, de 20 moins grandes pour les suffrages, de 24 grandes capitales placées au-dessous des 24 grandes miniatures, en Loi 1 1 80 miniatures. Dans l’intérieur des grandes capitales, l’artiste a peinl des personnages. Dans quatre d’entre elles, dont la première, on voit une jeune tille en prière : c’est le porlra.il de la princesse pour laquelle le manuscrit a été exécuté. Le bas des marges est orné de scènes où figurent des personnages peints en blanc et noir, d'une merveilleuse finesse. Dans la marge de la première page, on voit un chevalier portant sur son écu les armes de Savoie et monté sur un coursier dont la housse est également blason née de Savoie. Les armes «le Savoie se retrouvent en six endroits différents. Toutes les pages sont encadrées par des rinceaux de feuilles de houx dans lesquels se jouent des êtres fantastiques ou grotesques. Le texte est rempli d’une multitude de capitales dans l’intérieur desquelles l’enlumineur a peint des figures humai lies ou des animaux. » Complétons cette description en ajoutant que le dessin de toutes ces

l’annonciation

(et PORTRAIT PRÉSUMÉ DE JEANNE DE SAVOIE I page des « Heures de Jeanne de Savoie »

A TELIER PARISIEN DE J EAN PUCELLE, VERS I 33o (Musée Jacquemart- Andréa Paris.)

Héliotypie Léon Marotte

LES MANUSCRITS A CEINTURES

figurines est d’une rare élégance et que l’ensemble témoigne d’un goût exquis dans la combinaison des éléments décoratifs.

M. de Villeneuve avait, d’autre part, très bien reconnu que ce charmant volume se rattache à une catégorie du manuscrits à peintures, constituant une série de première importance pour l’art français, dont le groupement a été l’objet d’une suite de magistrales éludes sorties de la plume de mon illustre maître Léopold Delisle 1 et que M. S.-C. Cockerell s’est également occupé à mettre en lumière d’excellente façon 2.

Pris en bloc, ces manuscrits nous montrent des productions d’ateliers de miniaturistes qui ont fleuri à Paris, ou dans la région immédiatement voisine, durant la première moitié du xiv° siècle, sous les règnes des derniers Capétiens directs et de leur successeur Philippe VI de Valois. Parmi les plus remarquablee d’entre eux, je me bornerai à citer ici, pour ne pas me lancer dans une trop longue énumération : une célèbre Bible latine de la Bibliothèque Nationale dont l'enluminure a etc achevée le 30 avril 1327 (ms. latin 11935); deux volumes d’un Bréviaire dit Bréviaire de Belleville, antérieur à 1343, plus tard possédé par le duc Jean de Berry (Bib I . Nat., mss. latins 10483 et 10484) 3 ; un petit Missel de l’abbaye de Saint-Denis, dont le comte Alexandre de Laborde a signalé la présence a l’Art Library du Musée de South Kensington, à Londres, en en publiant deux pages4; enfin, sans parler d’autres manuscrits toujours remarquables, tels qu’un Bréviaire de la Bibliothèque Nationale qui a été à l’usage du roi Charles V (ms. latin 1052) et un Bréviaire franciscain delà Bibliothèque de M. Pierpont Morgan 5,

1. Léopold Delisle, Le Cabinet des Manuscrits, t. 1, 1868, p. 13; — Les livres d' Heures du duc Jean de Berry, Paris, 1884-, gr. in-8, extrait de la Gazette des Beaux-Arts, nos de février, avril et mai 1884 (p. 16-17 du tirage à part et, dans la Gazette, 1884, t. 1, p. 284-285); — Notice de douze livres royaux, Paris, 1902, in-4, p. 67 et suivantes et pl. XIV à XVII; — Recherches sur la librairie de Charles U, Paris, 1907, 2 vol. in-8 et un allas in-4, t. I, p. 184-185 ; — La Bible de Robert de Billyny et de Jean Pucelle, Paris, 1910, in-4, extrait de la Revue de l'art chrétien, n° de septembre-octobre 1910; — LesHeures dites de Jean Pucelle, Paris, 1910, in-16.

2. S.-C. Cockerell, introduction à la publication de Henry Yates Thompson, The Book of Hours of Yolande of Flanders, Londres, 1905, in-4, p. 13 et suivantes.

3. On trouvera des reproductions d’après les manuscrits latins 11935, 10483 et 10484 dans les publications, déjà citées, de Léopold Delisle : Notice de douze livres royaux et La Bible de Robei't de Billyny et de Jean Pucelle.

4. Comte Alexandre de Laborde, Les Manuscrits à peintures de la Cité de Dieu, Paris, 1909, 3 vol. in-folio, t. I p. 232, note 5, et t. III, pl. X.

5. N° 12 du grand catalogue illustré des manuscrits de la bibliothèque Pierpont Morgan (Londres, 1906, in-folio).

plusieurs livres de prières, rivalisant entre eux de beauté, qui (dirent ce caractère — paraissant leur être commun avec les charmantes Heures de Savoir du Musée Jacquemart-André — d’avoir été destinées à des princesses tenant par des lions de famille à la Maison royale de France, et toutes parentes entre elles.

Bans ce dernier groupe rentrent : les minuscules et ravissantes Heures dites de Jean Pucel/e, provenant vraisemblablement de la reine Jeanne d Lvreux, troisième femme du roi de France Charles IV le I !r I (passées, par héritage, de M,nu la baronne Adolphe de Rothschild ii M. le baron Maurice de Rothschild)1; les Heures de Jeanne // reine de Navarre, I i lie du roi de France Louis X le liiitin (collection II. Yates Thompson) 2 ; les Heures de Savoie faites pour la mère de cette Jeanne de Savoie qui semble bien avoir possédé le manuscrit du Musée Ja.cquemart-André, c’est-à-dire pour Rlanche de Bourgogne, femme d Edouard, comte de Savoie, manuscrit dont le principal a brillé à Turin en HIO'i mais dont quelques feuillets, récemment découverts en Angleterre par Dom I*. Blanchard, ont échappé au désastre grâce à cette circonstance, peu édi liante au point de vue moral, mais favorable en l’occasion, qu’ils avaient jadis été distraits du volume4 5 6; les Heures de Yolande de Flandre, li Ile du seigneur de Casse I et de Jeanne de Bretagne, mariée successivement à Henri IV, comte de Bar, puis à -Philippe de Navarre, comte de Longueville (collection IL Yates Thompson) 3 ; le Bréviaire de Jeanne d'Evreux ( Mu sée Coudé, à Chantilly, ms. n° 51) 6 ; et un autre délicieux Bréviaire de la Bibliothèque du Vatican (fonds d’Ur-

1. Reproductions dans Léopold Delisle, Les Heures dites de Jeun Pucelle, Paris,

2. Reproductions dans Henry Yates Thompson, The Book nf llours of Joan II queen of Navarre, Londres, 1899, 2 parties, in-4.

3. Sur l’ensemble du manuscrit, voir : comte Paul Durrieu, Notice d'un des plus importants livres de prières du roi Charles V : les Heures de Savoie, Paris,

1911, iu-8 (extrait de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LXXI1).

i. Dom P. Blanchard, Les Heures de Savoie; Fac-similés of fifty-two pages front the llours executed for Blanche de Bourgogne, Londres, aux frais de M. Henry Yates Thompson, 1910, in-4. — Cf. Comte Paul Durrieu, Les Aventures de deux splendides livres d’ Heures ayant appartenu au duc Jean de Berry, Paris, 1911, in-4 (extrait de la Revue de l’art ancien et moderne, t. XXX).

5. Reproductions dans The Book of llours of Yolande of Flanders, publié par Henry Yates Thompson, avec introduction de S. -G. Cockerell, Londres, 1905, in-4.

6. Léopold Delisle, Notice de douze livres royaux, p. 65-66 et pi. X1X-XX ; — Catalogue des manuscrits du Musée Coudé ( Chantilly : Le Cabinet des Livres; Manuscrits), t. I (Paris, 1900), p. 48.

LES MANUSCRITS A PEINTURES

bin, ne 603), dans lequel on a pu reconnaître le Bréviaire de Blanche de France , fille du roi de France Philippe V le Long et de Jeanne de Bourgogne1.

Les manuscrits en question méritent sous tous les rapports d’être placés au rang des productions les plus parfaites qu’ait jamais créées, en aucun temps et en aucun pays, la librairie de grand luxe. Disposition du texte, agencements des ornements, délicatesse des peintures, tout y esl marqué au sceau de l’art et du goût le plus raffinés.

C’est à Paris, ou tout au moins au coeur de 1 Ile-de-France, que ces manuscrits ont vu le jour. Parfois les copistes de leurs textes ont été des Anglais; car, chose curieuse, que les documents d’archives m’ont permis d’établir, il y a en à Paris, durant la première moitié du xive siècle, une véritable colonie d’habiles cal ligrap lies venus d’oui rc-Manche2. Mais les miniaturistes qui ont illustré les volumes étaient tous imbus des pures traditions françaises. Souvent — le fait est à la fois révélé par l’examen des originaux et confirmé par des textes — plusieurs artistes s’associaient entre eux pour décorer un livre. Nous savons, grâce à des inscriptions découvertes par Léopold Delisle, que la Bible datée de 1337 a été enluminée par trois collaborateurs nommés Jean Pucelle, Jacquet Maci et Anciau de Cens. Les mêmes artistes ont encore travaillé au Bréviaire de Be/leville, secondés cette fois par un quatrième coopérateur : J. Chevrier.

De tous ces miniaturistes parisiens de la première moitié du xivc siècle, le plus célèbre en un temps, et que l’on peut considérer comme le chef de l’école, fut Jean Pucelle, artiste dont la renommée se maintint longtemps3. Non loin de lui devait, sans

1. Cf. comte Paul Durrieu, Notes sur quelques manuscrits à peintures d’origine française ou flamande conservés en Italie, lre série, [article 1]. Paris, 1011, in-4 (extrait du Bulletin de la Société française de reproductions de manuscrits à peintures, lrc année, fascicule 2V Dans son mémoire de 1910 sur La Bible de Robert de Billyng et de Jean Pucelle, Léopold Delisle a publié plusieurs pages du Bréviaire de Blanche de France, d’après des photographies que j’avais fait faire à son intention au Vatican.

2. Cf. comte Paul Durrieu, Un siècle de l'histoire de la miniature parisienne à partir du règne de saint Louis, Paris, 1909. in-4 (extrait du Journal des Savants, n° de janvier 1909), p. 11 et suivantes.

3. Sur Jean Pucelle, en sus des publications déjà citées de Léopold Delisle et de mon propre travail sur Un siècle de l'histoire de la miniature parisienne à partir du règne de saint Louis, consulté : Marcel Poète, Les Primitifs parisiens, Paris, 1904, in- 1 2 (p. 29); — Henry Martin, Les Peintres de manuscrits et la Miniature en France, Paris, in-8, p. 35 et suiv. ; — Dr Georg comte Vitztlmm, Die Pariser

doule, se classer Jacquet Maci, si tant est, comme je le crois, que celui-ci soit le même que Maciot, enlumineur en titre des rois Philippe le Bel et Philippe le Long.

Or, les Heures de la collection Jacquemart-André auxquelles M. de Villeneuve attachait le nom de Jeanne de Savoie se rangent au nombre des manuscrits qui fournissent les exemples les plus charmants des créations de l’école de Jean Pucelle. M. S. -G. Cockerell a remarqué que quelques-unes de leurs peintures se rapprochent beaucoup de certaines des meilleures pages des Heures de Jeanne II, reine de Navarre -.

Les petites figurines, peintes sur les marges « de blanc et de noir », surtout, sont d’une telle finesse qu’elles ne sont pas indignes d'une comparaison avec les sujets analogues que l’on peut admirer dans les minuscules Heures dites de Jean Puce/le appartenant à M. le baron Maurice de Rothschild; et peut-être ne serait-il pas téméraire de les attribuer au chef suprême de l’école, «à Jean Pucelle en personne.

Si séduisant que soi I le livre d Heures dont nous venons de parler, il le cède en importance au second des manuscrits à peintures qui fait partie du legs de M. Edouard André, les Heures du Maréchal de Boucicaut.

Pour faire comprendre le prix de ce dernier, on me permettra de résumer ici en quelques lignes des études que j’ai publiées sur la question, il y a six ans, en France et en Belgique2.

Be ces études, il ressort que sur les limites du xiv° et du xve siècle a vécu cl travaillé en France un peintre miniaturiste dont les œuvres sont aussi attirantes par leurs qualités de charme

Minialurmalerei von der Zeit des ht. Ludwig Lis zu Philippe de Valois, Leipzig. 1007, in-8, cliap. III; — S. -G. Cockerell, Introduction (p. mi) au catalogue de VExhibition of illuminated manuscripts, faite en 1908 au Burlington Fine Arts Club, Londres, ln-4.

1. Cet enlumineur officiel de Philippe le Bel et de Philippe V avait pour femme Marote de Compïègne, qui l’aidait peut-être dans ses travaux.

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