‹ Le myosotis. Poésies inéditesChapitre 28 sur 108 · MERLIN DE THION VILLE · texte numérisé non relu

MERLIN DE THION VILLE

Car du tronc à la tige une chaude poussière

Circulera, changée en sève nourricière ;

Dans chacun des rameaux qui frissonnent au vent,

Nos fils vénéreront un ancêtre vivant,

Et le soir, attentifs au conseil que leur donne

Un prophète semblable à celui de Dodone,

Aux époques de crise, ils diront, à genoux :

«Mânes de nos aïeux, que faire? Inspirez-nous!... »

VHIVEX

(Novembre 1833)

/\dieu donc les beaux jours ! Le vent froid de novembn

Condamne le poète à l'exil de la chambre.

Où folâtrait le bal, où riait la gaîté,

Rien, plus rien ; tout a fui comme un songe d'été.

Là-bas, avec sa voix monotone et touchante,

Le pâtre seul détonne un vieux noël ; il chante,

Et des sons fugitifs le vent capricieux

M'apporte la moitié ; l'autre s'envole aux cieux.

La femme de la Bible erre, pâle et courbée.

Glanant le long des bois quelque branche tombée.

Pour attiser encor son foyer, pour nourrir

Encore quelques jours son enfant, et mourir.

Plus d'amour sous l'ombrage, et la forêt complice Gémit sous les frimas comme sous un cilice. La forêt, autrefois blonde vierge, laissant Aller sa chevelure au zéphyr caressant.

Maigre et chauve aujourd'hui, sans parfum, sans toilette. Agite et fait craquer ses os comme un squelette. Un bruit mystérieux par intervalle en sort, Semblable à cette voix qui disait : « Pan est mort! »

Oui, la nature entière agonise à cette heure,

Et pourtant ce n'est pas de son deuil que je pleure ;

Non, car je me souviens et songe avec effroi

Que voici la saison de la faim et du froid ;

Que plus d'un malheureux tremble et se dit : « Que n'ai-je,

Pour m'envoler aussi loin de nos champs de neige,

Les ailes de l'oiseau, qui va chercher ailleurs

Des ébats au soleil et des nids dans les fleurs !

Vers ces bords sans hiver que l'oranger parfume.

Où l'on a pour foyer le Vésuve qui fume.

Où devant les palais, sur le marbre attiédi,

Le Napolitain dort aux rayons du midi.

Oh! qui m'emportera?... » Mais, captif à sa place.

Hélas ! le pauvre meurt dans sa prison de glace ;

Il meurt, et cependant le riche insoucieux

De son char voyageur fatigue les essieux.

Les beaux jours sont passés; qu'importe! heureux du monde,

Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde ;

Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours

On peut avec de l'or se créer de beaux jours.

Dans notre Babylone, hôtellerie immense,

Pour les élus du sort le grand festin commence.

Ruez-vous sur Paris comme des conquérants ;

Précipitez sans frein vos caprices errants;

A vous tous les plaisirs et toutes les merveilles,

Le pauvre et ses sueurs, le poète et ses veilles,

Les fruits de tous les arts et de tous les climats,

Les chants de Rossini, les drames de Dumas ;

A vous les nuits d'amour, la bacchanale immonde :

A vous pendant six mois Paris, à vous le monde!...

Ne craignez pas Thémis : devant le rameau d'or,

Cerbère à triple gueule, elle s'apaise et dort.

Mais, pour bien savourer ce bonheur solitaire.

Qu'assaisonne d'avance un jeûne volontaire,

Ne regardez jamais autour de vous; passez

De vos larges manteaux masqués et cuirassés.

Car, si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre

Qui rampent à vos pieds et fourmillent dans l'ombre,

Comme un frisson de fièvre, à la porte d'un bal,

La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal ;

Votre face vermeille en deviendrait morose.

Et le soir votre couche aurait un pli de rose.

Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent,

D'égarer vers la porte un coup d'œil imprudent;

Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre,

Et vous rencontreriez face à face Lazare

Qui, béant à l'odeur, voudrait et n'ose pas

Disputer à vos chiens les miettes du repas.

Éblouissant les yeux de l'or qui le blasonne,

l'hiver 85

Quand votre char bondit sur un pont qui résonne,

Passez vite, de peur d'entendre jusqu'à vous

Monter le bruit que font ceux qui passent dessous.

Le moment est venu de la débâcle humaine ;

La Morgue va pêcher les corps que l'eau promène ;

L'égoïsme, en sultan, jouit et règne : il a

Des crimes à cacher, et son Bosphore est là...

Il est vrai, quelquefois une plainte légère Blesse la majesté du riche qui digère.

Des hommes, que la faim moissonne par millions. En se comptant des yeux, disent : « Si nous voulions ! » Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce. Et plus d'une cité regarde la Croix-Rousse. Mais quoi ! n'avez-vous pas des orateurs fervents Qui, par un quos ego, savent calmer les vents? Qui, pour le tronc du pauvre avares d'une obole, Daignent lui prodiguer le pain de la parole ; Et, comme l'Espagnol qui montre, en l'agaçant, Son écharpe écarlate au taureau menaçant. Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère. Un lambeau tricolore au tigre populaire ? Si la sédition vociférait : « Du pain ! » Pour l'apaiser d'un mot, députez-lui Dupin ; Dupin, le professeur qui, justement célèbre, Au langage de cour a façonné l'algèbre. Phénomène honteux d'un siècle perverti, Pour la première fois les chiffres ont menti. N'ose-t-il pas nier la misère flagrante ;

Révéler son bonheur à la France ignorante;

Et quand sur un grabat le désespoir se tord,

Effronté cumulard, lui prouver qu'il a tort?

Va, tu mérites bien ta gloire et ton salaire;

Tu portes dignement un nom impopulaire,

Dupin ; on se demande, en sifflant tes longs cours,

Si les calculs n'ont pas effacé les discours;

Et chez qui l'impudence est la plus effrénée.

De l'équation jeune ou de la phrase aînée...

Oh ! quand donc viendra-t-il, ce jour que je révais. Tardif réparateur de tant de jours mauvais. Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes, Léger et caressant, passera sur les têtes ! « Jamais, dit la raison; le monde se fait vieux; 11 ne changera pas ; » et dans mon cœur: «Tant mieux, Ai-je dit bien souvent : au jour de la vengeance Si l'opprimé s'égare, il est absous d'avance. Spartacus ressaisit son glaive souverain. Tl va se réveiller, le peuple souterrain Qui, paraissant au jour des grandes saturnales, De mille noms hideux a souillé nos annales : Truands, mauvais-garçons, bohémiens, pastoureaux, Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux. Les repus daigneront alors, pour qu'il s'arrête. Lui tailler une part dans leur gâteau de fête ; Mais lui, beau de vengeance et de rébellion : « A moi toutes les parts : je me nomme lion ! » Alors s'accomplira l'épouvantable scène

Qu'Isnard prophétisait au peuple de la Seine. Au rivage désert, les barbares, surpris. Demanderont un jour la place où fut Paris. Pour effiicer du sol la reine des Sodomes, Que ne défendra pas l'aiguille de ses dômes, La foudre éclatera; la colère du ciel Sur le terrain fumant fera grêler du sel; Et moi, j'applaudirai : ma jeunesse engourdie Se réchauffera bien à ce grand incendie. »

Ainsi je m'égarais à des vœux imprudents,

Et j'attisais de pleurs mes ïambes ardents.

Je haïssais alors, car la souffrance irrite ;

Mais un peu de bonheur m'a converti bien vite.

Pour que son vers clément pardonne au genre humain.

Que faut-il au poète ? un baiser et du pain.

Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue ;

Mais le siècle d'airain pour d'autres continue,

Et des maux fraternels mon cœur est en émoi.

Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi.

Que ta manne en tombant étouffe le blasphème ;

Empêche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime !

Pour que tes fils élus, tes fîls déshérités

Ne lancent plus d'en bas des regards irrités.

Aux petits des oiseaux toi qui donnes pâture,

Nourris toutes les faims ; à tout dans la nature

Que l'hiver soit léger; et, son règne fini,

Le poète et l'oiseau chanteront : « Sois béni ! »

^ HE'MTII V

in EN RI cinq! à ce nom n'augurez point d'outrage Pour l'héritier des lis, emporté par l'orage. Où l'on salue un roi je ne vois qu'un enfant, Et respecte le front que sa candeur défend. Pourquoi te maudirais-je ? Infortuné! sans doute. Tu hais ta royauté plus qu'on ne la redoute. Je garde ma colère à tes bourreaux, à ceux Qui stimulent pour toi l'avenir paresseux. Et qui, pour t'ajuster à la robe virile, T'imposent un effort douloureux et stérile.

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