‹ Le musée pittoresque du voyage du TsarChapitre 87 sur 99 · IMAGERIE D ÉPINAL · texte numérisé non relu

IMAGERIE D ÉPINAL

(D'après une épreuve en noir.)

Porte-monnaie avec drapeaux et sujets franco-russes frappés en or et coloriés.

LE MUSÉE DE LA FOLIE RUSSE

C'est ici — on ne saurait véritablement trouver d'autre qualificatif pour les excentricités qui vont suivre — le Musée de la folie humaine.

Ce qui s'est écrit, ce qui s'est fabriqué, ce qui a vu le jour n'est véritablement rien en présence de ce qui aurait pu s'écrire) de tout ce qui a germé dans les cervelles humaines toujours en ébullition. Chose caractéristique : le même embalement, les mêmes excentricités se produisent lorsqu'il s'agit d'honorer un ami, un allié, ou de détruire un ennemi. Ceux qui ne savaient qu'inventer pour faire au Tsar une réception grandiose sont les' proches parents de ceux qui, en 1870-1871, passaient leur temps à la recherche d'engins nouveaux et terribles pour détruire les Prussiens. Il n'y a pas que la fièvre obsidionale, il y a aussi, si l'on ose s'exprimer ainsi, la fièvre réception aie, f estivale, et c'est de cette dernière que nous allons nous occuper, afin que l'on puisse apprécier en toute connaissance l'état d'âme de la population parisienne durant le passage des souverains russes.

Et ici je ne saurais mieux faire qu'en reproduisant, dans son intégralité, l'article publié dans le Figaro par M. Emile Berr, parce que cet article résume de façon excellente les

différentes formes de l'aberration humaine. On ne saurait mieux dire en quelques pages.

Les journaux sont les confidents naturels de tous ceux qui, en temps de réjouissances publiques, ont un vœu à exprimer, une réclamation à faire entendre, une idée à lancer... Et qui, depuis un mois, n'a pas eu son idée?

Le Figaro a donc été quotidiennement assailli d'une pluie de lettres venues de partout, de Paris, des déparlements, de l'étranger même; lettres touchantes, ingénieuses, enthousiastes, baroques ou folles, dont h publication remplirait un volume.

Nos correspondants ont tout prévu, et leur sollicitude embrasse tous les instants du séjour impérial, de la minute du débarquement à celle de l'adieu final...

L'un demande qu'au moment où le Tsar mettra le pied sur la terre française les drapeaux soient hissés et les cloches mises en branle dans toutes les communes — qui auront dù préalablement régler, à une seconde près, leur heure sur celle de Cherbourg et de Paris.

D'autres se sont préoccupés du défilé du cortège dans Paris. Je passe sous silence les requêtes relatives aux échafaudages à masquer ou à démolir, aux travaux de voirie : chaussées à niveler, pavages à transformer, etc. Un correspondant ne se contente pas de réclamer des pavés neufs; il propose qu'on les décore, qu'on y fixe l'inscription : Vive le Tsar! appliquée de Passy à la rue de Grenelle sur ch. ique pavé, au moyen d'un timbre en caoutchouc, et d'une encre inaltérable dont il nous offre la formule.

Un autre aurait souhaité que chaque corporation construisît son arc de triomphe, sur le passage des souverains, et qu'ainsi tous les métiers collaborassent directement à une sorte de décoration emblématique des rues.

Je ne dis rien des lettres où nous sont donnés les avis les plus variés sur la façon dont il eût convenu de nettoyer, décorer, transformer l'Opéra. Un musicien français — qui ne figure pas au programme du gala — se plaint qu'on y donne autre chose que la musique russe.

LE MUSÉE DE LA FOLIE RUSSE

Plusieurs se préoccupent de la composition du cortège impérial. Un « labonné » demande que l'honneur de former l'escorte soit laissé aux cavaliers de Saint-Cyr et de Saumur. Un autre — qui a probablement les reins délicats — pose une question touchante : « A-t-on pensé à caoutchouter les roues de sa voiture? » A dire vrai, nous n'en savons rien.

Un républicain qui n'aime point le sabre voudrait que la revue militaire de Ghâlons fût précédée d'une revue civile : sur le parcours des Champs-Elysées, se grouperaient nos sénateurs, nos députés, nos conseillers de tout acabit, nos maires — et le Tsar saluerait en eux, au passage, « l'expression delà volonté nstionale ».

La revue de Ghâlons est naturellement le sujet d'un grand nombre des communications qui nous sont faites. On n'imagine pas combien de braves gens ont eu, depuis un mois, le sommeil troublé par l'incertitude de savoir comment M. Faure serait vêtu le 9 octobre. Redingote, habit, uniforme? Et quel uniforme? Celui de colonel territorial est proposé par quelques correspondants.

Le harnachement de parade de nos troupes de cavalerie paraît insuffisant à un lecteur, qui voudrait que, pour la circonstance, on le transformât plus élégamment. Un ancien chasseur à pied suggère l'idée de réunir à Châlons tous nos bataillons de « vitriers » autour de leur étendard unique. Un autre demande si on ne pourrait pas fondre ces bataillons épars en un régiment... dont Nicolas II serait nommé colonel.

Cette préoccupation de donner au Tsar le commandement d'un régiment français est partagée par quelques correspondants : l'un d'eux propose carrément le 9e cuirassiers — le régiment de Reichshoffen.

Beaucoup de lettres, enfin, sont consacrées à la question de savoir de quelles façons le Tsar pourra être dignement remercié de nous avoir rendu visite et sous quelles formes cette visite pourrait être commémorée.

Il y a d'abord les propositions de cadeaux. Je note :

Une statue d'Alexandre III (celle du Salon de 1894) à faire offrir par les Sociétés de gymnastique de France; Un christ;

Un grand collier de la Légion d'honneur.

L'auteur de cette proposition fait remarquer que, de tous les souverains qui ont visité l'Exposition de 1867, l'empereur d'Autriche fut le seul à qui l'on vit porter ce grand collier. C'était celui que Napoléon Ier avait donné à son beau-père, François II, père de Marie-Louise, à l'occasion de son mariage, en 1810.

Un Livre d'or des communes (exemplaire unique), relalant l'histoire de chacune d'elles; Un album héraldique des villes de France;

Une série d'albums photographiques consacrés à la description du pays tout entier, etc., etc. ,

Toutes ces propositions s'appuient sur des plans variés de souscription publique. L?un de ces correspondants réclame — en vue d'un don que d'ailleurs il ne détermine pas — une souscription nationale à un franc... Et il joint, à tout hasard, son franc à la lettre qu'il nous envoie.

A signaler aussi l'idée imprévue d'un lecteur qui, rappelant la part prise par M. de Mohrenheim à la fondation de l'entente franco-russe, exprime le vœu qu'un château lui soit offert par souscription publique; et ce château devrait être situé dans le Blésois, où la famille de Sèze a déjà ses propriétés.

Les propositions de démonstrations commémoratives nous sont arrivées aussi, nombreuses et diverses.

Beaucoup souhaitent de voir ériger une statue à Alexandre III ; d'autres demandent la création d'un timbre-poste. Le boulevard Nicolas II est réclamé de toute part; mais où le placer? un correspondant désigne l'avenue d'Antin.

Signalons aussi l'idée de donner aux enfants qui naîtront pendant « la semaine russe » les prénoms des souverains ; et aussi celle de nommer une commission d'études qui aurait pour objet l'unihcation, à partir de 1900, des calendriers des deux nations!

Et n'oublions pas non plus le « vieux soldat » qui nous écrit pour exprimer le vœu qu'en souvenir des fêtes les gouvernements russe et français distribuent mutuellement, une médaille commémorative aux survivants de la guerre de Grimée... Est-ce tout? Non. Et bien des lettres seraient encore à citer. Je ne parle pas des innombrables «poètes franco-russes s à qui les

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événements actuels ont révélé une vocation qu'ils s'ignoraient, et qui nous accablent de leurs strophes...

Que toujours la douce harmonie .

Soit le mobile et l'objectif De la France et de la Russie, Pour notre intérêt respectif.

Etc., etc.

Les poètes, ils ont été légion; il faudrait dire, pour être exact, les poètes et les poétesses, car nos confrères du beau sexe eurent le vers particulièrement fécond. Qu'il nous suffise de reproduire cet hommage à la grande-duchesse Olga, œuvre d'une muse « adhérente à la Société des gens de Lettres» :

Lorsqu'elle vint à nous, l'auguste mignonnette, Ouvrant une aile pure à son vol gracieux, Je crus que, pour fêter la noble Csarinette, ■ Une blanche colombe accourait vers nos cieux.

Admirant de plus près sa beauté sans mélange, . Et ses petits baisers, lancés à pleines mains, Je pensai que le Ciel députait un archange, Pour saluer aussi, nos Hôtes souverains.

Et, lorsqu'elle franchit, dans son apothéose, L'enceinte de ce peuple, acclamant son berceau, Belle, elle m'apparut, comme un bouton de rose, Comme un lis s'entr'ouvrant dans un royal landau.

Enfin, pour en revenir à la vulgaire prose, nous avons la lettre du russophile... un peu prodigue, qui voudrait que la ville de Paris achetât la maison qui fait face à l'église de la rue Daru et la rasât, pour mettre un square en face de l'église et donner un peu d'air au quartier.

Mais tout cela ne suffit pas encore : « Savez-vous, nous écrit un lecteur étranger, ce qu'il faudrait faire pour réjouir vraiment le cœur du Tsar ? Il faudrait qu'au moment où Nicolas II descendra de bateau à Cherbourg, la France proclamât le rétablissement de la monarchie! »

Parions que personne, au conseil des ministres, n'avait pensé à cela ! Et pourtant il a raison, le lecteur étranger ; c'eût été là un clou.

le tsau auiuve (Kikeriki, de Vienne.)

A droite les officiels venant au-devant du souverain ; à gauche, les socialistes s'empressanl de prendre la fuite. La façon dont ces derniers sont représentés ici, un entonnoir, un tonneau, des fourches, des haches, symboles du travail manuel, est habituelle à la caricature autrichienne.

BIBLIOGRAPHIE DES CARICATURES

Non reproduites dans le présent volume.

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