TROISIEME PARTIE
Panis, quem ego dabOy caro mea est pro mundi vita.
Le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour le salut du monde. Jean. VI. 52.
La deuxième partie avait pour objet la présence réelle du Christ dans la Sainte Eucharistie. Et nous n'avons pas prétendu vous apporter la preuve intrinsèque de la vérité de cette présence. Car c'est un mystère, et le mystère ne se démontre pas. Ce dogme relève substantiellement, et non pas seulement de façon relative et modale, de la foi catholique. En sorte que l'autorité de Dieu révélant est le principe absolu de la connaissance que nous en avons, et le fondement unique de son authenticité. Il est donc, par essence, inaccessible à la raison, hors d'atteinte aux spéculations humaines. Avec lui nous entrons dans le domaine de la trans-
cendance divine, où l'esprit se perd dans l'ineffable.
Toutefois, si la présence réelle eucharistique échappe à l'emprise de nos facultés les plus hautes, et se refuse à être enfermée dans le vase étroit et fragile de notre intelligence, la science théologique expose les convenances admirables de ce mystère, et montre qu'il s'harmonise avec la perfection dont la religion du Christ doit nous apparaître revêtue. Ce mystère est donc un mystère d'achèvement : il achève et couronne la loi ancienne, en substituant la réalité à la figure, la vérité au symbole. L'annonce, la préparation, l'image du sacrifice messianique dominent tout l'Ancien Testament : les immolations matérielles, que le peuple hébreu offre au Seigneur, empruntent leur sens et leur efficacité à l'oblation future de l'Homme-Dieu ; elles n'ont de vertu qu'en raison de cette oblation qu'elles représentent et dont elles sont comme l'essai grossier. Et si cette oblation n'avait pas eu lieu, et ne se perpétuait pas, de façon non sanglante, dans l'Eucharistie, alors
tous les symboles qui en avaient été évoqués à l'avance, et dans lesquels se résume et s'absorbe la révélation primitive, perdent leur signification, sont dénués de toute valeur ; la loi ancienne n'est plus qu'un leurre et qu'un mythe. La parole de Jésus : a Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir », exigeait, au contraire, qu'il donnât un corps, une forme de vérité, à tous les oracles, et au plus important de tous, à la prophétie essentielle, celle qui annonçait et qui dépeignait, en traits précis, la pérennité de son immolation pour le salut du monde. Ce mystère achève et couronne le témoignage d'amitié contenu dans l'Incarnation. Ouand on aime, on veut vivre avec l'objet aimé ; l'on n'est satisfait qu'à la condition de le voir, d'être soumis à son rayonnement, de se fondre en lui : l'amitié véritable est impérieuse, elle mêle deux souffles et deux existences, et les résout en l'unité d'une même âme. Sans la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie, comment l'amour divin eût-il obtenu sa fin nécessaire, qui est l'union avec
nous, et comment la charité éveillée dans nos cœurs eût-elle été rassasiée ? Nous nous fussions consumés dans un désir inassouvi ; notre amitié pour Jésus n'aurait eu, pour alimenter sa flamme, qu'un souvenir et qu'une espérance : le souvenir que le Maître avait passé sur la terre en aimant notre humanité, l'espérance de le rejoindre un jour là-haut. Mais ni l'attente certaine, ni le souvenir, ni l'espérance, ne suffisent à l'amour. L'amour est une puissance qui vit de réalités concrètes et tangibles. Notre amour pour Jésus avait en quelque sorte besoin, pour se conserver, s'entretenir et s'accroître, d'un sacrement, qui nous assurât la présence réelle et vivante de l'objet de nos désirs. Ah ! Seigneur Jésus, vous connaissiez trop bien nos pauvres cœurs, que votre souffle avait formés, vous aviez pour nous une sympathie trop ardente, pour nous priver de la seule force capable de renouveler et d'activer dans nos âmes la flamme surnaturelle, — je veux dire votre présence sacramentelle, et tout ce qu'elle suppose et opère d'intimités avec nous ! —
Et enfin ce mystère achève et couronne notre foi, dont l'objet est l'invisible. Dans l'Eucharistie, Notre Seigneur se propose à l'assentiment de notre intelligence sous la forme la plus cachée, et j'ajouterais la plus déconcertante pour l'esprit. Là, ce n'est pas seulement sa divinité qui se dissimule sous le voile de la chair, comme dans l'Incarnation ; mais sa nature humaine est hors de la portée de nos regards. Et ainsi notre croyance trouve en ce mystère sa perfection, en ce qu'elle y adore l'Homme-Dieu, la personne divine et la nature humaine de Jésus, alors que les sens sont frappés par des apparences absolument étrangères, en soi, à une si auguste réalité, et que nos yeux ne perçoivent rien de ce qui se passe de merveilleux et de céleste derrière ce rideau matériel. « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ! » a dit Notre Seigneur ^ Ce bonheur est réservé à notre foi. Comme saint Thomas l'a