‹ Le musée pittoresque du voyage du TsarChapitre 55 sur 99 · PORTRAIT SUR 1 ER-BLANC · texte numérisé non relu

PORTRAIT SUR 1 ER-BLANC

compositions historiques, les programmes allant de l'infolio au format de poche, tous prétendant être le seul officiel, les cartes postales commémoratives, les enveloppes timbrées et le timbre — cette dernière création restée à l'état d'unité — les chromolithographies représentant l'entrée du tsar dans Paris, huit jours avant son arrivée; , l'une d'elles montre un Tsar vert à gants blancs, façon Guignol, avec, à ses côtés, un général qui voudrait être russe et, vis-à-vis, un mannequin noir écharpé de rouge qui vise à représenter le président, les trois personnages étant dans un véhicule étrange, conduit par un postillon bleu. Ajoutez, pour compléter le tableau, une escorte de cuirassiers fraîchement vernis, des rangées d'arbres verts prêts à être mis en salade et un Arc de triomphe d'un jaune fulgurant.

Une autre, plus étrange encore, représente l'empereur en général français — un général qui doit être proche parent de Boulanger — passant en revue l'armée française, sur l'esplanade des Invalides ! !

Les portraits ! c'est une vraie galerie et d'un catalogue quelque peu ardu déjà : portraits du Tsar et de la Tsarine, de tous formats, de tous genres. Avant tout, le triomphe de la photographie.

Les voici toutes là, étalées derrière les vitrines de la rue de Rivoli, les photographies de l'Empereur et de l'Impératrice, dans les poses familières à tous les yeux : l'Empereur seul, l'Impératrice seule, puis le groupe, répété en plusieurs poses, de l'Empereur, de l'Impératrice et de la petite grande-duchesse, toutes venant de Saint-Pétersbourg et sortant des ateliers des deux photographes officiels de la Cour.

Après la photographie, la simili-photographie sur papier, carton, étoffe, fer-blanc, les gravures sur bois, les lithographies, les photogravures en noir ou en couleur, les phototypies, les chromos, si brillants qu'on pourrait se mi-

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rer en eux, comme dans une glace. Les unes carrées, les autres ovales. Sans oublier les portraits placés en face l'un de l'autre dans un calepin-souvenir, et les portraits accompagnés de la figuration d'événements, et les portraits aux beaux cadres de carton gaufré, à chevalet, pour tables ou cheminées, décoration à l'usage des petites gens, venant en droite ligne d'Allemagne. Pour tous les goûts et pour toutes les bourses ! Sans compter les portraits des journaux au premier rang desquels brillent, admirablement gravés par Thiriat, les groupes publiés dans l'Illustration.

Et, pour terminer, le petit coin de la fantaisie : les portraits se modifiant par transparence, les portraits plissés accordéon comme des étoffes, invention d'un artisan parisien permettant devoir, suivant l'inclinaison, leTsaroula Tsarine et l'inévitable portrait en lignes d'écriture, bien moins amusant depuis que l'objectif photographique est venu remplacer les traits de plume à fioriture de l'ancien maître d'écriture.

Les bibelots ! On pourra les voir défiler ici par l'image. Disons quelques mots seulement des questions, des pantins de carton, à ficelle ou à truc quelconque, car ils ont un passé glorieux, les pantins ; quelques-uns mêmes, ces dernières années, durent le jour à des personnages connus : tels, sans remonter plus haut, le Qu'est-ce que ça dit ? dont l'ombre projetée donnait Sadi-Carnot, trouvé par le compositeur de musique William Salabert, et le Carnot saluant la foule, au retour de Longchamps, machiné par l'un des filsdeRochefort.

Eh bien ! un des pantins à la mode, la poignée de main — que se donnent le Tsar et M. Félix Faure — a continué ces traditions. Je vous présente son inventeur, un artiste peintre, M. G. Calderon, un peintre de marine même, paraît-il, revenu sur terre ferme pour la circonstance.

Combien d'autres bibelots, combien d'autres questions, combien d'autres amusettes ?

Cinématographe automobile, équilibre européen, passage sous l'Arc de triomphe, pensée franco-russe; j'en passe bien certainement, ne voulant pas me perdre dans les anneaux de l'Alliance ni dans les petits carrés qui, alignés, doivent donner : France-Russie.

Voici la bague moscovite, la bague de la nouvelle alliance destinée à célébrer, sous une forme populaire, les fiançailles franco-russes; voici le thermomètre franco-russe, la boîte à sel lumineuse, les petites lanternes à portraits. Que sais-je encore !

Et maintenant, entrons dans le domaine de l'industrie ellemême. Ici les objets abondent ; ici le Tsar apparaît sous toutes les formes. On n'a pas à se demander: «sera-t-il Dieu, table ou cuvette ? » il est tout ce que l'industrie a bien voulu faire de lui : couteau de table, savon, boîte à bonbons, portemonnaie, verre, carafon, presse-papier, épingle, broche, bouton de manchette, éventail, abat-jour, assiette, portebouquet, cendrier, blague à tabac, dessus de boîtes d'allumettes, fume-cigarette, tapis de table, rideau même, enfin poupée et jouet mécanique, ce quin'est pas un des moindres honneurs.

En un mot, l'homme du jour, celui que l'on veut avoir, populariser à l'infini, celui qui restera la marque ineffaçable de tous les objets fabriqués durant la période russe. A moins toutefois, que ce ne soient, en son lieu et place, les armoiries impériales, l'aigle à double tête, ou simplement les couleurs russes.

Et c'est ainsi qu'après tant d'autres, le Tsar vient prendre place sur les multiples objets qui constituent ce qu'on appelle l'article de Paris, domaine immense dont les frontières s'étendent à l'infini.

Jadis, c'était par l'image seule que se faisait la propagande des hommes et des choses ; aujourd'hui, pas un événement

l'imagerie et les bibelots populaires 137 ne se produit, pas une individualité ne surgit sans qu'aussitôt le bibelot ne s'en empare pour les accommoder à toutes sauces.

L'accaparement, par le commerce, des faits et des personnages du jour; en un mot la chose la plus typique de notre époque, car si la publicité, sous cette forme, existait déjà avant 1789, elle n'avait pas encore pris l'importance que lui donna la Révolution.

Le commerce battant monnaie avec la célébrité, avec la gloire. L'industrie transformant les souverains en objets d'utilité usuelle, si bien que, pour être sacré grand homme, il faut avoir été, au moins une fois en sa vie, pipe ou pain d'épice.

Sur des savons s'étale l'image de l'Ami de la France. Qui aime bien savonne bien ! pourra dire quelque jour la sagesse des nations.

Sur des mouchoirs se trouve l'histoire de l'alliance russe en vignettes et en portraits. Qui aime bien, sur vous se mouche bien, devra encore ajouter la même sagesse.

Toutefois, ce n'est pas le souverain seulement que représentent ces objets, ce n'est pas la gloire, ce n'est pas le portrait d'un homme uniquement qu'ils popularisent ; l'alliance franco-russe, elle aussi, y figure bien pour quelque chose. Et alors ce sont des allégories, des vignettes emblématiques, des mains qui s'étreignent, entourées de faisceaux de drapeaux, avec les mots : Union, Alliance, ou la devise latine Fax, puis des légendes à n'en plus finir : Entente cordiale, Bienvenue, la France à la Russie, les nations sœurs.

Les devises expliquent les portraits. Si tous les objets du jour reproduisent à l'envi les traits de Nicolas II, c'est parce qu'il représente la paix, la concorde, parce qu'il est, comme l'expliquent naïvement certaines légendes, l'Ami de la France.

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